‹ Catéchisme politiqueChapitre 137 sur 233 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

Celle qui convient le mieux à la France

SOMMAIRE: Diverses formes de gouvernenement: laquelle vaut mieux, en général, de la république ou de la monrchie? — Pour la France, la république, n'est-ce pas la désorganisation à l'intérieur, la révolution en permanence; opinion de M. Thiers et de M. Laboulaye. — Autres griefs; — réponses à ces objections. La république, n'est-ce pas la défiance, l'isolement à l'extérieur, au milieu de l'Europe monarchique, la réalisation du vœu de M. de Bismarck? La politique extérieure des républicains n'at-elle pas été généralement prussienne? preuves et citations à l'appui ; leurs relations à l'étranger défavorables à la France ? Garibaldi — La république, en France ne nous prive t-elle pas de toute alliance même de celles des Etats constitués sous la forme républicaine? réponses à ces objections. — Injustice des partis les uns à l'égard des autres; agrandissement et unité de la France sous la monarchie. — Argumentation et procédés des partis les uns avec les autres : la concurrence du mal — Programmes : celui de comte de Paris. — Constitutions. — Est-il vrai que les invasions et les démembrements du territoire ont eu lieu sous les républiques et les empires ? — La propérité nationale.

DIVERSES FORMES DE GOUVERNEMENT ; LAQUELLE VAUT MIEUX, EN GÉNÉRAL, DE LA RÉPUBLIQUE OU DE LA MONAHCHIE.

D. Après avoir traité de la souveraineté et de l'électorat, du suffrage universel, qui investit quelquefois de la souveraineté, et qui est un moyen par lequel la nation participe, dans une certaine mesure, à la gestion de ses affai-

res, confiée à celui ou à ceux qui ont été investis de l'autorité souveraine, nous nous trouvons en présence d'une autre question : puisque la nation ne retient qu'une partie de la souveraineté, ou plutôt de l'exercice de cette souveraineté, à qui transmet-elle le reste? Où réside dans un Etat l'autorité suprême, et comment s'exercet-elle?

R. Gela varie selon les temps et les lieux : il y a eu, il y a, il y aura plusieurs espèces, plusieurs formes de gouvernement.

D. Quelles sont-elles?

R. Sous le rapport des personnes qui gouvernent, il ne peut y avoir que trois espèces (irréductibles) de gouvernement. Car ou c'est un seul, ou ce sont plusieurs, ou ce sont tous les citoyens qui gouvernent. Ces trois gouvernements, tant qu'ils sont bons, s'appellent monarchie, aristocratie, démocratie. Mais s'ils dévient, s'ils dégénèrent, on les nomme: la monarchie, tyrannie; l'aristocratie, oligarchie; la démocratie, démagogie : lorsque le gouvernement sacrifie l'intérêt général à l'intérêt particulier d'individu, de classe ou même de simple majorité.

Cette division scientifique exige deux observations.

D'abord il faut remarquer que, comme dans toute division scientifique, on distingue ici chaque chose par l'élément qui domine, par son caractère saillant. En pratique, on appelle donc monarchie le gouvernement où domine l'élément monarchique, quoique les éléments aristocratique et démocratique n'en soient point exclus. Il faut même ajouter que, d'après l'avis des plus sages poliques, le meilleur gouvernement est le tempéré, c'est-à-dire celui où les trois éléments dont nous venons de parler, se combinent dans une juste proportion et s'équilibrent.

Chaque espèce de gouvernement se subdivise en une foule de nuances qu'il est inutile de rappeler ici.

Aujourd'hui il n'existe que deux formes de gouvernenement, la république et la monarchie, et chacun des deux s'applique tantôt à un seul État, tantôt à une confé-

dération d'Etats, telle que l'empire d'Allemagne, l'empire d'Autriche-Hongrie, la confédération Suisse, les États- Unis d'Amérique, etc.

