CUAI'I'IRK II. — CIVILISA
émeuvent, qui passionnent naturellement les âmes, n'ont plus de prise sur la sienne: l'utile seul attire son attention. Une partie de son temps sera employée à se préparer une vie commode, le reste à se désennuyer.
» Il mène en apparence une vie régulière, afin de pouvoir obtenir la main de quelque riche héritière : son dessein réussit. Quel inique contrat ! L'un apporte les ruines d'un être presque usé, l'autre tous les trésors de la jeunesse, toute la fraîche fleur de l'innocence, toutes les naïves espérances d'un cœur qui ne s'est pas encore donné : pour elle, c'est le premier homme auquel elle ait osé penser; elle lui offre la première explosion de son amour, les prémices de son cœur : heureuse inexpérience, qui l'empêche de sentir combien elle est trompée : si elle savait de quelle façon bat le cœur d'un homme lorsqu'il touche pour la première fois le cœur d'une femme, elle s'apercevrait qu'elle ne tient dans ses bras, sur son cœur vierge, sous ses lèvres innocentes, que les restes d'une jeunesse corrompue, souillée par les courtisanes. Mais on ne peut regretter ce qu'on ignore ; goûtant des jouissances qu'elle n'avait pas auparavant, elle se trouve heureuse.
» Ils sont satisfaits l'un de l'autre ; ils vivent dans un paisible accord. Mais, si cet homme suffit à cette femme, elle ne suffît pas à cet homme : les plaisirs purs, naturels, décents, honnêtes, lui paraissent fades, ayant pris l'habitude des voluptés obscènes, qui seules ont de l'attrait pour lui. Il continue de se les procurer, parfois avec si peu de précaution que sa femme finit par le savoir.
» Apprenez encore cette honteuse circonstance : c'est qu'il prend, dans ses rapports avec sa femme, toutes les mesures nécessaires pour n'avoir point d'enfants, ou n'en avoir qu'un, ou du moins ne pas dépasser le nombre deux, et dites-moi si toutes ces circonstances peuvent ne pas avoir de déplorables effets, si la nature ainsi gênée, trompée, produira quelque chose de parfait, s'il naîtra d'une telle union autre chose que des êtres défectueux
HÉCADENCE ET RELÈVEMENT 153
ou débiles; n'est-ce pas de la sorte qu'une race dégénère et diminue, surtout lorsque cela se continue, comme il arrive, lorsque les fils imitent les pères, et que le sang français va s'affaiblissant, dépérissant de génération en génération? Je parlerai, dans un autre endroit, d'un autre vice qui exerce les plus affreux ravages dès la plus tendre enfance, comme certains insectes cachés dans le bouton de la fleur: ce mal contagieux infecte nos établissements d'instruction, nos lycées, nos pensionnats, toutes les réunions d'enfants que la vigilance et les soins de la religion, ce grand médecin des âmes, ne préservent pas ou ne guérissent pas de ses premières atteintes.
» Tel est l'état des mœurs d'une partie notable de la bourgeoisie française ; les habitants des campagnes adoptent ces vices à mesure qu'ils peuvent s'élever au-dessus de la condition de simples paysans, ce qui est le but où tendent tous leurs efforts.
» Il y a donc une dégénération déjà profonde de la race française : si nous ne nous hâtons de la retremper, bientôt il n'y aura plus que des égoïstes, dissolus, efféminés, frivoles ».
D. Non seulement, d'après vous, la race française dégénère, mais elle diminue ; le chiffre de la population de la France décroît chaque jour, de sorte que si cela continue, nous deviendrons inférieurs aux autres peuples. Sur quelles données appuyez-vous ces observations ?
R. Sur les résultats irréfragables de la statistique. On le peut voir dans un remarquable travail sur ce sujet, dû à la plume de l'éminent publiciste, M. Raudot, député. En voici le sommaire, la substance, que j'emprunte au journal la Décentralisation, de Lyon:
« Les recensements de 1856, 1861 et 1866 avaient déjà démontré que l'accroissement de la population se ralentissait sensiblement en France, que la proportion de cet accroissement, comparé avec celui des autres pays d'Europe, accusait notre infériorité, et enfin que les campagnes se dépeuplaient pour les villes. G'é-
15i CHAPITRE If. CIVILISA LION
tait, dès cette époque, un sujet de sérieuses inquiétudes.
