‹ Catéchisme positiviste; ou, Sommaire exposition de la religion universelle, avec une introduction et des notes explicativesChapitre 48 sur 101 · OT · texte numérisé non relu

OT

Sa S

sd >J ,.«;

aaOïxvwiooa moïsiaiq

positivisme doit renoncer à l'employer, jusqu'à la prochaine élimination de la prétendue science qu'on en a décorée. Alors on pourra mieux suivre les lois du langage, en appliquant, à Tensemble des études inorganiques, une dénomination plus exacte, dont la nature concrète doit même rappeler davantage le besoin d'apprécier chaque existence dans le cas le moins compliqué. Je bornerais ici l'opération encyclopédique, sans décomposer aucunement la cosmologie, si je n'avais en vue que Fétat final de la raison humaine, qui devra contracter les sciences inférieures et dilater les supérieures. Mais il faut aussi pourvoir maintenant aux besoins spéciaux de l'initiation occidentale, dont l'équivalent essentiel se reproduira toujours dans chaque évolution individuelle. Ce double motif m'oblige à distinguer, en cosmologie, deux sciences également fondamentales, dont l'une, sous le nom général de Physique, étudie directement l'ensemble de l'ordre matériel. L'autre, plus simple et plus générale, justement qualifiée de Mathématique, sert de base nécessaire à celle-ci, et dès lors à tout l'édifice théorique, en appréciant d'abord l'existence la plus universelle, réduite aux seuls phénomènes qui se retrouvent partout. Sans cette décomposition, on ne concevrait point l'essor spontané de la philosophie positive, qui ne put commencer que par une telle étude, que son perfectionnement plus rapide fit d'abord regarder comme la science unique. Quoique son nom rappelle beaucoup trop ce privilège initial, depuis longtemps effacé, on devra le conserver jusqu'à ce que la supériorité naturelle de ce type scientifique et logique ait assez réglé l'essor populaire des lois encyclopédiques. Alors une dénomination moins vasque et mieux construite

100 CATKCIIISME POSITIVISTE

pourra carractériser son vrai domaine, afin de comprimer systématiquement Taveugle ambition théorique »! ses adeptes trop exclusifs ^

Quoi qu'il en soit, vous devez reconnaître la nécessité de descendre jusque-là pour trouver à réchelle encyclopédique une base spontanée, qui puisse ériger son ensemble en prolongement graduel de la raison commune. En effet, la physique elle-même, beaucoup plus simple que les autres sciences, ne Test point encore assez. Ses inductions propres ne peuvent être systématisées qu'à Taide de déductions plus générale^, comme partout ailleurs; seulement ce besoin logiqiu et scientifique s'y fait moins sentir. Ce n'est qu'en m. thématique qu'on peut déduire sans avoir d'abord induit d'après l'extrême simplicité de son domaine, où l'induction devient souvent inaperçue ^ ; au point que K géomètres académiques n'y voient que des déduction^ dès lors inintelligibles, faute de source^. Il ne peu exister nulle part de convictions vraiment inébranlables que celles qui reposent finalement sur cet immuable fondement de toute la philosophie positive. Telle sera toujours la terminaison nécessaire de l'en-

1. Il désigna plus tard les mathématiques par le mot de Logique. Voir Inlroduction^ p. xiv.

2. Chacune des autres sciences commence par des déductions qui la rattachent à la science autérieure. On y déduit avant d'induire. Mais l'objet des mathématiques est si simple qu'il n'y a pas avant elles une science dont elles dépendraient.

3. Comte ne distingue pas, comme on le fait souvent, les sciences mathématiques et les sciences empiriques. Toutes les sciences portent sur la réalité phénoménale, d'où l'expression de phénomènes mathématiques. Seulement « les observations et les « inductions sont si faciles en mathématiques que l'esprit quasi « métaphysique de presque tous les géomètres les laisse ina « perçues ^ {Pol. Pas., I, 499. Cf. cours, ï, 286).

ENSEMBLE DU DOGME iOi

chaînement subjectif d'après lequel chaque bon esprit animé d'un cœur honnête pourra sans cesse instituer, comme je viens de le faire, la série fondamentale des cinq principaux degrés encyclopédiques.