D. Laquelle des deux formes les plus ordinaires de gouvernement, la monarchie et la république, est la meilleure ?

R. La France est le seul pays qu'une question purement théorique aussi stérile, aussi futile, puisse passionner et révolutionner. Demandez aux Américains les plus conservateurs, aux évêques catholiques de ce continent, par exemple, s'ils aspirent à la royauté comme à un gouvernement meilleur ; ils taxeront votre question d'ignorance, d'inexpérience, de naïveté politique. Ils vous répondront que la monarchie et la république, bien entendues, bien appliquées sont deux formes de gouvernement régulières et bonnes ; que l'une est préférable à l'autre suivant les cas, que la meilleure forme de gouvernement pour chaque nation est celle qu'elle possède depuis longtemps, pour laquelle elle se trouve façonnée, qui est passée dans ses mœurs, sous laquelle l'État s'est formé, ou s'est étendu, s'est développé, a prospéré : qu'il en est ainsi des institutions républicaines pour leur pays, qu'ils s'en contentent, cherchent à les améliorer, et ne songent point à y substituer la monarchie.

Interrogez un libéral belge, hollandais, anglais, sur ses aspirations, sur son idéal, en fait de formes de gouvernement. L'étrangeté toute française de votre question le jettera dans la même stupéfaction, et il vous fera une réponse analogue: « Nous ne nous creusons pas la tête », vous dira-t-il, « encore moins bouleversons-nous notre pays, pour trouver la meilleure forme de gouvernement à appliquer à toutes les nations, ou à la nôtre en particulier : autant vaudrait chercher la matière première et unique, qui, diversement modifiée, pourrait former tous les corps, tels que l'or et le diamant. Nous renonçons à découvrir la pierre philosophale. Nos prétentions ne s'étendent pas si loin ; n'ayant pas assisté aux conseils du créateur lors-

qu'il fît toutes choses, il ne nous appartient pas de refaire la nature et l'essence de chaque chose ni même d'en juger absolument; nous nous contentons de les appropriera notre usage. La royauté se trouve établie chez nous et chez tous nos voisins ; nous tirons le meilleur parti possible de cette forme de gouvernement, nous travaillons tous à sa conservation ; les partis politiques ne se disputent que pour être admis à gouverner avec le roi ou la reine et à donner aux affaires publiques une direction conforme à leurs vues et à leurs intérêts.

« Vous voyez que nous sommes plus pratiques que vous, qui, tous les vingt ans, tous les quinze ans, tous les trois ans, démolissez votre édifice politique pour en construire un autre. Que diriez-vous d'une famile qui aurait cette manie et consacrerait son intelligence, son temps, son argent, pendant un siècle, à renverser et à rebâtir son hahitation, la maison de ses pères? qu'une telle aberration mène fatalement à la ruine.

« Écoutez une pensée très juste de votre Mirabeau, dont nous avons oublié les termes : « Tous les bons gouvernements se ressemblent, ils ont les mêmes principes essentiels; souvent même ils ne diffèrent que de nom. La république est monarchique, si elle n'a qu'un seul président : la monarchie est une espèce de république, si le gouvernement y est contrôlé par les représentants de la nation, si les pouvoirs exécutif, législatif, judiciaire ne sont pas réunis sur la même tête. Il n'y a qu'un bon gouvernement, c'est celui qui est obligé de vouloir et de faire le bien public ; il n'y a qu'un mauvais gouvernement, c'est celui dans lequel l'intérêt général, c'est-à-dire l'intérêt de tous, est sacrifié à l'intérêt particulier, c'est-à-dire d'un ou de quelques-uns, ou d'un parti : mais ce n'est pas là un gouvernement, c'est l'absence de gouvernement, sous les noms de despotisme, anarchie et autres ».

