‹ Catéchisme positiviste; ou, Sommaire exposition de la religion universelle, avec une introduction et des notes explicativesChapitre 35 sur 101 · Née le 3 avril 1815, morte le 5 avril · texte numérisé non relu

Née le 3 avril 1815, morte le 5 avril

dans ma Politique positive, savent d'ailleurs que le principal type féminin y devient habituellement inséparable des deux autres. Cette douce connexité convient même au cas exceptionnel qui m'oiïre réunies, chez ma chaste compagne immortelle, la mère subjective que suppose ma seconde vie, et la fille objective qui devait embellir une existence temporaire. Depuis que sa réserve invariable avait assez épuré mon aiïection pour rélever au niveau de la sienne, j'aspirais seulement à l'union pleinement avouable (|ui devait résulter d'une adoption légale, conforme à Finégalité de nos âges. Quand je publierai notre digne correspondance % ma lettre finale constatera directement ce saint projet, hors duquel nos fatalités respectives nous auraient interdit le repos et le bonheur.

C'est donc sans aucun effort que je vais appliquer ici les qualifications personnelles qu'impose habituellement l'instruction religieuse. Le sacerdoce positif exige, encore plus que le sacerdoce théologique, une entière maturité, surtout en vertu de son immense pré- ; paration encyclopédique. Voilà pourquoi j'ai placé l'ordination des prêtres de l'Humanité à l'âge de quarante-deux ans, après l'entière terminaison du dévelop- | pement corporel et cérébral, comme de la première vie sociale. Les noms de père et de fille deviennent donc spécialement convenables entre l'initiateur et la catéchumène, conformément à l'antique étymologie dutitre sacerdotal. En les employant ici, je me rapproche spontanément des relations personnelles au milieu desquelles j'aurais vécu sans notre fatale catastrophe.

1. Cette correspondance ne fut publiée qu'en 1886 avec le testament.

Mais cette concentration du saint entretien sur Fange prépondérant ne doit pas plus dissimuler au lecteur qu'à moi-même la constante participation tacitement propre à mes deux autres patronnes. La vénérable mère^ et la noble fille adoptive^, dont j'ai fait ailleurs connaître Tinfluence subjective et Faction objective, seront toujours ici présentes à mon cœur quand mon esprit subira dignement Fimpulsion dominante. Devenus désormais inséparables, ces trois anges me sont tellement propres que leur concours continu vient de suggérer à Féminent artiste dont le positivisme s'honore aujourd'hui une admirable inspiration esthétique, qui convertit un simple portrait en un tableau profond^.

En instituant ainsi l'entretien didactique, mon travail s'y trouve autant facilité que celui du lecteur. Car une telle exposition publique se rapproche beaucoup des explications privées que m'auraient naturellement demandées ma sainte compagne si notre union objective s'était prolongée davantage, comme le prouve déjà ma lettre philosophique sur le mariage. La saison même où j'accomplis cette douce élaboration me rappelle spécialement, dans notre incomparable année, ses vœux spontanés d'initiation méthodique. Il me suffit donc de me reporter à sept ans en arrière pour con-

1. La mère de Comte, Rosalie Boyer, morte à Montpellier en 1837.

2. Sophie Bliaux, femme Thomas, domestique, puis fille adoptive d'Aug. Comte.

3. Tableau d'Antoine Etex qui représente le maître écrivant sous Tinspiration de ses trois anges. Après la mort de Comte, le tableau resta entre les mains de M"*' Comte qui fit effacer les trois figures accessoires. On peut le voir maintenant rue Monsieur-le- Prince.

cevoir objectivement ce que je dois aujourd'hui développer subjectivement, en attribuant à 1852 ma situation de 1845. Mais cette transposition forcée me procure la précieuse compensation de faire mieux apprécier Tangélique ascendant que je ne puis assez caractériser qu'en combinant deux admirables vers respectivement destinés à Béatrice et à Laure :