» Plus alarmant encore est le recensement de 1872. Il ne s'agit plus d'un ralentissement dans l'accroissement de la population, cet accroissement a complètement cessé, et qui, pis est, le chiffre de la population a diminué.
» Défalcation faite de l'Alsace et de la Lorraine, il y a, pendant ces six années, de 1860 à 1872, un déficit de près de quatre cent mille âmes.
» Voilà le fait grave, le fait inouï.
» Autre fait déplorable : pendant que le total de la population diminue ainsi de 400,000 âmes, les villes acquièrent un accroissement de près de 300,009 habitants. Les campagnes se sont donc dépeuplées en six ans de 700,000 habitants.
» On rejettera peut-être sur la guerre et sur l'invasion la décroissance de la population. Ce serait une erreur ; cette cause a peu contribué à cet effet. L'excédent des femmes sur les hommes ne dépasse, en 1872, que de 100,000 le chiffre d'excédent de 186G ; ces 100,000 représentent à peu près toutes les pertes de la guerre. Ce qui prouve bien qu'on ne peut imputer à la guerre la diminution totale constatée, c'est que les départements envahis ont moins perdu que les départements non occupés, et que l'Allemagne, pendant la même période, voyait, malgré la guerre qu'elle supportait comme nous, sa population augmenter de plus d'un million dames.
» La statistique révèle ces autres faits douloureux : les naissances diminuent et les décès augmentent. Quelques chiffres sont à citer ici. En 1867, on comptait 1,007,515 naissances; en 1868, il n'y en avait plus que 984,140 ; en 1869, 948,526; en 1870, 943,515; en 1871, 821,121. La progression descendante des naissances est, comme on le voit, régulière. La progression ascendante des décès n'est pas moins clairement établie : en 1867, 886,887 décès; en 1868, 922,038 ; en 1869, 944,553 ; en 1870, 1,046,909; en 1871, 1,271,010.
» Fait particulier à noter : la Normandie, le pays le
plus riche de France, habitée par la race la plus robuste des provinces françaises, donne au recensement de 1872, un déficit de population, comparativement au recensement de 1866, et cela au moment même ou d'autres Normands, ceux du Canada, augmentent dans des proportions sans exemple. En effet, il y a un siècle, le Canada ne renfermait que 63,000 habitants de population française, en très grand partie normande, et, en 1871, le même pays porte 1,800,000 franco-canadiens.
« Hélas ! on voit trop bien qu'en France l'immoralité est la cause principale de cette réduction de population. Déjà en 1866, sur dix-sept Etats européens, la France était celui où il naissait le moins d'enfants. Et ce n'est pas tout. On constatait à la même époque que la France était le pays où le mariage donnait le moins d'enfants. Depuis lors le mal s'est considérablement aggravé : la France, qui se trouvait au-dessous de tous les États de l'Europe, est maintenant beaucoup au-dessous d'elle-même.
« Et pendant que la population française s'affaisse de la sorte, la population russe s'accroit de plus de 500,000 âmes par an, la population italienne de 179,000 par an, la population autrichienne de 278,000, et la population allemande, malgrés les émigrations, par le seul excédent des naissances sur les décès, de 250,000.
« M. Raudot détruit, dans son étude, le préjugé que la moyenne de la vie humaine se soit élevée en France, et il prouve que le nombre des hommes valides capables de porter les armes s'est abaissé.
« Que conclure?
« Que de telles statistiques fournissent de trop plausibles arguments à ceux qui croient que la France ne saurait remonter la pente de la décadence et que sa mission est finie ;
« Que la meilleure des constitutions politiques serait inefficace pour guérir une nation atteinte d'infirmités morales et sociales passées à l'état chronique ;
« Que le Décalogue reste encore la seule base de la
force et de la prospérité des peuples, selon l'idée principale de tous les ouvrages de M. Le Play ;
« Que notre nation est placée dans l'alternative forcée de revenir à l'observation de la loi de Dieu ou de s'éteindre par anémie. »
D. Depuis 1872, la statistique fournit-elle des chiffres qui atténuent ceux sur lesquels sont basées les considérations de M. Raudot ?
R. Voici les résultats des recensements qui ont eu lieu depuis.
Recensement. Population.
Entrons dans les détails d'après des documents récents (1er septembre 1887).
