‹ Catéchisme positiviste; ou, Sommaire exposition de la religion universelle, avec une introduction et des notes explicativesChapitre 64 sur 101 · C'est-à-dire les lois qui régissent les sentiments · texte numérisé non relu

C'est-à-dire les lois qui régissent les sentiments

ExNSEMBLE DU CULTE iSl

[idorateur primitif, cette loi s'étend nécessairement h 33 plus lointains adhérents. Personne ne pourra jamais D représenter, d'après Dante, sa suave Béatrice, autrelent qu'à l'âge de vingt-cinq ans. Quoique nous puisions la concevoir plus jeune, nous ne saurions Fimainer plus âgée.

Le contraste fondamental entre la vie objective et la ie subjective, consiste donc en ce que la première est -irectement dominée par les lois physiques, et la sepnde par les lois morales : les lois intellectuelles con- [iennent également à toutes deux. Une telle distinction Revient moins tranchée, quand on reconnaît que, dans ?s deux cas. Tordre le plus général prévaut toujours ur le plus spécial. Car la différence se réduit alors au iiode d'appréciation de la généralité, mesurée d'abord ^Qvers les phénomènes, et ensuite quant à nos concepons, suivant une remarque expliquée pendant notre jLude du dogme.

1 Quoi qu'il en soit, cette prépondérance nécessaire es lois morales pour la vie subjective se trouve telle- |ient conforme à notre nature qu'elle fut, non seulejient respectée involontairement, mais sciemment apréciée, dès le premier essor de l'intelligence humaine, ous savez, en effet, que l'ébauche empirique des randes lois morales précéda longtemps tout essor désif des moindres lois physiques. Tandis que nos ficions poétiques violaient sans scrupule les conditions énérales de l'ordre matériel, et même de l'ordre vital, les se conformaient, avec une admirable exactitude, IX notions principales de l'ordre social et surtout de ordre moral. On admettait aisément des héros invuîérables, et des dieux qui se transformaient à leur gré. ais l'instinct du public, comme le génie du poète,

aurait aussitôt repoussé toute incohérence morale; si, par exemple, on eût osé supposer, chez un avare ou un lâche, une conduite libérale ou courageuse.

La Femme. D'après vos explications, je conçois, mon i père, que, dans le culte subjectif, nous puis.sions dédaigner les lois pliysiques, pour nous mieux attacher aux lois morales, dont la vraie connaissance doit tant perfectionner ce nouvel ordre d'institutions. Notre imagination s'affranchit aisément des conditions les plus générales, même envers Tespace et le temps, pourvu que les convenances humaines soient toujours respectées. Mais je voudrais savoir pourquoi nous devons user d'une telle liberté, afin de faciliter davantage le but essentiel du culte subjectif, c'est-à-dire l'évocation cérébrale des êtres chéris.

Le Prêtre. Ainsi posée, ma fille, votre question se> résout aisément, d'après la remarque évidente que, pour mieux concentrer nos forces vers cette sainte destination, il n'en faut rien distraire en modifications superflues de Tordre vital, ni même de l'ordre matériel., Conservez donc avec soin toutes les relations extérieure») qui furent habituelles à l'être adoré. Employez-le») même à mieux ranimer son image. Vous trouverez, àj cet égard, dans le Système de jjolitique positive^ unej importante remarque. « Nos souvenirs intimes devien-»| « nent à la fois plus nets et plus fixes, quand on dé-| <^ termine assez le milieu inerte avant d'y placer la vi-«f (( vante image. » Je vous conseille même, en général, j de décomposer cette détermination extérieure dans se»j trois parties essentielles, en procédant toujours du de-^f hors au dedans, suivant notre principe hiérarchique.! Cette règle de culte consiste à préciser d'abord le lieu,! puis le siège ou l'attitude, et enfin le costume, propresil

i chaque cas spécial. Quoique le cœur puisse d'abord ^impatienter d'un tel retard, il en reconnaît bientôt 'intime efficacité, quand il voit l'image chérie acquérir linsi graduellement une force et une netteté qui sem- )laient d'abord impossibles.

