‹ Catéchisme positiviste; ou, Sommaire exposition de la religion universelle, avec une introduction et des notes explicativesChapitre 39 sur 101 · EQUIVALENTS A CEUX DE LA COLLECTION CHARPKNTIEP · texte numérisé non relu

EQUIVALENTS A CEUX DE LA COLLECTION CHARPKNTIEP

1« POESIE (trente volumes)

L'Iliade et l'Odyssée, réunies en un seul volume, sans aucune

note.

Eschyle, suivi de l'OEdipe-Roi de Sophocle, et Aristophane, idenz. PiNDARE et Théocrite, suivis de Daphnis et Chloé, idem. Plaute et Térence, idem.

Virgile complet, Horace choisi, et Lucain, idem. Ovide, Tibulle et Juvénal, idem.

Fabliaux du moyen âge, recueillis par Legrand d'Aussy. Dante, Aroistc, Tasse, et Pétrarque choisi (réunis en un seol

volume italien).

Les Théâtres choisis de Métastase et d'Alfieri, idem. Les Fiancés, par Manzoni (un seul volume italien). Le Don Quichotte et les Nouvelles de Cervantes (dans un même

volume espagnol).

Le Théâtre Espagnol choisi, recueil édité par don José Segxmdo

Florez (un seul volume espagnol).

Le Romancero Espagnol choisi, y compris le poème du Cib (wn

seul volume espagnol).

Le Théâtre clioisi de P. Corneille.

Molière complet.

Les Théâtres choisis de Racine et de Voltaire (réunis en unseui

volume).

Les Fables DE La Fontaine, suivies de quelques Fables d« Lamo

et de Florian.

GiL Blas, par Lesage.

La Princesse de Clkves, Paul et Virginie, et le Dernier Abenc

RAGE (à réunir en un seul volume).

Les Martyrs, par Chateaubriand.

Le Théâtre choisi de Shakespeare.

Le Paradis Perdu et les Poésies Lyriques de Milton. Robinson Grusoé et le Vicaire de Wakefield (à réunir en un sf^-

volume).

ToM Jones, par Fielding (en anglais, ou traduit par Ghéron).

IVANHOÉ, WaVEMLEY, LA JOLIK FiLLE DE

Les sept chefs-d'œuvre Perth, l'Officier de Fortune, les Pu-

de Walter Scott. ritains, la Prison d'Edimbourg, l'An-

tiquaire.

Les Œuvres choisies de Byron (en supprimant surtout le Don

Juan).

Les CEuvres choisies de Goethe.

Les Mille et une Nuits.

2» SCIENCE (trente volumes)

L'Arithmétique de Gondorcet, l'Algèbre et la Géométrie de Glairaut, plus LA Trigonométrie de Lacroix ou de Legendre (à réunir en un seul volume).

La Géométrie Analytique d'Auguste Comte, précédée de la Géométrie de Descartes.

La Statique de Poinsot, suivie de tous ses mémoires sur La Mécanique.

Le Cours d'Analyse de Navier à l'Ecole Polytechnique précédé des Réflexions sur le Calcul Infinitésimal, par Garnot.

Lb Cours de Mécanique de Navier à l'Ecole Polytechnique, suivi de l'Essai SUR l'Equilibre et le Mouvement, par Garnot.

La Théorie des Fonctions, par Lagrange.

L'Astronomie Populaire d'Auguste Comte, suivie des Mondes de Fontenelle.

La Physique Mécanique de Fischer, traduite et annotée par Biot.

Le Manuel Alphabétique de Philosophie Pratique, par John Garr.

La Chimie de Lavoisier.

La Statique Chimique, par Berthollet.

Les Eléments de Chimie, par James Graham.

Le Manuel d'Anatomie, par Meckel.

L'Anatomie Générale de Bichat, précédée de son Traité sur la Vie et sur la Mort.

Le premier volume de Blainville, sur I'Organisation des Animaux.

La Physiologie de Richerand, annotée par Bérard.

L'Essai Systématique sur la Biologie, par Segond, et son Traité d'Anatomie Générale.

Les Nouveaux Éléments de la Science de l'Homme, par Barthez (seconde édition, 1806).

La Philosophie Zoologique, par Lamarck.

L'Histoire Naturelle de DumériL

Les Discours sur la Nature des Animaux, par Buffon.

L'Art de Prolonger la Vie Humaine, par Hufeland, précédé du Traité sur les Airs, les Eaux, et les Lieux, par Hippocrate, et suivi du livre de Cornaro sur la Sobriété (à réunir en un seul volume).