Le Journal officiel a publié un tableau qui résume le « mouvement de la population de la France pendant l'année 1886 ». 11 résulte de ce tableau que l'accroissement total de la population de la France en 1886 a été de 52,560 (excédent des naissances sur les décès). Le mouvement d'augmentation s'est donc encore ralenti, car les augmentations de population avaient été de 85,464 en 1885, de 78,974 en 1886, de 96,803 en 1882, de 97,027 en 1882, de 108,220 en 1881.
Dans la moitié presque des départements, la population est en décroissance.
Il y a eu, en 1886, 283,193 mariages, 2,949 divorces.
Il y a eu, en 1886, 838,230 naissances d'enfants légitimes, dont 427,527 du sexe masculin et 410,703 du sexe féminin. Le nombre des enfants naturels a été de 74,552, dont 37,965 du sexe masculin et 36,587 du sexe féminin.
Le nombre des naissances d'enfants naturels semble augmenter d'une façon lente, mais continue; il n'était, en 1881, que de 35,589 enfants mâles et 34,490 enfants du
sexe féminin. L'augmentation est à peu près régulière.
Il y a eu. en 1886, 43,581 naissances d'enfants mort-nés et 860,222 décès: 446,318 du sexe masculin, 413,504 du sexe féminin.
Tout à l'heure nous faisions un rapprochement de la France avec l'étranger : précisons-le par des chiffres officiels.
Fécondité générale ou naissances (moins les mort-nés) pour 100 habitants, d'après la période 1865-1875.
Angleterre .
Allemagne. .
Bavière
Belgique. . .
Autriche
Prusse
Suède
Italie
France
Hollande
Comme on le voit, la France est, à une grande distance des autres, le pays d'Europe qui a la moindre fécondité générale.
Si l'on compare la fécondité de chaque pays, non plus d'après le rapport des naissances à la population, mais au total des femmes dans l'âge de la conception (de quinze à quarante-cinq ans), on obtient le nombre ci-après de naissances pour 100 de ces femmes, d'après les recensements les plus récents :
Bussie 20,5 Belgique... 14,8
Hongrie.... 17,8 Banemarck. 14,4
Allemagne. 17,7 Norwège . . . 14,0
Autriche... 16,4 Suède 13,7
Italie 16,1 Boumanie . . 13,5
Finlande . . 15,8 Grèce 1 3,2
Hollande... 16,0 Suisse 13,1
Ecosse 15,8 Irlande 12,3
Angleterre. 15,'i France 11,6
Même calculée d'après cette méthode, la moins inexacte de toutes, la France est encore au dernier rang. Ce rap-
K*)8 CIIAIMTHK 11. — CIVILISATION
prochement serait plus instructif, si la statistique officielle de chaque pays faisait connaître l'âge moyen des époux au moment de leur mariage, cet âge exerçant une in fluencc incontestable sur leur fécondité.
Voici, d'après les recensements les plus récents, l'accroissement annuel par 100 habitants :
Pologne 1 800-1870 ?,22
Saxe 1861-1878 1,55
Angleterre et pays de Galles 1860-18*5 1,24
Portugal 1801-1874 1.17
Ecosse 1860-1875 1,13
Danemark 1860-1874 1,13
Russie européenne (sans la Pologne et
la Finlande 1863-1870 1,08
Prusse (sans les annexions de 18K6).. 1861-1875 0,98
Hoyaume-Uni 1860-1875 0.90
Hongrie 1860-1869 0.9»
Hollande 186U-1875 0,89
Belgique 1860-1875 0,89
Suisse 1860-1875 8,85
Autriche 1860-1875 0,83
Prusse (annexions comprises) 1866-1875 0,83
Norwège 1860-1874 0.82
Espagne 1860-1870 0,73
Bade 1861-1875 0,68
Italie 1861-1875 0,67
Irlande 1860-187 • 0,66
Wurtemberg 1871-1875 0,64
Suisse 1860-1875 0,60
Bavière 1861-1875 0,49
Finlande 1866-1874 0,41
France 18tl-1866 0,37
Ici encore, notre pays occupe, et à une grande distance de la moyenne pour l'Europe entière, la dernière place.
Quelques statisticiens ont calculé la période de doublement des populations européennes d'après l'excédent des naissances sur les décès dans ces dernières années. Cet excédent tendant sans cesse à se modifier, un pareil calcul, dont nous donnons le résultat ci-après, ne peut avoir d'autre objet que de présenter sous une forme plus sensi-
ble la différence de fécondité ou de mortalité de ces populations.