Ces opérations essentiellement esthétiques se conçoivent mieux en les rapprochant des opérations scienifiques, d'après l'identité nécessaire de leurs lois principales. Au fond, la science, qui nous indique d'avance m avenir souvent lointain, tente un effort encore plus lardi que celui de l'art qui veut évoquer un souvenir héri. Nos éclatants succès dans le premier cas, où l'esprit est pourtant secondé beaucoup moins par le œur, nous autorisent à espérer des résultats plus saisfaisants envers l'autre, qui seulnous offre toujours la ertitude d'une solution quelconque. Elle repose, à la érité, tout entière sur la connaissance des lois cérérales, qui sont encore si confusément appréciées. Au ontraire, nos prévisions astronomiques dépendent sur- 3ut des lois extérieures les plus simples et les mieux jonnues. Mais, quoique cette distinction suffise pour fxpliquer la présente disparité de deux succès, elle ous la montre comme purement provisoire. i Quand les lois supérieures seront assez connues, le acerdoce positif y puisera des résultats plus précieux, t même plus réguliers, que ceux de la meilleure astroiomie. Car les prévisions de celie-ci deviennent inprtaines, et souvent impossibles, aussitôt que les cas lanétaires s'y compliquent beaucoup, comme on le mi presque toujours envers les comètes. Sans être istement taxée d'une présomption chimérique, la proidence humaine peut et doit aspirer à régler davanjige l'ordre qu'elle modifie le mieux, que ne saurait

Tètre, envers la plupart des événements, celui qui n'ol gouverné que par une aveugle fatalité. La complication j supérieure des phénomènes cédera finalement, pour j ces cas sublimes, à la sag-esse prépondérante de Tageiît modificateur, quand l'ordre humain sera suffisamment connu.

La Femme. Je sens, mon père, que la subordination du subjectif à l'objectif constitue à la fois l'obligation constante et la principale ressource du culte positif. Vous m'avez fait assez comprendre que, loin de nous soustraire à cejoug nécessaire, nous devons l'accepter volontairement, même quand il nous est permis de le j négliger. Car cette pleine soumission facilite beaucoup notre vie subjective, tout en économisant mieux Ten-i semble de nos forces les plus précieuses. Mais je ne; vois plus en quoi consiste dès lors notre propre activit '^ dans cette existence intérieure, qui pourtant doit, me semble, devenir, à sa manière, encore moitis passive que lexistence extérieure.

Le Prêtre. Elle consiste, ma fille, à idéaliser presque toujours par soustraction, et rarement par addition, même quand on y pratique tous les ménagements convenables. L'idéalité doit améliorer la réalité, sous peinai d'insuffisance morale : c'est la compensation normalej de sa netteté et de sa vivacité beaucoup moindres. Mais' il faut qu'elle s'y subordonne toujours, sans quoi la représentation ne serait plus assez fidèle, et le culte deviendrait mystique, tandis qu'il resterait empirique si la réalité s'y trouvait servilement respectée. Notre règle évite également ces deux déviations opposées. Elle est naturellement indiquée par notre tendance à oublier les défauts des morts pour ne nous rappeler que leurs qualités.

Ainsi conçue, n'y voyez qu'une déduction spéciale dii dogme de FHumanité. Car si notre Déesse ne s'incorpore que les morts vraiment dignes, elle écarte aussi de chacun d'eux les imperfections qui ternirent toujouris eur vie objective. Dante avait, à sa manière, pressenti cette loi, quand il construisit sa belle fiction où, pour se préparer à la béatitude, on s'abreuve d'abord an fleuve de l'oubli, et ensuite dans l'Eunoë, qui rend seulement le souvenir du bien. N'ajoutez donc à vof= types extérieurs que des perfectionnements très secondaires, qui ne puissent jamais altérer leur vrai caractère, même physique, et surtout moral. Mais déverloppez beaucoup, quoique toujours sagement, votre disposition spontanée à les purger de leurs divers défauts.

La Femme. Ainsi, mon père, la vraie théorie de la vie subjective conduit finalement notre culte à laisser Tordre extérieur tel qu'il est, afin de mieux concentrer sur l'ordre humain nos principaux efforts d'intime perfectionnement. La noble existence qui nous perpétue dans autrui devient alors le digne prolongement de celle qui nous mérita cette immortalité ; le progrès imoral de l'individu et de l'espèce constitue toujours la principale destination des deux vies. Nos morts sont îaffranchis des nécessités matérielles et vitales, dont ils ne nous laissent le souvenir que pour nous le?^; mieux représenter tels que nous les connûmes. Mais ils ne cessent pas d'aimer, et même de penser, en nous et par nous. Le doux échange de sentiments et d'idées que nous entretenions avec eux, pendant leur objectivité, devient à la foi plus intime et plus continu quand ils sont dégagés de l'existence corporelle. Quoique la vie de chacun d'eux se trouve dès lon^»

mêlée profondément avec la nôtre, son originalité morale et mentale n'en est aucunement altérée, lorsque son caractère fut vraiment distinct. On peut même dire que les principales diiïérences deviennent plus prononcées, à mesure que ce commerce intime se développe mieux.

