PRÉJUGÉS SUR LA CIVILISATION PAÏENNE
qu'avez-vous à critiquer dans les institutions sociales et politiques de ces deux peuples, chez lesquels l'amour de la liberté s'alliait, à un si haut degré, avec celui de la patrie? N'est-ce pas de là que nous viennent, en grande partie, les premiers germes de la civilisation, qui, depuis, n'a nulle part autant fleuri que chez nous.
R. Voilà bien les préjugés que nous avons reçus, dans notre jeunesse, de nos maîtres, et pris dans les livres classiques. N'avons-nous pas lu dans les cours officiels d'histoire ancienne, que l'État athénien, après la chute des tyrans ou pisistratides (510 ans avant Jésus-Christ), se gouverna selon la démocratie pure, que la nomination des neuf archontes revêtus du pouvoir exécutif, et les autres principaux fonctionnaires, les droits de paix et de guerre, les mesures financières, les lois, appartenaient aux assemblées populaires, que le suffrage était universel, que tout citoyen pouvait siéger à son tour comme juge ?
Si telles étaient les institutions de la République athénienne, ne nous offrent-elles pas l'idéal du progrès social et politique, et ne sommes-nous pas, si l'on nous compare à ce peuple libre et progessiste, bien arriérés, après dixhuit siècles de christianisme? L'Évangile ne nous a-t-il pas l'ait rétrograder, au lieu d'éclairer nos pas et de nous faire avancer dans la voie de la civilisation?
D. Ce sont, en effet, les conclusions qu'il faut tirer de l'histoire qu'on nous enseigne, si elle est vraie, exacte, complète. Mais je prévois que vous allez nous découvrir qu'elle ne l'est pas.
R. Jugez-en. Dans le tableau de la démocratie athénienne, on a oublié le trait principal : combien y avait-il d'habitants sur le territoire de la République athénienne? environ (rois cent mille. Combien, sur ce nombre, avaient le droit de vote, d'égalité devant la loi, d'admissibilité aux emplois, combien, en un mot, jouissaient des droits civils et politiques? à peu près vingt mille! le reste se composait de quarante mille étrangers, privés du droit de cité et sujets à toutes sortes d'humiliations, et deux cent
quarante mille esclaves, réduits à l'état d'animaux domestiques.
Ainsi, vingt mille aristocrates tyrannisant deux cent quatre-vingt-mille malheureux, privés les uns des droits politiques, les autres (la plupart) des droits inhérents à la qualité d'homme, voilà la République d'Athènes, qui a été si souvent citée corne un modèle, et qui l'est, en effet: modèle de ce qu'il y a de plus hideux, de plus inique, de plus inhumain: modèle d'un gouvernement où un dixième de la population a droit de vie ou de mort sur les neuf autres, qui n'ont point rang d'hommes et ne peuvent rien posséder en propre, ni se marier, ni rien refuser à leurs maîtres, rien, pas même leur pudeur.
D. Allez-vous bouleverser aussi mes idées sur la république romaine ?
R. Il est permis d'admirer la république romaine au point de vue guerrier et politique. Mais sous le rapport social, elle nous offre l'idéal de l'égoïsme et de l'oppression : l'univers entier était tyrannisé, exploité par l'Italie, l'Italie par Rome, dans Rome et partout les pauvres par les riches, les débiteurs par les créanciers, les clients par les patrons, les esclaves par les maîtres, la patrie par ses chefs et ses citoyens les plus distingués. Les modèles de la vertu romaine seraient, chez nous, chrétiens, des hommes vils et méprisables. Que penserions-nous de l'immortel Brutus, qui, sordide usurier, prêtait son argent à quarante-trois pour cent, et voulait que Cicéron lui donnât l'appui de la force publique, pour contraindre ses débiteurs récalcitrants à lui rembourser capital et intérêts ; de l'illustre Cicéron, soupçonné par ses contemporains de relations coupables avec sa fille Tulliola, et qui répudia sa femme après trente années de ménage, par Tunique motif qu'il avait besoin d'une nouvelle dot pour payer ses dettes; du vertueux Gaton, qui exerçait la profession de marchand, d'éleveur et de dresseur d'esclaves, les achetant chétifs et ignorants, pour les revendre robustes et tout dressés?
