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intellectuelle et affective, consiste essentiellement en images, qui raniment à la fois les sentiments qu'inspire l'être ravi et les pensées qu'il suscita. L'objet du culte subjectif se réduit donc à une sorte d'évocation intérieure, résultée graduellement d'un exercice cérébral dirigé suivant les lois correspondantes. J/image reste toujours moins nette et moins vive que l'objet, d'après la loi fondamentale de notre intelligence. Mais, puisque l'inverse a souvent lieu dans les maladies cérébrales, une heureuse culture peut rapprocher l'état normal de cette limite nécessaire, fort au delà de ce que l'on a dû croire jusqu'ici y tant que ce beau domaine resta vague et ténébreux.
Afin de mieux préciser cette subordination générale, notez que l'évocation subjective de l'être chéri se rapporte toujours aux dernières impressions objectives qu'il nous laissa. Cela devient surtout sensible envers l'âge, que la mort soustrait à toute augmentation. Xos perles prématurées se trouvent ainsi procurer une éternelle jeunesse aux objets de nos affections. De l'adorateur primitif, cette loi s'étend nécessairement à ses plus lointains adhérents. Personne ne pourra jamais se représenter, d'après Dante , sa suave Béatrice , autrement qu'à l'âge de vingt- cinq ans. Quoique nous puissions la concevoir plus jeune, nous ne saurions l'imaginer plus âgée.
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Le contraste foiulaaiental entre la vie objective el la vie subjective, consiste donc en ce que la première est directement dominée par les lois physiques, et la seconde par les lois morales : les lois intellectuelles conviennent également à toutes deux. Une telle distinction devient moins tranchée, quand on reconnaît que , dans les deux cas, l'ordre le plus général prévaut toujours sur le plus spécial. Car la différence se réduit alors au mode d'appréciation de la généralité , mesurée d'abord envers les phénomènes, et ensuite quant à nos conceptions , suivant une remarque expliquée pendant notre étude du dogme.
Quoiqu'il en soit, cette prépondérance nécessaire des lois morales pour la vie subjective se trouve tellement conforme à notre nature qu'elle fut, nonseulement respectée involontairement, mais sciemment appréciée, dès le premier essor de l'intelligence humaine. Vous savez, en effet, que l'ébauche empirique des grandes lois morales précéda longtemps tout essor décisif des moindres lois physiques. Tandis que nos fictions poétiques violaient sans scrupule les conditions générales de l'ordre matériel, et même de l'ordre vital, elles se conformaient, avec une admirable exactitude , * aux notions principales de l'ordre social et surtout, de l'ordre moral. On admettait aisément des héros invulnérables, et des
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dieux qui se transformaient i\ leur gré. Mais rinslin( i •lu public, comme le génie du poiite, aurait aussiiô; repoussé toute incohérence morale ; si, par exemple on eût osé supposer, chez un avare ou un lâche, un conduite libérale ou courageuse.
La Femme. D'après vos explications, je conçois. mon père, que, dans le culte subjectif, nous puissions dédaigner les lois physiques, pour nous mieux attacher aux lois morales, dont la vraiie connaissance doit tant perfectionner ce nouvel ordre d'institutions. Notre imagination s'affranchit aisément des conditions les plus générales, même envers l'espace et le temps, pourvu que les convenances humaines soient toujours respectées. Mais je voudrais savoir comment nous devons user d'une telle liberté, afin de faciliter davantage le but essentiel du culte subjectif, c'està-dire l'évocation cérébrale des êtres chéris.
Ix Prêtre. Ainsi pasée, ma fdle, votre question S!> résout aisément, d'après la remarque évidente que. pour mieux concentrer nos forces vers cette sainte destination, il n'en faut rien distraire en modifications superflues de l'ordre vital, ni même de l'ordre matériel. Conservez donc avec soin toutes les relations extérieures qui furent habituelles à l'être adoré. Employez-les même ti mieux ranimer son image. Vous trouverez, à cet égard,dans leSystême depcilitiqve poait/fTe, une importante remarque. « Nos sou-
» venirs mtimes deviennent ù la fois plus nets est plus » fixes, quand on détermine assez le milieu inerte » avant d^' placer la vivante image. » Je vous conseille même, en général, de décomposer cette détermination extérieure dans ses trois parties essentielles, en procédant toujours du dehors au dedans, suivant notre principe hiérarchique. Cette règle de culte consiste à préciser d'abord le Heu, puis le siège ou l'attitude, et enfin le costume, propres à chaque cas spécial. Quoique le cœur puisse d'abord s'impatienter d'un tel retard, il en reconnaît bientôt 1 intime efficacité, quand il voit l'image chérie acquérir ainsi graduellement une force et une netteté qui semblaient d'abord impossibles.
