Voir Introduclio7i^ i). IX
pant Torgueil et détournant de Tamour. Cette double tendance s'y conservera toujours assez pour exiger habituellement des précautions systématiques dont je vous entretiendrai plus tard. Néanmoins, votre principal reproche résulte, à cet égard, d'une insuffisante appréciation du positivisme, que vous considérez uniquement dans l'état incomplet qu'il offre encore chez la plupart de ses adhérents. Ils s'y bornent à la conception philosophique émanée de la préparation scientifique, sans aller jusqu'à la conclusion religieuse qui seule résume l'ensemble de cette philosophie. Mais en complétant l'étude réelle de Tordre universel, on voit le dogme positif se concentrer finalement autour d'une conception synthétique, aussi favorable au cœur qu'à l'esprit.
Les êtres chimériques qu'employa provisoirement la religion inspirèrent directement de vives affections humaines, qui furent même plus puissantes sous les fictions les moins élaborées. Cette précieuse aptitude dut longtemps sembler étrangère au positivisme, d'après son immense préambule scientifique. Tant que l'initiation philosophique embrassa seulement l'ordre matériel, et même l'ordre vital, elle ne put que dévoiler des lois indispensables à notre activité, sans nous ifournir aucun objet direct d'affection permanente et [commune. Mais il n'en est plus ainsi depuis que cette .préparation graduelle se trouve enfin complétée par l'étude propre de l'ordre humain, individuel et collectif.
I Cette appréciation finale condense l'ensemble des conceptions positives dans la seule notion d'un être immense et éternel, l'Humanité, dont les destinées I sociologiques se développent toujours sous la prépondé-
rance nécessaire des fatalités biologiques et cosmolo-i giques^ Autour de ce vrai Grand-Etre, moteur immédiat de chaque existence individuelle ou collective, nosi affections se concentrent aussi spontanément que nos pensées et nos actions. Sa seule idée inspire directement la formule sacrée du positivisme : r Amour pour princ?i€, l'Ordre pour base et le Progrès pour but. Toujours fondée sur un libre concours de volontés indépendantes, son existence composée, que toute discorde tend à dissoudre, consacre aussitôt la prépondérance continue du cœur sur l'esprit comme Tunique base de notre véritable unité. C'est ainsi que Tordre universel se résume désormais dans Têtre qui Tétudie et le perfectionne sans cesse. La lutte croissante de THumanité ' contre Tensemble des fatalités qui la dominent présente, au cœur comme à Tesprit, un meilleur spectacle que la toute-puissance, nécessairement capricieuse, de son précurseur théologique. Mieux accessible à nos sentiments comme à nos conceptions, d'après une identité de nature qui n'empêche point sa supériorité sur tous ses serviteurs, un tel Être-Suprême excite profondé- i ment une activité destinée à le conserver et Tamé-'| liorer^.
1. Sur la condensation de toutes les sciences dans Thumanité, qui fait apparaître celle-ci comme le Grand-Être digne d'amour, Voir Introduction^ p. x-xvi.
2. Parlant de la devise Ordre et Progrès, Comte nous dit «qu'il « la proclama dans le Cours de 1847, cinq ans après l'entière « publication du Traité philosophique^ dont elle représente la, « destination sociale » {Pot. Pas., IV, 397).
L'ordre est l'ensemble des lois qui définissent chaque degré de la réalité et constituent ses conditions fondamentales. Le Grand- Etre étant la plus complexe des existences et contenant les plus simples, résume en lui l'ordre universel.
Le progrès est impossible s'il tente d'aller contre Tordre (et par
THÉORrË GÉNÉRALE DE LA RELIGION 59
La Femme. Toutefois, mon père, le travail matériel imposé sans cesse par nos besoins corporels me semble directement contraire à cette tendance affective de la religion positive. Car une telle activité me paraît devoir toujours conserver un caractère essentiellement égoïste , qui s'étend même jusqu'aux efforts théoriques qu'elle suscite. Or cela suffirait pour empêcher la prépondérance réelle de Tamour universel ^ .
Le Prêtre. J'espère, ma fille, vous faire bientôt reconnaître la possibilité de transformer radicalement cette personnalité primitive des travaux humains. A mesure que l'activité matérielle devient de plus en plus collective, elle tend davantage vers le caractère altruiste, quoique l'impulsion égoïste doive toujours rester indispensable à son premier essor. Car, chacun travaillant habituellement pour autrui, cette existence développe nécessairement les affections sympathiques, quand elle est assez appréciée. Il ne manque donc à ces laborieux serviteurs de l'Humanité qu'un sentiment complet et familier de leur existence réelle. Or cçla doit naturellement résulter d'une suffisante exten-
exemple contre cette loi que riutelligsnce doit être subordonnée à l'action et celle-ci au cœur). Bien plus, le progrès est le développement de Tordre. En effet, du jeu des lois fondamentales de chaque existjence résulte une évolution qu'il faut connaître pour savoir 36 qui convient à chaque étape. Faute de la connaître, Fécole ca- :holique rétrograde sacrifie le progrès à Tordre et Técole révolu ionnaire manque les conditions du progrès. I Le Positivisme seul concilie Tordre et le progrès. L'ordre est la base du progrès, mais Tamour est nécessaire pour que l'activité 5e donne pour but le progrès, pour que Tintelligence étudie ordre en vue de ce but et pourqueTHumanité môme existe, puisqu'elle résulte d'un libre concours, {y oiv Introduction^ p. xiv, et lote, p. xviii).