‹ Catéchisme politiqueChapitre 117 sur 233 · NOTRE FIÈVRE D'INSTABILITÉ · texte numérisé non relu

NOTRE FIÈVRE D'INSTABILITÉ

vit que de l'espoir de renverser le gouvernement, et où c'est le but unique des personnages les plus influents; or, point de nation sans gouvernement.

» D'après Thucydide, de mauvaises lois bien observées valent mieux, pour la prospérité d'une nation, que de bonnes qu'on observe mal. Cet auteur ne connaît pas de plus grand danger pour un État que les révolutions. Quand les changements sont nécessaires, il les faut opérer insensiblement, graduellement, mais non par soubresauts, par secousses. Hobbes compare les réformateurs absolus, systématiques, téméraires, aux filles de Pélias qui, voulant rajeunir leur père, le firent mourir. Tel serait l'effet des remèdes que nos charlatans politiques voudraient administrera la France malade.

» Que les gens sincères, qui s'imaginent bien faire en renversant tout gouvernement qui leur paraît défectueux, s'instruisent par la piquante anecdote qu'on lit dans Valère Maxime :

» Une vieille et honnête femme offrait tous les jours des sacrifices pour la conservation de Denys, tyran de Syracuse, universellement et justement détesté.

» Fortement intrigué par une conduite si extraordinaire, le despote fit venir une sujette animée de dispositions si exceptionnelles, et lui demanda quel motif la portait à faire publiquement des vœux pour lui, lorsque tout le monde le chargeait de malédictions ; elle lui répondit :

» J'ai déjà vécu sous trois gouvernements, s'il est permis de désigner ainsi le despotisme. Sous le premier, quand j'étais jeune, je souhaitais, avec le public, la fin d'une tyrannie que nous trouvions insupportable. Une autre plus insupportable succéda à la première ; la tienne est venue qui est pire que les deux autres. Cela me porte à croire qu'une quatrième serait pire encore que la tienne. Je prie donc les dieux qu'ils te conservent, à cause de la funeste expérience que j'ai faite, que tous les changements ne font qu'augmenter nos calamités.

» Sachant que le mieux est ennemi du bien et mène sou-

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vcnl au pire, un citoyen éclairé, désintéressé, qui voit tout, pèse tout et ne désire rien que le bien public, cherche à améliorer son gouvernement ; il l'appuie, le fortifie au lieu de l'attaquer et de l'affaiblir.

» Détruire n'est pas réformer: si l'on veut redresser trop brusquement un arbre qui a pris une mauvaise direction, on le rompt. C'est ce que font les utopistes, qui ambitionnent d'expérimenter violemment sur nous leurs systèmes, et de nous refaire par force selon le modH' qu'ils ont imaginé. Ils ignorent que Dieu seul a le droit et le pouvoir de réaliser son idéal, parce qu'il crée : ils oublient qu'il ne s'agit pas de créer ni de refaire le monde, la société, la France; mais de les perfectionner. en corrigeant avec prudence les défauts et les abus.

» C'est un excès, sans doute, d'ériger l'immobilité en système et de prendre pour maxime absolue a qu'une nation ne doit jamais modifier son gouvernement, que le meilleur qu'elle puisse avoir est toujours celui qu'elle a » ; aussi, ne partageons-nous pas entièrement l'admiration de Montaigne pour le quatrain du bon Monsieur de Pibrac, un esprit si gentil, aux opinions si saines, aux mœurs si douces :

Aime l'État, tel que tu le vois être ;

S'il est royal, aime la royauté ;

S'il est de peu {oligarchie) ou de communauté (démocratie).

Aime-1'aussi ; car Dieu t'y a fait naître.

» Il y a dans ces vers un fonds éternel de vérité, auquel tous les cœurs honnêtes, tous les esprits droits ne peuvent refuser leur adhésion ; car si chacun s'arroge le droit et entreprend de changer Tordre établi, pour l'arranger à sa guise, il n'y a plus de stabilité ni de sécurité, ni de confiance ; la société croule par sa base, devenue un sable mouvant.

» Mais il n'en est pas moins vrai que le gouvernement d'un peuple doit se transformer graduellement, à mesure que ce peuple se transforme, et qu'à de longs et séculaires

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intervalles, lorsque le caractère, les mœurs, tous les éléments d'une nation et les lois mêmes ont changé, il est nécessaire que la forme des institutions s'y ajuste et change aussi, avec le moins de secousse et le plus de ménagements et de précautions possibles.

Ce n'est pas ainsi que nos fougueux et extravagants novateurs procèdent : ils ne craignent pas de substituer leur égoïste et tyrannique volonté à l'intérêt général ; ils considèrent la notion comme une vile matière qu'ils ont mission de refondre, en la jetant, malgré elle, dans le moule qu'a rêvé leur sot orgueil : leur système, pour enlever les taches, est de brûler l'étoffe ; pour réparer l'édifice, de le renverser ; pour guérir les maladies, de tuer le malade ; ils cherchent moins, dit Cicéron, à modifier le gouvernement qu'à le détruire, non tam commutandarum quam evertendarum rerum cupidi !.

» Tout cela vient non seulement des vues ambitieuses des personnes et des partis, dont chacun veut régner à son tour, par amour de la domination et des avantages qui y sont attachés ; mais encore d'un vice inhérent à la nature humaine, qui est l'impatience : on n'est jamais content de sa condition présente, on veut en sortir à tout prix, au risque de tomber dans une plus fâcheuse ; on veut se débarrasser de la maladie dont on croit souffrir, dut-on en contracter une plus grave ; comme si guérir était passer d'une maladie à une autre et non de la maladie à la santé, ou du moins à la convalescence; comme si progresser était simplement changer, fût-ce de mal en pis, et non avancer de bien en mieux, ou du moins de mal en bien.

» La France, quoiqu'elle ait un si grand besoin du repos qui convient à la convalescence, est malheureusement, à cette heure, agitée, plus que toute autre nation, par cette fièvre d'instabilité, qui fait qu'on ignore ce qu'on veut, et qu'on veut ce qu'on ignore, qu'on se précipite dans ses jugements et dans ses actes, qu'on agit avant de juger,

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