Ces opérations essentiellement esthétiques se conçoivent mieux en les rapprochant des opérations scientifiques, d'après l'identité nécessaire de leurs lois principales. Au fond, la science, 'qui nous indique d'avance un avenir souvent lointain, tente un effort encore plus hardi que celui dcTart qui veut évoquer un souvenir chéri. Nos éclatants succès dans le piemier cas, où l'esprit e^rt pourtant serondé beaucoup moins par le corar, nous autorisent à espérer des résultats plus satisfaisants envers l'autre, qui seiil nous offre toujours la certitude d'une solution quelconque. Elle repose, à la vérité, tout entière sur la connaissance <les lois cérébrales , qui sont encore si
confusément appréciées. Au contraire, nos prévisions astronomiques dépendent surtout des lois extérieures les plus simples et les mieux connues. Mais, quoique cette distinction suffise pour expliquer la présente disparité des deux succès, elle nous la montre comme purement provisoire.
Quand les lois supérieures seront assez connues, le sacerdoce positif y puisera des résultats plus précieux, et même plus réguliers, que ceux de la meilleure astronomie. Car les prévisions de celles-ci deviennent incertaines , et souvent impossibles , ans sitôt que les cas planétaires s'y compliquent beaucoup, comme on le voit presque toujours envers les comètes. Sans être justement taxée d'une présomption chimérique , la providence humaine peut et doit aspirer à régler davantage l'ordre qu'elle modifie le mieux que ne saurait l'être, envers la plupart des événements, celui qui n'est gouverné que par une aveugle fatalité. La complication supérieure des phénomènes cédera finalement, pour ces cas sublimes, à la sagesse prépondérante de l'agent modificateur, quan l l'ordre humain sera suffisamment connu.
La Femme. Je sens, mon père, que la subordination du subjectif à l'objectif constitue à la fois l'obligation constante et la principale ressource du culte positif. Vous m'avez fait assez comprendre que, loin de nous soustraire à ce joug nécessaire, nous devons
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l'accepter volontairement, même quand il nous est permis de le négliger. Car cette pleine soumission facilite beaucoup notre vie subjective, tout eu économisant mieux l'ensemble de nos forces les plus précieuses. .Mais je ne vois plus en quoi consiste dès lors notre propre activité dans cette existence intérieure, qui pourtant doit, ce me semble, devenir, à sa manière, encore moins passive que l'existence extérieure.
Le Prêtre. Elle consiste, ma fdle, à idéaliser presque toujours par soustraction, et rarement par addition, même quand on y pratique tous les ménagements convenables. L'idéalité doit améliorer la réalilé, sous peine d'insuffisance morale : c'est la compensation normale de sa netteté et de sa vivacité beaucoup moindres. Mais il faut qu'elle s'y subordonne toujours, sans quoi la représentation ne serait plus assez lidèle, et le culte deviendrait mystique ; tandis qu'il resterait empirique si la réalité s'y trouvait servilement respectée. Notre règle évite également ces deux déviations opposées. Elle est naturellement indiquée par notre tendance à oublier les défauts des morts pour ne nous rappeler que leurs qualiiés. Ainsi conçue, n'y voyez qu'une déduction spéciale du dogme de l'Humanité. Car si notre déesse ne s'incorpore que les morts vraiment dignes, elle écarte aussi de chacun d'eux les imperfections qui
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ternirent toujours leur vie objective. Dante avait, à sa manière, pressenti cette loi, quand il construisit sa belle fiction où, pour se prépa.rcr à la béatitude, on s'abreuve d'abord au fleuve de l'oubli, et ensuite dans l'EunoC, qui rend seulement le souvenir du bien. N'ajoutez donc à vos tjpes extérieurs que des perfectionnements très-secondaires, qui ne puissent jamais altérer leur vrai caractère, même physique, et surtout moral. Mais développez beaucoup, quoique toujours sagement, votre disposition spontanée à les purger de leurs divers défauts.