L'Histoire des Phlegmasies Chroniques, par Broussais, précédée de ses Propositions de Médecine.

Les Éloges des Savants, par Fontenelle et Gondorcet.

8« HISTOIRE (soixante volumes)

L'Abrégé de Géographie Universelle, par Malte-Brun.

Le Dictionnaire Géographique de Rienzi.

Les Voyages de Cook, et ceux de Chardin.

L'Histoire de la Révolution Française, par Mignet.

Le Manuel de l'Histoire Moderne, par Heeren.

Lb Siècle de Louis XIV, par Voltaire.

Les Mémoires de M"^ de Motteville.

Le Testamlnt politique de Richelieu, et la Vie de Gromwell (à

réunir en un seul volume).

L'Histoire des Guerres Civiles de Frange, par Davila (en italica). Les Mémoires de Benvenuto Cellini (en italien). Les Mémoires de Commines.

L'Abrégé de l'Histoire de France, par Bossuet. Les Révolutions d'Italie, par Denina. L'Abrégé de l'Histoire d'Espagne, par Ascargorta. L'Histoire de Charles-Quint, par Robertson.

L'Histoire d'Angletekhe, par Hume.

/Europe au Moyen Ace, par Hallam.

l/lIisTOiHK Ecclésiastique, par Fleury.

^j'HiSTOïKE DE LA DÉCADENCE HoMAixE, par Gîbbon. Le Manl'kl de l'Histoiue Ancienne, par Heereii. Tacite complet (traduction Dureau de la Malle). Hkuodote bt Thucydide (à réunir en un volume). Les Vies de Plutahqur (traduction Dacier). Les Commentaires de César et TAlexandre d'Arrien (à réunir en

un volume).

Le Voyage d'Anacharsis, par Barthélémy.

L'Hlstoire de l'Art chez les Anciens, par Winckelmann. Le Traité de la Peinture, par Léonard de Vinci (en italien). Les Mémoires sur la Musique, par Grétry.

4" SYNTHESE (trente volumes)

La Politique d'Aristote, et sa Morale (à réunir en un volume).

La Bible complète.

Le Coran complet.

La Cité de Dieu, par saint Augustin.

1.KS Confessions de saint Augustin, suivies du Traité sur l'Amour

de Dieu, par saint Bernard.

L'Imitation de Jésus-Christ (l'original et la traduction en vers de

Corneille).

!^E Catéchisme de Montpellier, précédé de TExposition de la Doctrine Catholique, par Bossuet, et suivi du Commentaire sur le

Sermon de J.-C, par saint Augustin.

L*Histoire des Variations Protestantks, par Bossuet. Lb Discours sur la Méthode, par Descartes, précédé du Novum

Organum de Bacon, et suivi de l'Interprétation de la Nature,

par Diderot.

Les Pensées choisies de Cicéron. d'Epictète, de Marc-Aurèle, de

Pascal et de Vauvenargues, suivies des Conseils d'une Mère,

par M"" de Lambert et des Considérations sur les Moeurs, par

Duclos.

Lb Discours sur l'Histoire Universelle, par Bossuet, suivi de

['Esquisse Historique, par Condorcet.

Le Traité du Pape, par de Maistre, précédé delà Politique Sacrée,

par Bossuet.

Lis ËS8AIS Philosophiques de Hume, précédés de la double Dis-

SERTAïiONSuR LES SouRDS ET LES AvEUGLES, par Dîderot, et suivis;

de TEssAi SUR l'Histoire de l'Astronomie, par Adam Smith. La Théorie du Beau, par Barthez, précédée de I'Essai sur le Beau,

par Diderot.

Les Rapports du Physique et du Moral de l'Homme, par Cabanis. Le Traité sur les Fonctions du Cerveau, par GaU, précédé des

Lettres sur les Animaux, par Georges Leroy. Le Traité sur l'Irritation et la Folie, par Broussais (première

édition).

La Philosophie Positive d'Auguste Comte, Politique Positive,

son Catéchisme Positiviste.

L'Histoire de la Philosophie, par G. -H. Lewes.

Paris, le 24 Gutteraberg 04 (samedi 4 septembre 1852).

Auguste COMTE

(10, rue Monsieur-le-Ptince).

