Zacharie
l'église et l'état d'après les principes religieux 469
sphère spéciale : car le même individu, pour être membre d'une famille, ne cesse pas d'être membre de l'État, et membre de la société religieuse ; loin que sa qualité de membre dune famille l'exempte des lois de l'État et de la religion, les lois de la famille doivent être conformes aux lois de l'État et aux lois de la religion: l'État et la religion interviennent même dans la famille, non pour la détruire, mais pour la perfectionner en réglant, d'après la justice naturelle, le bien national et les intérêts spirituels, célestes des âmes, les droits et les devoirs respectifs entre époux, entre les parents et les enfants, etc.
De même, la religion exerce une intervention morale dans la société politique, de diverses manières qui varient selon les circonstances, mais d'après les principes invariables que l'on peut énoncer ainsi : la société politique doit faciliter à chacun de ses membres l'accomplissement de ses devoirs de religion, d'abord, parce que l'homme ne se délie pas de ses obligations envers Dieu, en se mettant en société, état prévu et ordonné par Dieu ; mais qu'au contraire la société est l'état dans lequel Dieu veut que l'homme le serve et accomplisse ainsi ses destinées. De même donc que le pouvoir politique exerce son action sur les individus en famille aussi bien que sur les individus isolés ; de même le pouvoir religieux doit exercer son pouvoir sur les individus associés en nations aussi bien que sur les individus isolés.
Ensuite la société a pour but le bien, non seulement physique, mais intellectuel et moral de ceux qui la composent : or, qu'est-ce que le bien intellectuel et moral de l'homme, sinon le développement normal de son intelligence, de sa sensibilité et de sa volonté, qui tendent l'un vers le vrai, l'autre vers le beau, l'autre vers l'honnête ? Or, la vérité, la beauté, l'honnêteté suprêmes, c'est Dieu. Et Dieu a voulu, élevant d'abord l'homme au-dessus de sa nature, puis, le relevant après sa chute, le mettre à même d'atteindre cette plénitude, cet océan, cet infinité de vérité, de beauté, de justice, qui est lui-même; la desti-
i70 CHAP1T1Œ SEIZIÈME. CULTES
née de l'homme, sa perfection, est donc de mériter sur la terre, de posséder Dieu dans le ciel. Écoutez saint Augustin, le plus divin des psychologues : « L'homme existe pour connaître Dieu, et en le connaissant l'aimer, et en l'aimant le posséder, et en le possédant en jouir, jouissance délicieuse, incomparable ; ut Dominum suum inteUigeret, intelligendo amaret, amando possideret, possidendo /rueretur. » Écoutez saint Paul, qui avait devancé saint Augustin dans cette sublime doctrine : « Serviteurs de Dieu, votre fin sur la terre est de vous sanctifier pour arriver par là à votre fin dernière qui est la vie éternelle; servi facti Deo, hahetis fructum in sanctifiçationem, finem vero vitam xlernam. »
Dans ces admirables paroles, l'apôtre et le docteur n'ont fait que commenter ce qu'avait dit en termes plus sublimes le Fils de Dieu.
Lorsqu'il recommandait à ses disciples de ne pas se préoccuper uniquement, exclusivement, excessivement, principalement, comme les païens, des choses temporelles, des richesses, de tout ce qui se borne au corps, tel que le boire, le manger, le vêtement, mais de cherche?" avant tout le royaume de Dieu et de sa justice, et de considérer le reste comme accessoire : quxrite primum regnum Dei, et hœc omnia adjicientur vobis. Le royaume de Dieu, c'est la vie éternelle : voilà notre fin dernière, voilà où il faut tendre ; le moyen d'atteindre cette fin dernière, c'est la pratique de la justice, c'est-à-dire l'accomplissement de tous nos devoirs pendant notre pèlerinage sur cette terre.
