DEUXIÈME PARTIE
toute la préparation encyclopédique peut seul remplir l'esprit comme le cœur. La science morale est plus synthétique qu'aucune autre, et sa connexité directe avec la pratique y consolide cet attribut naturel. C'est uniquement là que tous les aspects abstraits se réunissent spontanément pour construire le guide général de la raison concrète. Depuis Thaïes jusqu'à Pascal, chaque vrai penseur cultivait à la fois la géométrie et la morale, par un secret pressentiment de la grande hiérarchie qui devait enfin les combiner. Le nom de petit monde que les anciens donnaient à l'homme indiquait déjà combien son étude paraissait propre à condenser toutes les autres. Elle constitue naturellement la seule science qui puisse être vraiment complète, sans écarter aucun point de vue essentiel, comme le fait nécessairement chacune de celles qui lui servent de base. Car, en considérant celles-ci comme déterminant les lois correspondantes de l'homme, elles n'y parviennent qu'en négligeant à dessein toutes les propriétés supérieures à leurs domaines respectifs, où elles incorporent seulement les attributs inférieurs. Par ces abstractions décroissantes, l'esprit théorique se trouve assez préparé pour aborder enfin l'unique étude qui ne l'oblige plus à rien abstraire d'essentiel dans l'objet commun de nos diverses spéculations réelles. C'est seulement ainsi que la méditation masculine s'unit irrévocablement à la contemplation féminine, pour constituer l'état final de la raison humaine.
La cosmologie établit d'abord les lois de la simple matérialité. Puis, la biologie construit sur celte base la
théorie de la vitalité. Enfin, la sociologie subordonne à ce double fondement l'étude propre de Texistence collective. Mais, quoique cette dernière science préliminaire soit nécessairement plus complète que les précédentes, elle n'embrasse point encore tout ce qui constitue la nature humaine. Car, nos principaux attributs ne s'y trouvent point assez appréciés. Elle considère essentiellement dans rhomme l'intelligence et l'activité, combinées avec toutes nos propriétés inférieures, mais sans être directement subordonnées aux sentiments qui les dominent. Ce développement collectif fait surtout ressortir notre essor théorique et pratique. Nos sentiments ne figurent, en sociologie, même statique, que pour les impulsions qu'ils exercent sur la vie commune ou les modifications qu'ils en reçoivent. Leurs lois propres ne peuvent être convenablement étudiées que par la morale, où elles acquièrent la prépondérance due à leur dignité supérieure dans l'ensemble de la nature humaine. C'est ce qui dispose souvent les esprits peu systématiques à méconnaître la plénitude synthétique qui caractérise cette science finale, qu'ils restreignent trop à ce principal domaine, autour duquel doivent enfin se concentrer tous les autres.
La Feuue. L'enchaînement théorique entre la sociologie et la morale m'offre encore quelques nuages, que je vous prie, mon père, de dissiper avant que vous exposiez directement la conception positive de la nature humaine. Je n'ai point oublié les motifs incontestables qui, dans notre entretien fondamental, me firent sentir là subordination objective de la morale à la sociologie;
puisque rhomme est toujours dominé par THumanité. Mai&, d*uae autre part, il me semble que la science so« ciaie a continuellement besoin des principales notions que doit procurer la science morale sur notre véritable nature.
Le PrIttre. Cet embarras très légitime se dissipera, ma fille, en ayant égard aux connaissances spontanées qui partout précèdent et préparent les études systématiques. La science constitue toujours un simple prolongement de la commune sagesse. Jamais elle ne crée réellement aucune doctrine essentielle. Les théories se bornent à généraliser et à coordonner les aperçus empiriques de la raison universelle, afin de leur procurer une consistance et un développement qu'ils ne pourraient autrement acquérir. Une telle connexité convient davantage aux études morales, qui, quoique ne pouvant être systématisées qu'en dernier lieu, d'après leur complication supérieure, fournirent toujours, en verlu de leur importance prépondéranle, le principal aliment des méditations communes, surtout féminines. De cetle cullure empirique surgirent bientôt des notions précieuses, malgré leur incohérence, qui ne furent jusqu'ici dédaignées par le génie systématique que faute de pouvoir les représenter assez dans ses théories théologiques ou métaphysiques. C'est à l'esprit positif, seul susceptible d'embrasser le point de vue social, qu'il était réservé de les généraliser et de les coordonner, après avoir fondé la dernière science préliminaire. Mais son aptitude à les systématiser lui permettant de les apprécier dignement malgré les préjugés philosophiques, il put
d'abord les utiliser assez pour construire enfin la socio* logie. Si vous examinez comment la connaissance d^ la nature humaine est habituellement employée en sociologie, vous reconnaîtrez bientôt qu'on n'y fait vraiment usage que de cette étude spontanée, beaucoup plus réelle que toutes les spéculations morales des philosophes antérieurs. Cette ébauche empirique peut suffire, en effet, aux conceptions sur l'existence collective, avant d'avoir encore subi la systématisation que la science finale doit seule lui procurer.
La Fëuue. Une telle expPication, mon père, dissipe entièrement la confusion théorique que m'offraient accessoirement les deux aspects essentiels de l'ordre humain. Mon ignorance m'ayant préservée des dogmes classiques sur notre nature, j'ai pu mieux apprécier la réalité des notions morales employées par la sociologie, et reconnaître leur coïncidence avec les résultats spontanés dus à la raison commune.
Le Prêtre. Pour fonder directement la science finale, il suffit, ma fille, de systématiser convenablement la décomposition que cette sagesse universelle aperçut bientôt dans l'ensemble de l'existence humaine, en y distinguant le sentiment, l'intelligence, et l'activité. Appréciable, sous diverses formes, chez les plus anciens poètes, cette analyse fondamentale s'y trouve complétée empiriquement par la division générale de nos penchants en personnels et sociaux. Quoique les théories théologiques, et surtout métaphysiques, fussent spécialement incapables de représenter cette dernière notion, son évidence spontanée surmonta toujours les sophis-