La Femme. Ainsi , mon père , la vraie théorie de 1 a vie subjective conduit finalement notre culte à laisser l'ordre extérieur tel qu'il est, afin de mieux concentrer sur l'ordre humain nos principaux efforts d'intime perfectionnement. La noble existence qui nous perpétue dans autrui devient alors le digne prolongement de celle qui nous mérita cette immortalité; le progrès moral de l'individu et de l'espèce constitue toujours la principale destination des deux vies. Nos morts sont affranchis des nécessités matérielles et vitales, dont ils ne nous laissent le souvenir que pour nous les mieux représenter tels que nous les connûmes. Mais ils ne cessent pas d'aimer, et même de penser, en nous et par nous. Le doux échange de sentiments et d'idées que nous entretenions avec eux, pendant leur objectivité, devient à
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la fois plus intime et plus continu quand ils sont dégagés de lexisteuce corporelle. Quoique la vie de chacun d'eux se trouve dès lors mêlée profondément avec la nôtre, son originalité morale et mentale n'en est aucunement altérée, lorsque son caractère fut vraiment distinct. On peut même dire que les principales différences deviennent plus prononcées , à mesure que ce commerce intime se développe mieux.
Cette conception positive de la vie future est certainement plus noble que celle des théologistes quelconques, en même temps que seule vraie. Pendant que j'étais catholique, ma plus grande ferveur ne m'empêcha jamais de me sentir profondément choquée eu étudiant le puéril développement de la béatitude chez un docteur aussi recommandable, de cœur et d'esprit, que saint Augustin. J'étais presque indignée en le voyant espérer d'être un jour alTranchi de la pesanteur, et même de tout besoin nutritif, quoique, par une grossière contradiction , il se réservât la faculté de manger à son gré , sans craindre d'ailleurs de grossir indéfiniment. De telles comparaisons sont très-propres c^i faire sentir combien le positivisme perfectionne l'immortalité, en même temps qu'il la consolide, quand il la transforme d'objective en subjective. Mais cette évidente supériorité ne mempêche point de regretter, dans l'ancien culte,
la grande insliUition de la prière, qui ne me semble pas compatible avec la nouvelle foi.
Le Prêtre. Une telle lacune serait extrêmemenf grave, ma fille, si elle était réelle ; puisque l'exercice régulier de la prière, privée ou publique, constitue la principale condition d'un culte quelconque. Loin d'y manquer, le positivisme y satisfait mieux que le catholicisme : car il épure cette institution en même temps qu'il la développe. Votre méprise, à cet égard, résulte de la notion grossière qu'on se forme encore de la prière, quand on la fait surtout consister en demandes, trop souvent matérielles, suivant la nature profondément égoïste de tout culte théologique. Pour nous, au contraire, la prière devient l'idéal de la vie. Car prier, c'est i\ la fois aimer, penser, et même agir; puisque l'expression constitue toujours une véritable action. Jamais les trois aspects de l'existence humaine ne peuvent être aussi profondément unis que dans ces admirables épanchements de reconnaissance et d'amour envers notre grande déesse ou ses dignes représentants et organes. Aucun motif intéressé ne vient plus souiller la pureté de nos effusions.
