PREMIÈRE PARTIE. k
Afin de mieux préciser cette subordination générale, notez que révocation subjective de l'être chéri se rapporte toujours aux dernières impressions objectives qu'il nous laissa. Cela devient surtout sensible envers rage, que la mort soustrait à toute augmentation. Nos pertes prématurées se trouvent ainsi procurer une éternelle jeunesse aux objets de nos affections. De l'adorateur primitif, cette loi s'étend nécessairement à ses plus lointains adhérents. Personne ne pourra jamais se représenter, d'après Dante, sa suave Béatrice, autrement qu'à l'âge de vingt-cinq ans. Quoique nous puissions la concevoir plus jeune, nous ne saurions l'imaginer plus âgée.
Le contraste fondamental entre la vie objective et la vie subjective, consiste donc en ce que la première est directement dominée par les lois physiques, et la se> conde par les lois morales : les lois intellectuelles conviennent également à toutes deux. Une telle distinction devient moins tranchée, quand on reconnaît que, dans les deux cas, l'ordre le plus général prévaut toujours sur le plus spécial. Car la différence se réduit alors au mode d'appréciation de la généralité, mesurée d'abord envers les phénomènes, et ensuite quant à nos conceptions, suivant qu'il sera expliqué pendant notre étude du dogme.
Quoi qu'il en soit, celte prépondérance nécessaire des lois morales pour la vie subjective se trouve tellement conforme à notre nature qu'elle fut, non seulement respectée involontairement, mais sciemment appréciée, dès le premier essor de Tintelligence humaine.
Vous savez, ea effet, que Tébauche empirique des grandes lois morales précéda longtemps tout essor décisif des moindres lois physiques. Tandis que nos fictions poétiques violaient sans scrupule les conditions générales de Tordre matériel, et même de Tordre vital, elles se conformaient, avec une admirable exactitude, aux notions principales de Tordre social et surtout de Tordre moral. On admettait aisément des héros invulnérables, et des dieux qui se transformaient à leur gré. Mais Tinstinct du public, comme le génie du poète, aurait aussitôt repoussé toute incohérence morale; si, par exemple, on eût osé supposer, chez un avare ou un lâche, une conduite libérale ou courageuse.
La Femme. D'après vos explications, je conçois, mon père, que, dans le culte subjectif, nous puissions dédaigner les lois physiques, pour nous mieux attacher aux lois morales, dont la vraie connaissance doit tant perfectionner ce nouvel ordre d'institutions. Notre imagination s'affranchit aisément des conditions les plus générales, même envers Tespace et le temps, pourvu que les convenances humaines soient toujours respectées. Mais je voudrais savoir comment nous devons user d'une telle liberté, afin de faciliter davantage le but essentiel du culte subjectif, c'est-à-dire l'évocation cérébrale des êtres chéris.
Le Prêtre. Ainsi posée, ma fille, votre question se résout aisément, d'après la remarque évidente que, pour mieux concentrer nos forces vers cette sainte destination, il n'en faut rien distraire en modifications superflues de Tordre vital, ni même de Tordre matériel.