LES PENCHANTS DE L HOMME
échange d'affection, de dévouement, de sacrifices entre l'époux et l'épouse, entre les parents et leurs enfants, entre l'aïeul et ses petits-fils, entre le frère et la sœur, entre tous les membres d'une même famille ! Quelle société, indispensable au cœur humain !
Le désir de connaître, la parole. — Un penchant qui est peut-être encore plus spécial, plus propre à l'homme, et qui le porte à se rapprocher de ses semblables, c'est le désir de connaître ou la curiosité. Nous ne voyons point les autres animaux chercher à se rencontrer, chaque matin pour se demander : « Qu'y a-t-il de nouveau? » Le lion emploie-t-il les loisirs de sa solitude à contempler les beautés de l'univers, à surprendre les secrètes lois de la nature ? Ce penchant n'existe que dans l'homme. Dieu, en le constituant roi de la création, lui adonné le désir et la faculté de la connaître, de tirer parti de tout ce qu'elle contient, de faire de chacune de ses productions, de chacune de ses ressources le meilleur usage. C'est un besoin pour nous de parler avec nos semblables, de nous instruire auprès d'eux, et de leur communiquer nos connaissances. Quel plus pur délice, que celui de deux cœurs qui se répandent l'un dans l'autre, de deux âmes qui se communiquent leurs pensées? L'industrie, les sciences, les arts, sont aussi nécessaires, aussi agréables à l'homme que le vol à l'hirondelle. Or, concevez-vous qu'ils puissent s'inventer, s'accroître, se transmettre chez des hommes isolés, errant dans les forêts comme les bêtes sauvages ?
D. Quels sont les autres sentiments, naturels à l'homme, qui attestent qu'il est destiné à l'état de société ?
R. L' humanité ou la pitié. — Vous vous rappelez ce beau langage qui excita de si vifs applaudissements sur le théâtre romain :
Homo sum, humani nihil a me alienum puto, « je suis homme, il n'est pas d'homme dont le sort me soit indifférent ».
Kst-ce là une formule de convention '.' nV>t-cepas plutôt le cri de la nature? Je souffre si je vois un de mes semblables souffrir ; mon premier mou> emenl est de lui porter secours: dès que je l'ai secouru, j'en éprouve un plaisir délicieux.
La bienfaisance et la gratitude, — sentiments réciproques, qui forment les nœuds les plus solides de la concorde publique et domestique. Non, il n'y a pas de meilleur lien social que celui qui s'établit entre le bienfaiteur et son obligé, ni de penchants plus conformes à la nature élevée de l'homme que la bienfaisance et la gratitude. Je me sens porté naturellement à faire du bien à mes semblables, sans m'inquiéter de savoir si je serai payé de retour : je ne suis satisfait que si ma bienfaisance est sans condition, gratuite, généreuse, désintéressée. D'un autre côté, le bienfait, lorsqu'il tombe sur une âme qui n'est pas dénaturée, y fait aussitôt germer la reconnaissance. L'homme que vous avez sauvé, lui, ou sa femme, ou ses enfants, ou quelqu'autre des siens, de la mort, de la maladie, de la misère, de la détresse, du déshonneur, se trouve pénétré, pour vous, son sauveur, d'admiration, de respect, de tendresse, de dévouement. Votre image se grave, pour toujours, dans son cœur ; votre souvenir, lié à celui de son bonheur, ne sortira jamais de sa mémoire ; il ne lui manque plus, pour être complètement heureux, que de pouvoir vous témoigner sa gratitude en vous obligeant à son tour.
