ORDRE HUMAIN, DABORD SOCIAL, PUIS MORAL
et subordonnée à Tordre, tant humain qu'extérieur. Mais, à mesure que les phénomènes se compliquent, ils deviennent plus susceptibles de perturbation, et Tétat normal y suppose plus d'effort^^, que d'ailleurs y permet une plus grande aptitude aux modifications systématiques. Notre meilleure liberté consiste donc à faire, autant que possible, prévaloir les bons penchants sur les mauvais; et c'est aussi là que notre empire a le plus d'étendue, pourvu que notre intervention s'y conforme toujours aux lois fondamentales de l'ordre universel * .
La doctrine métaphysique sur la prétendue liberté morale doit être historiquement regardée comme un résultat passager de l'anarchie moderne. Car, elle est directement destinée à consacrer l'individualisme absolu, vers lequel tendit de plus en plus la révolte occidentale qui dut succéder au moyen âge. Mais cette protestation sophistique contre toute vraie discipline, privée ou publique, ne saurait aucunement entraver le positivisme, quoique le catholicisme n'ait pu la surmonter. On ne parviendra jamais à représenter comme hostile à la liberté et à la dignité de l'homme le dogme
1. Il faut reconnaître que ni ici ni dans aucun autre texte de son œuvre, Comte n'a parfaitement éclairci cette conception de la liberté. On est surpris du premier exemple qu'il donne. Quand il déclare qu'un corps est libre si la loi de la pesanteur n'est entravée par le jeu d'aucune autre loi, il semble penser comme Aristote.
— En réalité, pour définir la liberté, il s'en réfère non à une finalité métaphysique, mais à une finalité de fait. Quand l'organe dans le corps, quand la faculté intellectuelle dans l'âme, quand l'individu dans la société remplissent leur fonction, il y a liberté.
Cotte liberté n'est pas toujours donnée, et elle est fragile. Pour la réaliser et la conserver, il faut s'appuyer sur les lois de la nature morale. (Cf. supra^ p. 55, note sur la modificabilité.)
qui consolide et développe le mieux l'activité, rintelligence et le sentiment.
La Femme. Cet éclaircissement préliminaire me permettra, mon père, de repousser désormais des so-l pliismes trop accrédités encore parmi les esprits mal cultivés. Je vous prie donc de m'expliquer directement Textension décisive du dogme positif au monde social.
Le Prêtre. Vous devez, ma fille, concevoir d'abord^ cette grande science comme composée de deux parties i essentielles : Tune statique qui construit la théorie de Tordre ; Tautre dynamique qui développe la doc- ] trine du progrès. L'instruction religieuse considère | surtout la première, où la nature fondamentale du vrai ' Grand-Etreest directement appréciée. Mais la seconde doit compléter cette détermination, en expliquant les destinées successives de l'Humanité, afin de guider ' convenablement la pratique sociale. Ces deux moitiés de la sociologie sont profondément liées entre elles d'après un principe général que le positivisme établit pour rattacher partout l'étude du mouvement à celle de l'existence : Le Progy-ès est le développement de Tordre^. Déjà convenable en mathématique, vme telle
1. En un certain sens, Comte est aristotélicien. 11 y a pour chaque existence — existence mathématique, physique, chi- • mique, vitale, sociale — une sorte d'essence, constituée par des j lois immuables et, pour nous au moins, irréductibles. — Du jeu de ces lois résulte une évolution. L^esscnce ne s'explique donc pas par l'évolution, mais l'évolution par l'essence. L'évolution ne peut créer des essences nouvelles mais seulement développer ce qui est impliqué dans l'essence. Comte n'est pas, par exemple, transformiste.
La statique étudie ces conditions fondamentales que nous appelons l'essence, la dynamique étudie l'évolution.
Cette distinction commence déjà en mathématique avec la différence de la géométrie et de la mécanique; elle est plus sensible
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loi s'applique d'autant mieux que les phénomènes se compliquent davantage. Car, la distinction entre 'état statique et Fétat dynamique devient alors plus prononcée ; tandis que la simplification résultée de ".ette liaison d'études acquiert aussi plus de prix. La sociologie devait donc offrir la meilleure application de 3e grand principe, et la vraie source de sa systématisaion. 11 y convient même autant en sens inverse qu'en sens direct. Car, les états successifs de l'Humanité ioivent ainsi manifester de plus en plus sa constitution itondamentale, dont tous les germes essentiels sont lécessairement contenus dans son ébauche initiale. (Vlais l'efficacité théorique et pratique de la sociologie lynamique se trouvera spécialement caractérisée par 'entretien qui terminera ce catéchisme. Je dois donc ne borner maintenant à vous expliquer les principales lotions delà statique sociale.
La FeiMme. Une telle réduction convient d'ailleurs, lion père, à l'insuffisance de mon instruction histo- •ique. Quoique les conceptions statiques de la socioogie doivent être plus abstraites que ses vues dynamiques, je pourrai les mieux saisir, avec l'attention ju'exigent leur importance et leur difficulté. Là, du moins, je me sentirai soutenue contre mon ignorance par a certitude de retrouver en moi-même la confirmation jl'une doctrine directement émanée de notre nature.
Le Prêtre. Il vous suffit, en effet, ma fille, de vous examiner attentivement pour reconnaître aussitôt la constitution nécessaire de l'ordre social. Car, afin de
in biologie avec ia différence de Fanatomie et de la physiologie, vlais en sociologie, la dynamique devient la science vraiment im- >ortante ; elle guide la conduite en faisant connaître ce qui coudent à chaque phase de l'évolution [yoïi In tro duc tion^ p. xvii).
représenter Texigence générale de l'Humanité, elle doit offrir une combinaison décisive de tous nos attributs essentiels. Quoique votre propre existence vous les montre confusément, elle vous les fait assez sentir pour que vous puissiez mieux saisir leur harmonie fondamentale, quand des organes collectifs permettent ki chacun d'eux un essor pleinement caractéristique.
Concevez donc le Grand-Etre comme étant, de la même manière que vous, mais à un degré plus prononcé, dirigé par le sentiment, éclairé par Fintelligence, et soutenu par l'activité ^ De là résultent les trois éléments essentiels de l'ordre social, le sexe affectif, la classe contemplative, c'est-à-dire le sacerdoce, et lai force pratique. Ils sont ainsi rangés suivant leur dignité f décroissante, mais aussi d'après leur indépendance \ croissante. Le dernier constitue donc la base nécessaire de toute l'économie du Grand-Etre, selon la loi fondamentale, devenue pour vous familière, qui partout subordonne les plus nobles attributs aux plus grossiers.
En effet, les besoins continus résultés de notre constitution corporelle imposent à l'Humanité une activité matérielle qui domine l'ensemble de son existence. Ne pouvant se développer que par une coopération croissante, cette activité, principal stimulant de notre intelligence, fournit surtout à notre sociabilité sa plus puis- j santé excitation. Elle y subordonne de plus en plus la;| solidarité à la continuité, où réside le plus décisif comme le plus noble de tous les attributs du Grand- Etre. Car, les résultats matériels de la coopération hu-
1. Comte pense que la nature du Grand-Être est homogène à la nature individuelle. Mais il passe de là à l'idée que les fonctions ; de l'âme doivent être représentées par des classes sociales corres-.L pondantes. ||