Toutefois , comme leur pratique journalière améliore beaucoup notre cœur, et même notre esprit, nous y pouvons avoir légitimement en vue ce précieux résultat, sans craindre qu'une telle personnalité nous dégrade jamais. Quoique le positiviste prie
surtout pour épancher ses meilleures affections, il peut aussi demander, mais seulement de nobles progrès, ainsi presque assurés. Souhaiter avec forveur de devenir plus tendre, plus vénérant, ou même plus courageux, c'est déjà réaliser, à quelque degré, 1 amélioration désirée ; au moini par un sincère aveu de îiolre imperfection actuelle, première condition du prochain perfectionnement. Cette sainte réaction peut d'ailleurs s'étendre jusqu'à l'intelligence, ne fût-ce qu'en nous inspirant de nouveaux efforts pour penser mieux. Demander, au contraire, un accroissement de richesse ou de pouvoir, constituerait, dans notre culte, une pratique non moins absurde qu'ignoble. Nous n'envions pas aux théologistes l'empire illiraité qu'ils espèrent obtenir ainsi sur l'ordre extérieur. Tous nos efforts subjectifs se bornent à perfectionner autant que possible l'ordre humain , à la fois plus noble et plus modifiable. En un mot, la prière positiviste s'empare essentiellement du suprême domaine réservé jadis à la grâce surnaturelle. Notre sanctification systématise surtout les progrès qui jusqu'alors furent conçus comme étrangers à toutes lois invariables, quoique leur prééminence fût déjà sentie.
La Femme. D'après cette explication décisive , je vous prie, mon père, de m'indiquer maintenant la marche générale qui convient à la prière positiviste.
Le Prêtre. Pour cela , ma fille, il faut y distinguer
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deux parties successives, l'une passive, l'autre active, qui concernent respectivement le passé et l'avenir unis par le présent. Notre culte exprime toujours un amour motivé et développé d'après une reconnaissance croissante. Chaque prière, privée ou publique, doit donc nous préparer à l'eiïusion par la commémoration, dont la durée sera communément double. Quand une heureuse combinaison de signes et d'images a suflisamment ranimé nos sentiments envers l'être adoré, nous les épanchons avec une véritable ferveur , qui tend bientôt à les augmenter encore , et dès lors à nous mieux rapprocher de l'évocation fiuale.
La Femme. Cette indication pouvant me suffire, je vous prie, mon père, de compléter votre appréciation générale de notre culte en caractérisant directement ses réactions fondamentales sur notre principal perfectionnement. Quoique je les sente profondément, je ne pourrais pas les définir assez pour les faire convenablement juger. C'est pourquoi je vous demande, à cet égard, une explication sys témalique, qui dirigera d'abord ma propre pratique et ensuite mon digne prosélytisme.
Le Prêtre. Quoique notre culte perfectionne à la fois le cœur et l'esprit, il importe, ma fille, d'apprécier séparément sa réaction morale et son influence intellectuelle.
La première résulte nécessairement de la principale loi d'animalité. Car le culte constitue toujours un véritable exercice^ et même plus normal qu'aucun autre; comme l'indique le langage usuel, tableau constamment fidèle de Texistence humaine. Une telle appréciation est surtout incontestable quand la prière devient complète, c'est-à-dire orale en même temps que mentale. En effet, on emploie les mêmes muscles pour exprimer , soit par les sons, soit par les gestes ou attitudes, que quand on veut directement agir. Ainsi, toute digne expression de nos sentiments tend à les fortifier et développer, de la même manière qu'en accomplissant les actes qu'ils nous inspirent.
Je dois cependant prévenir, à cet égard, une dangereuse exagération, en vous invitant à ne jamais confondre ces deux grandes réactions morales. Malgré la similitude de leurs lois essentielles, on ne saurait les regarder, en aucun cas, comme équivalentes. Suivant l'expérience universelle, pleinement sanctionnée par notre théorie cérébrale, les œuvres auront toujours plus de poids que les effusions, non-seulement dans les résultats extérieurs, mais aussi pour l'amélioration intérieure. Néanmoins, après la pratique des bonnes actions , rien n'est plus propre à fortifier et développer nos meilleurs sentimtmls que leur digne expansion, pourvu qu'elle devienne assez habituelle. Or, ce moyen général d'amélioration nous
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est ordinairement mieux accessible que l'action ellemême, qui souvent exige des matériaux ou des circonstances hors de notre portée , de manière à nous réduire quelquefois à de stérUes souhaits. C'est en vertu d'une telle disponibilité que les pratiques du culte deviennent, pour notre progrès moral, un précieux supplément de l'existence réelle, qui d'ailleurs se concilie pleinement avec elles, d'après la parfaite homogénéité de la religion positive.
La flemme. Ayant ainsi compris la réaction morale de noire culte, j'aurais besoin, mon père, d'explications plus développées envers son influence intellectuelle, qui ne m'est point, à beaucoup près, aussi sensible.