Angleterre 72 Belgique 9o
Finlande
Russie
Kcosse
Italie
Allemagne . .
Hollande
Roumanie . . .
La fécondité de la France était beaucoup plus grande au dernier siècle. Si, pour les deux époques, nous rapportons les naissances, non plus aux populations respectives (nous n'avons pas de recensement avant 1800), mais aux mariages célébrés dans l'année, nous avons, pour la période 1770-1784, une moyenne annuelle de 216,277 mariages et 1)47,993 naissances, soit (en confondant les naissances légitimes et naturelles) 4,38 enfants par mariage. En faisant le même calcul pour la période la plus récente de ce siècle (1872-76), nous trouvons 3,90, et seulement 3,32 pour la période, plus normale, plus régulière, 1861-68.
Nous disons : plus normale, le mouvement de notre population, depuis la guerre, obéissant à cette loi, observée depuis longtemps, qu'après les grandes calamités (guerres, épidémies, etc., etc.). il se produit habituellement, dans les naissances et les mariages, une forte augmentation, destinée à combler les vides d'une mortalité extraordinaire. Mais, ces vides une fois remplis, la population revient à ses conditions habituelles de reproduction.
Ainsi, à quelque point de vue que nous examinions les faits, ils sont tous concluants dans le sens d'un très faible accroissement de notre population, soit que nous comparions la France au reste de l'Europe, soit que nous la comparions à elle-même en remontant à un certain nombre d'années.
D. Parmi les pays cités pour leur accroissement de
population, la plupart sont chrétiens, non catholiques. La France est catholique, ne serait-ce pas à cette cause qu'il faudrait attribuer la décroissance de la population française ?
R. La cause indirecte de cette plaie française, c'est le bien-être; la plupart des Français sont dans l'aisance, ils veulent la conserver, l'augmenter, faire monter leur famille de plusieurs degrés sur l'échelle de la fortune ; ils ne pourraient atteindre ce but, s'ils avaient beaucoup d'enfants. Élever de nombreux enfants est une lourde charge qui épuise ou diminue l'avoir d'une famille, et quand ils héritent, l'héritage partagé entre un si grand nombre se trouve réduit à de minces parcelles. On est donc porté, si l'on n'a en vue que les intérêts matériels, à calculer pour n'avoir qu'un ou deux enfants. La preuve de la justesse de cette observation, c'est que les pauvres ont généralement plus d'enfants que les gens aisés. C'est pourquoi la population va en croissant dans les pays pauvres comme l'Allemagne et la Russie. Au contraire, aux États-Unis, pays où le protestantisme domine, avec le bien-être, la plaie dont nous parlons existe comme en France, non parmi ceux qui sont récemment immigrés, mais parmi les Américains. Ceux-ci n'ont généralement que deux enfants.
C'est parce que la plus grande partie des Français ont cessé d'être fervents catholiques, et ne le sont pour ainsi dire plus que de nom, qu'ils se conduisent ainsi ; c'est malgré leur catholicisme, c'est en violant les défenses catholiques, lesquelles, comme nous l'avons démontré si amplement, proscrivent le calcul immoral dans le mariage comme un crime de lèse-divinité et de lèse-nation. On doit aussi voir la cause directe de la dépopulation de la France dans l'oubli et dans l'inobservation du catholicisme chez la plupart des Français. Par conséquent le remède unique, le seul efficace, est tout trouvé, c'est de remettre en vigueur la foi et la pratique catholiques. Il
serait facile de prouver, par l'expérience, par la statistique, la valeur, l'efficacité de ce moyen. Que chacun de nos lecteurs remarque, dans la localité qu'il habite, quels sont, dans la classe aisée, les hommes qui observent fidèlement les prescriptions du catholicisme, et pour en venir à quelque chose de plus précis, les catholiques qui se confessent et communient, les membres des conférences de saint Vincent de Paul par exemple, il pourra constater qu'ils ont plus d'enfants que les autres. C'est une observation facile à faire et infaillible, pourvu qu'on tienne compte des circonstances, qu'on ne fasse pas de personnalités, qu'on admette les exceptions et qu'on se borne à établir une moyenne de pratiquants et de non-pratiquants; cette moyenne donne une conclusion évidente, indiscutable.
