ESPRIT DE CONCILIATION DU SAINT-SIEGE
D. C'est un excellent principe : mais est-il toujours possible de l'appliquer ? Lé Saint-Siège ne se dirigera- t-il pas d'après des vues trop exclusives, dans l'intérêt de sa propre domination, et soit par ignorance de nos mœurs et de nos besoins, soit par entêtement, n'élèvera-t-il pas inopportunément des prétentions inconciliables avec les exigences de notre époque et de notre nation?
R. Ce sont les ennemis de la religion qui méconnaissent et dénaturent aussi odieusement les intentions du Saint- Siège; mais ces accusations sont démenties parles faits les plus éclatants. L'Église, en mère intelligente et indulgente, a toujours su compatir à la situation et même aux faiblesses de ses enfants. Le Saint-Siège est toujours allé jusqu'aux dernières limites de la condescendance, pour plier la discipline ecclésiastique aux exigences des temps et des lieux, toutes les fois que ces mesures étaient utiles et qu'elles ne blessaient ni la loi naturelle ni la foi. Reportez-vous au lendemain de la Révolution française : l'Église se rencontrait pour la première fois avec un ordre de choses contraire à l'antique organisation du culte, avec une nouvelle forme de société, issue d'un bouleversement qui avait commis toutes les impiétés et toutes les injustices. La Erance demande à se remettre en communion avec Rome, à se réconcilier avec l'Église, mais que de sacrifices ne sollicite-t-elle pas du souverain Pontife ! Elle se présente à lui avec vingt mille prêtres mariés, et demande la validation de ces mariages, pour débarrasser l'Église, sans troubler l'État, de ce clergé révolutionnaire : le chef de l'Église accorde cette grâce, ce remède. La France expose au Saint-Siège que les biens ecclésiastiques ont été ravis et qu'il n'est plus possible de les rendre au
clergé : l'Eglise renonce à ses biens et absout les détenteurs. La France demande que le Saint-Siège, sous forme de concordat, établisse une organisation du clergé, nouvelle et appropriée au nouvel état de choses : le Saint- Siège y consent.
Vous chercherez en vain un plus grand exemple d'abnégation, de tolérance, de conciliation. Il n'y a qu'une chose qui sera toujours condamnée par le Saint-Siège, constitué, par Dieu même, gardien infaillible des articles de foi : c'est qu'on érige en droit inprescriptible, en principe immuable en idéal absolu, les combinaisons acceptées pour les circonstances actuelles, comme si l'Église avait erré et mal agi en autorisant dans le passé des institutions différentes
Mais pourvu que vous n'érigiez pas vos opinions en principes indépendants de l'enseignement du Saint-Siège, celui-ci les examinera avec complaisance, et s'il y voit le moyen d'assurer le bien en France ou d'empêcher un moindre mal, sans porter atteinte au dépôt sacré de la foi qui lui a été confié, il fera les concessions utiles. Ce n'est certes pas au peuple de France à se plaindre du Saint- Siège, dont il est en quelque sorte l'enfant gâté. Que de fois le Père commun des fidèles a fermé les yeux sur nos défauts à cause de nos qualités vraiment chrétiennes! il sait que jamais aucun siècle, aucun pays n'a possédé un clergé aussi dévoué, aussi zélé, aussi chevaleresque que le clergé français; il sait que c'est la France qui fournit le plus de missionnaires, le plus de sœurs de charité, le plus d'argent pour les besoins de l'Église ; que notre esprit juste, nos intentions droites, notre caractère généreux, et, en quelque sorte, notre climat tempéré, répugnent aux schismes et aux hérésies qui poussent comme des produits naturels dans d'autres régions, en Allemagne notamment; il sait que l'épée française est l'avant-garde de la croix, que notre pavillon protège partout le catholicisme, que nos anciennes colonies, telles que le Canada, sont restées foncièrement françaises et foncièrement catholiques ; il
sait que si Rome est à la tête du corps catholique, la France en est le bras, et que c'est par cette nation providentielle que Dieu accomplit ses œuvres, gesta Dei per Franco s.