Cette conception positive de la vie future est certainement plus noble que celle des théologistes quelconques, en même temps que seule vraie. Pendant que j'étais catholique, ma plus grande ferveur ne m'empocha jamais de me sentir profondément choquée en étudiant le puéril développement de la béatitude chez un docteur aussi recommandable, de cœur et d'esprit, que saint Augustin. J'étais presque indignée en le voyant espérer d'être un jour aiïranchi de la pesanteur, eti même de tout besoin nutritif, quoique, par une gros sière contradiction, il se réservât la faculté de manger! à son gré, sans craindre d'ailleurs de grossir indéfiniment. De telles comparaisons sont très propres à fairej sentir combien le positivisme perfectionne l'immorta-i lité, en même temps qu'il la consolide, quand il la transforme d'objective en subjective. Mais cette évi dente supériorité ne m'empêche point de regretter, dans l'ancien culte, la grande institution de la prière, qj ne me semble pas compatible avec la nouvelle foi.

Le Prêtre. Une telle lacune serait extrémemei grave, ma fille, si elle était réelle, puisque l'exerci régulier de la prière, privée ou publique, constitue principale condition d'un culte quelconque. Loin manquer, le positivisme y satisfait mieux que le cathi licisme : car il épure cette institution en même tem qu'il la développe. Votre méprise, à cet égard, résuli de la notion grossière qu'on se forme encore de

prière, quand on la fait surtout consister en demandes trop souvent matérielles, suivant la nature profondément égoïste de tout culte théologique. Pour nous, au contraire, la prière devient l'idéal de la vie. Car, prier, c'est à la fois aimer, penser, et même agir ; puisque l'expression constitue toujours une véritable action. Jamais les trois aspects de l'existence humaine ne peuvent être aussi profondément unis que dans ces admirables épanchements de reconnaissance et d'amour envers notre grande Déesse ou ses dignes représentants et organes. Aucun motif intéressé ne vient plus souiller la pureté de nos effusions.

Toutefois, comme leur pratique journalière améliore beaucoup notre cœur, et même notre esprit, nous y pouvons avoir légitimement en vue ce précieux résultat, sans craindre qu'une telle personnalité nous dégrade jamais. Quoique le positiviste prie surtout pour épancher ses meilleures affections, il peut aussi demander, mais seulement de nobles progrès, ainsi presque assurés. Souhaiter avec ferveur de devenir plus tendre, plus vénérant, ou même plus courageux, c'est déjà réaliser, à quelque degré, l'amélioration désirée, au moins par un sincère aveu de notre imperfection actuelle, première condition du prochain perfectionnement. Cette sainte .réaction peut d'ailleurs s'étendre jusqu'à l'intelligence, ne fût-ce qu'en nous inspirant de nouveaux efforts pour penser mieux. Demander, au contraire, un accroissement de richesse ou de pouvoir constituerait, dans notre culte, une pratique non moins absurde qu'ignoble. Nous n'envions pas aux théologistesl'empire illimité qu'ils espèrent obtenir ainsi sur l'ordre extérieur. Tous nos efforts subjectifs se bornent à perfectionner autant que possible l'ordre humain, à la fois

plus noble et plus modifiable. En un mot» la prière positiviste s'empare essentiellement du suprême domaine réservé jadis à la grâce surnaturelle. Notre sanctifica- 1 tion systématise surtout les progrès qui jusqu'alors i furent conçus comme étrangers à toutes lois invariables, quoique leur prééminence fût déjà sentie.

La Femme. D'après cette explication décisive, je vous prie, mon père, de m'indiquer maintenant la marche générale qui convient à la prière positiviste.

