‹ Catéchisme politiqueChapitre 140 sur 233 · Id., page · texte numérisé non relu

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Caprera, 3 septembre 1872 .

« Mon cher Gœgg, ce qui est le comble du scandale, c'est que le pays qui fournit les traîneurs de sabre iifomite des traîneurs de sabre), soit précisément la République française, cette patrie de Voltaire et de Victor Hugo, et c<qu'il y a de plus scandaleux, c'est que ce minuscule petit tyran,' — ce Protée, — qui, aujourd'hui même à Trou vil le, menace l'Océan à coups de canon, — ce caméléon encore tout souillé de sang, soit, comme l'homme de Sedan, dévoré du désir de la guerre, au point de jeter la perturbation dans le monde entier et d'obliger les nations à s'armer jusqu'aux dents. C'est là une chose renversante ! et tout cela prouve que notre prétendu siècle de progrès ne sait encore que se payer de mots creux. Thiers, comnii* Bonaparte, mène la France par le mot de gloire. 11 la ruine par des armements exorbitants. Il oblige le monde à se tenir sur la défensive ; il arrache les peuples au travail ; il est, en un mot, le véritable fléau de l'humanité. 11 a fait de la France le foyer du jésuitisme ; il a fait manquer ce noble pays à ses plus glorieuses traditions.

» Gomme Bonaparte, Thiers est l'homme du mensonge. Gomme lui, il s'est élevé sur une montagne de cadavres, les cadavres d'un peuple généreux. Le premier a fait la guerre à la Prusse pour échapper au châtiment de la justice. Le deuxième s'est enfui de Paris tremblant et accablé du mépris public.

» Le monde sera-t-il donc éternellement condamné à être foulé aux pieds par de lâches et vils fripons (codestl vigliacchi mascalzoni) ? La plante humaine (\apianta-uomo) sera-t-elle donc toujours affamée de ce fumier, qui pourtant la fait dépérir? — Pour l'honneur de l'humanité, nous espérons qu'il n'en sera pas toujours ainsi, et que. rendue à elle-même, lavée des souillures du despotisme et du prêtre, elle pourra enfin poursuivre son chemin de progrès et de civilisation. » Votre,

» G. Gahibaldi ».

Traite-il mieux au moins la République de M. Gambetta, le gouvernement du 4 septembre 1870?

Il en parle en ces termes outrageants, dans une lettre à son ancien chef d'état-major, M. Bordone : « Il n'est pas une période, dans toute l'histoire militaire de la France, qui soit marquée par tant d'abjection et par tant d'imbécillité que celle qui commença en 1870 et qui s'est continuée malheureusement jusqu'aujourd'hui, sans qu'on puisse prévoir où elle aura fin ».

Il est bon de rappeller à quel propos il écrivit cette lettre ?

Une commission d'enquête fut chargée par l'assemblée nationale d'examiner impartialement les causes des désastres inattendus qui frappèrent notre armée de l'Est commandée par le brave général Bourbaki : le rapport, fait au nom de cette commission, par feu M. Perrot, démontra d'une manière irréfutable, avec pièces à l'appui, que Garibaldi, soupçonné d'avoir contribué soit par impéritie, soit par trahison, à l'insuccès de l'expédition de l'Est, avait effectivement et gravement manqué à ses devoirs les plus élémentaires, et, en étant aux gages de la France, avait agi comme quelqu'un qui servait la Prusse.

Le général Prussien Manteuffel n'eût point conçu le projet téméraire et contraire à toutes les règles de l'art, sans la connivence de Garibaldi qui était à la tète de 40,000 hommes, de se jeter sur Dole et Mouchard et d'intercepter les communications de l'armée de l'Est, s'il n'eût point compté sur Garibaldi, et en tous cas il eût échoué dans l'exécution. Ce plan ne pouvait réussir qu'à la condition que Garibaldi ne s'y opposerait ni en instruisant Bourbaki et le gouvernement français de ce qui se passait sous ses yeux, ni en livrant le moindre engagement. « Le général Garibaldi n'a jamais voulu sérieusement s'engager, n'a jamais voulu défendre les passages de la Côte-d'Or, et a ainsi livré l'armée du général Bourbaki aux Prussiens. Il n'a pas ignoré la marche de l'ennemi ; il la connaissait. Il n'a pas rempli les obligations qu'il s'était engagé

à remplir, il les a éludées. Ces faits sont certains ».

Gomment Garibaldi se justifie-t-il des faits articulés avec autant de précision par la commission d'enquête et appuyée sur des témoignages irrécusables?