Avant de clore ce sujet, notons que le publiciste qui s'est le premier rendu fameux en conseillant d'avoir peu d'enfants et a donné son nom à cet odieux et immoral calcul, est le révérend ministre anglican Malthus, d'une nature trop prolifique pour appliquer son système, car il eut huit enfants.
D. N'y a-t-il pas des publicistes qui prétendent que, pour la moralité, le progrès, la civilisation, les pays protestants l'emportent sur les pays catholiques?
R. Si le fait était vrai, il serait absurde de l'attribuer au protestantisme. Qu'est-ce en effet que le protestantisme? c'est le christianisme diminué, dont chaque pays, chaque individu retranche, à son gré, ce qui lui déplaît. Qu'est-ce que le catholicisme? c'est le christianisme tout entier, intégral, que chaque contrée, chaque individu accepte tel qu'il a été révélé de Dieu, sans y rien ajouter, sans en rien retrancher, sans le modifier en rien. Or, nous avons vu que le christianisme enseigne les vérités les plus sublimes, impose la morale la plus pure, inspire les sentiments les plus désintéressés, les plus généreux; qu'il est le rempart de la liberté individuelle, la garantie de l'autorité, le ressort des sociétés, l'âme de la civilisa-
tion, le germe du progrès. Le catholicisme est donc plus favorable au développement des facultés de l'individu ci à la prospérité des nations que le protestantisme.
Mais l'assertion que les pays protestants l'emportent sur les pays catholiques est dénuée de fondement; c'est un préjugé, une calomnie inventée et colportée par les ennemis du catholicisme: est-ce que la France n'a pas toujours été et n'est pas encore, en somme, à tout prendre, la première nation du monde? La question, ainsi poséf serait, encore aujourd'hui, résolue affirmativement par les autres nations à l'unanimité, car chaque grande nation se considère elle-même comme la première, et la France comme la deuxième. Eh bien, la France n'est-elle pas la fille ainée du catholicisme ; n'est-ce pas du catholicisme qu'elle a reçu sa naissance, son accroissement, sa vocation, ses destinées, son éducation surtout, de sorte que les Français qui renient leur origine sont catholiquesans le savoir, sans le vouloir, et pensent, sentent, agissent plus ou moins en catholiques?
Si des individus, chez les protestants, l'emportent suides individus chez les catholiques, pour la gravité et la pureté des mœurs domestiques, comme on le prétend, c'est qu'ils sont bons protestants, c'est-à-dire à moitié chrétiens, et que chez nous il y a de mauvais catholiques, qui ne sont pas chrétiens du tout .
Mais, en somme, il y a bien plus de moralité chez nous catholiques trop peu fervents, que chez les calvinistes et les luthériens. J'ai vu de près les mœurs prussiennes en France : dans leur armée, on avait pourvu à la prostitution comme à tout le reste ; on l'avait réglementée comme tout le reste. Dans chaque ville envahie ou occupée, la commandature réquisitionnait les femmes publiques comme les vivres, enjoignant à la mairie d'augmenter le personnel des maisons de tolérance, dans une proportion indiquée, sinon l'autorité militaire ne répondait pas des attentats à la pudeur qui pourraient se produire. Je ne mentionne que ce qui concerne lapureté des mœurs ;
({liant à ce qui touche la probité et Y humanité, la nation qui se civilise sous l'influence protestante et prussienne, en a laissé en France des traces ineffaçables, et l'univers entier est édifié à ce sujet.
Le protestantisme n'a pas été plus efficace ailleurs ; le peu de religion qu'il contient a été insuffisant pour réfréner les passions. En Angleterre, les classes inférieures sont plongées dans les désordres de l'ivrognerie et de X immoralité la plus révoltante.
« La consommation des liqueurs spiritueuses distillées, en Angleterre, augmente chaque année de plus d'un million de gallions, elle dépasse 10 millions de gallions. Ceci ne comprend ni la bière, ni l'eau-de-vie, les liqueurs et les vins étrangers, dont la consommation est aussi grandement augmentée, quoique dans une moindre proportion. Il est constaté que 120,000,000 de livres (3 milliards) sont absorbés dans le commerce des boissons.
