‹ Catéchisme politiqueChapitre 128 sur 233 · NOTRE SUFFRAGE UNIVERSEL · texte numérisé non relu

NOTRE SUFFRAGE UNIVERSEL

jours avant les élections municipales du 22 novembre 1874, dans lesquelles la candidature du maire a échoué. Devinez qui l'a le plus combattu, qui a refusé de laisser mettre son nom à côté de celui du maire, par fierté de peuple souverain, et a réussi à sortir parmi les premiers conseillers élus; c'est l'homme sans chaussure, un simple ouvrier, sans aucune espèce de mérite; mais ce qui l'a fortement recommandé et a décidé de son succès, c'est cette maxime dont il a fait sa devise : « Il faut combattre ceux qui ont inventé Dieu ».

D. Oubliez-vous que dans une commune, un département, un État, les intérêts financiers, matériels, ne sont pas tout et qu'il y a aussi les intérêts intellectuels et moraux qui touchent tous les citoyens ?

R. Mon observation s'applique aussi aux intérêts immatériels; on doit confier la garde de la morale et de l'instruction aux personnes les plus honnêtes et les plus instruites.

Dans un conseil municipal de Marseille (où ont éclaté encore tout récemmeut des scandales de corruption les plus honteux), il se trouvait plusieurs individus dont le domicile était ignoré même de la police, au point que le facteur des postes était obligé de déposer leurs rares correspondances à l'Hôtel de Ville, où ils se rendaient quelquefois. Remarquez, je vous prie, que ce n'est pas là une erreur du suffrage universel : le peuple des grandes villes, quand il nomme des conseillers municipaux, n'a point en vue de chercher les meilleurs administrateurs des intérêts de la commune : il ne se propose qu'un but, combattre la classe riche, assurer le triomphe du prolétariat. Il agit sciemment et pour des motifs politiques, avec beaucoup d'unité, d'élan, comme un régiment bien discipliné qui obéit au mot d'ordre. Ne considérez donc point comme un accident l'invasion du radicalisme dans les conseils municipaux des villes; c'est un résultat naturel, fatal, inévitable du suffrage universel, qui prépare bien d'autres surprises aux esprits imprévoyants.

D. J'ai été frappé d'une chose en suivant votre examen comparatif de l'organisation électorale chez les divers peuples. C'est que partout on a pris des précautions, établi des ga?*anties, des restrictions, pour prévenir les dangers du suffrage populaire.

R. En effet, chez les autres nations, les hommes d'État les plus avancés considèrent le suffrage universel, tel qu'on le pratique en France, comme incompatible avec un gouvernement régulier.

En 1821, lord John Roussel, l'homme d'État anglais le plus démocratique, émettait, sur le suffrage universel, cette opinion d'un esprit pénétrant, qui nous semble prophétique, aujourd'hui que les événements sont venus la confirmer de la façon la plus éclatante et en faire un axiome politique : « Le suffrage universel n'est propre qu'à engendrer et à nourrir des opinions violentes et une indépendance servile, qu'à donner dans les temps de repos une grande prépondérance à la richesse qui peut corrompre des électeurs pauvres1, dans les temps de trouble un surcroît de pouvoir à d'ambitieux démagogues. C'est le tombeau de toute liberté sage, et la source de la tyrannie et de la licence ».

D. D'où vient donc que la France seule fasse exception et laisse couler librement ce torrent sans l'endiguer?

R. Nos législateurs ont sans doute considéré que notre esprit est moins léger, notre caractère moins vif, nos mœurs politiques moins inconstantes, que nous sommes enfin un peuple plus calme, plus froid, pourvu d'institutions plus solides que les autres nations, et que les commotions, les explosions d'un suffrage universel sans frein seraient moins funestes chez nous qu'ailleurs.

D. Cessez cette pénible ironie, et dites-nous quel remède apporter à ce mal horrible, quelles réformes on pourrait opérer, en empruntant ce qu'il y a de meilleur dans nos anciennes constitutions et surtout dans celles des autres peuples, pour conserver le suffrage universel sans compro-

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