M INTRODUCTION
aux rapports outre inférieurs et supérieurs, producteurs et consommateurs — tels sont les grands traits caractéristiques de la situation. — Or, tout cela tient à la divagation complète des intelligences. Deux esprits ne peuvent plus s'accorder sur une question sociale, môme la plus simplet
Cette incohérence n'est point pour surprendre. Elle s'explique tout naturellement par révolution fondamentale qui fait passer l'humanité de l'état théologique à l'état positif, brisant les croyances anciennes et les philosophies où s'unissaient les esprits. Que Ton n'espère pas d'ailleurs y remédier par la constitution de fortes autorités temporelles. Remède dérisoire. Une autorité ne se maintient que si elle a pour elle l'opinion. Il n'y a de gouverné temporellement que ce qui peut l'être spirituellement ; on ne régit par la force que ce qui peut être suffisamment régi par les croyances communes.
Le mal venant de l'épuisement des croyances théologiques, c'est aux sciences qu'il faut demander les convictions inébranlables sur lesquelles se réorganisera la société.
Au sentiment de Comte, notre temps commet une erreur morale tout à fait grave en n'apercevant dans les sciences que leur utilité matérielle.
1. Tout ceci résume quelques pages de Topuscule intitulé : Considérations sur le Pouvoir spirituel^ mars 1826.
INTRODUCTION YII
11 est vrai qu'elles nous rendent maîtres des choses et c'est ce qui assure leur succès; mais le principal, qu'on ne sait pas apprécier, consiste dans leur valeur philosophique : elles systématisent les opinions dans l'esprit individuel et font l'unité des esprits.
Seulement, voici bien ce qui nous manque. D'une part, il n'y a pas encore une science positive de la société : on fonde encore les préceptes pratiques sur des considérations théologiques ou sur des idées métaphysiques et vagues de droits absolus; on ne les justifie point par leur utilité sociale scientifiquement établie, ou, du moins, ce dernier mode de consécration n'est pas exclusivement et systématiquement appliqué. — D'autre part, les sciences vont chacune de son côté, s'ignorant les unes les autres ; elles sont des systèmes, mais des systèmes séparés, indépendants ; elles n'éliminent pas complètement l'esprit théologique qui passe dans les interstices et qui les menace. Faute de lien philosophique, elles sont insuffi-' santés et précaires.
Ainsi Comte établit fortement cette idée que, pour terminer la crise, on ne peut faire Féconomie d'une grande doctrine d'ensemble, h la fois théorique et pratique, qui mette de l'ordre dans chaque esprit et de l'unité dans les esprits. Cette philosophie, il la conçoit à la fois comme l'extension de la science au domaine social et moral.
Vtll IxNTRODUCtiON
fondant ainsi un art de la vie privée et publique, et comme la systématisation des diverses sciences. 11 faut, répète-t-il souvent dans cette période de sa carrière, des convictions homogènes et continues, — homogènes par leur méthode positive, continues par leur liaison logique.
Longtemps il crut qu'il pourrait accomplir cette systématisation par la méthode qu'il appelle objective. Il pensait qu'en suivant Tordre de dépenda»nce des existences il arriverait à la société sans l'avoir subjectivement cherché et qu ainsi, une fois la sociologie constituée, il aurait un ensemble de connaissances positives liées comme Tensemble des choses connaissables. C'est l'idée qui le dirige presque jusqu'aux dernières leçons du Cours de philosophie positive .
Elle y préside à la systématisation des six sciences fondamentales ou, pour simplifier en ramenant les six degrés a quatre, elle le fait aller de l'ordre mathématique à l'ordre chimique, de celui-ci à l'ordre vital, et de l'ordre vital à la société^ Certes il tient une existence supérieure, c'est-à-dire plus riche d'attributs, pour irréductible à une existence plus pauvre. Le supérieur ne s'explique pas par Tinférieur et ne s'y ramène
1. Pour une étude approfondie sur la philosophie des sciences de Comte, voir Cours de philosophie j^ositive (1*^* et 2™'' leçons) et Discours sur VEsprit Positifs édition avec une Introduction et des notes explicatives, par Ch. Le Verrier (Garnier, éditeur).