Il ne produit aucune preuve, aucun document, il fuit la discussion, il essaie ridiculement de donner le change ; il dit que tout ce qui est arrivé de fâcheux, de néfaste, est la faute de la noblesse française, qui se faisait tuer sous les drapeaux de M. Gambetta, et des prêtres et religieux français ou religieuses, qui ramassaient les morts et les blessés au milieu de la mêlée, pendant que les garibaldiens souillaient les églises et pillaient les couvents, et que lui, Garibaldi, paradait et trahissait.

LA RÉPUBLIQUE EN FRANCE NE NOUS PRIVE-T-ELLE PAS DE TOUTE ALLIANCE, MÊME DE CELLE DES ÉTATS CONSTITUÉS SOUS LA FORME RÉPUBLICAINE? RÉPONSES A CES OBJECTIONS.

D. Pourquoi reproduire ici ce long réquisitoire contre la République ou du moins contre les républicains, ou du moins contre un certain nombre d'entre eux?

R. Parce que ce qu'il peut y avoir de vrai dans les articulations qu'il contient est une leçon dont tous les partis, les non-républicains comme les autres, doivent profiter: dans nos relations, avec l'étranger, et toutes les fois d'ailleurs que l'intérêt national est enjeu, ne soyons ni républicains, ni radicaux, ni francs-maçons, ni conservateurs, ni monarchistes, ni bonapartistes, ni en un mot d'aucun parti, soyons simplement, purement, uniquement, français.

D. ïrouve-t-on encore chez nous des républicains, des radicaux, des anticatholiques, amis de la Prusse, de l'Empereur, du prince de Bismarck?

R. Non; le patriotisme a pris le dessus ; d'ailleurs les anticatholiques français ne peuvent plus avoir de sympathie pour le roi Guillaume et le prince de Bismarck qui viennent de se reconcilier avec le Saint-Siège et même de

lui offrir dit-on leurs bons offices pour régulariser, dès que cela sera possible, la situation du vicaire de Jésus- Christ, comme souverain indépendant. Aujourd'hui, constatons-le avec bonheur, le sentiment que la France doit avoir à l'égard de la Prusse est unanime, et, au jour du danger, tous les enfants de la France se considéreraient comme des frères ; notre pays n'aurait qu'une âme, âme ardente, fière, héroïque, indomptable.

D. J'admets que nous pouvons être, en République, unis et courageux ; mais les alliances ?

R. Il serait puéril de nier que la République, dont l'avènement a été soudain, le 4 septembre 1870, et s'est produit au milieu de nos désastres, circonstance peu favorable, rencontra d'abord non de la sympathie, mais de l'indifférence, presque du dédain, non seulement auprès des gouvernements monarchiques, mais même auprès des États-Unis ; dans aucun pays les républicains n'ont fait la moindre manifestation en faveur de la république française.

N'est ce pas chose surprenante que les Etats-Unis d'Amérique ne soient pas venus au secours de leur sœur la république française ? Ont-ils fait des vœux pour elle ; ont-ils, sur le terrain diplomatique, pris parti en sa faveur?

Le gouvernement des Etats-Unis d'Amérique s'est prononcé ouvertement à ce sujet. Je ne puis mieux vous rappeler ce fait significatif qu'en vous remettant sous les yeux ce que j'ai écrit en 1871, pour soulager mon indignation patriotique, en me plaçant au point de vue républicain.

«Veuillez, lecteur, parcourir sur une Mappemonde tous les peuples de la terre, et me dire quel est celui dont la forme de gouvernement et les institutions politiques se rapprochent le plus de celles des Etats-Unis d'Amérique. Posons mieux encore la question. Xercès, roi de Perse, promit une grande récompense à quiconque inventerait un nouveau plaisir: je vous en promets une plus grande, si vous devinez quel est le gouvernement qui, d'après M. Grant, ressemble le plus à celui dont il est le président.

» — C'est sans contredit le gouvernement helvétique : la Suisse forme, ainsi que les États-Unis d'Amérique, une république fédérative. La Suisse comprend divers cantons; chaque canton (comme en Amérique) est un Etat particulier, administrant lui même ses affaires locales. Les affaires d'un intérêt général et les affaires extérieures sont gérées (comme en Amérique) par le Gouvernement fédéral. Le Gouvernement fédéral se compose (comme en Amérique) de trois éléments démocratiques: de deux assemblées et d'un pouvoir exécutif, élu. Les deux assemblées sont (comme en Amérique) le conseil national et le conseil des États. Le conseil national (comme la Chambre des représentants d'Amérique) est formé de membres nommés par les citoyens des cantons, à raison de un député par vingt mille habitants (la population des États-Unis d'Amérique étant douze fois plus nombreuse, il a paru suffisant d'élire un député par trente mille habitants). Le conseil des États (analogue au sénat des États-Unis d'Amérique) compte quarante-quatre membres, deux par canton.