Il ne faut point négliger les choses temporelles, l'âme humaine doit, d'après saint Thomas, se rappeler qu'il est avantageux pour elle d'être unie à un corps, propter melius animx est nt sit corpori unita, et c'est dans cette condition où Dieu l'a mise, dans cette association avec le corps, qu'elle est appelée à exercer ses fonctions intellectuelles et morales et à se sanctifier. Mais les choses temporelles doivent passer après les choses spirituelles et
c'église et l'état d'après les principes religieux 471
leur être subordonnées, puisqu'elles ne se rapportent qu'à la vie terrestre et périssable du corps, tandis que les -choses spirituelles concernent ia vie éternelle de l'âme et du corps. D'ailleurs, de même que la santé du corps est utile pour le libre et facile exercice des fonctions de l'âme, de même la santé de l'âme est utile à la santé du corps : or, la santé de l'âme consiste à pratiquer la vertu, à accomplir ses devoirs, à réprimer ses passions, à se vaincre soi-même, à réfréner les convoitises de la chair, à n'user de jouissances terrestres que dans la mesure fixée par la loi naturelle et par la loi de Dieu. C'est un régime qui, d'après l'Ecriture, est favorable au corps : V abstinence est la première condition d'une longue vie, qui abstihens est adjiciet vitam.
Si nous remontons encore plus haut le cours des enseignements divins, l'ancien Testament nous avertit aussi que ce qui fait l'homme complet, parfait, ce qui constitue tout l'homme, c'est de servir, en cette vie, Dieu comme son maître, afin de le posséder dans l'autre comme son rémunérateur.
Deum time et mandata ejus observa, hoc est enim omnis homt>.
Si la fin de l'homme et sa perfection, son développement, son progrès, consistent à connaître, aimer, servir Dieu ici-bas, pour le contempler, lui, ses œuvres, sa création, face à face, dans le ciel, le posséder éternellement -et participer à sa gloire et à son bonheur;
Si tel est l'objet de la société religieuse ;
Si la société civile et politique a pour but de nous procurer les moyens dont chacun de nous serait privé dans son isolement, d'atteindre notre but physique, intellectuel et moral ;
La société civile et politique doit donc faciliter et non entraver l'existence, le développement, l'exercice de la société religieuse.
Autrement elle manque son objet, qui est de procurer à. l'homme toutes sortes de biens qu'il ne pourrait se pro-
i72 CHAPITRE SEIZIÈME. CULTES
curer dans l'isolement. La société manque son objet, si en procurant aux hommes les avantages matériels, elle les prive des biens célestes ; si, en leur facilitant le moyen d'avoir les choses dont ils ont besoin pour les nécessités, les commodités, les agréments de la vie terrestre, pour le bonheur temporel, elle ne fait rien pour les aider à posséder les choses dont ils ont besoin pour la vie de l'âme, pour le bonheur éternel ; si, en favorisant la culture des terres, le développement du commerce et de l'industrie,, la multiplicité et la rapidité de communication, elle néglige ce qui concerne l'instruction de la jeunesse, l'enseignement des sciences et des arts, l'amour de la vertu et l'horreur du vice, la piété et la religion.
L'Etat est infidèle à sa mission, s'il ne favorise pas la religion. Yoilà un principe qu'un vrai catholique ne peut contester : on ne peut se trouver embarrassé que pour fixer les limites dans lesquelles le gouvernement doit protéger et favoriser la religion, et le mode selon lequel sa protection doit s'exercer, selon les temps, dans l'intérêt de l'ordre public, afin de ne pas exciter des troubles dangereux, et aussi dans l'intérêt de la religion, pour ne pas nuire à la sincérité des actes religieux : car l'acte religieux risque de n'être ni bon ni méritoire, s'il ne procède pas d'une conscience libre de toute contrainte : celui qui communierait pour éviter une punition temporelle et non pour remplir un devoir religieux ou satisfaire sa dévotion, ne pourrait guère communier dignement, et il est probable qu'il démériterait devant Dieu, au lieu de mériter.