« Tenez-vous en garde surtout contre les théories sociales auxquelles les Français sont depuis trois quarts de siècle enclins à sacrifier les institutions politiques. Il y a des

esprits absolus, partiaux, qui ne se placent qu'à un point de vue, et ne s'inspirent que d'un seul krîérêt, d'une seule passion ; ils rêvent la prospérité et le salut de la France, par un seul des éléments sociaux à l'exclusion des autres: celui-ci prétend que tout irait bien sans la religion et les prêtres ; celui-là, que tous nos maux viennent des armées permanentes ; cet autre que le retour de l'âge d'or ne se fera pas attendre dès qu'on aura tué le capital au profit du travail ; il en est qui maudissent le progrès matériel et le considèrent comme essentiellement destructif du progrès moral ; certains regardent la liberté, même la mieux réglée, comme une cause fatale d'anarchie. Bref, la prospérité nationale se compose d'une douzaine d'éléments, religion, autorité, armée, finance, instruction, liberté, progrès moral, progrès matériel, etc. Je considère comme une hérésie, ou, si vous l'aimez mieux, comme une calamité, d'enseigner qu'un seul de ces éléments suffit, qu'il faut détruire les autre ; car c'est soutenir cette absurdité qu'une partie égale le tout, qu'un homme qui n'a qu'un sens est aussi parfait que celui qui en a cinq, que nous pouvons refaire l'essence des choses, composer de l'eau sans oxigène, du vert sans bleu, un homme sans âme ».

Pour moi le comble de la sagesse est d'attacher la plus grande importance à chacun des éléments essentiels de la société, de la nation, et de les développer tous dans une juste mesure; je regarde comme la société la mieux organisée, comme la nation la plus prospère, celle où je trouve le plus de religion, le plus de morale, une saine instruction répandue partout, la plus belle armée du monde, les plus belles finances, le plus grand progrès matériel, la plus grande liberté individuelle protégée par l'autorité la plus incontestée et la plus respectée.

J'ajoute que le développement régulier de tous les intérêts matériels, intellectuels, moraux, qui constituent la prospérité publique, n'est guère possible que sous un gouvernement stable et fort, placé au-dessus des luttes des.

partis et pouvant appliquer toute la puissance de la nation à la réalisation des vues nationales.

POUR LA FRANCE, LA RÉPUBLIQUE N'EST-CE PAS LA DÉSORGANI- SATION a l'intérieur, la révolution en permanence; OPI- NION DE M. THIERS ET DE M. LABOULAYE ; AUTRES GRIEFS; RÉPONSES A CES OBJECTIONS.

D. D'après ces réflexions dictées par le sens pratique, en réalité, le meilleur gouvernement pour une nation est celui qu'elle possède depuis longtemps. Mais depuis 1789, la France n'en possède aucun ; depuis longtemps elle en change comme d'habits, les quitte et les reprend successivement tous, chacun à son tour, à peu près dans le même ordre : elle va généralement de la royauté ordinaire à la royauté libérale, de la royauté libérale à la république, de la république à l'anarchie, de l'anarchie à l'empire.

Si la France sent enfin le besoin d'adopter un gouvernement définitif et durable, lequel doit-elle choisir?

R. Les royalistes répondent : Celui qui a duré quatorze cents ans en France, après lequel aucun autre n'a pu s'acclimater chez nous ; le seul qui existe chez les autres nations et les rend prospères.

Eh quoi ? n'y a-t-il pas quelques nations marquantes qui aient essayé d'autres formes de gouvernement que la monarchie héréditaire? Ces essais ont, en effet, été tentés parla Pologne, par le Mexique, ^tV Espagne comme par la France : ils ont produit partout la désorganisation, la ruine. Le déplorable résultat de ces expériences politiques est bien fait pour prémunir les peuples qui seraient tentés de les recommencer. Dans quels pays règne la république?