« Conséquence naturelle de cet état de choses:
« Les dépenses du rapporteur des causes, à la cour de divorce, ont dépassé de 2,700 livres (plus de 60,000 fr.) la somme qui avait été votée à cet effet au commencement de l'année 1853. Mieux encore, dans l'Ecosse puritaine, où le calvinisme règne sans mélange et sans rival, voici où en étaient les mœurs en l'an de grâce 1873 :
« Dieu a fait la campagne, l'homme la ville (notion poétique de Gowper, l'auteur de John Gilpin) ; sans doute le poète n'avait jamais eu l'occasion d'étudier les registres des districts ruraux du nord de la Tweed, ou il serait arrivé à une tout autre conclusion. Le rapport finissant en décembre 1873 vient d'être publié, et il révèle le triste fait que la proportion des naissances illégitimes est de 12,0 ou 4,2 de plus dans les villages que dans les grandes villes ; en un mot, à peu près une sur huit personnes que vous rencontrez dans les principaux districts ruraux d'Ecosse a une tache sur son écusson. Mais ce calcul, quelque déplorable qu'en soit le résultat, ne donne qu'une faible idée de l'immoralité des Écossais dans certains
comtés ; Kircudlwight, cette année, est le plus grand
pécheur sous ce rapport. »
Tout ceci est tiré ou traduit du journal protestant The Former.
t Le même fléau exerce les mêmes ravages dans les États-Unis d'Amérique, où le protestantisme est la religion dominante, et inspire cette éducation défectueuse ou vicieuse, d'où naissent la corruption politique, la passion effrénée de la spéculation, et l'abus des boissons alcooliques :
« On a calculé qu'en une année, il s'est consommé pour 300 millions de dollars de farine, pour 115 millions de cotonnades, pour 90 millions de chaussures, pour 70 millions de vêtements, pour 60 millions de lainages, pour 40 millions de frais d'impression ; ces six objets de première nécessité n'ont absorbé ensemble que 905 millions de dollars, tandis qu'on a dépensé 1 ,487 millions en eaude-vie, vin et bière. Le mal est devenu si grand, que les femmes ont excité une agitation assez originale contre les cabarets; mais elles n'ont obtenu que des succès partiels et temporaires ». (Voir le mémoire de M. Block).
Il faut bien que les hommes distingués, les personnages éminents, les esprits éclairés d'Angleterre, s'aperçoivent que le protestantisme n'est qu'un christianisme tronqué, qui répond moins bien aux sentiments religieux, naturels à l'homme, et développe moins solidement le vrai progrès, la véritable civilisation, que le catholicisme, christianisme complet, puisqu'il y en a un si grand nombre qui se convertissent du protestantisme au catholicisme, tandis que, maintenant que le protestantisme a fait ses preuves et qu'il n'a plus l'attrait de la nouveauté, de l'inconnu, on ne peut point signaler, en aucun pays, des conversations notables et nombreuses du catholicisme au protestantisme. Les rares catholiques qui, de loin en loin, embrassent aujourd'hui le protestantisme, n'étaient plus catholiques, ni même chrétiens, depuis longtemps, que de nom ; ils ne changent de religion que pour en avoir une
plus commode, et non point pour mener une vie plus parfaite; ils n'entrent pas généralement dans les sectes protestantes qui sont restées chrétiennes, mais dans celles qui ne croient plus à la révélation ni à la divinité de Jésus- Christ, ce qui a fait dire à un protestant spirituel ce mot plein de sel : « Quand le Pape sarcle son jardin, il jette chez nous ses mauvaises herbes. »
« A propos de la conversion au catholicisme du marquis de Ripon, ex-grand maître de la franc-maçonnerie d'Angleterre, il est curieux, dit 1* Unita catholica de Rome, de comparer les progrès du catholicisme dans la Grande- Bretagne depuis cent ans. Voici, d'après les documents, les résultats de ce travail statistique :
» En Angleterre et en Ecosse, on comptait, en 1765, 60,000 catholiques: en 1821, il y en avait 500,000 ; en 1842, 2,500,000; en 1845, 3,380,000. On compte aujourd'hui, en Angleterre, 1,893 prêtres, 1,453 églises, 86 monastères d'hommes, 268 de femmes, et 1,290 écoles catholiques. L'Angleterre, l'Ecosse et le pays de Galles sont divisés en 20 diocèses.
» La chambre des lords ne renferme pas moins de 33 membres catholiques, la Chambre des Communes 37, le conseil privé de la reine 6. Au nombre des baronnets, on compte 77 catholiques. »
D. J'ai lu dernièrement, quelque part, qu'un des résultats de la civilisation chrétienne, qui mérite le plus d'attention et qui a été le plus inobservé, c'est la richesse.