Le Prêtre. Distinguez-y, ma fille, deux cas essentiels, suivant que l'eflicacité reste esthétique ou devient scientifique.
Sous le premier aspect, la puissance mentale du culte positif est directe et saillante , d'abord envers l'art général, et même ensuite sur les deux arts spéciaux du son ou de la forme^ La poésie constitue l'àme du culte, comme la science celle du dogme, et l'industrie celle du régime. Toute prière, tant privée que publique, devient, dans le positivisme, une véritable œuvre d'art, puisqu'elle exprime nos meilleurs sentiments. Rien n'y pouvant dispenser d'une constante spontanéité , chaque positiviste doit
èiïi, à quelques égards, une sorte de poëte, au moins pour son culte intime. Quoique les formules y doivent devenir fixes afin d'obtenir plus de régularité , elles auront d'abord été composées toujours par celui qui !es emploie, sous peine de ne comporter aucune grande efficacité. D'ailleurs, cette fixité n'est jamais complète, puisqu'elle concerne seulement les signes artificiels, doiil l'uniformité fait mieux ressortir les variations spontanées du langage naturel, soit musical, soit mimique, toujours plus esthétique que l'autre. Cette originalité poétique se développera beaucoup quand l'éducation régénérée aura suffisamment exercé tous les positivistes aux appréciations, et même aux compositions, correspondantes, comme je vous l'indiquerai dans la troisième partie du catéchisme. Alors l'art général se trouvera toujours assisté convenablement par les arts spéciaux ; puisque chacun sera devenu familier avec le chant, base essentielle de la musique, et le dessin, source générale du triple art de la forme, peinte, sculptée, ou construite. Enfin, chaque élaboration du culte sera le plus souvent ornée de suppléments spéciaux, heureusement choisis dans le trésor esthétique de l'humanité. Quoiqu'une telle addition semble bornée au culte public, io. culte privé en admet une application utile et fréquente, pourvu que les emprunts y soient faits avec discernement et modération. Les vrais poètes ayant
toujours exprimé les principaux sentiments de notre immuable nature, leurs productions comportent souvent une suflisante analogie avec nos propres émotions. Lorsque cette coïncidence, sans être complète, en approche beaucoup, ces emprunts poétiques ne nous oCfrent pas seulement le mérite intellectuel d'une expression plus parfaite. Nous y trouvons surtout le charme moral d'une sympathie personnelle. Plus ces ornements sont anciens, mieux ils nous conviennent, en sanctionnant nos propres affections par cet accord spontané, non-seulement chez leur éminent auteur, mais aussi parmi toutes les générations dont il a successi-vement assisté les effusions. Mais ce précieux secours ne devient pleinement efficace qu'.'i la condition de toujours rester purement accessoire, quoique sa participation proportionnelle doive varier suivant les cas, commeje vous l'indiquerai bientôt. La Femme. Avant que vous m'expliquiez l'influence scientifique du culte positif, je vous prie, mon père, d'éclaircir une grave difficulté , naturellement suscitée par l'exposition précédente. Le culte et la poésie me paraissent , dans notre religion , se confondre tellement, que leur commun essor semble exiger une classe sacerdotale entièrement distincte de celle qui développe et enseigne le dogme. Je sens que cette séparation deviendrait extrêmement dangereuse en consliluant une intraitable rivalité entre ces deux
corporations , pour décider à laquelle appartiendrait fiualeaient la direction du régime , qui pourrait également convenir à toutes deux. Ce conflit me paraît tellement grave qu'il faut nécessairement le résoudre, sous peine de compromettre radicalement l'organisation générale de notre sacerdoce , dès lors incapable de présider à la vie privée , et surtout à la vie publique. Mais, d'une autre part, je ne conçois pas que nous puissions l'éviter assez, puisque la culture poétique et l'étude philosophique semblent exiger des régimes inconciliables.