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D. Combien d'esclaves y avait-il dans la république romaine?
R. A peu près cent pour un homme libre. Bien des Romains, si l'on en croit Athénée, possédaient chacun de dix à vingt mille esclaves. Clodius Isidorus, dans son testament, se plaint des pertes qu'il a éprouvées et qui l'ont réduit à 4, 156 esclaves, à 5,600 paires de bœufs, à 21,000 têtes de menu bétail et à 700 millions de sesterces: le pauvre homme !
l'esclavage et le paganisme
D. Gaton était, dites-vous, marchand d'esclaves : ce commerce existait donc réellement chez le monde païen, même chez les peuples les plus policés, comme les Grecs et les Romains?
R. Avant Jésus-Christ, par toute la terre, l'homme vendait l'homme, son semblable, son frère, l'image de Dieu, dans les foires et les marchés, comme on vend aujourd'hui des bœufs, des porcs, des chevaux; après les batailles, les vainqueurs vendaient les vaincus. Un des coryphées de la civilisation païenne, l'orateur, le philosophe Cicéron, un jour qu'à la tête des légions romaines il avait pris une place forte de la Cilicie, écrivit à son ami Atticus : « Aujourd'hui 19 de décembre, je fais vendre les prisonniers, et dans le moment où je t écris, sur mon tribunal, cette marchandise s'élevait à douze millions de sesterces. »
L'État vendait les citoyens qui refusaient le service militaire ou limpôt.
Le débiteur insolvable était vendu au profit de son créancier.
Les pères et mères exploitaient les produits de leur union, comme nous faisons de ceux d'une fabrique : ils étalaient leurs enfants sur le marché et les vendaient au plus offrant, qui en faisait des esclaves pour son service ou pour ses débauches. Cet usage existait dans les grands
foyers de la civilisation, en Grèce et en Italie, tel à peu près qu'il existe encore dans les pays non christianisés, comme dans le vaste empire de la Chine, dans celui d'Annam, au Maroc, etc.
De môme qu'un mari pouvait acheter sa femme, il pouvait la vendre. Le vertueux Gaton céda sa femme Martia, qui était, dit-on, alors enceinte, au célèbre Hortensius, son ami, qui la désirait et la lui avait demandée.
On pouvait se vendre soi-même : ce droit était sans limite, sans restriction. Quiconque n'avait pas de ressources suffisantes pour vivre, au lieu de vendre son travail, ses services comme aujourd'hui, vendait sa personne, son corps et son âme, et devenait la chose, la propriété de l'acheteur : tel était le sort de la plus grande partie du genre humain.
D. Que pensaient les savants, les sages, les initiateurs du progrès, les guides de l'humanité, de ce droit de propriété de l'homme sur l'homme, de cette assimilation de l'homme aux animaux, aux plantes, aux objets mobiliers, aux articles de commerce?
R. Ils considéraient l'esclavage comme légitime et salutaire. Aristote enseigne que la distinction, entre V homme libre et l'esclave est fondée sur la nature, et qu'elle est aussi nécessaire pour l'harmonie du monde que celle du corps et de l'âme, des sens et de la raison. Trois cents ans plus tard, Cicéron rajeunissait les arguments d'Aristote, pour démontrer que l'esclavage était une institution honnête et utile. Aucune voix, avant Jésus-Ghrist, ne s'est élevée pour oser mettre en doute que l'esclavage fut conforme à la nature, inhérent à l'humanité, et supposer qu'il pût exister des sociétés sans esclaves.
D. Comment expliquer, je ne dis pas le fait, ni l'institution, mais l'esprit public, les mœurs, et surtout l'opinion des esprits éclairés? D'où venait ce mépris, ce manque de respect pour la dignité humaine?
