‹ Catéchisme positiviste; ou, Sommaire exposition de la religion universelle, avec une introduction et des notes explicativesChapitre 45 sur 101 · Qui vécurent sans infamie et sans louange · texte numérisé non relu

Qui vécurent sans infamie et sans louange

« Les cieux les chassent pour n'être pas moins beaux, « et Tenfer profond ne les accueille pas, parce que « tes réprouvés en tireraient quelque gloire. « Ne parlons pas d'eux. Regarde et passe.

(Dante, Enfer, IlL)

érige rêtre correspondant en élément réel de cette existence composée, avec un degré d'importance proportionné à la dignité de Tespèce et à Tefficacité de l'individu. Pour apprécier cet indispensable complément, nous n'avons qu'à supposer qu'il nous manque. On n'hésite point alors à regarder tels chevaux, chiens, bœufs, etc., comme plus estimables que certains hommes.

Dans cette première conception du concours humain, l'attention concerne naturellement la solidarité, de préférence à la continuité. Mais, quoique celle-ci soit d'abord moins sentie, parce qu'elle exige un examen plus profond, sa notion doit finalement prévaloir. Car, l'essor social ne tarde guère à dépendre davantage du; temps que de l'espace. Ce n'est pas seulement aujour-* d'hui que chaque homme, en s'eiïorçant d'apprécier ce qu'il doit être aux autres, reconnaît une participation beaucoup plus grande chez l'ensemble de ses prédécesseurs que chez celui de ses contemporains. Une» telle supériorité se manifeste, à de moindres degrés, aux époques les plus lointaines, comm.e l'indique le culte touchant qu'on y rendit toujours aux morts, suivant la belle remarque de Vico.

Ainsi la vraie sociabilité consiste davantage dans la< continuité successive que dans la solidarité actuelle. Les vivants sont toujours, et de plus en plus, gouvernés nécessairement par les morts : telle est la loi fondamentale de l'ordre humain. 1

Pour la mieux concevoir, il faut distinguer, chezj| chaque vrai serviteur de PHumanité, deux exivStencesi successives : l'une, temporaire mais directe, constitue la vie proprement dite ; l'autre, indirecte mais permanente, ne commence qu'après la mort. La première;

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étant toajours corporelle, elle peut être qualifiée d o5yec^^w^ ; surtout par contraste envers la seconde, qui, ne laissant subsister chacun que dans le cœur et Tesprit d'autrui, mérite le nom de subjective. Telle est la noble immortalité, nécessairement immatérielle, que le positivisme reconnaît à notre âme, en conservant ce terme précieux pour désigner l'ensemble des fonctions intellectuelles et morales, sans aucune allusion à Fen tité correspondante^.

D'après cette haute notion, la vraie population humaine se compose donc de deux masses toujours indispensables, dont la proportion varie sans cesse, en tendante faire davantage prévaloir les morts sur les vivants dans chaque opération réelle. Si Faction et le résultat dépendent surtout de Félément objectif, Fimpulsion étla règle émanent principalement de l'élément subjectif. Libéralement dotés par nos prédécesseurs, nous transmettons gratuitement à nos successeurs l'ensemble du domaine humain, avec une extension de plus en plus facile en proportion de ce que nous reçûmes. Cette gratuité nécessaire trouve sa digne ré-

1. L'interprétation de cette théorie sur l'existence subjective et 1 immortalité ne va pas sans de graves difficultés. Une personne est-elle immortelle seulement quand ses successeurs conservent son souvenir, ou suffit-il que le résultat de ses actes subsiste dans le progrès? Les serviteurs anonymes sont-ils ou non privés d'immortalité? ^

Certains textes sont en faveur de la première hypothèse. L'un par exemple déclare que les femmes sont le plus souvent privées d immortalité parce que, éloignées de la vie publique, elles sont rarement glorifiées {Pol. Pos., IV, 113).

Cependant la vraie pensée de Comte semble qu'il y a diverses sortes ou plutôt plusieurs « degrés » d'existence subjective. ^ La plus intense consiste dans le souvenir individuel, la moins intense dans la persistance des résultats (cf. Pol. Pos., IV, 403-4 .

compense dans Tincorporation subjective qui nousper-mettra de perpétuer nos services en les transformant. Quoiqu'une telle théorie semble constituer aujour- j d'hui le dernier effort systématique de Tesprit humain,,, les plus lointaines évolutions en offrent toujours le germe spontané, déjà senti chez les plus anciens poètes. La moindre peuplade, et même chaque famille un peu 1 considérable, se regarde bientôt comme la souche i essentielle de cette existence composée et progressive qui ne comporte, dans Tespace et dans le temps, d'autres limites nécessaires que celles de Tétat normal i propre à sa planète. Quoique le Grand-Etre ne soit pas j encore assez formé *, les plus intimes collisions ne ca- j chèrent jamais son évolution graduelle qui, systémati-j quement appréciée, fournit aujourd'hui la seule based possible de notre unité finale. Même sous régoïsme;^j chrétien, qui dictait au dur saint Pierre la maxime ca- ' ractéristique : Regardons-nous sur la terre comme des étrangers ou des exilés ^, on voit déjà l'admirable saint Paul devancer, par le sentiment, la conception de THumanité, dans cette image touchante mais contradictoire : Nous sommes tous les membres les uns les > autres^. Le principe positiviste devait seul révéler le«| tronc unique auquel appartiennent nécessairementli| tous ces membres spontanément confus.

{. « Depuis le suffisant essor des contacts humains, aucun | <' peuple n'est réellement séparable des autres. 11 ne paraît sus- i « ceptible d'exister à part qu'en altérant ses véritables attributs, \ « moraux, intellectuels et même physiques, tous affectés à divers ' « degrés par les réactions continues de l'ensemble sur les par- « ties. » (Pot. Pos., IV, 32.)

2. Saint Pierre, II, 11, « obsecro vos tanquam advenas et pèregrinos ».

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