Le Piètre. Cette erreur , qu'il importe beaucoup de rectifier, constitue , ma fille, l'un des principaux résultats de l'anarchie moderne , qui tend partout à disperser nos forces par une déplorable spécialité, non moins absurde qu'immorale. Il n'y a de vraiment spéciaux, dans l'état normal, que les travaux pratiques, puisque nul ne saurait tout faire. Mais chacun devant tout concevoir , la culture théorique doit, au contraire, rester toujours indivisible. Sa décomposition fournit le premier signe de l'anarchie. C'est ainsi que pensait l'antiquité théocratique , seule pleinement organisée jusqu'ici. Lorsque les poètes s'y séparèrent du sacerdoce, sa décadence commença.
Quoique le génie philosophique et le génie poétique ne puissent jamais trouver simultanément de
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hautes destinations, leur nature intellectuelle est complètement identique. Aristote pouvait devenir un grand poëte et Dante un éminent philosophe, si la situation historique avait été mains scientifique chez l'un et moins esthétique pour l'autre. Toutes ces distinctions scolasliques furent imaginées et soutenues par des pédants qui, n'ayant aucune sorte de génie, ne savaient pas même l'apprécier ailleurs. La supériorité mentale est toujours semblable entre les différentes carrières humaines : le choix de chacun s'y trouve fixé par sa situation, surtout historique; car l'espèce domine sans cesse l'individu.
il n'existe réellement d'autre différence essenticilo à cet égard que celle résultée de la continuité naturelle du service philosophique opposée à l'intermittence nécessaire du service poétique. Les grands poètes sont seuls efficaces, même inlellectuelleinent, et surtout moralement; tous les autres font beaucoup plus de mal que de bien : tandis que les moindres philosophes peuvent être vraiment utilisés, quand ils sont assez honnêtes, sensés, et courageux. Puisque l'art doit surtout développer en nous le sentiment de la perfection, il ne supporte jamais la médiocrité : le vrai goût suppose toujours un vif dégoût. Depuis Homère jusqu'à Walter Scott, il n'existe en Occident que treize poètes véritablement grands , deux anciens , onze modernes , y compris même trois
écrivains en prose. Parmi tous les autres , on n'en citerait pas plus de sept dont la lecture puisse ou doive devenir journalière. Quant au reste, on le détruira sans doute presque entièrement, comuiC aussi nuisible à l'esprit qu'au cœur , lorsque l'éducation régénérée aura permis d'en extraire tous les documents utiles , surtout historiques. Il n'y a donc pas lieu , dans la sociocratie encore moins que dans la théocratie, à constituer une classe fixe, exclusivement occupée de la culture poétique. Mais les prêtres, habituellement philosophes, deviendront momentanément poètes quand notre déesse aura besoin de nouvelles effusions générales, qui suffisent ensuite, pendant plusieurs siècles , au culte public et privé. Les compositions secondaires, naturellement plus fréquentes, seront livrées, d'ordinaire, à la spontanéité féminine ou prolétaire. Quant aux deux arts spéciaux, l'apprentissage prolongé qu'ils exigent, surtout envers la forme, obligera , sans doute, à leur consacrer quelques maîtres choisis , que l'éducation positive indiquera spontanément au sacerdoce directeur. Ils y deviendront de véritables membres, ou resteront de simples pensionnaires, suivant leur nature plus ou moins synthétique.
La Femme. Un tel éclaircissement vous permet , mon père , de passer immédiatement à votre dernière expUcation générale sur l'elficacité de notre
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culte. Son aptitude esthétique me semble évidente. Mais je ne sens pas en quoi peut consister son influence scientifique.
Le Prêfrc. A mieux développer partout , ma fille , la logique universelle , toujours fondée sur un digne concours des signes, des images, et des sentiments pour assister l'élaboration mentale. La logique des sentiments est plus directe et plus énergique qu'aucune autre ; mais ses moyens sont trop vagues et trop inflexibles. Éminemment disponibles, et suffisamment multipliés, les signes artificiels compensent, par cette double propriété, la moindre efficacité logique résultée de leur liaison faible et indirecte avec nos pensées- Mais les images doivent compléter un tel ensemble de secours intellectuels, et peuvent même seules l'iustituer assez, d'après leur nature int€rmédiaire Or , c'est surtout envers ce lien normal de notre vraie logique que le culte doit être efficace , quoiqu'il en développe aussi les deux antres éléments. A cet égard , l'enfant qui prie dignement exerce mieux son appareil méditatif que l'orgueilleux alg>ébnste qui, faute de tendresse et d'imagination, «e cultive, au fond , que l'organe du langage , daprès un jargon spécial, dont le juste iïsag« est très-borné.