La Femme. Je me suis souvent demandé, mon cher père, pourquoi vous persistez à qualifier de religion votre doctrine universelle \ quoiqu'elle rejette toute croyance surnaturelle. Mais, en y réfléchissant, j'ai considéré que ce titre s'applique communément à beaucoup de systèmes différents, et même incompatibles, dont chacun se l'approprie exclusivement, sans qu'aucun d'eux ait jamais cessé de compter, chez l'ensemble de notre espèce, plus d'adversaires que d'adhérents. Cela m'a conduite à penser que ce terme fondamental doit avoir une acception générale, radicalement indépendante de toute foi spéciale. Dès lors, j'ai présumer que, en vous attachant à cette signification essentielle, vous pouviez nommer ainsi le positivisme, mal-

1. Universelle, parce qu'elle systématise les connaissances, îles sentiments, les actes, et qu'elle fait l'unité des esprits.

gré son contraste plus profond envers les doctrines antérieures, qui proclament leurs di^ssidences mutuelles comme non moins graves que leurs concordances. ; Toutefois, cette explication me semblant encore confuse, je vous prie de commencer votre exposition par un éclaircissement direct et précis sur le sens radical du mot religion.

Le Prêtre. Ce nom, ma chère fille, n'offre, en effet, d'après son étymologie', aucune solidarité nécessaire avec les opinions quelconques qu'on peut employer pour atteindre le but qu'il désigne. En lui-même, il indique l'état de complète unité (\\xï distingue notre existence, à la fois personnelle et sociale, quand toutes ses parties, tant morales que physiques, convergent habituellement vers une destination commune. Ainsi, ce terme équivaudrait au mot synthèse^ si celui-ci^ n'était point, non d'après sa propre structure, mais suivant un usage presque universel, limité maintenait au seul domaine de l'esprit, tandis que l'autre co: prend l'ensemble des attributs humains. La religion consiste donc à régler chaque nature individuelle et à rallier ioMies les individualités; ce qui constitue seulement deux cas distincts d'un problème unique. Car, j tout homme diffère successivement de lui-même autant j qu'il diffère simultanément des autres; en sorte que la fixité et la communauté suivent des lois identiques 2.

Une telle harmonie, individuelle ou collective, ne pouvant jamais être pleinement réalisée dans une exis-

1. Comte fait venir le mot religion de religare (= relier) et non (le religère^ relicta (:= recueillir, recueil).

2. Sur ridée que Comte se fait de la religion, Toir Introduction^ p. III et suiv.

tence aussi compliquée que la nôtre, cette définition de la religion caractérise donc le type immuable vers lequel tend de plus en plus l'ensemble des efforts humains. Notre bonheur et notre mérite consistent surtout à nous rapprocher autant que possible de cette unité, dont l'essor graduel constitue la meilleure mesure du vrai perfectionnement, personnel ou social. Plus se développent les divers attributs humains, plus leur concours habituel acquiert d'importance; mais il deviendrait aussi plus difficile, si cette évolution ne tendait pas spontanément à nous rendre plus diciplinables, comme je vous l'expliquerai bientôt.

Le prix qu'on attacha toujours à cet état synthétique dut concentrer l'attention sur la manière de l'instituer. On fut ainsi conduit, en prenant le moyen pour le but, à transporter le nom de religion au système quelconque des opinions correspondantes. Mais, quelque inconciliables que semblent d'abord ces nombreuses croyances, le positivisme les combine essentiellement, en rapportant chacune à sa destination temporaire et locale. 11 n'existe, au fond, qu'une seule religion, à la fois universelle et définitive, vers laquelle tendirent de plus en plus les synthèses partielles et provisoires, autant que le comportaient les situations correspondantes. A ces divers efforts empiriques succède maintenant le développement systématique de l'unité humaine, dont la constitution directe et complète est enfin devenue possible d'après l'ensemble de nos préparations spontanées. C'est ainsi que le positivisme dissipe naturellement l'antagonisme mutuel des différentes religions antérieures, en formant son propre domaine du fond commun auquel toute» se rapportèrent instinctivement. Sa doctrine ne pourrait pas

44 CAïÉcmsMi: positiviste

devenir universelle, si, malgré ses principes antithéologiques, son esprit relatif ne lui procurait nécessairement des affinités essentielles avec chaque croyance capable de diriger passagèrement une portion quelconque de rilumanité^

La Femmk . Votre définition de la religion me satisfera complètement, si vous pouvez, mon père, assez éclaircir la grave difficulté qui me semble résulter de sa trop grande extension. Car, en caractérisant notre unité, vous y comprenez le physique comme le moral. Ils sont, en effet, tellement liés qu'une véritable harmonie ne peut jamais s'établir quand on veut les séparer. Néanmoins, je ne saurais m'habituer à faire rentrer la santé dans la religion, de manière à prolonger jusqu'à la médecine le vrai domaine de la morale.

