CINQUIÈME ENTRETIEN ENSEMBLE DU CULTE
liA Femme. Pendant toute Texposition du dogme, j'ai dû, mon Père, rester envers vous essentiellement passive, soit d'après Tembarras naturellement résulté d'une étude aussi neuve et aussi difficile, soit même parce que je ne pouvais encore être assez convaincue. Mais nos précédents entretiens m'ont déjà rendue positiviste en me dégageant irrévocablement de la situation contradictoire où je flottais entre l'impulsion catholique et la tendance voltairienne. Je viens donc vous demander désormais de m'apprendre directement à mieux aimer, pour mieux servir l'incomparable Déesse que vous m'avez révélée, et à laquelle j'espère mériter d'être finalement incorporée. Dès lors, mon attitude change spontanément, et nos conférences prennent davantage le caractère de véritables entretiens. Au lieu de vous soumettre des doutes essentiels, exigeant de longues explications, je ne vous interromprai qu'afin
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d'éclaircir ou de développer quelques indications insuffisantes'. J'espère même, envers le culte, devenir assez active pour vous seconder, en devançant certaines explications, de manière à rendre votre exposition plus rapide, sans qu'elle soit moins complète. Nous entrons ici dans le domaine du sentiment, où l'inspiration féminine, ([uoique toujours empirique, peut vraiment assister la construction sacerdotale.
Le Prêtre. Je compte beaucoup, ma fille, sur cette coopération spontanée, pour rendre cette partie de notre catéchisme moins étendue que la suivante. Mais, afin de mieux utiliser votre disposition actuelle, ce nouvel entretien, qui concerne seulement l'ensemble du culte, doit commencer en systématisant le plan général delà région, quoiqu'il vous soit déjà familier.
Toute combinaison, même physique, et surtout logique, devant être toujours binaire, comme l'indique assez l'étymologie, cette règle s'étend nécessairement < aux décompositions quelconques'. La division fondamentale de la religion y satisfait naturellement, en ré- j' partissant le domaine religieux entre l'amour et la foi. Dans toute évolution normale, individuelle ou coUec^ tive, l'amour nous conduit d'abord à la foi, tant que l'essor demeure spontané. Mais, quand il devient systématique, on construit la foi pour régler l'amour.
!. « Une prédilection spontanée nous entraîne à regarder toute « connbinaison comme étant partout binaire. C*est, en effet, le « seul mode d'union et de division que nous concevions avec « une pleine facilité. » (PoL Pos., I, 355.)
— La religion se divise donc en deux parties : 1° la foi; 2* la pratique. Celle-ci se subdivise en culte et régime. Mais le culte et le régime, profondément distincts dans le théologisme puisque Tun y concerne Dieu et l'autre la société, s'identifient presque dans le Positivisme.
Cette division principale équivaut à la vraie distincion générale entre la théorie et la pratique.
Le domaine pratique de la religion se décompose lécessairement aussi en deux, d'après la distinction naturelle entre les sentiments et les actes. La partie héorique ne correspond qu'à l'intelligence, seule base jossible de la foi. Mais la partie pratique embrasse out le reste de notre existence, aussi bien nos sentiaents que nos actes eux-même. L'usage universel et pontané, qui constitue le meilleur régulateur du langage, consacre directement une telle appréciation, en [ualifiant de pratiques religieuses les habitudes relaives au culte, autant, sinon davantage, que celles dont e régime est l'objet propre. Cette apparente confusion epose sur une sagesse profonde quoique empirique, }ui, de bonne heure, apprit au public, surtout féminin, omme au sacerdoce, que le perfectionnement de nos ;entiments surpasse, en importance et en difficulté, 'amélioration immédiate de nos actions. Notre amour le devenant jamais mystiques ', le culte positif apparient normalement au domaine pratique de la vraie eligion : nous aimons davantage afin de mieux servir. Wais, d'un autre côté, nos actes comportent toujours, lu véritable point de vue religieux, un caractère esseniellement altruiste, puisque la religion doit surtout lous disposer et nous enseigner à vivre pour autrui, nspirées par l'amour, nos actions tendent, récipro- |[uement, à le développer. Directement évidente envers fe perfectionnement intellectuel, quand il est bien diigé, cette aptitude naturelle s'étend même au progrès inatériel, pourvu qu'il soit institué convenablement.