POUVOIR DES PAPES SUR LES COURONNES; SITUATION DES CATHO- LIQUES VIS-A-VIS DU SAINT-SIÈGE
D. Quelle est au juste la situation des catholiques, rois et sujets, vis-à-vis du Saint-Siège? Celui-ci ne s'arroge-t-il pas le droit de déposer les rois et de disposer de leurs couronnes? Les Papes, en sacrant ou en faisant sacrer nos rois, n'ont-ils jamais voulu indiquer par là que le pouvoir civil émanait d'eux, et établir ainsi une espèce de suprématie du Saint-Siège sur toutes les couronnes?
R. Jamais les Papes ,rne se sont arrogé aucun pouvoir, aucune juridiction civile, sur les souverains et sur les nations chrétiennes, en leur qualité de vicaires de Jésus- Christ et de chefs de l'Église universelle. Le Pape et l'Église ne se reconnaissent point le droit d'imposer aux peuples catholiques, telle ou telle forme de gouvernement, ni même telle ou telle manière d'élire aux fonctions civiles. Si l'on trouve dans l'histoire quelques souverains vassaux du Saint-Siège, c'est qu'ils l'étaient devenus par le droit positif et la coutume, comme ils auraient pu le devenir de tout autre couronne, mais non par le droit divin et ecclésiastique, qui ne donne aux souverains Pontifes romains aucun droit civil, aucune juridiction temporelle sur les souverains et États catholiques.
D. Nous voyons pourtant souvent les Papes intervenir dans les affaires des peuples et des rois, même pour décider de leurs lois et de leur forme de gouvernement ?
R. Quand il s'agit de choses exclusivement civiles et politiques, les Papes n'ont aucun droit d'intervenir, et je ne trouve point, dans l'histoire, d'exemple qu'ils l'aient fait. Mais souvent les peuples et les rois les ont consultés,
et alors il ont donné des réponses marquées au coin de la vérité et de la sagesse.
D. Quel est donc le rôle public du Pape, au point de vue de la juridiction spirituelle ?
R. Il est le pasteur suprême et universel de tous les chrétiens, le gardien de la foi et de la loi divine, et le juge du péché, c'est-à-dire des actes qui attaquent la foi ou violent la loi divine.
Il peut donc signaler aux rois et aux nations chrétiennes, ce qu'il y a, dans leurs lois et leurs usages, de contraire à la loi divine, et condamner les violateurs de cette loi, les rois comme les sujets, les nations comme les simples particuliers; car tout chrétien, quel que soit son rang, est sous la juridiction spirituelle du Pape.
D. Avoir ainsi la conscience soumise à un chef spirituel, étranger, n'enipêche-t-il pas d'être sujet fidèle dans un royaume et bon citoyen dans une démocratie ?
R. La loi divine nous représente l'autorité comme émanée de Dieu; elle nous oblige de lui obéir en conscience, et non pas par une crainte servile : elle exige la même soumission à cette autorité, qu'elle soit monarchique ou républicaine, le même respect de la loi, le même dévouement à la patrie. Nous savons qu'en agissant ainsi, en sujets loyaux et en citoyens zélés, en patriotes généreux, nous en serons récompensés non-seulement par l'estime de nos semblables, ce qui fait souvent défaut, non-seulement par le témoignage de notre propre conscience, mais encore parle bonheur infini que Dieu réserve dans le ciel, pendant l'éternité, à ceux qui auront gardé sa parole; nous croyons que manquer gravement à nos devoirs de sujets ou de citoyens, est un péché, qui nous prive ici-bas de l'amitié et de la grâce de Dieu, et nous expose dans l'autre vie à des peines éternelles.
Voilà les prescriptions de la loi divine pour les relations civiles ; le Pape, en la faisant observer, en condamnant les transgresseurs, affermit les royaumes, les républiques, procure la sécurité et la prospérité des Etats.