Nulle part, ou pour employer une phrase d'une exactitude plus rigoureuse, aucune nation un peu considérable, ne vit sous le gouvernement républicain. Toute l'Europe est monarchique, les cantons suisses sont fédérés sous une forme républicaine; c'est le même système fédéral if qui

fait le lien des États-Unis d'Amérique. La République une et indivisible, qui a été vaiuement tentée en France, n'existe nulle part, si ce n'est chez quelques petites peuplades d'Amérique, qui sont toujours en guerres civiles. Pour établir la république fédérative des États-Unis, la seule qui ait été appliquée chez un peuple considérable et civilisé, il faudrait commencer par démembrer la France et la diviser en provinces, en États qui s'uniraient par un lien fédéral. Ce serait une œuvre de décomposition et de mort. En Amérique, au contraire, où les États étaient primitivement séparés, la fédération a été une œuvre d'union, qui a composé une nation.

Ainsi, ceux qui prétendent établir la république en France, font sur leur pays, au risque de l'affaiblir et de le tuer, une expérience qui n'a encore été tentée chez aucun peuple civilisé ; ils prétendent nous imposer la forme de gouvernement, regardée en Europe comme la plus contraire à la marche régulière et progressive des sociétés modernes, comme la plus favorable aux tempêtes révolutionnaires, par lesquelles le vaisseau de l'État est sans cesse ballotté entre l'anarchie et le despotisme.

C'est ce qu'exprime éloquemment M. Thiers dans son discours du 13 novembre 1872 :

« Qu'on ne se fasse pas d'illusions ! On peut croire que, grâce au suffrage universel, et appuyé ainsi sur la puissance du nombre, on pourrait établir une république qui serait celle d'un parti ! Ce serait là une œuvre d'un jour. Le nombre lui-même a besoin de repos, de sécurité, de travail. Il peut vivre d'agitations quelques jours ; il n'en vit pas longtems. Après avoir fait peur aux autres, il prend peur de lui-même ; il se jette dans les bras d'un maître d'aventure, et paie de vingt ans d'esclavage quelques jours d'une désastreuse licence. Et cela, il l'a fait souvent, vous le savez, et ne croyez pas qu'il ne soit pas capable de le refaire encore. Il recommencera cent fois ce triste et humiliant voyage de l'anarchie au despotisme, du despotisme à l'anarchie, semé de hontes et de cala-

250 CHAPIIRK Y. — FORMES DK (,Ol VEMNKMKNT

mités, où la France a trouvé la perte de deux provinces, une dette triplée, l'incendie de sa capitale, la ruine de ses monuments, et ce massacre des otages qu'on n'aurait jamais cru revoir ! »

Si l'on dit aux antirépublicains : Voyons, point d'équivoque, je vous prie. Est-ce que M. Thiers, dans ce discours, fait l'apologie de la royauté et le procès de la république? Ils répondent :

M. Thiers tonne contre la république des républicains. C'est elle qu'il représente ici comme le plus grand danger que puissent courir les destinées de la France. D'un autre côté, il suppose que le rétablissement de la monarchie héréditaire est impossible, parce que les conservateurs sont divisés, les uns voulant telle nuance monarchique ou impériale, les autres telle autre; il conclut que l'unique planche de salut, est la république conservatrice.

Cette argumentation a séduit quelques politiques éminents; les modérés ont adhéré pendant quelque temps au projet de M. Thiers qu'ils croyaient le seul possible, parce qu'il paraissait destiné à réunir tous les amis de l'ordre sur un terrain neutre, et à former ainsi une majorité conservatrice et libérale.

Qui les a désillusionné et fait changer de bord?

L'évidence, la logique, l'expérience, le patriotisme. M. Thiers a posé ce dilemne : la « république sera conservatrice ou elle ne sera pas, car la France ne veut pas vivre dans de continuelles alarmes » ; or, la république n'est pas et ne peut pas être conservatrice, par la raison péremptoire que les conservateurs ne veulent point de la république, et que la république ne veut point des conservateurs; c'est un fait que nous ne cherchons ni à justifier ni à incriminer, mais qui est constant aujourd'hui. La majorité des républicains est radicale; donc, d'après le raisonnement invincible de M. Thiers, la république, ne pouvant être conservatrice, n'est pas, ne peut pas et ne doit pas être.