Le Prêtre. Cependant, ma fille, le schisme arbitraire que vous désirez maintenir serait directement contraire à notre unité, il n'est dû réellement qu'à rinsuffisance de la dernière religion provisoire, qui ne

i. L'esprit positif est relatif; c'est un de ses caractères essentiels. Il est doublement relatif {Esprit positifs chap. I, m, 2 : a) nos conceptions sont relatives à « notre organisation individuelle »; c'est ainsi qu'un sens de moins changerait notre connaissance de la nature ; h) mais nos conceptions sont aussi des faits sociaux liés à d'autres faits; elles sont donc relatives à l'état « de l'évolution collective » et à ses conditions temporaires et locales.

Ceci posé, la foi positive ne s'oppose pas du tout aux croyances théologiques comme la vérité à l'erreur. Elle les assimile. En effet, elle les prend pour objet ; elle montre comment \ elles se sont produites nécessairement en fonction de l'état social, comment elles ont accompli partiellement leur rôle d'unification individuelle et collective, comment elles étaient vouées à la dissolution par impuissance à l'accomplir com- | plètemenl. — Elle aussi est relative ; mais elle est définitive. Sur la conciliation de ces deux caractères. Voir Int^^oduction^ p. xxxiii.

put discipliner Fàme qu'en abandonnant aux profanes le domaine du corps. Dans les antiques théocraties, qui constituèrent le mode le plus complet et le plus durable du régime surnaturel, cette vaine division n'existait pas ; Tart hygiénique et médical y fut toujours une simple annexe du sacerdoce.

Tel est, en effet, Tordre naturel, que le positivisme vient rétablir et consolider, en vertu de sa plénitude caractéristique. L'art humain et la science humaine sont respectivement indivisibles, comme les divers aspects propres à leur commune destination, où tout se tient constamment. On ne peut plus traiter sainement ni le corps ni Famé, par cela même que le médecin etle prêtre étudient exclusivement le physique ou le moral; sans parler du philosophe qui, pendant Tanarchie moderne, ravit au sacerdoce le domaine de l'esprit en lui laissant celui du cœur.

Les maladies cérébrales, et même beaucoup d'autres, montrent journellement l'impuissance de toute médication bornée aux plus grossiers organes. Il n'est pas moins facile de reconnaître l'insuffisance de tout sacerdoce qui veut diriger l'âme en négligeant sa subordination au corps. Cette séparation doublement anarcliique doit donc cesser irrévocablement, d'après une sage réintégration de la médecine au domaine sacerdotal, quand le clergé positif aura suffisamment rempli ses conditions encyclopédiques ^ . Le point de vue moral est, en effet, le seul propre à faire activement prévaloir des prescriptions hygiéniques, tant privées que publiques. On le vérifie aisément d'après les vains efforts

1. C'est-à-dire quand il sera instruit dans les six sciences fondamentales.

46 CATÉCHISME POSITIVJSTK

(les médecins occidentaux pour régler notre alimentation habituelle, depuis qu'elle n'est plus dirigée par les anciens préceptes religieux. Aucune pratique gênante ne saurait être ordinairement admise au seul nom de la santé personnelle, qui laisse chacun juge de lui-même : car, on est souvent plus touché des inconvénients actuels et certains que des avantages lointains et douteux. 11 faut invoquer une autorité supérieure à toute individualité, pour imposer, même envers les moindres cas, des règles vraiment efficaces, alors fondées sur une appréciation sociale qui ne comporte ja-* mais d'indécision ^

La Femme. Après avoir ainsi reconnu, dans toute sa plénitude, le domaine naturel de la religion, je voudrais savoir, mon père, en quoi consistent ses conditions générales. On me Ta souvent représentée comme ne dépendant que du cœur. Mais j'ai toujours pensé que Fesprit y participe aussi. Pourrais-je y concevoir nettement leurs attributions respectives ?

1. Comte parle parfois sévèrement des médecins. « Au fond « ils n'étudient en nous que Tanimal et non l'homme, dont tous « les attributs essentiels leur restent habituellement inconnus, « davantage même qu'au vulgaire illettré, d'après leurs préoc- « cupations corporelles. Nos prétendus médecins ne cons- « tituent réellement que des vétérinaires. » (PoL Pos.^ 11, 436.)