La Femme. J'attribue, mon père, à cette réaction du sentiment sur Tintelligence la facilité que j'éprouve à suivre une telle opération, que j'avais tant redoutée d'abord. Constamment préoccupé de la morale, seule base solide de sa juste influence, mon sexe attachera toujours beaucoup de prix à lui procurer enfin des fondements systématiques, qui puissent résister aux sophismes des mauvaises passions. Aujourd'hui surtout, nous sommes alarmées en contemplant les ravages moraux déjà produits par l'anarchie intellectuelle, qui menace de dissoudre prochainement tous les liens humains, si des convictions irrésistibles ne préviennent enfin son ascendant spontané. Les vrais philosophes peuvent donc compter sur le secret concours et l'intime reconnaissance de toutes les dignes femmes, quand ils reconstruisent la morale sur des fondements positifs, afin de remplacer irrévocablement ses bases surnaturelles, dont la décrépitude est trop évidente. Celles qui sentiront, comme je le fais maintenant, la nécessité de descendre pour cela jusqu'aux sciences les plus abstraites, sauront apprécier convenablement ce secours inespéré que la raison vient enfin procurer à l'amour. Je comprends ainsi pourquoi le tableau encyclopédique que je vais étudier procède en sens inverse de l'exposition qu'il résume. Car il faut surtout se familiariser avec cet ordre ascendant, suivant lequel se développeront toujours les diverses conceptions positives. En l'instituant comme vous venez de le faire, vous avez dissipé la principale répugnance qu'inspire natu-

rellement aux femmes une marche trop abstraite, qu'elles virent jusqu'ici conduire si souvent à la sécheresse et à Torgueil. Maintenant que je puis toujours apercevoir et rappeler le but moral de toute Télaboration scientifique, et les conditions propres à chacune de ses phases essentielles, je n'aurai pas moins de satisfaction à monter qu'à descendre votre échelle encyclopédique.

Le Prêtre. Cette alternance vous deviendra plus facile, ma fille, si vous remarquez que, dans"lés deux sens, la course théorique pourra suivre le même principe, en procédant sans cesse d'après le décroissement de généralité. Il suffit, pour cela, de rapporter la série fondamentale tantôt aux phénomènes eux-mêmes, tantôt à nos propres conceptions, suivant que son usage doit être objectif ou subjectif. En effet, les notions morales comprennent nécessairement toutes les autres, que nous en tirons par des abstractions successives. C'est surtout en cela que consiste leur complication supérieure. La science correspondante offre donc plus de généralité subjective que toutes les études inférieures. Au contraire, les phénomènes mathématiques ne sont les plus généraux que comme étant les plus simples. Leur étude présente donc plus de généralité objective, mais moins de généralité subjective qu'aucune autre. Seule applicable à toutes les existences appréciables, c'est aussi celle qui fait le moins conaître les êtres correspondants, dont elle ne peut dévoiler que les lois les plus grossières. Tous les cas intermédiaires offrent, à de moindres degrés, ce double contraste entre la mathématique et la morale.

Mais, soit qu'on monte ou qu'on descende, îa course encyclopédique représente toujours la morale comme la science par excellence, puisqu'elle est à la fois la

plus utile et la plus complète. C'est là que Fesprit théorique, ayant perdu graduellemeut son abstraction initiale, vient s'unir systématiquement à l'esprit pratique, après avoir achevé toutes ses préparations indispensables. Aussi la sagesse publique, régularisée par le positivisme, fera-t-eîle respecter toujours l'admirable équivoque, tant déplorée chez nos pédants, qui, là seulement, confond Fart et la science sous une même dénomination.

Cette confusion apparente procure à la science morale un heureux équivalent de la discipline qui, partout ailleurs, prévient ou corrige les divagations théoriques propres à la culture ascendante. En effet, la règle générale consiste à restreindre chaque phase encyclopédique au développement nécessaire pour préparer le [degré suivant ; en réservant d'ailleurs au génie pratique les études plus détaillées qu'il jugerait spécialement convenables. Malgré les déclamations académiques, on sait maintenant qu'une telle discipline consacre toutes les théories vraiment intéressantes, en n'excluant que les puérilités scientifiques, dont la répression est aujourd'hui prescrite par les besoins combinés de l'esprit et du cœur. Or, cette règle, si précieuse partout ailleurs, échoue nécessairement envers la science placée au sommet de l'échelle encyclopédique ^

Si les théories morales étaient autant cultivées que

1. Cf Introduction^ p. xiv. Chaque science doit discipliner la science inférieure, — c'est-à-dire celle qui la précède objectivement, en lui indiquant les problèmes qu'elle doit résoudre. La morale venant après toutes les sciences ne peut donc être disciplinée par aucune. Mais elle se discipline spontanément elle-même. En effet on ne peut étudier Thomme sans que ses fins apparaissent comme les fins mêmes de l'étude.

