RESPONSABILITÉ DES MINISTRES
mesures arrêtées en conseil des ministres ; mais la solidarité ne peut s'élendre à tous les actes particuliers de chaque ministre. Si le parlement retire sa confiance à un ministre, pour des actes de l'administration de ce ministre, inconnus des autres ministres, lui seul renonce d'abord à son portefeuille ; ses collègues ne sont pas tenus de le suivre dans sa retraite : lors même qu'ils le suivent, cette dissolution n'est généralement que fictive et temporaire ; c'est une modification, un remaniement, une refonte du cabinet; quelques membres s'en vont, ils sont remplacés par de nouveaux, la plupart des anciens rentrent, et cela suffit pour que la majorité donne son concours, son appui au cabinet.
D. Je ne lis nulle part, dans nos constitutions, une disposition relative à cette responsabilité ministérielle, à ce régime parlementaire.
R. En effet, ce droit n'est point écrit, il est fondé sur l'usage, plus fort que les lois écrites. Ignorez-vous que la constitution anglaise, la plus solide de toutes, n'est point écrite? elle repose sur les traditions, les usages, les mœurs, tandis que les constitutions françaises, qui durent comme durent les roses, sont codifiées, écrites, imprimées.
D. Le régime parlementaire est-il sans inconvénients?
R. Il en a de très graves, comme toutes les combinaisons, toutes les œuvres humaines, toujours imparfaites et misérables par quelques endroits, comme l'homme, leur auteur. Trop souvent, dans un pays soumis au régime parlementaire, tous les efforts tendent non au bien public, mais à la chute des ministres, que les chefs de l'opposition aspirent à remplacer. J'ai entendu comparer le système parlementaire à un mât de cocagne, au haut duquel seraient suspendus des portefeuilles de ministres : la grande préoccupation des députés est d'y monter, pour en détacher un, ou de faire tomber leurs collègues qui y montent. Souvent, en s'efforçant de renverser les ministres pour prendre leur place, on renverse involontaire-
ment du même coup le chef de l'État, le souverain, la dynastie, la forme du gouvernement.
Avec le régime parlementaire, les hommes politiques se calomnient, se déconsidèrent les uns les autres. M. Th., chef de l'opposition, n'épargne pas même le souverain dans ses épigrammes. 11 finit, à la tête de sa bande, par escalader le pouvoir, il nomme, pour l'éloigner, à l'ambassade d'Angleterre, M. G., son compagnon d'armes, mais, en même temps, son rival, comme cela arrive généralement. L'unique occupation de ce dernier, dans son poste diplomatique, est de démolir, par toutes sortes d'intrigues, le cabinet qui l'a nommé, afin d'en former un autre dont il sera le chef.
Le gouvernement parlementaire offre moins de dangers, là où il n'y a qu'un parti national et dynastique, comme en Angleterre : dans ce pays, les luttes parlementaires n'ont jamais pour but de changer la dynastie ni la forme de gouvernement, ni la constitution, objets du respect et de l'attachement universels ; les partis ne cherchent à devenir majorités, à former le cabinet, que pour satisfaire leur ambition, appliquer leurs vues politiques ou leurs principes administratifs, introduire leurs réformes ; mais tous vénèrent et défendent à l'envi la personne du roi ou de la reine, la famille royale, le principe de la monarchie héréditaire et les autres institutions et traditions nationales.
En France, il y a quatre ou cinq partis, dont chacun rêve une forme de gouvernement particulière, toujours occupés, dans leurs coalitions et leurs cabales, en apparence à renverser le ministère, mais, en réalité, à changer la forme du gouvernement établi, pour y substituer la leur.
D. Vous considérez donc le système parlementaire comme impossible en France?
R. Il me semble, au contraire, le seul possible, tant parce qu'il règne chez tous les peuples autour de nous, que parce que nos autres institutions politiques le sup-