Ces critiques sont liées à l'ensemble du système : a) Comte est pénétré des idées de Cabanis sur Tinterréaction du « physique et du moral ^>. Or Tétude de Fâme relève, selon lui, de la sociologie plus encore que de la biologie (voir p. 151) ; b) Des prescriptions quelconques et celles de Thygiène en particulier n'obligent l'individu que si elles invoquent une autorité supérieure à celle de l'intérêt individuel. — De cette double considération théorique et pratique résulte le principe que la médecine doit être rattachée au sacerdoce. Comte en sépare seulement l'exercice de la chirurgie (Pol. Pos.^ IV, 75) et demande que les femmes puissent soulager le sacerdoce d'une partie de la fonction médicale (ibid., 281).

Le Prêtre. Cette appréciation résulte, ma fille, d'un examen approfondi du mot religion, le mieux composé peut-être de tous les termes humains. Il est construit de manière à caractériser une double liaison, dont la juste notion suffit pour résumer toute la théorie abstraite de notre unité. Afin de constituer une harmonie complète et durable, il faut, en effet, lier le dedans par Famour et le relier au dehors par la foi. Telles sont, en général, les participations nécessaires du cœur et de Tesprit envers l'état synthétique, individuel ou collectif.

L'unité suppose, avant tout, un sentiment auquel nos divers penchants puissent se subordonner. Car, nos actions et nos pensées étant toujours dirigées par nos affections, l'harmonie humaine deviendrait impossible si celles-ci n'étaient point coordonnées sous un instinct prépondérant.

Mais cette condition intérieure de l'unité ne suffirait pas si rintelligence ne nous faisait reconnaître, au dehors, une puissance supérieure, à laquelle notre existence doive toujours se soumettre, même en la modifiant. C'est afin de mieux subir ce suprême empire que notre harmonie morale, individuelle ou collective, devient surtout indispensable. Réciproquement, cette prépondérance du dehors tend à régler le dedans, en favorisant l'ascendant de l'instinct le plus conciliable avec une telle nécessité. Ainsi, les deux conditions générales de la religion sont naturellement connexes, surtout quand Tordre extérieur peut devenir l'objet du sentiment intérieur * .

1. L'unité suppose un sentiment et, comme il va être démontré à la page suivante, elle ne peut se faire par un sentiment égoïste. Il faut que l'individu soit dévoué et subordonné à

L4 Femme. Dans cette théorie abstraite de notre unité, je trouve, mon père, une difficulté radicale envers rinfhience morale. En considérant l'harmonie intérieure, vous me semble/ oublier que nos instincts personnels sont malheureusement plus énergiques que nos penchants sympathiques. Or leur prépondérance, qui paraît devoir les ériger en centres naturels de toute Texistence morale, rendrait, d'un autre côté, Tunité personnelle presque inconciliable avec Tunité sociale. Puisqu'on a néanmoins concilié ces deux harmonies, j'ai besoin qu'un nouvel éclaircissement me les représente enfin comme pleinement compatibles.

Le Prêtre. Vous avez ainsi, ma fille, soulevé directement le principal problème humain, qui consiste, en effet, à faire graduellement prévaloir la sociabilité sur la personnalité \ quoique celle-ci soit spontanément prépondérante. Pour en mieux comprendre la possibilité, il faut d'abord comparer les deux modes opposés que semble naturellement comporter l'unité morale, suivant que sa base inférieure serait égoïste ou altruiste.

Les expressions multiples que vous venez d'employer envers la personnalité témoignent involontairement de son impuissance radicale à constituer aucune harmonie réelle et durable, même chez un être isolé. Car, cette monstrueuse unité n'exigerait pas seulement

quelque chose de supérieur à lui. L'amour, ou plus exactement la vénération est le sentiment religieux par excellence {Pol. Pos., II, 16).

Mais le sentiment suppose un objet. C'est à Tintelligence qu'il revient d'établir l'existence d'un objet digne de respect et d'amour» Voir Introduction p. iv.