R. De l'idée qu'on avait de l'homme. Quant à son ongine, on le regardait comme le produit de la terre, difle-
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rent selon les conditions du sol et du climat. En dehors des lecteurs de la Bible, les hommes ne se regardaient point comme les descendants d'un même père, créé par Dieu à son image, comme les membres dune seule famille, mais comme des animaux perfectionnés, de races diverses, vivant en troupes, selon la définition du divin Platon.
Les idées qu'on avait de la destinée de l'homme n'étaient guère plus nobles. La mort, selon les uns, était un anéantissement complet de tout l'homme; selon d'autres, le passage à des vies différentes et successives, de sorte qu'après avoir été homme, on pouvait devenir grenouille, âne, porc; selon d'autres, l'absorption de chaque âme individuelle par l'âme universelle. Personne ne croyait que les hommes, après cette vie terrestre, dussent être transportés dans un autre monde, avec la même âme survivante et le même corps ressuscité, pour vivre toujours, et, s'ils l'ont mérité, mener une existence céleste, heureuse, dans une société fraternelle, présidée par Dieu.
l'esclavage et le mosaïsme
D. La législation mosaïque admettait-elle l'esclavage?
R. Elle ne tolérait qu'une espèce d'esclavage, adouci, restreint, mitigé, soit pour la durée, soit pour la rigueur.
Au bout de six ans, tout enclave était libre et avait droit à une gratification comme récompense de ses services. Le voleur d'hommes, soit libres, soit esclaves, était puni de mort. Le vainqueur devait épargner les femmes et les enfants.
Il fallait respecter les liens de la famille chez les esclaves : dans aucun cas, on n'avait le droit de séparer les enfants des parents, l'épouse de l'époux.
D. D'où vient que Moïse n'a pas inscrit dans son code l'abolition entière de l'esclavage? c'eût été plus simple et plus efficace ?
R. Un peuple, aussi petit que le peuple israélite, ne pouvait exister au milieu d'autres peuples, sans adapter un
peu sa législation à la leur. Moïse fut obligé, pour faire entrer le peuple hébreu dans les engrenages de la civilisation de son temps, de conserver le mot d'esclave, en transformant, en améliorant la chose, en la dépouillant de ce qu'elle avait de plus odieux et de plus inhumain, en détruisant le vrai caractère de l'esclavage, le droit de propriété illimitée et perpétuelle de l'homme sur l'homme : l'ombre d'esclavage que le peuple hébreu dut conserver, fut une concession nécessaire au paganisme qui l'entourait.
D. Nous avons vu que les croyances religieuses des païens avaient dû produire l'esclavage comme un gland produit un chêne : quelle était la foi des israélites et quel fruit social devait en sortir?
R. De même que la législation du peuple hébreu, du peuple élu de Dieu, est la seule de toute l'antiquité qui ait limité, tempéré l'esclavage, au point d'en faire un genre de servage et de domesticité, de même la croyance religieuse de ce peuple est la seule, avant l'ère chrétienne, qui fût contraire à l'esclavage, en enseignant que Dieu a créé l'homme à son image et ressemblance, que l'homme a été fait pour dominer sur les poissons de la mer, sur les oiseaux de l'air, sur les animaux de la terre, sur la terre elle-même, mais non pas sur l'homme ;
Que Dieu, le créateur, adonné à Adam, comme épouse, comme aide, non une esclave, mais un être semblable à lui, tiré de la substance même d'Adam ;
Qu'ainsi tous les hommes sont frères, tous enfants d'Adam et d'Eve.
l'esclavage et le christianisme
D. Le paganisme a établi, pratiqué, prôné l'esclavage : le mosaïsme l'a atténué et en a combattu le principe : quel a été le rôle du christianisme à cet endroit?
R. Le christianisme a aboli l'esclavage.
D. C'est un fait incontestable que l'esclavage est entiè-
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rement aboli, et qu'il ne l'est que dans les pays chrétiens. Mais cette abolition est-eile une conséquence des croyances chrétiennes?
