CHAPITRE XXXIV
De l'âme intellectuelle et de ses fonctions.
Nous avons jusqu'ici traité seulement des deux plus basses facultés de notre âme, qui sont celles qu'on appelle l'âme végétative , par laquelle nos corps sont nourris et entretenus; et la sensitive , qui est celle d'où procèdent les cinq sens extérieurs de notre corps , et les quatre intérieurs de notre âme. Il faut venir à la plus haute partie de cette, âme , qui est celle qu'on appelle intellectuelle , laquelle est une substance toute spirituelle comme les anges ; aussi n'est-elle fixée en aucun organe corporel , comme sont tous les autres sens , tant intérieurs qu'extérieurs.
Pour parler de cette âme et de la diversité et multitude de ses fonctions et facultés, il faut nous remettre en mémoire ce que nous avons dit ci-dessus , lorsque nous avons traité de la vertu et de la subtilité des esprits animaux. En cet endroit-là , procédant par le discours,
soit des élémens , soit de toutes les autres choses qui en iont composées , nous avons enfin conclu , que plus lei choses s'éloignent de la pesanteur et de la matière <te la terre , et plus elles se subtilisent et s'approchent Je la condition des choses spirituelles , plus elles sont parfaites et plus elles ont de vertu et d'efficace pour opérer. Suivant ceci , comme notre âme surpasse infiniment toutes les choses terrestres , étant une substance spirituelle , il s'ensuit qu'elle est plus parfaite et qu'elle a plus de pouvoir et d'efficace pour faire ses opérations.
Et pour commencer à traiter de la dignité et des fonctions de cette âme intellectuelle , nous disons en premier lieu , que c'est elle qui fait la différence qu'il y a entre nous et les brutes , et qui nous fait semblables à Dieu et à ses anges ; lui-même l'a témoigné , lorsque dans le commencement de la création , il a dit: Faisons V homme à notre image et ressemblance: or , cette ressemblance n'est attribuée à l'homme qu'à raison de cette âme intellectuelle.
En ceci il faut premièrement remarquer avec combien d'autorité le Créateur voulut mettre la main à la création de l'homme ; car dans celle de toutes les autres choses il ne faisoit que dire : que ceci soit fait , et aussitôt il étoit fait; de sorte qu'il n'eut qu'à dire : que la lumière soit faite , et aussitôt elle fut faite; que des luminaires soient faits dans le ciel , et aussitôt le soleil donna sa lumière ; la lune en fit de même et toutes les étoiles. Mais lorsqu'il voulut faire l'homme , il changea de parole , et dit : Faisons , etc. Or ces pa-
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rôles n'expriment pas une seule personne divine , mais toute la très-sainte Trinité , qui s'occupa à la composition de cette noble créature. Nous découvrons bien en ceci uneautre plus auguste marque de cette noblesse, lorsqu'il est dit : à notre image et ressemblance. Car il n'appartient qu'à l'homme seul et à l'ange d'être images de Dieu. Toutes les autres créatures , soit le soleil , la lune , les étoiles et tout le reste , ne s'appellent pas images , mais seulement des vestiges ou des crayons de Dieu, pour le peu de rapport qu'elles ont à sa grandeur. Mais pour faire voir combien l'homme et l'ange sont au-dessus de toutes ces créatures, quoique trèshautes et très-relevées , ils sont appelés images de Dieu. Ceci se confirme bien encore par une autre circonstance , qui arriva en la composition de l'homme ; ce fut lorsque Dieu ayant formé son corps de la boue de la terre , il voulut aussi créer l'âme. L'Ecriture dit , Que Dieu souffla en lui Y Esprit de vie. Or d'autant que le souffle procède de la partie la plus intérieure de celui qui le pousse , il nous a voulu faire en ceci comprendre que l'âme est une chose divine , comme une chose qui est sortie du sein de la divinité : non que par là nous disions que c'est une partie de cette substance divine ( comme quelques hérétiques ont dit ) ; mais parce qu'elle participe en plusieurs choses de la condition et des propriétés de Dieu, ainsi que nous verrons bientôt.
Mais il faut bien remarquer ici , que l'une des choses créées, dans laquelle les sages voient avec plus d'admiration éclater la puissance de la divinité, c'est la
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vertu qu'elle a mise dans nos âmes. Car encore que la même puissance paroisse bien hautement dans les acgcs , ce sont néanmoins des substances purement amples et spirituelles; au lieu que notre âme est bien en une partie aussi substance spirituelle , comme les anges ; mais dans l'autre, elle est la forme de ce corps matériel , qu'elle soutient et qu'elle fait vivre, comme fait l'âme de quelque brute que ce soit; de sorte qu'à cause de la grande distance qu'il y a des choses qui sont purement matérielles aux spirituelles , et de la grande disproportion qu'il y a des unes aux autres , pour les joindre ensemble , on tient pour une des plus grandes merveilles de Dieu , d'avoir donné une telle faculté à notre âme , que de pouvoir d'une part comprendre les choses divines comme ange , et de l'autre d'engendrer comme un cheval , d'autant que c'est elle qui donne faculté pour cette génération; de sorte que ceci est la même chose que si Dieu avoit fait une créature , qui fût tout ensemble cheval et ange , puisqu'il est vrai que notre âme possède en soi la faculté et la puissance de ces deux créatures si différentes. Et c'est pour cela que saint Augustin a pu dire avec beaucoup de raison , qu'entre toutes les plus grandes merveilles que Dieu a faites pour l'homme , la plus grande a été l'homme même , ainsi que nous avons dit ci-dessus.
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