1. C'est-à-dire n'ayant point un objet en dehors de l'expérience.
Voilà pourquoi le régime, apprécié religieusement, appartient, autant que le culte, au domaine de Tamoui
Ce double principe, qui rend pratique notre culte t, affectif notre régime, sans poutant les confondre jamais, ne pouvait surgir tant que la religion resta théologique. Alors le culte et le régime étaient radicalement hétérogènes, l'un s'adressant à Dieu, Tautre concernant rhomme. Le culte ne dominait le régime | que d'après la subordination nécessaire du second être | au premier. Tous deux avaient un caractère essentiel- i lement égoïste, suivant la constitution, profondément! individuelle, d'une foi qui fut toujours incompatible! avec l'existence naturelle des penchants bienveillants, i consacrée seulement par le positivisme. Alors la division entre le régime et le culte se trouvait aussi tranchée que celle qui sépare le culte du dogme, de manière à rendre inintelligible le plan général de la religion, d'après notre juste répugnance aux combinaisons ternaires.
Dans l'état final, les distinctions religieuses deviennent, au contraire, non moins favorables à la raison qu'au sentiment. Le dogme y diffère du culte e' du régime beaucoup plus que ceux-ci l'un de l'autre C'est ainsi que la constitution usuelle de la religion redevient ternaire, mais d'après une division toujours binaire, en y complétant la distinction principale par une seule subdivision, qui lui était irrationnellemenl comparée jusqu'alors. L'ensemble de ces trois parties essentielles forme finalement une progression normale, vu l'homogénéité naturelle de ses divers éléments. Elle conduit sans effort de l'amour à la foi, ou réciproquement; selon qu'on y suit la voie subjective ou la marche objective, aux deux âges principaux de Fini-
ttation religieuse, respectivement dirigée parla femme ou le prêtre. Mais dans ces deux sens également usuels, le culte occupe toujours la même place, comme résultat du dogme ou source du régime; ce qui suffit pour expliquer son aptitude journalière à représenter toute la religion.
La Femme. Uq empressement très naturel à commencer directement Tétude de notre culte, me faisait d'abord franchir, mon père, le préambule général que vous venez de m'exposer. Je sens maintenant combien il m'était nécessaire pour concevoir nettement le plan de la religion, dont je n'avais pas assez coordonné jusqu'alors les trois parties. Toutefois, ce précieux éclaircissement me paraît tellement accompli que j'espère étudier immédiatement l'ensemble du culte propre à notre Déesse.
Le Prêtre. Nous ne l'adorons pas comme l'ancien
Dieu, pour la complimenter, ma fille, mais afin de la
mieux servir, en nous améliorant. Il importe de rap-
I peler ici cette destination normale du culte positif, afin
d'y prévenir ou corriger la dégénération mystique à
laquelle expose toujours une attention trop exclusive
envers les sentiments, en disposant à négliger, ou
même oublier, les actes qu'ils doivent régir ^. Mon ca-
Iractère plus systématique m'entraînerait davantage
que vous vers un tel abus, dont les ravages pratiques
seraient bientôt signalés par votre sagesse spontanée,
qui saurait même les compenser assez d'après une heu-
jreuse inconséquence théorique. Il m'importe surtout
1. « La dégénération affective qui dispose à négliger les œuvres « pour ne cultiver que les inspirations ne pouvait acquérir de « gravité que sous le théologisme. » {Pol. Pos., IV, 93.)
d'éviter cette déviation dans le présent entretien, qui, I plus abstrait et plus général, la rend à la fois plus immi- i nenteet plus grave. Vos rectifications empiriques fini- l raient, sans doute, par me ramener toujours, mais souvent trop tard, de manière à m'imposer quelquefois dei laborieuses réparations.
