Même partie, question xcvn, art. Ml
taire, le délégué de la multitude, deux rôles bien différents, comme nous l'avons vu. Or, je con-idère le premier comme plus conforme à la pensée du docteur angélique.
Quoi qu'il en soit, noubliez pas que saint Thomas, selon sa méthode d'examiner une question dans toutes les hypothèses possibles et imaginables, s'est placé dans Y hypothèse d'un gouvernement entièrement démocratique, sans décider si cette espèce de gouvernement est possible.
Bellarmin enseigne que la démocratie absolue n'est pas possible.
Suarez s'arrête à une nuance délicate : « S'il y a des Etats où la multitude reste souveraine, on pourrait peutêtre (fortasse) penser que là le prince est le mandataire, le délégué de la multitude ».
D. A supposer que dans le cas de la démocratie pure, le gouvernement, mandataire, délégué de la nation, ne soit pas un système théoriquement mauvais, en est-il de même dans la pratique? En d'autres termes, un tel gouvernement conviendrait-il, serait-il avantageux à une grande nation comme la France?
R. Un gouvernement qui est le mandataire du peuple est perpétuellement révocable par le peuple. Le peuple chaque matin se réveille libre de tout engagement ; il n'est point tenu de garder à sa tête les chefs qu'il a choisis la veille, de remplir les engagements qu'il a contractés avec ses créanciers, d'exécuter l'alliance conclue avec une nation voisine. A chaque minute la majorité numérique des citoyens peut varier, et c'est elle qui fait loi.
C'est la doctrine de Louis Blanc : « Le peuple étant souverain ne peut renoncer par anticipation à la faculté de choisir ses chefs à son gré... Le suffrage universel d'aujourd'hui ne peut pas confisquer le suffrage universel de demain ». Belle théorie, au point de vue politique 1 Imaginez-vous les conséquences qui résulteraient de ce princite, une fois que chacun s'en serait formé une idée bien exacte et qu'on en ferait une application pleine et entière :
quelle sécurité dans le présent, quelle confiance dans l'avenir, quelle stabilité dans les institutions, quel essor de l'industrie et du commerce auxquels les capitaux ne manqueraient pas d'arriver en abondance, quel bien être pour les ouvriers par suite de la reprise des travaux publics et particuliers, quelle influence à l'extérieur, tous les gouvernements étant portés à briguer l'alliance d'un gouvernement stable, solide, inébranlable !
D. Il est facile de démontrer les inconvénients et peutêtre même l'impossibilité d'un gouvernement où le peuple pourrait à chaque instant, à sa guise, sans motif prévu par la constitution politique, révoquer ses chefs qui ne seraient que des délégués éphémères. Mais il est un régime non moins détestable, c'est l'autocratie, l'absolutisme, où la nation devient la propriété, la chose d'un homme, d'une famille, qui en disposent selon leurs caprices et leur intérêt, sans même prendre son avis et écouter ses vœux. Estce là le système des théologiens, saint Thomas, Suarez et Bellarmin? exigent-ils que la nation aliène entièrement et pour toujours le pouvoir souverain qui réside en elle, sans pouvoir jamais le reprendre ?
R. Ces théologiens, qui sont en même temps de grands philosophes, se tiennent à égale distance des excès de la démagogie et de ceux de l'absolutisme, .le ne vous ai encore exposé qu'une partie de leur doctrine, je vais vous la résumer tout entière.
La puissance souveraine est de droit naturel ou, ce qui est identique pour le cas présent, de droit divin ;
Elle découle de Dieu comme auteur de la nature, et non du consentement 'les hommes pour qui vivre en société est une nécessité, un devoir.
La souveraineté réside dans l'être collectif qu'on appelle la nation, et nullement dans chaque individu : on ne peut pas dire que chaque Français est la trente-six millionième partie de la souveraineté française ; que la volonté nationale n'est que le total des volontés individuelles additionnées : auquel cas elle ne serait exprimée qu'au quart par
ce qu'on appelle aujourd'hui le suffrage universel, qui eal en réalité le suffrage restreint, puisque sur trente-six millions de Français, neuf ou dix millions seulement ont le droit de voter.
Cette souveraineté se trouve immédiatement, directement dans la société, qui l'a reçue sans intermédiaire de la nature dont Dieu est l'auteur. C'est pourquoi les théologiens disent que la souveraineté existe de droit naturel ou divin, immédiat, dans la société tout entière ; la société transfère la souveraineté au chef qu'il lui a plu de se donner ; les chefs n'ont reçu la souveraineté que par l'intermédiaire de la société : ainsi le pouvoir des chefs est de droit naturel ou divin médiat..
La nation est libre de choisir le gouvernement qui lui convient. En confiant la souveraineté à des chefs, elle s'en dépouille, non pas pour toujours, mais pour un temps donné, plus ou moins long selon la forme de gouvernement et les institutions qu'elle a adoptées.
Mais la théologie catholique n'a jamais livré la nation à la merci d'un tyran. Elle enseigne que le souverain, ayant reçu son pouvoir par V intermédiaire de la nation pour le bien de la nation, et non pas pour son propre intérêt, s'il vient à manquer gravement et évidemment à son devoir, il peut être légitimement déposé par ceux qui l'ont investi de la souveraineté.
Mais c'est là un cas plus hypothétique que réel. D'abord un roi atout intérêt à bien gouverner ; ensuite, qui empêche la nation de choisir un régime tempéré dans lequel le pouvoir du roi est limité par des lois fondamentales, partagé et contrôlé par des assemblées. Enfin, il est rare qu'il y ait plus d'avantage pour une nation à changer de gouvernement, de roi ou de dynastie, qu'à supporter les inconvénients ou les ennuis momentanés qu'elle éprouve. Il esl inouï que les révolutions aient jamais rendu les Etats heureux et prospères.
Si la nation s'est constituée en démocratie, elle n'a pas moins abdiqué sa souveraineté entre les mains de ses chefs,