1. Par personnalité^ Comte entend ce que l'on désigne souvent l^ar les mots à^ individualité et d'égoïsme.

l'absence de toute impulsion sympathique, mais aussi la prépondérance d'un seul égoïsme. Or, cela n'existe que chez les derniers animaux, où tout se rapporte à l'instinct nutritif, surtout quand les sexes ne sont pas séparés. Mais, partout ailleurs, et principalement dans notre espèce, la satisfaction de ce besoin fondamental laisse successivement prévaloir plusieurs autres penchants personnels, dont les énergies presque égales annuleraient leurs prétentions opposées à dominer l'ensemble de l'existence morale. Si tous ne se subordonnaient point à des affections extérieures, le cœur serait sans cesse agité d'intimes conflits entre les impulsions sensuelles et les stimulations de l'orgueil ou de la vanité, etc., quand la cupidité proprement dite cesserait de régner avec les besoins purement corporels. L'unité morale reste donc impossible, même dans Texistence solitaire, chez tout être exclusivement dominé par des affections personnelles, qui rempêchent de vivre pour autrui. Tels sont beaucoup d'animaux féroces que l'on voit, sauf pendant quelques rapprochements passagers, flotter ordinairement entre une activité déréglée et une ignoble torpeur, faute de trouver au dehors les principaux mobiles de leur conduite»

La Femme. Je comprends ainsi, mon père, la coïncidence naturelle entre les vraies conditions morales de rharmonie individuelle et celle de l'harmonie collective. Mais j'éprouve toujours le même embarras à concevoir Tabnégation habituelle des instincts les plus énergiques.

Le Prêtre. Cette difficulté sera, ma fille, aisément dissipée quand vous remarquerez que l'unité altruiste n'exige point, comme l'unité égoïste, l'entier sacrifice des penchants contraires à son principe, mais seule-

ment leur sage subordination à Taffection prépondérante. En condensant toute la saine morale dans la loi Vivre } onr autrui^ le positivisme consacre la juste satisfaction permanente des divers instincts personnels, en tant qu'indispensable à notre existence matérielle, sur laquelle reposent toujours nos attributs supérieurs. Dès lors, il blâme, quoique souvent inspirées par des motifs respectables, les pratiques trop austères qui, diminuant nos forces, nous rendent moins propres au service d'autrui. La destination sociale au nom de laquelle il recommande les soins personnels doit à la fois les ennoblir et les régler, en évitant également une préoccupation exagérée et une vicieuse négligence.

La Femme. Mais, mon père, cette consécration même des penchants égoïstes, constamment excités d'ailleurs par nos besoins corporels, me semble encore incompatible avec une prépondérance habituelle de nos faibles affections sympathiques.

Le Prêtre. Aussi, ma fille, ce perfectionnement moral constituera-t-il toujours le principal objet de Fart humain, dont les efforts continus, individuels et collectifs, nous rapprochent de plus en plus, sans pouvoir jamais le réaliser complètement. Cette solution croissante repose uniquement sur l'existence sociale, d'après la loi naturelle qui développe ou comprime nos fonctions et nos organes suivant leur exercice ou leur désuétude. En effet, les relations domestiques et civiques tendent à contenir les instincts personnels d'après les conflits qu'ils suscitent entre les divers individus. Au contraire, elles favorisent l'essor des inclinations bienveillantes, seules susceptibles chez tous d'un développement simultané, natu-

rellemeiit continu d'après ces excitations mutuelles, quoique nécessairement limité par l'ensemble de nos conditions matérielles.

Voilà pourquoi la véritable unité morale ne peut assez surgir que dans notre espèce, le progrès social devant exclusivement appartenir à la mieux organisée des races sociables, à moins que d'autres ne s'y joignent comme libres auxiliaires. Mais sans qu'une telle harmonie puisse ailleurs se développer, son principe est aisément appréciable chez beaucoup d'animaux supérieurs, qui fournirent même les premières preuves scientifiques de l'existence naturelle des affections désintéressées. Si cette grande notion, toujours pressentie par l'empirisme universel, n'avait pas été systématisé aussi tardivement, personne aujourd'hui ne taxerait d'affectation sentimentale une doctrine directement vérifiable parmi tant d'espèces inférieures à la nôtre.

La Femme. Cette suffisante explication ne me laisse, mon père, à désirer qu'un dernier éclaircissement général, envers la condition intellectuelle de la religion. A travers l'incohérence des diverses croyances spéciales, je ne saisis pas nettement en quoi consiste le domaine fondamental de la foi, qui doit pourtant comporter une appréciation commune à tous les systèmes.