R. En effet, d'après des calculs positifs, les nations chrétiennes sont cinq fois plus riches que les nations païennes qui passent pour avoir été les plus opulentes.
D. Connaissez-vous quelque essai pratique tenté de nos nos jours, du progrès en dehors du christianisme?
R. Il y en a un très remarquable. Les incrédules se lassèrent d'entendre dire que Dieu a institué la société humaine, la communauté chrétienne, les lumières de la civilisation traditionnelle, que le bagage catholique est utile à la société, que les sacrements sont des moyens
surnaturels, divinement adaptés aux dispositions naturelles de l'homme pour le faire participer aux fruits de
la rédemption du Christ, le convertir, le relever de ses chutes, introduire dans sa conscience coupable un repentir salutaire, le réhabiliter à ses propres yeux, aux yeux de Dieu et de ses semblables, et faire quelquefois du plus grand des criminels un saint illustre, un bienfaiteur de l'humanité, un ornement du ciel. Ils formèrent dès lors le dessein de prouver l'inutilité de toutes ces vieilleries et de fonder une société sans les bases sociales que le christianisme proclame indispensables, sans la révélation, sans la morale divine ; ils prirent ce qu'il y a de meilleur, ou de moins mauvais, dans le socialisme, le communisme, l'amalgamèrent avec la morale indépendante, sans exclure aucune religion sinon la catholique, qui est trop exclusive pour eux, adoptèrent l'abolition de la peine de mort, la réhabilitation naturelle, prèchée par Victor Hugo dans les Misérables, l'instruction gratuite, obligatoire et laïque; et positivistes, socialistes, solidaires, internationalistes, se coalisèrent pour assurer le succès de cette nouvelle tour de Babel. Napoléon III, sceptique dans ses doctrines, utopiste dans ses plans, lié par ses antécédents aux carbonari, aux francs -maçons et autres sectaires, protégea, dit-on, cet essai du progrès sans Dieu, et de la civilisation du monde débarrassée des entraves religieuses, Il en confia l'exécution à un adepte très dévoué, M. Guillain. Ils choisirent pour théâtre de ce grand œuvre une terre, séparée par les abîmes de l'Océan, des influences délétères du monde chrétien. Comme la seule colonie française qui ait complètement réussi, qui soit devenue entièrement française, est le fruit du catholicisme, je veux parler de la population du Canada, pétrie de la main des missionnaires, il fallait opposer à cet argument vivant, une colonie anti-catholique, la Nouvelle- Calédonie. On déploya à cet effet, pendant huit ans, des efforts prodigieux et dignes d'un meilleur but et d'un meilleur sort. On en peut voir le détail dans une feuille
non suspecte de fanatisme religieux, la Revue des Deux- Mondes, sous ce titre : « La Nouvelle-Calédonie... essai de socialisme colonial », par M. P. Merruau. Cet excellent article a été excellemment résumé par M. Fages, dans le journal le Soir, alors thiériste, du 2 janvier 4871.
M. Paul Merruau glisse rapidement sur les premiers essais de colonisation tentés par la France depuis qu'elle a pris possession de la Nouvelle-Calédonie, en 1853, pour arriver au gouvernement de M. Guillain, son gouverneur spécial. « Cet ordre de choses », dit M. Merruau, « dure plus longtemps que les autres: huit ans, de 1861 à 1870. La colonisation n'en est pas plus avancée ; elle est livrée à l'empirisme. Des essais de phalanstère, une administration philosophe, démocrate et philanthrope, l'instruction gratuite et laïque comme panacée, l'incrédulité pour religion, l'arbitraire pour gouvernement, une faiblesse insigne vis-à-vis des criminels, le communisme comme principe de colonisation, l'absolutisme appliqué à la population autochtone : tel est le résultat obtenu après dix- huit années. »
En vain, on distribua gratuitement à tous les transportés des terres pour en faire des colons, d'honnêtes propriétaires, en vain le gouverneur leur fit lui-même des discours humanitaires, en vain il prodigua l'amnistie aux coupables, aux récidivistes mêmes, en vain il leur promit la liberté pour récompense s'ils voulaient bien mener une vie régulière et se vouer au travail régénérateur des champs, en vain il fit répandre à profusion la morale de MM. Renan et Littré et autres sages, en vain il fonda des écoles gratuites où les enfants de toutes nationalités, de toutes couleurs, de toutes religions, idolâtres, mahométans, protestants, catholiques, étaient assis sur les mêmes bancs, et où les instituteurs, tous laïques (à l'exclusion des frères maristes, qui avaient commencé à civiliser chrétiennement la colonie), respectaient scrupuleusement la religion de chacun des enfants avec une parfaite indifférence, et leur donnaient les principes d'une "morale