R. Les croyances chrétiennes sont incompatibles avec l'esclavage. Les chrétiens croient que les douze cents millions d'habitants de notre globe terrestre, quels que soient la couleur de leur peau, leur nationalité, leur rang social, sont tous de la même race, du même sang, de la même naissance, de la même famille, ce qu'exprimait très bien un évêque, à qui je ne sais plus quel roi demandait s'il était noble et qui répondit : « Sire, il m'est difficile de répondre à cette question : Noé avait trois fils, je descends de l'un d'eux, mais j'ignore duquel ». Voilà le sentiment qui respire dans la Bible et surtout dans l'Évangile, voilà le pivot de la civilisation chrétienne : partout où a lui le flambeau du christianisme vous voyez régner ce principe, que les hommes sont par nature semblables et égaux devant Dieu, principe qui tempère les inégalités sociales et politiques. Au contraire, jetez les yeux, à travers les siècles, sur tous les pays ensevelis dans les ombres du paganisme ou de l'islamisme, quels que soient légalité, la liberté, le progrès qui brillent en haut, au sommet, parmi la tribu dominatrice, vous ne trouverez en bas que l'esclavage le plus affreux, comme à Athènes et à Rome.
D. Jésus-Christ a-t-il donné de l'homme une idée encore plus élevée que Moïse?
R. Il a proclamé que l'homme est un temple vivant que Dieu le Père a construit, que Dieu le Fils a réparé, que Dieu le Saint-Esprit habite, que, dans ce temple de Dieu, se trouve une âme, son image, et qu'il y habite lui-même comme hôte et époux de cette âme. Ainsi chaque homme est une chose sacrée, une propriété divine, inaliénable, confiée à la conscience de cet homme, et ne pouvant devenir la propriété d'aucun autre homme.
D. C'est un principe admirable et ravissant. L'Évangile contient-il d'autres maximes aussi belles?
R. Ce divin livre en est rempli; il me faudrait le citer
tout entier pour vous le faire connaître. Je vous y renvoie, lisez-le d'un bout à l'autre. Je me contente de rappeler une pensée qui s'y trouve répétée un grand nombre de fois : c'est que chaque chrétien doit être considéré nomme un autre Jésus-Christ; ainsi le bien ou le mal que nous faisons à notre prochain, Jésus-Christ le considère comme fait à lui-même, et le punira ou le récompensera comme tel.
D. Je saisis la conséquence de ce principe. Si un chrétien retient dans l'esclavage un autre chrétien, il sera jugé comme s'il avait traité en esclave Jésus-Christ lui-même. Mais, en est-il de même, au point de vue chrétien, si l'on met dans l'esclavage un païen, par exemple un nègre, qui n'est pas baptisé?
R. Tout homme, blanc ou noir, baptisé ou non, est l'œuvre de Dieu, racheté au prix du sang de Jésus-Christ, qui est mort pour tous les hommes; asservir un homme, s'en emparer, c'est la profanation d'une chose sacrée, un sacrilège, c'est l'usurpation d'une propriété divine, un vol impie; réduire en esclavage des âmes, quand Jésus-Christ a versé son sang pour les tirer de l'esclavage du démon, c'est s'opposer à l'œuvre de Jésus-Christ, c'est une action absolument â*nti-chrétienne.
D. Puisque l'Évangile condamne l'esclavage, comment s'est-il fait que cette plaie ait continué d'infecter l'humanité éclairée et régénérée par l'Évangile?
R. Avant d'expliquer le fait, réduisons-le à ses justes proportions. L'avènement du christianisme a porté dès les premiers temps un coup mortel à l'esclavage, qui est allé sans cesse en diminuant depuis, pour s'éteindre totalement de nos jours sur le sol chrétien. Pourquoi, me ditesvous, cette plaie n'a-t-elle pas été guérie plus vite? Parce qu'il est très difficile de remédier aux maux invétérés et qui ont un germe dans les mauvais penchants de la nature humaine : le mensonge aussi, et l'injustice, et l'intempérance, et limpudicité et tous les autres vices ont continué à régner, moins effrénés, il est vrai, depuis Jésus-Christ,
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malgré les préceptes et les exemples que le christianisme n'a cessé de leur opposer. Le christianisme n'a pas anéanti le mal, il ne l'a qu'affaibli; il a restauré les âmes et les a placées dans des conditions meilleures pour triompher des passions inhérentes à leur nature corrompue; il ne les a pas rendues impeccables, il ne les a pas exemptées de la lutte : il leur a rendu la victoire plus facile.