Sous cette précaution continue, concevons rensemble du culte comme destiné sytématiquement à lier le régime au dogme, en les idéalisant tous deux^. En tant qu'émané du dogme, il le complète etle résume, en nous j rendant à la fois plus familière et plus imposante «] la notion de l'Humanité, d'après une représentation»! idéale. Mais, comme type du régime, le culte doit* tendre directement à l'amélioration de nos sentiments; ' en ayant toujours égard aux modifications que leur impriment habituellement les trois degrés de la vie^' humaine, personnelle, domestique et sociale. Quoique:' ces deux manières généralesdeconcevoir et d'instituer le culte puissent d'abord sembler inconciliables, leur' concordance naturelle résulte de l'aptitude nécessaire) d'une digne idéalisation du Grand-Etre à consolider et t développer l'amour sur lequel repose toute son existence. Dès lors, ce contraste primitif ne tend nullement à décomposer le culte en deux domaines séparables, dont Tua appartiendrait exclusivement à l'intelligence et l'autre au sentiment. Une telle division serait autant jjj impraticable ordinairement que la distinction générale entre le calcul algébrique et le calcul arithmétique, qui ne peuvent vraiment s'isoler que dans des cas fort
1. Idéaliser le dogme c'est « écarter les imperfections » du Grand-Etre, ou plutôt de ses serviteurs, quand on les imagine. — Idéaliser le régime c'est « purifier les sentiments» (cf. Pol. Pos.^ IV, 107).
simples, la plupart même artificiels ; quoique ces deux calculs se mêlent toujours sans se confondre jamais. Cette comparaison donne une juste idée de Fintime connexité qui lie naturellement les deux aspects, intellectuel et moral, ou théorique et pratique, propres, soit àTensembledu culte positif, soit à chacune de ses parties. Mais, malgré la spontanéité de leur liaison d'après la nature du système religieux auquel tous deux se rapportent, leur sage combinaison suscite réellement la principale difficulté que puisse offrir Tinstitution de notre culte. Car le culte se trouve exposé, comme le dogme, et même davantage, à dégénérer en mysticsime ou en empirisme, suivant Texcès ou le défaut de généralisation et d'abstraction ^ Or, ces deux abus contraires produiso'it moralement des ravages équivalents; puisque Tefficacité sociale des sentiments humains s'altère également quand ils deviennent trop subtils ou trop grossiers.
La Femme. Pour mieux apprécier cette difficulté générale, je crois pouvoir, mon père, la réduire à bien instituer la vie subjective, sur laquelle repose nécessairement Tensemble du culte positif, soit qu'on l'envisage intellectuellement ou moralement. Notre Grand- Etre se compose beaucoup plus de morts d'abord, puis de personnes à naître, que de vivants, dont la plupart ne sont même que ses serviteurs, sans pouvoir actuellement devenir ses organes. Il existe très peu d'hommes, et encore moins de femmes, qui soient, à cet égard, pleinement jugeables avant d'avoir achevé leur car-
1 L'excès de généralisation et de déduction en rompant la subordination de rintérieur à l'extérieur conduit au mysticisme. Le défaut contraire conduit à l'empirisme (cf. PoL Pos., 1, 518).
rière objective. Pendant la majeure partie de sa vici directe, chacun pourrait ordinairement compenser, et même fort au delà, le bien qu'il fit par le mal qu'il ferait. Ainsi, la population humaine se compose surtout de deux sortes d'éléments subjectifs, les uns déterminés, les autres indéterminés, entre lesquels son élément objectif, quoique de plus en plus minime, institue seul une liaison immédiate et complète. Je conçois dès lors que, pour nous représenter le vrai Grand-Etre, le culte positif doit beaucoup développer, chez chacun de nous, la vie subjective : ce qui, d'ailleurs, le rendra, ce me semble, éminemment poétique. En même temps, de tels exercices, où la pensée s'opère surtout à l'aide»^ d'images, deviennent très propres à cultiver directement nos meilleurs sentiments.