iOi CATÉCiHi^MK l'tJSn IVISIL

les autres, leur complication supérieure les exposerait, vu cette indiscipline spéciale, à des divagations plus fréquentes et plus nuisibles. Mais le cœur vient alor? guider mieux Tesprit, en rappelant davantage Tuaiverselle subordination de la théorie à la pratique, j d'après un titre heureusement ambigu. Les philosophes doivent, en effet, étudier la morale dans la même disposition que les femmes, afin d'y puiser les règles deii notre conduite. Seulement leur science déductive procure aux inductions féminines une généralité et une cohérence qu'elles ne pourraient autrement acquérir, et qui pourtant deviennent presque toujours indispensables à Tefficacité publique, ou même privée, des préceptes moraux. I La Femme. Le vrai régime théorique étant ainsi j| constitué, je vous prie, mon père, de terminer ce longj, et difficile entretien en caractérisant les propriétés générales de votre série encyclopédique, considérée désormais dans le sens ascendant, qui me sera bientôt familier. J'aperçois spontanément les dangers intellectuels et moraux propres à cette culture objective tant qu'elle resta dépourvue de la discipline subjective que vous venez de m'expliquer. Alors la succession nécessaire des diverses phases encyclopédiques obligea provisoirement le génie scientifique à suivre un régimei de spécialité dispersive, directement contraire à la' pleine généralité qui doit caractériser les vues théoriques. De là durent résulter de plus en plus, chez les savants surtout, et par suite même dans le public, d'une part le matérialisme ' et l'athéisme, d'une autre

1. « Le matérialisme constitue un danger inhérent à llnitia- « tion scientifique, telle que jusqu'ici elle a dû s'accomplir,

part le dédain des affections tendres et la désuétude des beaux-arts. Je sais, depuis longtemps, combien, sous tous ces aspects, le vrai positivisme, loin d'offrir aucune solidarité réelle avec son préambule scientifique, en constitue, au contraire, le meilleur correctif. Mais je ne saurais saisir seule les attributs essentiels que je dois mainte:iant apprécier dans Tensemble de votre hiérarchie théorique.

Le Prêtre. Réduisez-les, ma fille, à deux principaux, qui correspondent à sa double destination générale, également subjective et objective, ou plutôt ici, logique et scientifique, suivant qu'on y considère surtout la méthode ou la doctrine.

Sous le premier aspect, la série encyclopédique indique à la fois la marche nécessaire de Téducation théorique et l'essor graduel du vrai raisonnement. Principalement déductive dans son berceau mathématique, où les inductions indispensables sont presque toujours spontanées, la méthode positive devient de plus inductive à mesure qu'elle aborde des spéculations plus éminentes. Dans cette longue élaboration, il faut distinguer quatre degrés essentiels, où la complication croissante des phénomènes nous fait successivement développer l'observation, l'expérience, la

« chaque science tendant à absorber la suivante au nom d'une « positivité plus ancienne et mieux établie.

« Une vraie philosophie reconnaît autant le matérialisme « dans la tendance du vulgaire des mathématiciens à absorber « la géométrie et la mécanique par le calcul, que dans Tusurpa « tion plus prononcée de la physique par l'ensemble des mathé- « matiques, ou de la chimie par la physique, surtout de la biolo- « gie par la chimie et enfin dans la disposition constante des « plus éminents biologistes à concevoir la science sociale <^ comme un simple corollaire de la leur » {Pol. Pos.^ I, 51}.

comparaison, et la filiation historique ^ Chacune de ces cinq phases logiques, y compris le début mathématique, absorbe spontanément toutes les précédentes, d'après la subordination naturelle des phénomènes correspondants. La saine logique devient ainsi incomplète, et dès lors systématique, aussitôt que Tessor décisif de la sociologie fait surgir la méthode historique, comme la biologie avait auparavant institué Tart comparatif, après que la physique eut assez développé l'observation et l'expérience.

Une heureuse ignorance dispense aujourd'hui votre sexe des démonstrations philosophiques par lesquelles le positivisme s'efforce de convaincre les hommes que l'on ne peut apprendre à raisonner qu'en raisonnant, avec certitude et précision, sur des cas nettement appréciables. Ceux qui sentent le mieux que tout art doit s'apprendre par le seul exercice, écoutent encore les sophistes qui leur enseignent à raisonner, ou même à parler, en ne raisonnant ou parlant que sur le raisonnement ou la parole. Mais, quoi qu'on vous ait appris la grammaire, et peut-être la rhétorique, on vous a du moins épargné la logique, la plus ambitieuse des trois études scolastiques. Dès lors, votre propre raison, heureusement cultivée sous votre cher Molière, a bientôt apprécié les deux autres puérilités classiques. Fortifiée maintenant par des convictions systématiques, vous n'hésiterez point à railler convenablement les Trissotins qui voudraient vous enseigner Tari déductif, sans en avoir jamais fait eux-mêmes le moindre usage

1. Observation en astronomie, induction en physique et en chimie, comparaison en chimie mais surtout en biologie, filiation historique en sociologie.

mathématique. Chaque partie essentielle de la méthode positive devra toujours s'étudier, surtout dans la doctrine scientifique qui la fit d'abord surgir.