Cette indication fait assez entrevoir le principal résultat scientifique du culte positif. Il ne concerne
ainsi que la méthode proprement diie, et fort peu la doctrine ; sauf les notions morales, et même intellectuelles., que procurent spontanément nos pratiques religieuses. Mais la première aura toujours plus de prix que la seconde, comme les sentiments envers les actes, et la morale comparée à la politique. La plupart des travaux théoriques accumulés jusqu'ici n'ont guère qu'une valeur logique ; souvent ils ne nous apprennent que des notions oiseuses , et quelquefois nuisibles. Quoique ce contraste provisoire doive beaucoup diminuer, quand la discipline encyclopédique nous aura délivrés du fatras académique , la vraie logique ne cessera jamais de prévaloir sur la science proprement dite, surtout pour le public, et même chez le sacerdoce.
La Femme. Il ne me reste , mon père , qu'à vous demander quelle doit être la destination spéciale des deux autres entretiens que vous m'avez promis sur le culte positif. Quoique je sente bien que nous n'avons pas assez exploré ce beau domaine , je ne vois pas vers quoi nous devons encore y diriger nos efforts.
Le Prêtre. Vous le comprendrez, ma fille , en considérant que notre culte doit être , sous peine d'avortement radical, d'abord privé, puis public. Tels seront les objets respectifs des deux entretiens suivants. MaiS;, avant d'y procéder, votre attention
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8(?nérnle a l)csoin d'apprécier directemcnl celte i^ranrte subordimtion. d'où dépend, au fond, la principale elïicacité de la religion positive.
Afin de la mieux saisir, concevez ces deux cultes comme s'adressant respectivement, le premier à la Femme , le second à rilumanitc. Vous sentirez alors que notre déesse ne comporte d'adorateurs sincères que ceux qui se sont préparés à son culte auguste par une digne pratique des secrets hommages journellement dus à ses meilleurs organes, surtout subjectifs, et même objectifs. En un mot, la véritable Église a toujours pour base primitive la simple Famille , encore plus dans l'ordre moral que sous le pur aspect social. Le cœur ne peut pas davantage éviter an tel début , ensuite conservé comme stimulant habituel , que l'esprit ne peut, dédaigner les moindres degrés encyclopédiques pour monter aux plus élevés, qui lui font toujours sentir le besoin de se retremper à la source.
C'est surtout la pratique assidue du culte privé qui distinguera finalement les vrais positivistes d'avec les faux frères dont nous allons être encombrés aussitôt que la vraie religion prévaudra. Sans un tel signe une facile hypocrisie usurperait bientôt la considération due seulement aux adorateurs sincères de l'Humanité. Entre elle et la famille, il faudra même développer l'entremise normale résultée des senti-
ments u.tiurels, aujourd'hui vagues el impuissants, qui nous raltaclient spécialement à la Patrie proprement dite. L'inipossiLilité de bien cultiver ces affections intermédiaires ailleurs que dans des associations assez restreintes- fournira toujours le meilleur motif de la réduction, précédemment expliquée, de grands États actuels à de simples cités convenableuieuL escortées.
La Femme. Le culte privé me semble, mon père, devoir être composé , comme l'existence correspondante, de deux parties bien distinctes, l'une personnelle , l'autre domestique , dont la séparation me paraît indispensable à son explication.
Le Prêtre. Cette division naturelle, que je n'avais pas dû mêler à la principale décomposition du culte , détermine, en effet, ma fille, le plan de notre entretien actuel. Deux grandes institutions sociolatriqucs, l'une relative aux vrais anges gardiens, l'autre aux neuf sacrements sociaux, vont y caractériser respectivement, d'abord le culte personnel, puis le culte domestique. Les motifs qui font dépendre celui-ci de celui-là sont, à de moindres degrés . essentiellement semblables à ceux qui représentent l'ensemble du culte privé comme l'unique base solide du culte public. Plus intime qu'aucun autre, le culte personnel peut seul développer assez des habitudes
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