propre à en faire des hommes 'honnêtes et utiles à leur pays : on n'en fit que des malfaiteurs. Les évasions devinrent plus nombreuses que dans le vieux système chrétien ; les champs, la culture libre, les enfants, la famille, le salaire, l'épargne, devinrent des mots vides de sens ; le vol, l'intempérance, la débauche et tous les vices firent une explosion formidable. Le malheureux gouverneur fut obligé d'avoir recours à des mesures plus rigoureuses qu'en pays chrétiens, pour empêcher la révolte et l'incendie : il dut aller jusqu'à offrir une prime pour la capture de tout condamné fugitif. La Revue des Deux -Mondes termine son article par cette réflexion, que nous livrons aux méditations sincères de nos hommes d'État : « Jamais la morale n'a été plus menacée qu'aujourd'hui par le sophisme ; jamais il n'a été plus nécessaire d'en revendiquer les droits sans hésitation, sans transaction. Le temps n'est plus aux controverses philosophiques, aux essais de systèmes et de prétendues réformes sociales : il est à l'affirmation des principes sur lesquels a été fondée la société chrétienne ».
SOMMAIRE : Énumération de ces principes; leur objel. — Leurs formules ; leur fonds de vérité. — Intention des rédacteurs. — Programme de la philosophie et de la franc-maçonnerie au xviir3 siècle; organisation de cette dernière. — Sens donné depuis aux principes de 89 par nos constitutions et nos lois.
ÉNUMÉRATION DE CES PRINCirES ; LEUR OBJET.
D. Nous venons de voir dans le christianisme les racines de l'arbre social et politique. Il est temps d'examiner le tronc et les branches. Passons des principes religieux aux principes politiques. Quels sont ces fameux principes inscrits en tête de toutes nos nombreuses constitutions depuis près d'un siècle, et si connus sous le nom de principes de 89 ?
R. Pour apprécier sainement ce qu'on nomme principes de 89, il faut distinguer Yobjet de ces principes, la formule par laquelle on les a exprimés, le fonds de vérité qu'ils peuvent contenir, Yintenlion des premiers rédacteurs, le sens qu'on y a attaché depuis.
D. Quel est donc l'objet de ces principes, ou sur quoi roulent-ils?
R. Ces principes concernent :
1° La souveraineté ; 2° La séparation des pouvoirs ;
3° La responsabilité des fonctionnaires ;
4° Le vote de l'impôt ;
o° L'égalité civile et l'admissibilité aux emplois ;
0° La sûreté et la liberté individuelles ;
7° L'exercice du culte ;
8° Le régime de la presse ;
9° Le droit relatif aux réunions et associations ;
10° Le droit concernant les pétitions; 11° L'inviolabilité de la propriété;
12° L'indépendance et la gratuité de la justice ;
13° La force publique.
Parmi les droits établis par ces principes, les uns se rapportent à la nation elle-même, à la société tout entière : ce sont des droits sociaux (les quatre premiers) ; les sept suivants regardent plutôt les individus : ce sont des droits individuels; les deux derniers ont pour objet la garantie et la protection de tous les autres, ce sont des droits sanctionnateurs .
leurs formules; leur fonds de vérité.
D. Gomment a-t-on formulé ces principes dans nos constitutions ?
R. D'une manière différente dans chacune, en 89, en 91, en 93, en Lan III, en l'an VIII, en 1814, en 1830, en 1848, en 1852, en 1870, etc.. Ainsi le programme de 1789, tracé, je ne dis pas par la noblesse et le clergé, dont les sentiments étaient néanmoins très généreux, très désintéressés, très libéraux, dans le sens plausible et louable de ce mot, mais par le tiers état, dans les 750 cahiers remis aux députés des états généraux, pour les guider dans leur vote, ce programme contient des principes de 89 bien différents des principes de 91 , adoptés depuis comme principes de 89. Nous possédons encore ces 750 cahiers, et c'est un précieux document.
Un dépouillement détaillé en a été fait et publié sous ce titre : « Les cahiers de 89 ou les vrais principes libéraux