La Fàmmé. Cette première appréciation ne m'ofîrant, heureusement, aucune difficulté, puisque je ne vois là que du bon sens, je vous prie, mon père, de passer immédiatement à la seconde propriété générale de votre série encyclopédique.

Le Prktre. Elle consiste, ma fille, dans la conception systématique de l'ordre universel, comme vous rindique le second titre de notre tableau. Depuis Tordre matériel jusqu'à l'ordre moral, chaque ordre s'y superpose au précédent, suivant cette loi fondamentaîe^ suite nécessaire du vrai principe hiérarchique : Les plus nobles phénomènes sont partout subordonnés avjx) plus grossiers. C'est la seule règle véritablement universelle que puisse nous dévoiler l'étude objective du monde et de l'homme. Ne pouvant aucunement dispenser de lois moins étendues, elle ne saurait suffire pour constituer jamais la stérile unité extérieure que cherchèrent vainement tous les philosophes, depuis Thaïes jusqu'à Descartes.

Mais» en renonçant à cette frivole stimulation, que remplace beaucoup mieux la destination morale de tous nos efforts théoriques, nous sommes heureux de saisir, entre toutes nos doctrines abstraites, un lien objectif inséparable de leur coordination subjective. La pratique sociale doit surtout utiliser une telle appréciation de l'ensemble des fatalités réelles. Notre dépendance et notre dignité devenant ainsi connexes, nous serions mieux disposés à sentir le prix de la soumission volontaire, dans laquelle consiste la principale condition de notre perfectionnement moral, et même intellectuel.

Remarquez, en effet, pour compléter celte grande loi, que, sous Taspect pratique, elle présente Tordre réel comme de plus en plus modifiable à mesure qu'il régit des phénomènes plus compliqués. Le perfectionnement suppose toujours Timperfection, qui partout augmente avec la complication. Mais vous voyez aussi que la providence humaine devient alors plus efficace, en disposant d'agents plus variés. Une telle compensation reste, sans doute, insuffisante ; en sorte que Tordre le moins compliqué demeure ordinairement le plus parfait, quoi qu'il soit aveuglément gouverné. Néanmoins, cette loi générale de la modificabilité érige doublement la morale en art principal, soit pour son importance supérieure, soit aussi d'après le champ plus étendu qu'il offre à notre sage activité ^ La pra- j tique et la théorie concourent donc à justifier de j plus en plus la prépondance systématique que le posi- î tivisme accorde à la morale.

La Femme. Puisque vous m'avez assez expliqué l maintenant Tensemble du dogme positif, je voudrais, I mon père, avant de vous quitter aujourd'hui, connaître d'avance Tobjet propre des deux autres entretiens que vous m'avez promis sur cette première partie de votre catéchisme. Je ne vois pas, en effet, ce qui me reste encore à savoir envers cette base systématique de la religion universelle, pour passer convenablement à Tétude directe et spéciale du régime, qui doit enfin m'occuper.

Le Prêtre. Les notions précédentes sont, ma fille, trop abstraites et trop générales pour vous laisser des traces suffisantes si je ne les complétais par des expli-

i. Voir supra ^ p. 55, note sur la modificabilité.

cations moins universelles et mieux déterminées, dont je ferai d'ailleurs un fréquent usage. Sans vous arrêter spécialement sur chaque phase encyclopédique, comme dans la nouvelle éducation occidentale, je me borne à vous demander d'apprécier séparément les deux parties inégales qui composent historiquement l'ensemble de la philosophie positive.

Cette division spontanée consiste à décomposer l'ordre universel en ordre extérieur et ordre humain. Le premier, auquel correspondent la cosmologie et la biologie, constitua, sous le nom de pkilosopliie naturelle^ devenu vulgaire en Angleterre, le seul domaine scientifique de l'antiquité, qui ne put même que l'ébaucher statiquement. Outre que le véritable esprit théorique ne comportait pas alors un essor plus complet, le régime social devait repousser une extension prématurée, qui ne pouvait longtemps aboutir qu*à compromettre l'ordre initial sans assister réellement lé progrès fmal. Seulement, le génie exceptionnel d'Aristote, après avoir systématisé, autant que possible, la philosophie naturelle, prépara la saine philosophie morale, en ébauchant assez les deux parties essentielles de la statique humaine, d'abord collective, puis individuelle. Aussi ne fut-il vraiment apprécié qu'au moyen âge, quand la séparation provisoire des deux puissances suscita l'essor direct de nos principales spéculations. 1 Mais cette précieuse impulsion sociale ne pouvait dis- I penser le véritable esprit philosophique du long préambule scientifique qui le séparait encore de son meilleur domaine. C'est pourquoi cette division provisoire se prolongea jusqu'à nos jours. Elle doit ainsi présider à la dernière transition de la raison occidentale, dirigée par le positivisme.

Page 1