La condition intellectuelle et le but moral me paraissent donc pleinement conciliables, suivant le principe que vous venez de me fournir. Mais ce moyenii nécessaire me semble lui-même susciter une nouvelle! difficulté générale. Car je ne conçois guère comment! on pourra constituer et surtout rendre unanime, cet) essor journalier, tant privé que public, de la vie sub-ï jective, dont la pratique universelle devient pourtant) indispensable à notre religion. Sans doute, la régéné-f ration totale de l'éducation humaine doit, à cet égard, ^, procurer d'immenses ressources, qu'on peut difficilement mesurer aujourd'hui. Je crains néanmoins qu'elles ne restent toujours insuffisantes pour surmonter une telle difficulté, envers laquelle le passé ne me paraît fournir, au moins directement, aucun motif d'espoir j général.
Le Prêtre. Au contraire, ma fille, j'espère dissiper bientôt vos inquiétudes, d'ailleurs très naturelles,
d'après une saine appréciation de cette longue initiation, dont la construction même de ce catéchisme constate déjà la terminaison décisive. On ne peut, en effet, méconnaître l'aptitude, naturelle et unanime, de notre espèce à vivre subjectivement, quand on y voit, pendant quarante siècles, prévaloir sous diverses formes, une telle existence. Les esprits émancipés savent aujourd'hui que, durant cette immense épreuve, tous les cerveaux humains furent habituellement dominés par des êtres purement imaginaires, quoiqu'on leur attribuât une réalité extérieure. Mais les divers théologistes sont presque autant convaincus à cet égard, puisque chaque loi juge ainsi toutes les autres, dont les partisans réunis lui opposèrent toujours une forte majorité, surtout d'après la dispersion actuelle des croyances surnaturelles. Chacun n'excepte de Tillusion que sa propre fable.
Nous sommes tellement enclins à la vie subjective qu'elle prévaut davantage à mesure qu'on remonte vers l'âge naïf de la pleine spontanéité, individuelle ou collective. La principale force de notre raison consiste, au contraire, à subordonner assez le subjectif à l'objectif, pour que nos opérations intérieures puissent représenter le monde extérieur, autant que l'exigent nos relations, actives et passives, avec son immuable prépondérance. Ce résultat normal ne s'obtient, chez l'individu comme dans l'espèce, qu'au temps de la vraie maturité, dont il devient le meilleur signe. Quoiqu'une telle transformation tende maintenant à changer radicalement le régime de l'entendement humain, elle ne nous empêchera jamais de développer la vie subjective, au delà même de tous les besoins du culte positif. Une certaine discipline nous restera toujours nécessaire
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pour contenir assez notre disposition spontanée à trop<l ^substituer le dedans au dehors. Vous ne devez doncj concevoir, à cet égard, aucune inquiétude sérieuse; à; moins de juger Thomme futur d'après la tendance actuelle des spécialités scientifiques, à éteindre l'imagination comme à dessécher le cœur, ce qui ne constitue^] que Tun des symptômes naturels de l'anarchie moderne, i La seule diiïérence essentielle entre la nouvelle sub- ' jectivité et Tancienne, doit consister en ce qu'elle sern pleinement sentie et avouée, sans que personne la con-j fonde jamais avec l'objectivité. Nos contemplations rei îigieuses s'accompliront sciemment au dedans ; tandi!que nos prédécesseurs s'efforçaient vainement de voii au dehors ce qui n'existait qu'en eux-mêmes ; sauf è rejeter sur la vie future la réalisation finale de leurf visions. Ce contraste général se résume aisémen : d'après une opposition décisive entre les deux manières J de concevoir la principale subdivision intellectuelle^i Dans l'existence normale, la contemplation, même iritéj rieure, ept plus facile et moins éminente que la médi tation ^, puisque notre intelligence y demeure presqui passive. En un mot, nous contemplons pour méditer parce que nos études essentielles concernent toujour îe dehors. Au contraire, la méditation devait semble aux théologistes moins difficile et plus vulgaire quel contemplation, érigée alors en principal effort de notr entendement. Ils ne méditaient qu'afin de pouvoir con lempler des êtres qui leur échappaient sans cesse. Ui .signe familier indiquera bientôt cette distinction en