Les meilleurs citoyens sont ceux qui ont leur conscience soumise au Pape, puisque celui-ci les oblige d'observer la loi divine, laquelle prescrit tout ce qui peut faire le bon citoyen.
Le pire citoyen est celui dont la conscience ne relève que de lui-même, qui croit et fait ce qui lui plaît, regarde l'autorité comme une invention humaine, obéit par crainte, calcule son dévouement sur les avantages temporels qu'il en peut retirer, parce qu'il ne croit pas à une autre vie.
D. Au moyen âge, n'a-t-on pas vu les Papes se faire les arbitres temporels des nations et des rois, créer, défaire, augmenter, diminuer les royaumes, donner et ôter les couronnes, délier les sujets du devoir de l'obéissance envers leurs souverains, et commettre d'autres usurpations, d'autres empiétements, d'autres abus intolérables?
R. Repasser ici tous les faits auxquels vous faites allusion, les soumettre, pour le point de vue historique, à un examen sérieux, serait trop long; car pour apprécier sainement un fait d'histoire, il faut ne point séparer ce fait des autres au milieu desquels il s'est produit, tenir compte des lois, des coutumes, du droit public, des mœurs, et de toutes les circonstances.
Ce serait, en outre, un travail complètement étranger au sujet que nous traitons, et inutile sous le rapport de la pratique. Car, si nous sommes aujourd'hui menacés d'un péril social, immense, il provient de l'oubli et non de l'exagération des idées religieuses et du principe d'autorité. Il ne manque pas d'ouvrages où la papauté est victorieusement vengée de ces imputations calomnieuses, et la vérité historique rétablie et expliquée. Permettez-moi donc de laisser de côté les faits particuliers, pour vous exposer, touchant la question que vous m'avez posée, la doctrine catholique, le droit canonique et pontifical.
Nous avons dit, d'un côté, qu'il appartenait au vicaire de Jésus-Christ de résoudre les cas de conscience dans toute la chrétienté, et de juger le péché, la violation de
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la loi divine gardée et interprétée par le Saint-Siège.
D'un autre côté, si un souverain manque gravement et évidemment à son devoir, s'il foule aux pieds le pacte existant entre lui et la nation, s'il sacrifie constamment l'intérêt national à son intérêt particulier et empêche le bien public au lieu de le procurer, les théologiens ensei gnent qu'il est permis de le déposer, et qu'alors la souveraineté fait retour à la communauté qui l'en avait investi. Ce sont là, avons-nous fait observer, des circonstances rares, exceptionnelles, et ces changements de gouvernement doivent être réguliers, et légitimes. Mais quand seront-ils réguliers? Quand est-il permis d'agir ainsi? C'est, en pratique, une très grande difficulté. Qui la résoudra ? Ni le souverain, ni la nation ; car étant tous deux intéressés dans le débat, ils ne peuvent être juges dans leur propre cause. Un seul tribunal possède l'indépendance, la neutralité, l'autorité, nécessaires pour décider les cas de conscience publics, comme il décide les cas de conscience particuliers: c'est l'Église, représentée par le Saint-Siège, c'est le chef de la chrétienté, à qui Jésus- Christ a donné le pouvoir d'éclairer et de diriger les consciences, en décidant si une chose est bonne ou mauvaise, conforme ou contraire à la loi naturelle et à la loi divine, au droit chrétien, et de juger ceux qui les transgressent : « Tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans lescieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux. »