Quella ch'emparadisa la mia mente Ogûi basso pensier dal cor m'avulse^

Ce tardif accomplissement d'une affectueuse initiation la rend d'ailleurs plus conforme aux dispositions paternelles qui prévalurent finalement envers celle qu'on m'associera toujours comme disciple et collègue à la fois. Son âge étant devenu fixe, suivant la loi générale de la vie subjective, le mien le surpasse de plus en plus, au point de ne me permettre déjà que des images filiales. Cette continuité plus parfaite de notre double existence perfectionne aussi l'harmonie totale de ma propre nature. En expliquant ainsi la constitution positive de l'unité humaine, je développe et je consolide la liaison fondamentale entre ma vie privée et ma vie publique. La réaction philosophique due à l'ange inspirateur devient alors aussi complète ' et aussi directe qu'elle puisse jamais l'être, et par suite pleinement irrécusable aux yeux de tous. J'ose donc espérer que, pour témoigner ma juste gratitude, la digne assistance des âmes d'élite suppléera bientôt à

1. « Celle qui ravit mon âme en a arraché toute pensée basse. »

Le premier vers est de Dante (Paradis, chant XXVIII); le second de Pétrarque (Sonnets).

la profonde insuffisance que je sens au milieu de mes meilleures effusions quotidiennes, comme Dante envers sa suave patronne :

Non è Taffezion mia tanto profonda Che basti a render voi grazia per grazia^

Mais cette reconnaissance publique doit, autant que la mienne, s'étendre ici aux deux autres ang-es qui complètent ma principale impulsion féminine. Quelque lointain que soit, hélas! l'imposant souvenir du parfait catholicisme qui domina ma noble et tendre mère, il me poussera toujours à faire prévaloir, mieux que dans ma jeunesse, la culture continue du sentiment sur celle de Tintelligence et même de l'activité. D'une autre part, si l'appréciation trop exclusive des fondements privés qu'exigent les véritables vertus publiques pouvait ici m'entraîner à méconnaître l'importance propre et directe de la moralité civique, je me rectifierais bientôt, d'après l'admirable sociabilité de ma troisième patronne. J'entreprends donc ce travail exceptionnel sous l'assistance spéciale de tous mes anges, quoique la coopération de deux d'entrq eux doive y rester muette, sans altérer leurs titres personnels à la vénération unique.

Appréciée sous un aspect plus général, cette institution didactique tend directement à caractériser profondément la religion correspondante. Car elle fait spontanément ressortir la nature fondamentale du régime positif, qui, destiné surtout à discipliner systématiquement toutes les forces humaines, repose prin-

1. « Mon affection n'est pas assez profonde pour suffire à t TOUS rendre grâce pour grâce ». [Dante^ chant IV.)

cipalement sur le concours continu du sentiment avec la raison pour régler l'activité. Or cette suite d'entretiens représente toujours le cœur et Tesprit se concertant religieusement afin de moraliser la puissance matérielle à laquelle le monde réel est nécessairement soumise La femme et le prêtre y constituent, en effet, les deux éléments essentiels du véritable pouvoir modérateur, à la fois domestique et civique. En organisant cette sainte coalition sociale, chaque élément procède ici selon sa vraie nature : le cœur y pose les questions que résout Tesprit. Ainsi la composition même de ce catéchisme indique aussitôt la principale conception du positivisme : Fhomme pensant sous rinspiration de la femme, pour faire toujours concourir la synthèse et la sympathie, afin de régulariser la synergie^.

D'après une telle institution du nouvel enseignement religieux, il s'adresse de préférence au sexe affectif. Cette prédilection, déjà conforme au véritable esprit du régime final, convient surtout à la transition extrême, où toutes les influences propres à l'état nor-' mal doivent toujours fonctionner plus fortement, mais moins régulièrement. Quoique les dignes prolétaires me semblent devoir bientôt accueillir beaucoup cet

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