L'idée que M. Thiers s'est faite des républicains purs et

des dangers qu'ils font courir, quant ils sont au pouvoir, à l'ordre et aux libertés, d'autres libéraux, d'autres républicains modérés la partagent.

D'après M. Laboulaye, publiciste éclairé, animé des meilleures intentions, chef d'un groupe de républicains qui sont comme des agneaux au milieu des loups, les républicains purs, les révolutionnaires, les radicaux, seront la peste, le ver rongeur de tout gouvernement dont ils feront partie. Voici en quels termes il s'exprimait dans une lettre adressée au Journal des Débats, en septembre 1872 ;

» Je comprends sous le nom de parti révolutionnaire les chefs de la Commune, les jacobins émérites et toutes les écoles socialistes qui font appel à la violence. Il y a là une foule de groupes divers, et mutuellement ennemis, mais qui sont toujours d'accord pour renverser ce qui existe. C'est la grande armée de l'ignorance, de la misère et de l'envie. Ce parti pousse à la dissolution de l'Assemblée, parce que les élections sont pour lui une loterie où il espère gagner quelque chose. Vienne une chambre nouvelle, on peut être sûr que, s'il n'est pas le maître, il recommencera aussitôt à demander la dissolution. Ennemi de la liberté et de la propriété individuelle, il a fait contre la société le serment d'Annibal ; il poursuit par tous les moyens d'établissement d'une égalité matérielle qui serait la ruine de la civilisation et le plus brutal des despotismes.

« On reconnaît ce parti à trois caractères. Il a le culte de la Révolution dans ce qu'elle a de plus faux et de plus violent. Saint-Just, Hébert, Babœuf sont ses héros. Il a le goût de la dictature, un souverain mépris pour la liberté politique ou civile. L'individu n'est rien, l'État est tout. Matérialiste et athée, il sent que le christianisme est son plus grand ennemi, aussi son rêve le plus cher est-il d'anéantir la religion. Comme il a plus de passion que d'idées, il emprunte aux amis de la liberté les réformes qu'il réclame; mais, en les empruntant, il les dénature et les compromet. S'il demande que renseignement soit I aï-

252 CHAPITKE V. — FORMES DE (IOOYERNEMENT

que, ce n'est pas pour lui garder le caractère séculier, c'est pour chasser de l'école les Frères et les Sœurs qui se dévouent à l'instruction de l'enfance; s'il poursuit la séparation de l'Église et de l'État, ce n'est pas pour affranchir du même coup la religion et la société, c'est pour en finir avec le prêtre. Ne lui dites pas que la France est une nation catholique ; jamais vous ne lui ferez admettre que les catholiques aient peut-être autant de droit à la liberté que ceux qui ne croient à rien. Il a toute l'intolérance et le fanatisme d'une secte ; il ne veut de la liberté qu'à son profit. »

D. Je remarque deux choses : l'une que les arguments des antirépublicains, si vous les rapportez exactement, n'atteignent pas l'essence de la république considérée en elle-même, quoi qu'ils la visent; ils ne valent que contre certaines espèces de républiques ou plutôt contre certaines catégories de républicains, qui sont les ennemis les plus redoutables de la bonne, de la vraie république; l'autre chose, qui confirme la première, c'est que les antirépublicains empruntent le langage tenu par les républicains sages contre les républicains excessifs, et s'en font une arme qu'ils dirigent contre la république elle-même. C'est peut-être de bonne guerre, dans une polémique, mais ici nous ne faisons pas de polémique, nous cherchons avec sincérité la lumière, nous examinons impartialement le pour et le contre.

R. C'est pourquoi, pour être juste, il faut reconnaître que depuis les désordres, les excès, les horreurs de la commune en 1871, la tranquillité publique n'a pas été troublée en France, sous la République ; une période de 16 ans, sans troubles dans la rue, c'est beau en France, au xixc siècle : marquons ce bon point à la République.