Le Prêtre. En effet, ma fille, notre foi n'eut jam.ais qu'un même objet essentiel : concevoir l'ordre universel qui domine l'existence humaine, pour déterminer notre relation générale envers lui. Soit qu'on assignât ses causes fictives, ou qu'on étudiât ses lois réelles, on voulait toujours apprécier cet ordre indépendant de nous, afin de le mieux subir et de le modifier davantage. Toute doctrine religieuse repose nécessairement sur une explication quelconque du monde et de l'homme,

double objet continu de nos pensées théoriques et pratiques.

La foi positive expose directement les lois effectives»! des divers phénomènes observables, tant intérieurs qu'extérieurs; c'est-à-dire, leurs relations constantes* de succession et de similitude, qui nous permettent de les prévoir les uns d'après les autres. P^lle écarte, comme radicalement inaccessible et profondément oiseuse, toute recherche sur les causes proprement dites, premières ou finales, des événements quelconques. Dans ses conceptions théoriques, elle explique toujours comment ei]diT[id\s pourquoi. Mais, quand elle indique les moyens de diriger notre activité, elle fait, au contraire, prévaloir constamment la considération du but, puisque alors l'effet pratique émane certainement d'une volonté intelligente.

Toutefois, la poursuite des causes, quoique directement vaine, fut d'abord indispensable autant qu'inévitable, comme je vous l'expliquerai spécialement, pour remplacer et préparer la connaissance des lois, qui suppose un long préambule. En cherchant \q pourquoi qu'on ne pouvait trouver, on finissait alors par découvrir le comment,, dont l'étude n'était pas immédiatement instituée. Il ne faut vraiment blâmer que la puérile persistance, si commune encore chez nos lettrés, à pénétrer les causes quand les lois sont connues. Car, notre conduite ne se rapportant jamais qu'à cellesci, la recherche de celles-là ne devient pas moins inu-i tile que chimérique ^

1. L'explication par des causes extra-phénoménales est fictive, puisqu'on ne peut qu'imaginer ces causes et non les percevoir, et inutile, puisqu'elle ne permet pas de prévoir.

Le dogme fondamental de la religion universelle consiste donc dans Texistence constatée d'un ordre immuable auquel sont soumis les événements de tous genres. Cet ordre est à la fois objectif et subjectif; en d'autres termes, il concerne également ïobjel contemplé et le sujet contemplateur. Des lois physiques supposent, en effet, des lois logiques, et réciproquement. Si notre entendement ne suivait spontanément aucune règle, il ne pourrait jamais apprécier Tharmonie extérieure*. Le monde étant plus simple et plus puissant que riiomme, la régularité de celui-ci serait encore moins conciliable avec le désordre de celui-là. Toute foi positive repose donc sur cette double harmonie entre Tobjet et le sujet.

Un tel ordre ne peut être que constaté, jamais expliqué. Il fournit, au contraire, Tunique source possible de toute explication raisonnable, qui consiste toujours à faire rentrer dans les lois générales chaque événement particulier, dès lors susceptible d'une prévision systématique, seul but caractéristique de la véritable science. Aussi l'ordre universel fut-il longtemps méconnu, tant que prévalurent les volontés arbitraires auxquelles on dut d'abord attribuer les principaux phénomènes de toute sorte. Mais une expérience souvent réitérée et jamais démentie le fît enfin reconnaître, malgré les opinions contraires, envers les plus simples événements, d'où la même appréciation s'étendit graduellement jusqu'aux plus complexes. C'est seulement

1. Voir pages 5 et 6, la note sur Kant. Les lois logiques, ana logues sinon semblables aux lois physiques, sont les lois naturelles qui régissent Télaboration mentale. C'est la sociologie qui les étudie, car c'est le sujet collectif et non le sujet individuel qui élabore nos connaissances.

de nos jours que cette extension a pénétré dans ^ dernier domaine, en représentant aussi les plus ér nents phénomènes de Tintelligence et de la sociabiU:. comme toujours assujettis à des lois invariables, qu€ nient encore beaucoup d'esprits cultivés. Le positivisme résulta directement de cette découverte finale, qui, complétant notre longue initiation scientifique, termina nécessairement le régime préliminaire de 1» raison humaine.

La Fexmme. Mon père, la foi positive, d'après ce premier aperçu, me semble très satisfaisante pour l'intelligence, mais trop peu favorable à l'activité, qu'elle paraît subordonner à d'inflexibles destinées. Cependant, puisque l'esprit positif, comme vous le dites souvent, surgit partout de l'existence pratique, il ne saurait lui être contraire. Je voudrais concevoir nettement leur accord général.