Il est encore plus difficile au christianisme de redresser la société que les individus, surtout lorsque l'abus qu'il s'agit d'extirper est considéré comme une des bases sociales, et tel était jadis l'esclavage : le détruire, c'était renverser l'antique société de fond en comble. Or, outre la difficulté d'une telle entreprise, il faut observer que la mission du christianisme n'est pas de défaire tout d'un coup telle ou. telle société et d'en refaire d'autres : étant établi pour éclairer et sauver les âmes, dans tous les temps, sous tous les climats, sous toutes les formes de société et de gouvernement, il ne s'identifie avec aucune, et cherche à pénétrer dans toutes pour les réformer. Le christianisme contient en germe tous les progrès, mais il ne s incorpore à aucun ; il ne contient que des principes généraux de civilisation, qui produisent leurs conséquences, au fur et à mesure que les circonstances le permettent. C'est pourquoi les uns voient dans tel siècle, les autres dans tel autre, le type de la perfection sociale; il n'y faut voir qu'un bien relatif, produit de l'Évangile, bien qui n'a pas été plus grand par la faute des hommes qui comprennent mal ou appliquent mal l'Évangile, et s'est manifesté sous telle forme plutôt que sous telle autre parce que les circonstances de temps, de lieu, de races, de mœurs l'exigeaient. L'Évangile est un arbre immortel et universel, qu'aucun homme ne verra jamais donner tous ses fruits.
D. En feuilletant les monuments de la littérature ecclésiastique des premiers siècles chrétiens, n'y trouverait-on pas quelques textes en faveur de l'esclavage?
R. Pas un mot pour l'esclavage: au contraire, la chaire
de vérité n'a cessé de tonner contre cette barbare et odieuse institution, qu'elle a uni par démolir pièce à pièce. Entendez ces intrépides expressions de saint Chrysostome, qui se montrait aussi audacieux, en parlant de la sorte, lorsque l'esclavage était encore une loi, un droit, que si quelque prêtre, aujourd'hui que le socialisme est un péril social, déclamait contre le droit de propriété : « Les lois du monde », dit-il, « reconnaissent la différence des deux races (la libre et l'esclave), mais la loi commune de Dieu l'ignore »... « Cette race que tu considères comme une race de bêtes, elle est (a sœur; n'a-t-elle pas la même âme que toi? n'a-t-elle pas place à la même table sainte? n'at-elle pas la même noblesse d'origine?
D. Les actes répondaient-ils aux paroles, la pratique à la théorie?
R. Parfaitement, surtout dans la première ferveur du christianisme naissant. A chaque page de l'histoire ecclésiastique, de la vie des saints et des martyrs, nous voyons les chrétiens affranchir leurs esclaves, leur distribuer de quoi vivre, les traiter comme des frères en Jésus-Christ; nous voyons tous les chrétiens, également admissibles aux emplois dans les communautés chrétiennes, les derniers devenir les premiers, et les chefs se considérer comme les serviteurs des autres, et le chef des chefs, le Souverain Pontife, le vicaire de Celui qui est descendu du ciel sur la terre pour servir et non pour être servi, s'intituler le serviteur des serviteurs du royaume de Jésus- Christ.
D. Ne peut-on détester, combattre l'esclavage, sans être chrétien! Est-ce que le fameux jurisconsulte Ulpien, qui vivait dans le troisième siècle de l'ère chrétienne, n'a pas, sans être chrétien, enseigné que « selon le droit naturel tous les hommes sont égaux et naissent libres? » De nos jours, M. Louis Blanc et d'autres adversaires du catholicisme n'ont-ils pas prêché la même doctrine?