D. Mais les antirépublicains n'articulent-ils pas d'autres griefs contre la république?

R. Ils lui reprochent le gaspillage des finances, les impôts excessifs, le bien public sacrifié à l'intérêt électoral,

les minorités, lors même qu'elle représente 3,500,000 électeurs contre 4,000,000, soit près de la moitié de la France mise hors la loi, de graves atteintes portées à la dignité, à l'indépendance de la magistrature, à la liberté de conscience, aux droits des pères de famille (V. justice, cultes, instruction publique), le gouvernement par un parti au profit exclusif d'un parti, au lieu du gouvernement du pays, par le pays et pour le pays, la liberté, le droit commun refusés aux français non républicains, les fonctions publiques confiées non à la capacité et au mérite professionnel, pas même au patriotisme, mais uniquement à l'opinion politique, etc.

D. Que pensez-vous de ces allégations?

R. Vérifier ce qu'elles ont de vrai, de faux, d'exagéré, serait une tâche difficile et ingrate. Notons d'abord, sans excuser les fautes de personne, que la plupart de ces reproches ont été encourus, dans une certaine mesure, par tous les partis au pouvoir, sous toutes les formes de gouvernement ; que certains abus sont inhérents au régime parlementaire, qui, comme tout en ce monde, a ses inconvénients ainsi que ses avantages ; examinons ensuite si l'on est fondé à considérer comme étant de l'essence de la république, les fautes de tel ou tel républicain : qui oserait l'affirmer, les républicains de caractère et de la nuance de M. Jules Simon par exemple ? Sont-ils exclusifs, intolérants, priveraient-ils leurs adversaires de la liberté, du droit commun? En quoi un ministère Jules Simon, dans la république française, difïérerait-il d'un ministère belge, anglais, espagnol, sous la monarchie constitutionnelle?

D. Mais il ne sont pas nombreux, les républicains éclairés, modérés, libéraux comme M. J. Simon.

R. Il dépend de nous d'en augmenter le nombre, lors des élections législatives et sénatoriales, votons pour le candidat, quel qui soit, qui s'engage à défendre le droit commun et la liberté pour tous et en tout. C'est la tendance actuelle de l'esprit public ; le ministère Rouvier

25 i CHAP1TPE V. — FORMES DE GOUVERNEMENT

semble avoir été le résultat de ce commencement d'évolution, comme le dit M. Casimir Perrier (conseil général de l'Aube, session d'août 1887), l'heure de la conciliation a sonné; il convient, en présence du péril social qui est au bout de la pente que l'on descend à gauche, et à l'approche d'une guerre, pour laquelle l'union de tous les cœurs français est nécessaire, il convient d'admettre toutes les bonnes volontés, de faire appel à tous les concours loyaux et d'en composer un faisceau national qui impose à l'étranger, inspirant confiance à nos futurs alliés et donnant à réfléchir à nos ennemis. 11 faut une république ouverte à tous les Français : depuis plusieurs années le char gouvernemental se dirigeait toujours à gauche, sans presque jamais s'arrêter; il faut l'orienter doucement à droite et lui faire suivre la route du milieu entre le centre droit et le centre gauche; c'est la ligne tracée par l'opinion moyenne, en France.

D. Il me semble qu'il est encore plus difficile de plaider la cause de la république relativement à l'extérieur. Donnez sur ce sujet la parole aux monarchistes;