» L'unique différence qu'on puisse apercevoir entre ces deux constitutions fédérales, concerne le pouvoir exécutif, qui, en Amérique, est confié à un président, tandis qu'en Suisse il est exercé parle vorort (conseil fédéral), composé de sept membres nommés pour trois ans ; encore faut-il remarquer que ce vorort a un président. La Confédération suisse est donc, presque de tous points, non pas seulement analogue, mais semblable, identique, à la Confédération américaine.

» — Sans doute : mais peut-on comparer les petites choses aux grandes, lors même qu'elles ont la même organisation, la même nature? Autant le chêne alticr l'emporte sur la modeste bruyère, et le gigantesque éléphant sur le microscopique ciron, autant l'opulente République des Etats-Unis éclipse la chétive Helvétie. M. Grant, qui se voit à la tête d'un pays de 9,333,680 kilomètres carrés, ayant près de 39 millions d'habitants, 13 milliards de dettes et 113, 700 kilomètres de chemin de fer en activité,

n'abaissera, certes, pas ses yeux hautains sur quelques tribus de Montagnards (total : 2,060,147 habitants), qui vivent péniblement et obscurément sur leur étroit territoire (41,418 kilomètres carrés), et n'arrivent pas facilement à parfaire leur budget fédéral de 37 millions de francs.

» Laissez donc de côté les humbles Républiques, si vous voulez mettre la main sur le gouvernement qui a attiré les regards du général Grant : cherchez parmi les grandes nations.

» — Entre les grandes nations, je ne puis être embarrassé : toutes étant sous le régime monarchique, à l'exception de la France, qui pour le moment est en République, c'est elle évidemment qui, de tous les peuples, ressemble aujourd'hui le plus aux États-Unis d'Amérique, par sa forme de gouvernement, ses institutions et ses idées.

» — Vous allez vous éloignant de plus en plus de M. Grant : il y a entre vous et lui la distance qui sépare le pôle arctique du pôle antarctique. Ravisez-vous.

» — Alors (si M. Grant déraisonne), je vais le chercher sur les chemins de l'absurde. Je cours immédiatement à l'antipode de la démocratie : c'est peut-être l'empire de toutes les Russies qu'il considère comme la plus belle imitation européenne des États-Unis d'Amérique. En effet, dans un sens on pourrait définir la Russie « les Etais (slaves) Unis sous l'autorité du tzar». Ce qui me confirme dans cette pensée, c'est qu'il n'y a pas longtemps, M. Grant a envoyé la flotte américaine toaster, de rasades démocratiques, la santé du tzar, qui du reste méritait bien ces respectueuses sympathies, par le soin paternel avec lequel il s'occupe du bonheur de son peuple, et par le rôle de conciliateur qu'il remplit avec tant de succès dans la politique extérieure. Je suis persuadé qu'il s'agit de la Russie.

» — Vous brûlez ; un pas de plus et vous trouverez. Quanta être unis, les États de Russie le sont solidement,

j'en conviens. Mais chacun des États-Unis^ d'après l'idéal du républicain Grant, devrait aussi être monarchique : chacun devrait confier ses intérêts locaux à un roi. qui serait vassal du monarque universel chargé des inté rets généraux.

» — Serait-ce donc l'empire qui vient de se fonder en Allemagne, qui, pour M. Grant, serait, au point de vue démocratique et américain, un chef-d'œuvre, une merveille digne de son admiration, de son enthousiasme, de ses sympathies ?

» — Vous y voilà, pour le coup. En douteriez-vous? Seriez-vous porté à croire à une plaisanterie de ma part 1 Lisez ces phrases expressives du message adressé au Congrès par le président des États-Unis :

» L'union des États de l'Allemagne, sous une forme de gouvernement semblable, en beaucoup de points, à celui de Y union américaine, est un événement qui ne peut manquer d'éveiller les sympathies du peuple des États- Unis... Le peuple américain doit considérer ce résultat » comme une tentative limitation en Europe de queî- » ques-uns des meilleurs traits de sa propre constitution... » L'adoption en Europe du système américain par une » nation libre et habituée à se conduire elle-même (!!!) » aura pour résultat de propager les institutions DÉMO- » CRATIQUES (!!!) et d'augmenter l'influence pacifique » des idées américaines... »

» Ainsi, ce n'est pas la Suisse qui a une forme de gouvernement semblable, en beaucoup de points, à celle de l'union américaine, c'est l'Allemagne. Ce n'esl pas en France que régnent les institutions démocratiques, c'est en Allemagne.