4. La contemplation est la représentation passive des êtres o ér.s événements.
La méditation est Texercice de Tinduction et de la déduction
vers la majeure partie du culte privé. Car le positiviste ferme les yeux pendant ses effusions secrètes, afin de mieux voir l'image intérieure; tandis que le théologiste les ouvrait pour apercevoir au dehors un objet chimérique.
La Feimme. Quoique cet éclaircissement décisif dissipe déjà mes précédentes inquiétudes, je persiste, mon père, à regarder l'institution delà vie subjective comme [la principale difficulté du culte positif. Seulement, la nouvelle subjectivité me semble maintenant pouvoir (toujours se concilier assez avec la profonde réalité qui idistingue notre foi. Mais cette concordance me paraît devoir exiger sans cesse des efforts spéciaux.
Le Prêtre. Vous avez saisi convenablement, ma fille, lia condition essentielle que je dois ici remplir. Car le Imeilleur contraste entre le culte et le régime consiste bfirtout à leur assigner pour domaines respectifs la vie subjective et la vie objective. Quoique chacun d'eux se rapporte simultanément à toutes deux, la première iomine évidemment envers le culte, et la seconde enwevs le régime. Rien n'est plus propre à caractériser a dignité supérieure du culte comparé au régime, d'après la prépondérance nécessaire de la subjectivité mr Tobjectivité dans l'ensemble de Texistence humaine, même individuelle, et surtout collective.
La Femme. Cette sanction systématique de mon inspiration spontanée me conduit, mon père, à vous dejTiander maintenant en quoi consiste la vraie théorie !lé la vie subjective. Quoiqu'une telle doctrine ne puisse ?tre ici qu'ébauchée, son principe fondamental m'y iemble directement indispensable. Aucun positiviste ne )eut, à cet égard, se passer d'une explication générale, font son culte, public ou privé, exigera l'usage presque
journalier, afin d\ prévenir toute dégénération mystique ou empirique.
Le Pkêtriî. Pour satisfaire votre juste désir, concevez, ma fille, la loi fondamentale de la vie subjective comme consistant toujours dans sa digne subordination à la vie objective. Le dehors ne cesse jamais de régler essentiellement le dedans, tandis qu'il Talimente et Texcite, aussi bien quant à notre vie cérébrale qu'envers notre vie corporelle. Nos conceptions les plus fantastiques portent toujours l'empreinte appréciable de cet empire involontaire, quoiqu'il y devienne moins pur, et même moins complet, à mesure qu'il est plus indirect. Tout cela résulte nécessairement du principe irrécusable que j'ai donné pour base à l'ensemble de notre théorie intellectuelle, tant dynamique que statique, ainsi rattachée au système fondamental des notions biologiques.