R. Tls disent ;

La République, ri est-ce pas la défiance et l'isolement à V extérieur , au milieu de l Europe monarchique : la réalisation du vœu de M. de Bismarck? La politique extérieure des républicains ria-t-elle pas été généralement prussienne? Preuves et citations a l'appui : leurs relations à l'étranger, défavorables à la France? Garibaldi. — M. Thiers a fait une autre réflexion, féconde en lumières ; « Ge n'est pas à la France seule que la république a besoin d'inspirer confiance, c'est au monde. Quoique vaincue, la France n'a pas cessé de fixer, d'attirer les regards des nations qui s'alarment ou se rassurent selon ce qui se passe chez elle, et cette attention inquiète n'est qu'un hommage rendu à son influence sur les peuples... Les gouvernements étrangers sont maîtres de leur estime, et personne ne peut se passer de l'estime d' autrui. L'homme a besoin

•de l'estime de l'homme, et les nations ont besoin de l'estime des nations. Un jour vient d'ailleurs ou Ion a besoin d'appui, d'appui moral au moins, et on ne le trouve que lorsqu'on l'a mérité.

Or, il est certain que la France, en république, serait isolée et sans appui au milieu de l'Europe monarchique ; loin d'avoir des alliances pour se relever de sa chute ou repousser les agressions injustes de ses voisins, elle sera l'objet de la déliance universelle, parce que les gouvernements la soupçonneront de souffler en Europe l'esprit antimonarchique. Avec la république, la France n'aura donc ni stabilité intérieure, ni appui extérieur.

Cette vérité a éclaté dans tout son jour, dans le fameux procès intenté à M. d'Arnim, ancien ambassadeur de l'empire d'Allemagne à Paris? il faut recueillir précieusement la lumière qui s'est échappée de ces débats où la politique tenait une plus grande place que la justice.

Parmi les pièces lues dans le procès d'Arnim, à l'audience du 10 décembre 1874, il en est une qui dévoila entièrement la pensée intime de M. de Bismarck, touchant la France. M. d'Arnim favorisait le retour de la monarchie française, parce que, disait-il, le voisinage d'une république serait contagieux et dangereux pour l'Allemagne. Plus fin que l'ambassadeur, le chancelier M. de Bismarck redresse ces vues qui lui paraissent fausses ; il lui fait écrire : « La France, monarchiquement constituée, est pour nous un danger bien plus grand que celui que le contact des institutions républicaines pourrait faire surgir. Le spectacle que ces institutions nous présentent est plutôt fait pour nous servir d 'épouvantait et nous dégoûter de la république... En favorisant la monarchie, nous mettrions la France dons la possibilité de retrouver des alliances quelle ne peut pas trouver dans la situation actuelle ».

Ainsi la France, par le moyen de la monarchie, aura des alliances contre la Prusse.

Avec la république en France, aucune des grandes puissances qui sont toutes monarchiques, ne voudra s'allier

avec nous; elles se coaliseraient plutôt contre nous si les rois voyaient un danger commun dans les institutions républicaines : car ils savent que la France est la grande propagatrice des idées, et qu'elle a plus d'une fois déjà propagé la révolution en Europe.

Dans le même ordre d'idée, M. de Bismarck a encore écrit cette phrase, pour indiquer à M. d'Arnim qu'en toute occasion la république serait moins embarrassante, moins gênante pour la Prusse que la monarchie. Il s'agissait alors du paiement de l'exorbitante indemnité de guerre et de la façon impitoyable dont la Prusse en exigeait le paiement prompt, intégral et en monnaie courante. M. de Bismark ne veut pas que M. d'Arnim favorise l'établissement de la monarchie, et en voici la raison : « Les puissances », dit-il, « nous inviteraient amicalement à faire à la monarchie, au point de vue du paiement des milliards, des concessions que nous avons refusées à la république ».

Ainsi M. de Bismark et M. d'Arnim étaient en désaccord sur la question de savoir quelle était des deux formes de gouvernement, la république ou la monarchie, celle dont l'établissement définitif en France serait le plus avantageux à la Prusse. Mais il est un autre point sur lequel il est intéressant d'avoir l'opinion de chacun de ces deux hommes d'État. Que pensaient-ils de la république et de la monarchie au point de vue français, lequel de ces deux gouvernements leur paraissait le meilleur pour la France, le plus propre à la relever de ses malheurs?