D. Quelle est votre appréciation sur cet article de la croyance catholique ?
R. Je le trouve très raisonnable et très salutaire. Il faut être conséquent; des chrétiens doivent avoir un droit public chrétien, et se conduire chrétiennement en politique, comme dans la vie privée. Nous avons vu d'ailleurs que le christianisme est la source de la vraie civilisation. Orde même que l'on s'en rapporte aux tribunaux supérieurs, quand le sens des lois est contesté, entre les parties, dans un litige ; de même, quand il s'agit de savoir si tel acte
public ou privé est chrétien, à qui peut-on s'adresser mieux qu'à celui qui a été établi par Dieu même, selon la foi des chrétiens, gardien et interprète fidèle de la doctrine et de la morale chrétiennes? Ne vaudrait-il pas mieux, dans nos querelles intérieures et extérieures, prendre pour arbitre le pasteur et le juge spirituel de tous les chrétiens, et nous en tenir à ses décisions ; ne serait-il pas plus humain, plus utile à tous et à chacun, de vider ainsi les différends que d'en venir aux mains, soit entre citoyens de la même patrie, soit entre peuples delà même famille religieuse, et de nous exterminer les uns les autres comme des bêtes sauvages ?
D. Vous avez défini d'une manière satisfaisante, la situation des particuliers, des nations, des chefs d'État vis-à-vis du Saint-Siège ; mais cette situation n'a-t-elle pas été modifiée par la proclamation du dogme de l'infaillibilité pontificale*! Vous n' 'ignorez pas qu'un homme d'État anglais, M. Gladstone, après s'être appuyé sur les catholiques pour se maintenir au pouvoir lorsqu'il y était, cherchant depuis, dans M. de Bismarck et dans les autres ennemis du catholicisme, des auxiliaires pour renverser, en Angleterre, le gouvernement actuel, soutenu par les catholiques, a publié une brochure célèbre, pour démontrer que depuis le syllabus et l'infaillibilité pontificale, il est impossible d'être à la fois bon catholique et bon citoyen, l'obéissance au pape altérant l'obéissance aux lois du pays ?
R. Les décrets du concile du Vatican, en proclamant l'infaillibilité pontificale, n'ont aucunement modifié les relations des catholiques avec le pape, encore moins leurs relations avec l'État.
Avant le concile du Vatican, on ne pouvait être bon catholique sans obéir au pape en matière de foi, de morale et de discipline religieuses ; lors même qu'il eût été permis de lui disputer Y infaillibilité, il eût fallu lui reconnaître X autorité suprême. Dans tous les pays où la justice est bien organisée, il y a une cour de cassation qui juge en
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dernier ressort, de sorte que les juridictions sont épuisées, tout recours impossible, toute cause terminée, et qu'il ne reste plus qu'à se soumettre à l'arrêt de ce tribunal suprême.
Il en était ainsi du Saint-Siège avant le concile du Vatican : bien plus, ce concile n'a fait que proclamer et définir une croyance, contenue dans la révélation, conservée par 1 Écriture et la tradition, enseignée par la presque unanimité des théologiens, qui était en vigueur de fait et dont le Saint-Siège s'est toujours déclare <-n possession depuis l'origine du christianisme. Ainsi, d'un côté, avant le concile du Vatican, les catholiques antiinfaillibilistes obéissaient au pape comme au pasteur suprême des consciences, dans les choses de son ressort, et ils reconnaissaient qu'en refusant cette obéissance on devenait schismatique ; d'un autre côté, depuis le concile, les ultramontains les plus infaillibilistes restreignent l'infaillibilité du pape, au cas où il proclame un point de dogme ou de morale comme article de foi, c'est-à-dire comme contenu dans la révélation et devant être cru comme tel sous peine d'être exclu de la communauté catholique.
Quant aux relations des citoyens avec l'État, après comme avant le concile du Vatican, le Saint-Siège, l'Église, l'Évangile, ont toujours eu pour principe invariable qu'il faut servir sa patrie avec un dévouement désintéressé, consciencieux, obéir aux ordres légitimes de l'autorité reconnue, constituée, en tout ce qui n'est pas manifestement contraire aux ordres de Dieu, observer scrupuleusement les prescriptions de la loi civile, à moins qu'elles ne lèsent ouvertement la loi naturelle et la loi divine. Impossible de mieux allier l'autorité et la liberté, les intérêts publics et le droit individuel de chaque conscience. S'écarter de ce juste milieu serait tomber dans l'anarchie ou dans le despotisme oriental.