L amitié — si bien définie par Aristote : « Une seule âme qui habite en deux corps, de sorte que quand un ami est mort, l'autre qui survit n'existe plus qu'à demi ». L'homme naît ami de l'homme: chacun voit-avec plaisir et aime son semblable. Ainsi, la première attraction entre deux hommes, est leur ressemblance, l'identité de l'espèce, comme entre les diverses molécules de la matière, l'homogénéité. La seconde est la proximité : l'amitié naît et
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s'accroît plus vite, de même aussi qu'elle est plus nécessaire, entre les habitants d'une même ville, d'un même quartier, entre des voisins, dont les relations sont journalières. La troisième, la plus pure, la plus noble, la plus solide, est celle qui vient de la vertu. La vertu est la beauté de l'âme : comment deux âmes, toutes resplendissantes de l'éclat de la vertu, ne s'éprendraient-elles pas, l'une pour l'autre, de l'affection la plus tendre? Aussi quelqu'un a-t-il nommé l'amitié « un mariage des âmes !» Elle s'accroît encore, elle se parfait, si les amis ont à peu près les mêmes opinions, les mêmes goûts, la même manière de vivre, de sorte que chacun ne voie dans l'autre rien qui lui déplaise.
Le sentiment religieux . — L'idée de Dieu nous vient naturellement comme les autres, dès que notre esprit se développe sous l'influence de l'âge, de l'expérience et de l'éducation. « Nous nous sentons sous la main d'un être invisible », selon l'expression de Voltaire. Nous le considérons comme le créateur de notre espèce, le conservateur de notre existence, le législateur et le juge de nos actions, qui voit tout ce que nous faisons et jusqu'aux moindres désirs cachés dans les replis de notre cœur, jugera tous les hommes dans la balance de sa justice, rendra à chacun selon ses œuvres, récompensera un verre d'eau que nous aurons donné à notre prochain et nous punira pour l'avoir affligé d'un mot offensant. L'homme aurait-il cette idée, s'il avait dû vivre comme les animaux ? Il faut voir dans le sentiment religieux un lien social : en effet, est-il rien de plus propre à maintenir la certitude d'une autre vie, d'une société céleste, où les premiers d'ici-bas peuvent être les derniers, et les derniers les premiers, ou le bonheur, le rang seront mesurés sur le bien que chacun de nous aura fait pendant sa vie mortelle?
Le patriotisme. — L'homme s'attache au territoire où
il est né, à l'Etat dont il est citoyen, aux lois, au gouvernement qui le régissent et le protègent: employons un mot plus digne du grand objet dont nous parlons, un mot tendre et auguste comme celui de mère, le citoyen aime sa patrie. Chez toutes les nations, le séditieux qui trouble sa patrie, le perfide qui la trahit, le lâche qui refuse de mourir pour elle, le despote qui l'asservit, sont des fils dénaturés, des monstres.
Rencontrez-vous la moindre trace de ce sentiment chez les animaux? A quelle fin Dieu l'aurait-il mis dans le cœur de l'homme, si ce dernier était, comme les bêtes, voué à l'état sauvage?
L'honneur, — ou ce sentiment qui fait que nous tenons à l'estime de nous même et à celle des autres.
Quel est celui d'entre nous, qui ne craigne de devenir l'objet du mépris, de la haine, de l'exécration publique, et ne désire, au contraire, être estimé, vénéré, chéri de ses semblables? Qui ignore à quelles actions est attachée la haine et auxquelles l'amour du public ? Chacun sait que s'il se montre bienfaisant et désintéressé envers ses semblables, s'il leur fait tout le bien possible, sans aucune vue d'intérêt personnel, il jouira de cette estime, de cette affection générale que le public refuse ou retire au mercenaire, à l'ambitieux, à l'intrigant, lors même qu'ils accomplissent des actions grandes et utiles, auxquelles il ne manque, pour être héroïques, que d'avoir pour principe la générosité au lieu de l'intérêt. Ainsi, tout le monde entend, au dedans de soi, une voix intérieure qui dit : Si tu es méchant, égoïste, tu seras détesté, méprisé... Au contraire, consacre tes biens, tes talents, ton crédit, ton existence au bonheur public, tu seras, comme Moïse, comme saint Vincent de Paul, comme tous les autres bienfaiteurs de l'humanité, « chéri de Dieu et des hommes, et ta mé- » moire sera toujours en bénédiction à la postérité, '.w