» Le système américain ne serait point altéré (il serait plutôt perfectionné), si l'on mettait à la tète de chacun des États-Unis d'Amérique un roi héréditaire, et à la tète de la confédération américaine un empereur héréditaire avec un chancelier dictateur omnipotent (comme cela existe en Allemagne). Cette innovation serait, aux yeux

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de Grant, un développement des institutions démocratiques, une application des idées américaines.

» De même, si la France veut imiter les meilleurs traits a de la constitution américaine, et être une nation libre,* se conduisant elle-même, il faut que chacune de ses provinces ait un roi héréditaire, à qui appartiendra le gouvernement intérieur et local, et que ces rois (une trentaine environ) soient inféodés à un empereur héréditaire de France, assisté d'un chancelier qui tiendra dans ses mains les rênes des affaires générales, intérieures et extérieures.

» Par là uniquement nous mériterons que M. Grant dise de nous : « La France, qui vient d'adopter une forme » de gouvernement semblable à celui de l'union améri- » caine, est digne des sympathies du peuple des États- » Unis. Cet heureux événement aura pour résultat de » propager les institutions démocratiques et d'augmenter » l'influence pacifique des idées américaines... »

» Nous nous garderons bien de critiquer la constitution allemande, qui ne nous regarde aucunement.

» Nous reconnaissons aussi à M. Grant le droit de s'extasier sur cette forme de gouvernement et d'épuiser, pour la célébrer, le vocabulaire de l'admiration. Mais qu'il ose proclamer que le blanc est noir, que la constitution démocratique par excellence est celle où il y a beaucoup de rois et un empereur héréditaire, avec le gouvernement de la dictature, sous des apparences constitutionnelles et représentatives, que l'empire d'Allemagne est une confédération plus américaine que celle de la Suisse, un pareil langage est inexplicable.

» Qui a pu amener ce président des États-Unis d'Amérique à déraisonner de la sorte? Nous ne voyons que trois causes : l'ambition, la fascination, l'ingratitude.

» Peut-être M. Grant rève-t-il de devenir empereur des États-Unis, lorsqu'il aura propagé la croyance que le système allemand est le plus démocratique, le plus républicain, le plus américain qui se puisse imaginer?

» Peut-être ce général, lié depuis longtemps avec des

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notabilités prussiennes et qui s'intéressait beaucoup au progrès militaire de ce pays, a-t-il été ébloui par les rayons de la gloire guerrière des Allemands, au point de ne plus se trouver en état de distinguer la nature des choses et le sens des mots ?

» Peut-être cet homme d'État, qui a dans plusieurs occasions paru plus soigneux des intérêts et de l'influence que de l'honneur de son peuple, se rappelant que c'est la France qui a enfanté les États-Unis d'Amérique, a-t-il perdu la tète à la pensée de cette immense dette de reconnaissance que, dans nos pressants besoins, il ne pouvait reconnaître sans la payer, et qu'il ne pouvait payer sans sauver la République française ? »

D. Vos expressions sont un peu vives, on sent qu'elles ont été dictées par le dépit, par l'indignation: quelle est l'utilité de cette digression?

R. Yous voulez dire la morale de cette histoire; la voici : Si le général Grant a été ingrat envers la France et maladroit dans ses flatteries à l'égard de la Prusse, sa conduite nous est utile en nous démontrant que les autres peuples, au contraire de la France, ne se guident point par les sentiments chevaleresques, par la similitude d'opinion, de forme de gouvernement; ils ne sacrifient rien à l'idée, encore moins au sentiment, rien même à la reconnaissance. Ils se rallient au plus fort, à celui dont les relations le.-» flattent ou leur sont utiles. Ils ont pour unique mobile l'intérêt. La République Française, à son début, après notre écrasement, ne pouvait guère compter sur le gouvernement des États-Unis, où la majorité de la nation conserve pourtant de grandes sympathies pour la France, sympathies qui se sont manifestées depuis, à diverses repris.-, notamment lors de l'inauguration de la statue de la Liberté éclairant le monde, don de la France, accepté avec empressement par l'Amérique, et érigé par elle, comme un monument destiné à perpétuer le souvenir de l'autonomie, de l'existence nationale, qu'elle nous doit, et à resserrer les liens qui l'unissent à nous.

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