Le Phêtre. Pour cela, ma fille, il faut distinguer deux parties successives, Tune passive, l'autre active, qui concernent respectivement le passé et l'avenir unis par le présent. Notre culte exprime toujours un amour motivé et développé d'après une reconnaissance croissante. Chaque prière, privée ou publique, doit donc nous préparer à l'effusion par la commémoration, dont la durée sera communément double. Quand une heureuse combinaison de signes et d'images a suffisamment ranimé nos sentiments envers l'être adoré, nous les épanchons avec une véritable ferveur, qui tend bientôt à les augmenter encore, et dès lors à nous mieux rapprocher de l'évocation finale.

La Femme. Cette indication pouvant me suffire, je vous prie, mon père, de compléter votre appréciation générale de notre culte en caractérisant directemeni ses réactions fondamentales sur notre principal perfectionnement. Quoique je les sente profondément, je ne pourrais pas les définir assez pour les faire convenablement juger. C'est pourquoi je vous demande, à cet égard, une explication systématique, qui dirigera d'abord ma propre pratique et ensuite mon digne prosélytisme.

Le Prêtre. Quoique notre culte perfectionne à la fois

6 cœur et Fesprit, il importe, ma tille, d'apprécier éparément sa réaction morale et son influence intelectuelle.

La première résulte nécessairement de la principale oi d'animalité ^ Carie culte constitue toujours un vériable exercice^ et même plus normal qu'aucun autre omme l'indique le langage usuel, tableau constamment idèle de l'existence humaine. Une telle appréciation îst surtout incontestable quand la prière devient complète, c'est-à-dire orale en même temps que mentale. En îffet, on emploie les mêmes muscles pour exprimer, îoit par les sons, soit par les gestes ou attitudes, que |uand on veut directement agir. Ainsi, toute digne expression de nos sentiments tend à les fortifier et développer, de la même manière qu'en accomplissant les ictes qu'ils nous inspirent.

Je dois cependant prévenir, à cet égard, une dangereuse exagération, en vous invitant à ne jamais confondre ces deux grandes réactions morales. Malgré la similitude de leurs lois essentielles, on ne saurait les regarder, en aucun cas, comme équivalentes. Suivant l'expérience universelle pleinement sanctionnée par notre théorie cérébrale, les œuvres auront toujours plus de poids que les effusions, non seulement dans les résultats extérieurs, mais aussi pour l'amélioration intérieure. Néanmoins, après la pratique des bonnes actions.

1. Loi du perfectionnement. « Statiquement envisagée, elle con- <^ siste en ce que tout appareil animal se développe par l'exercice « habituel, et s'amoindrit, ou même s'atrophie, d'après la désué- V tude prolongée. Dans son interprétation dynamique, elle éta- « Mit que la répétition, surtout périodique, facilite chaque fonc- « tion intermittente, qui tend ainsi à devenir inaperçue ou <^ mvolontaire. » [Pol. Pos., 1, 608.^

rien n'est plus propre à fortifier et développernos meilleurs sentiments que leur digne expansion, pourvu qu'elle devienne assez habituelle. Or, ce moyen général d'amélioration nous est ordinairement mieux accessible que l'action elle-même, qui souvent exige des matériaux ou des circonstances hors de notre portée, de manière à nous réduire quelquefois à de stériles souhaits. C'est en vertu d'une telle disponibilité que les pratiques du culte deviennent, pour notre progrès moral, un précieux supplément de l'existence réelle, qui d'ailleurs se concilie pleinement avec elles, d'après la parfaite homogénéité de la religion positive.

La Femme. Ayant ainsi compris la réaction morale de notre culte, j'aurais besoin, mon père, d'explications plus développées envers son influence intellectuelle, qui ne m'est point, à beaucoup près, aussi sensible.

Le Prêtre. Distinguez-y, ma fille, deux cas essentiels, suivant que l'efficacité reste esthétique ou devient scientifique.

Sous le premier aspect, la puissance mentale du cultet positif est directe et saillante, d'abord envers l'art gêné raP, et même ensuite sur les deux arts spéciaux dvi| son ou de la forme. La poésie constitue l'âme du culte,j comme la science celle du dogme, et l'industrie celles du régime. Toute prière, tant privée que publique, do vient, dans le positivisme, une véritable œuvre d'ail puisqu'elle exprime nos meilleurs sentiments. Rien n'y pouvant dispenser d'une constante spontanéiti, chaque positiviste doit être, à quelques égards, une sorte de poète, au moins pour son culte intime. Quoique

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