Le Prêtre. Pour y parvenir, ma fille, il suffit de rectifier l'appréciation spontanée qui vous fait regarder les lois réelles commeimmodifiables. Tant que les phénomènes furent attribués à des volontés arbitraires, la^ conception d'une fatalité absolue devint le correctif nécessaire d'une hypothèse directement incompatibleavec tout ordre effectif. La découverte des lois naturelles tendit ensuite à maintenir cette disposition générale, parce qu'elle concerna d'abord les événements célestes, entièrement soustraits à l'intervention humaine. Mais à mesure que s'est développée la connaissance de l'ordre réel, on l'a regardé comme essentiellement modifiable, même par nous. Il le devient d'autantl plus que les phénomènes s'y compliquent davantage, ainsi que je vous l'expliquerai bientôt. Cette notion s'étend aujourd'hui jusqu'à l'ordre céleste, dont la sim- 1

plicité supérieure nous permet de mieux imaginer Famélioration, afin de corriger un aveugle respect, quoique nos faibles moyens physiques ne puissent jamais la réaliser.

Envers des événements quelconques, sans excepter les plus complexes, les conditions fondamentales sont toujours immuables; mais partout aussi, y compris les plus simples cas, les dispositions secondaires peuvent être modifiées, et le plus souvent par notre intervention. Ces modifications n'altèrent aucunement Tinvariabilité des lois réelles, parce qu'elles ne deviennent jamais arbitraires. Leur nature et leur étendue suivent toujours des règles propres, qui complètent notre domaine scientifique. L'immobilité totale serait tellement contraire à la notion même de loi, que celle-ci caractérise partout la constance aperçue au milieu de la variété ^ .

1. Comte dans la politique positive (II, 445) parle d'un Traité sur la modificabilité qu'il faudra écrire quand les sciences seront plus avancées. Au fond, par ces termes, c'est la question de la îliberté qu'il désigne, mais envisagée d'une façon toute positive. Il s'agit de savoir comment le plus éminent et le plus^ dépendant de tous les êtres peut modifier le monde et lui-même. : Deux principes dominent le sujet : a) Les phénomènes les plus complexes sont les plus imparfaits. Cette idée d'imperfection ne suppose d'ailleurs aucune finalité métaphysique. Seulement, étant donné qu'en fait certaines fins sont réalisées par des agencements de moyens, on peut concevoir de meilleurs agencements, — et cela, même dans le système solaire. — b) Les phénomènes sont d'autant plus modifiables qu'ils sont plus complexes. Etant donné, en efl'et, l'immutabilité des lois d'ordre et de progrès, nous ne pouvons agir que sur l'intensité et la vitesse des phénomènes. Mais « ces modifications secondaires deviennent « plus profondes et plus multipliées à mesure que la complexité << croissante des phénomènes permet à notre faible intervention i« de mieux altérer des résultats dus au concours d'influences « plus diverses ». [Pol. Pos., I, 29.)

i)U CATECHISME POSITIVISTE

Ainsi, Tordre naturel constitue toujours une fatalité modifiable, qui devient la base nécessaire de Tordre artificiel. Notre vraie destinée se compose donc de résignation et d'activité. Cette seconde condition, loin d'èlre incompatible avec la première, repose directement sur elle. Une judicieuse soumission aux lois fondamentales peut seule, en effet, prévenir le vague et Tinstabilité de nos desseins quelconques, de manière à nous permettre d'instituer, d'après les règles secondaires, une sage intervention. Voilà comment le dogme positif consacre directement notre activité, qu'aucune synthèse théologique ne pouvait embrasser. Cet essor pratique y devient môme le principal régulateur de nos travaux théoriques envers Tordre universel et ses diverses modifications.

La Femme. Après une telle explication, il me reste, mon père, à concevoir comment la foi positive se concilie pleinement avec le sentiment, auquel sa nature me semble radicalement contraire. Je comprends toutefois que son dogme fondamental fournit doublement une forte base de discipline morale, soit en subordonnant nos penchants personnels à une puissance extérieure, soit en excitant nos instincts sympathiques pour mieux subir ou modifier la fatalité commune. Mais malgré ces précieux attributs, le positivisme ne m'offre pas encore une stimulation assez directe des saintes affections qui paraissent devoir former le principal domaine de la religion ^

Le Prêtre. Je reconnais, ma fille, que Tesprit positif présenta jusqu'ici les deux inconvénients moraux propres à la science, enfler et dessécher, en dévelop-

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