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ÉLECTIONS : ABSTENTION

dre, pas un ne manque à l'appel le jour de la bataille électorale, et tous, au lieu de s'inspirer chacun de sa conscience et de donner chacun son suffrage à l'homme qui lui paraît le plus digne, votent par obéissance passive et aveugle pour le nom qui leur est désigné.

Cependant les hommes d'ordre, qui n'appartiennent à aucune ligue, à aucun parti, n'étant excités par aucun autre stimulant que l'amour du bien public, qui touche bien peu de monde, restent, la plupart, chez eux, pour vaquer à leurs affaires ou à leurs plaisirs, et par une paresse coupable, par une indifférence criminelle, refusent de s'imposer un dérangement de quelques heures ; n'étant ni légitimistes, ni orléanistes, ni républicains, ni radicaux, ni communards, ni fervents catholiques, ni impies, ils se désintéressent de ces causes et de la lutte engagée entre leurs partisans, comme s'ils n'étaient pas Français et que le sort de la France ne fut pas lié aux luttes électorales, comme si le bien qui dépend des élections n'était pas le bien de chaque électeur.

D. Gomment guérir cette dangereuse et honteuse plaie?

R. Il y a un remède : c'est de donner une sanction au devoir électoral, de punir d'une forte amende le citoyen qui refuse de le remplir. M. Etienne proposa d'insérer cette disposition dans la constitution de 1848 : on n'y fît qu'une objection, c'est que, pour qu'on pût punir justement l'inaccomplissement du devoir électoral, il faudrait qu'il fût également facile à tous les citoyens de le remplir, ce qui n'existait pas avec le vote au canton, alors en vigueur. Il serait en effet bien rigoureux, pour ne pas dire injuste, d'obliger sous peine d'amende un habitant des campagnes de l'ouest, du centre ou du midi de la France, où les communes sont très éloignées les unes des autres, à faire quinze lieues pour déposer son vote dans l'urne électorale '. Cet unique inconvénient disparaît avec le vote à la commune ; rien ne s'oppose donc plus à ce qu'on

1. Discours de M. de Larochejacqueloin, Moniteur du 20 septembre 1848.

édicté une peine contre les concitoyens qui négligeraient de remplir leur devoir d'électeurs. On ne peut plus hésiter à ordonner un remède si nécessaire et si urgent.

D. Ce qui me fait trouver vos réformes excellentes, c'est que, loin de porter atteinte à l'intégrité du suffrage universel, elles tendent à le rendre plus sincère et plus nombreux.

R. Il en est encore une qui, sous ce rapport, l'emporte .sur les précédentes parce qu'elle ajouterait une catégorie d'électeurs très dignes d'intérêt à celles qui existent déjà. 11 s'agirait de rétablir le suffrage universel tel qu'il fonctionnait en beaucoup d'endroits, pour 1 "élection des conseils municipaux, vers le xiue siècle.

D. Vers le xme siècle! en plein moyen âge? et moi qui croyais qu'on avait inventé le suffrage universel en 1848! Voilà encore une surprise que vous me ménagiez.

R. Le suffrage universel d'aujourd'hui n'est nullement universel, ni par rapport aux individus, ni par rapport aux familles qui composent la France. Sur 30 millions d'individus qui forment la population française, 10 millions environ sont électeurs : vous voyez que la suffrage est restreint à moins d'un tiers. Depuis quand, prenant une partie pour le tout, appelle-t-on universel ce qui n'atteint pas un tiers? Depuis qu'on veut tromper, griser le peuple avec des mots.

Le suffrage d'aujourd'hui est d'une universalité non moins inexacte quant aux familles. Telle famille composée d'une veuve et de six enfants, trois filles et trois garçons, dont l'aîné n'a pas l'âge requis pour être électeur, et dont les intérêts moraux et matériels sont immenses, à cause de sa richesse, de son rang et du nombre de ses membres, n'aura aucun droit de participer aux élections, ne sera point représentée au suffrage universel.

Telle autre famille sera représentée d'une façon tellement défectueuse, quoique légale, que sa représentation sera aussi légalement annulée, parce que le vote du chef de cette famille, du père, qui seul est le représentant lé-

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