R. Avant le christianisme, tous les jurisconsultes étaient pour l'esclavage, aucun contre; depuis le christia-
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nisme, les jurisconsultes se déclarèrent généralement contre l'esclavage, aucun n'ose le prôner, comme l'ont prôné Aristote et Gicéron ; ne faut-il pas attribuer ce changement radical dans l'esprit public à l'influence du christianisme? Tous les jours le paganisme, attaqué par les apologistes chrétiens, qui lui reprochaient ses superstitions, ses absurdités, ses immoralités, était obligé de se modifier, de s'épurer. C'est après deux siècles et demi de christianisme, qu'UIpien, qui faisait ses études de législation comparée, à qui on attribue un ouvrage où il compare le droit des Romains avec le droit des Juifs, professait des principes chrétiens sur l'esclavage. C'est après plus de dix-huit siècles de christianisme que les derniers vestiges de l'esclavage disparaissent définitivement du monde civilisé.
D. Quelle est, aujourd'hui, ce qu'on pourrait appeler la statistique de l'esclavage?
R. On la trouve dans un document officiel, lu dans la séance du 26 mars 1873, de l'Assemblée nationale française : c'est un « rapport sommaire fait au nom de la 17e commission d'initiative parlementaire sur la proposition de loi de MM. Hervé de Saisy et Pory-Papy, tendant à féliciter le peuple espagnol d'avoir entrepris l'abolition de l'esclavage dans ses colonies, par M. H. Wallon, membre de l'Assemblée nationale ».
« Messieurs, chaque siècle a son titre singulier d'honneur ou de réprobation dans l'histoire. L'honneur du XIXe siècle sera d'avoir aboli l'esclavage, ramenant les nations chrétiennes à ce point que le christianisme avait marqué, où il avait conduit, et dont l'Europe s'était si fatalement écartée depuis la découverte du Nouveau monde: « Plus d'esclave ni de libre », c'est-à-dire plus de distinction de libre et d'esclave, Non est servus neque liber.
» L'Angleterre a commencé. La France a suivi. L'abolition de l'esclavage, réclamée par des voix généreuses dans nos assemblées politiques et au dehors, préparée par le ferme et lumineux rapport du duc de Broglie à la
Chambre des pairs, a été accomplie, dés les premiers jours de la révolution de 1848, par l'énergique et rapide initiative de notre honorable collègue, M. Victor Sc-Iio-IcIht. L'esclavage a été aboli sans atermoiements ni transition, et l'expérience a montré que cette manière de résoudre la question était la bonne. Depuis, d'autres peuples ont suivi notre exemple ou s'apprêtent à le faire. La proclamation de la liberté dans nos colonies des Antilles a entraîné Tabolion immédiate de l'esclavage dans les petites îles danoises du voisinage (3 juillet 1848). Les Pays-Bas l'ont décrétée en 1862 et accomplie en 1863. Dans l'Amérique du Nord, au sein de la grande confédération, les États à esclaves balançant les États libres et tenant la question en suspens, c'est la guerre qui l'a tranchée au profit de la liberté et l'on sait ce qu'a coûté la résistance.
u Dès ce moment, la cause de l'esclavage était perdue. Dans l'Amérique du Sud, le Brésil a fait sa loi d'émancipation (27 septembre 1871), loi bien timide, sans doute, émancipation bien incomplète et bien tardive î On s'est borné à frapper l'esclavage dans sa source légale (je ne veux pas dire naturelle) en déclarant libre l'enfant né d'une esclave. Les générations nouvelles seront libres ; les autres pourront le devenir. L'affranchissement est encouragé : l'État affranchit ses esclaves ; les ordres religieux sont invités à en faire autant, et ils le font ; une caisse est établie pour accélérer les mises en liberté par voie de rachat. Mais si l'on s'en tenait à ces mesures, il y en aurait pour un demi- siècle, et jusque-là, que de misères, quelle porte ouverte au mode de recrutement le plus criminel et le plus meurtrier, d'autant plus meurtrier qu'il est plus réputé criminel et plus rigoureusement poursuivi : la traite !
» Le Portugal, qui a fondé l'empire du Brésil et qui, le premier, a repris des Maures l'esclavage pour en faire, aux dépens des nègres, une si fatale application parmi les chrétiens, le Portugal a prononcé aussi l'affranchisse-