Partagés sur le reste, ils étaient parfaitement du même avis sur ce sujet. Tous deux pensaient que la république amènerait inévitablement la ruine de la France, à l'intérieur par l'affaiblissement du principe d'autorité, par les divisions intestines, les discordes, les guerres civiles, à l'extérieur par la défiance continuelle qu'éprouverait l'Europemonarchiquequi, se trouvant en face de laFrance, foyer d'agitation, de révolution, d'anarchie, sur les bords d'un volcan, serait forcée de se coaliser pour l'éteindre.

Si M. de Bismark et M. d'Arnim s'accordaient à compter sur un dépérissement certain et une ruine problable de la France avec la république, comment différaient-ils d'opi-* nion sur les suites que ce grand fait historique pourrait produire ?

M. d'Arnim concluait ainsi: l'agitation, créée en France par la forme républicaine, mettra sans cesse en péril le repos des autres États et nuira à la prospérité du commerce et de l'industrie, terrain sur lequel toutes les nations se rencontrent, et sont en grande partie solidaires. La nécessité d'intervenir dans les troubles de la France pourra exciter des rivalités entre les autres nations : la ruine de la France dérangera l'équilibre européen.

L'Europe aurait des garanties plus sérieuses et trouverait dès lors plus d'avantages dans une monarchie française.

M. de Bismark tire des conclusions tout opposées. Yous dites que la république entretiendra la division en France et empêchera la reconstitution de l'édifice politique intérieur, détruira l'agrégation et la cohésion des forces nationales, aboutira à la commune, soit ; au morcellement politique, soit encore. Tout cela sera utile aux intérêts de l'empire allemand. Au contraire, avec la monarchie, la France renaîtrait et pourrait étouffer l'empire d'Allemagne dans son berceau, ou du moins le gêner dans son développement.

Ainsi, la république établie en France est selon le vœu de M. de Bismark et concourt à l'accomplissement de ses terribles desseins contre nous.

D'ailleurs un certain nombre de républicains après avoir, par haine du catholicisme, favorisé l'unité italienne, d'où est née en partie l'unité allemande, désiraient également cette dernière pour le même motif, sacrifiant l'intérêt national à leurs passions de sectaires.

Dans une réunion électorale, à Paris, M. Germain Casse, député de la Guadeloupe, montait à la tribune et débutait ainsi :

« Citoyens, il y a un homme qui marche aujourd'hui à la tête de la civilisation, parce qu'il a eu le courage de chasser de l'Allemagne les prêtres et toutes les corporations religieuses ; cet homme, c'est M. de Bismark ».

Et les citoyens d'applaudire à ces paroles abominables.

Où a-t-on appris cette énormité?

La chose a été d'abord racontée dans le correspondant parisien du Courrier de Bruxelles, reproduit par divers autres journaux, entre autres par Y Univers du 14 décembre; mais le texte des paroles attribuées à M. Germain Casse était inexactement reproduit. Ce dernier à profit'de l'inexactitude pour taxer cette nouvelle d'infâme ca lomnie. Mais depuis, un témoin auriculaire et oculaire. M. Emile Couranjon, docteur médecin (place du Trône, 3, à Paris), a rapporté les propres paroles de M. Germain Casse, telles que nous les avons transcrites ci-dessus ; Y Univers les a insérées le 18 décembre 1874, sans recevoir, comme la première fois, un démenti.

Il serait facile de citer encore d'autres horreurs antipatriotiques, antifrançaises des radicaux.

M. Pompery, a publié une brochure de propagande démocratique, sous ce titre : Le Veuitiotisme et la Révolution . Fidèle aux traditions et à l'exemple de Voltaire, auquel il a consacré jadis un lourd in-octavo, il glorifie les Prussiens vainqueurs des Français, parce que ce sont des protestants vainqueurs de catholiques,

Voici cet hymne qui a fait longtemps partie du bréviaire radical :

Page 1