L'ordre artificiel ne pouvant jamais consister qu perfectionner l'ordre naturel, surtout en le dévelop pant, on sent ici, comme partout ailleurs, et mêm» davantage, que notre vraie liberté résulte essentielle ment d'une digne soumission. Mais, pour étendre con venablement à la vie subjective cette règle générale d la vie objective, il faut d'abord examiner, sous ce non vel aspect, la constitution naturelle de l'ordre universel Car toutes les lois qui le composent sont loin de con venir également à la vie subjective. Afin de mieux fixe vos idées, je ne spécifierai que le cas le plus simple, e aussi le plus usuel, quand on applique le culte subjecti à faire dignement revivre un être chéri. Sans cette ' termination précise, où le cœur seconde l'esprit, s'égarerait aisément dans l'étude d'un tel domain Mais toutes les notions, ainsi construites envers 1*'
îulte le plus intime et le mieux appréciable, pourront iisément s'étendre, avec les modifications convenables, mx autres cas sociolatriques.
La Femme. Je vous remercie, mon père, d'un tel jaénagement, que je sens indispensable pour moi Cette jloctrine est aussi neuve que difficile, puisque ce doux )roblème ne put pas même être posé, tant que prévaurent les croyances surnaturelles, qui nous interdiaient de nous représenter nos morts autrement que lans une situation mystérieuse, et communément inléterminée. Un tel état ne leur permettait aucune anaogie essentielle avec nous. Quand nos inquiétudes nvers leur sort final auraient été dissipées, on ne pouait jamais instituer pour eux une vie subjective qui [rendait chacun sacrilège en détournant vers la créature f affection due au Créateur. Mais, si cette touchante Riestion est nécessairement propre au positivisme, sa |olution générale ne lui appartient pas moins, comme yant seul dévoilé les vraies lois de notre intelligence i [ue vous m'avez déjà fait entrevoir. Je conçois donc à a fois rinslitution générale du culte subjectif et son rudement normal, qui convertit cette existence idéale n un simple prolongement de l'existence réelle. Mais
vous prie de m'expliquer directement les modificaions que comporte une telle extension.
Le Prêtre. Elles consistent, ma fille, à supprimer, |u du moins négliger, toutes les lois inférieures, pour aisser mieux prévaloir les lois supérieures ^ Pendant
1. Il s'agit, dans le passage qui commence, d'analyser la diifé- 3nce entre l'existence objective et la subjective. L'être subjec-
f est affranchi des fatalités vitales, physiques, mathématiques lême, puisque, étant un, il peut exister en plusieurs esprits îf. PoL Pos., IV, 104).
la vie objective, la domination de Tordre extérieur sur l'ordre humain est autant directe que continue. Mais dans la vie subjective, Tordre extérieur devient purement passif, et ne prévaut plus que d'une manière indirecte, comme première source des images que nous voulons cultiver. Nos morts chéris ne sont plus dominés par les lois rigoureuses de Tordre matériel, ni même de Tordre vital. Au contraire, les lois propres ;! Tordre humain, surtout moraP, mais aussi social, ir gissent, mieux que pendant la vie, Texistence que ch.! cun d'eux conserve dans nos cerveaux. Cette existence, dès lors purement intellectuelle et affective, consiste essentiellement en images, qui raniment à la fois les sentiments qu'inspire Têtre ravi et les pensées qu'il suscita. L'objet du culte subjectif se réduit donc à une sorte d'évocation intérieure, résultée graduellement d'un exercice cérébral dirigé suivant les lois correspondantes. L'image reste toujours moins nette et moins vive que l'objet, d'après la loi fondamentale de notrej, intelligence. Mais, puisque l'inverse a souvent lieu dansj les maladies cérébrales, une heureuse culture peutjj| rapprocher Tétat normal de cette limite nécessaiB fort au delà de ce que Ton a dû croire jusqu'ici, ta que ce beau domaine resta vague et ténébreux.
Afin de mieux préciser cette subordination général notez que Tévocation subjective de Têtre chéri se rap-l porte toujours aux dernières impressions objectivesj||| qu'il nous laissa. Gela devient surtout sensible env^ Vàigey que la mort soustrait à toute augmentation, pertes prématurées se trouvent ainsi procurer ui éternelle jeunesse aux objets de nos affections.