SIXIÈME ENTRETIEN CULTE PRIVÉ
La Femme. Le culte privé me semble, mon père, devoir être composé, comme Texistence correspondante, de deux parties bien distinctes. Tune personnelle, l'autre domestique, dont la séparation me paraît indispensable à son explication.
Le Prêtre. Cette division naturelle, que je n'avais pas dû mêler à la principale décomposition du culte, détermine, en effet, ma fille, le plan de notre entretien actuel. Deux grandes institutions sociolâtriques. Tune relative aux vrais anges gardiens, l'autre aux neuf sacrements sociaux, vont y carractériser, respectivement, d'abord le culte personnel, puis le culte domestique. Les motifs qui font dépendre celui-ci.de celui-là sont, à de moindres degrés, essentiellement semblables à ceux qui représentent l'ensemble du culte privé comme Tunique base solide du culte public. Plus intime qu'aucun autre, le culte personnel peut seul développer assez des habitudes décisives d'une sincère adoration, sans lesquelles nos cérémoi.ies domestiques, et, à plus forte raison, nos solennités publiques, manqueraient d'efficacité morale. La sociolatrie institue ainsi, pour chaque cœur,une progression naturelle, où les effusions individuelles préparent dignement les
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célébrations collectives, par Tentrepiise normale desj consécrations domestiques.
La Femme. Puisque le culte intime devient ainsi laJ première base de toutes nos pratiques sacrées, je vousil prie, mon père, de m'en expli(]uer directement la vraie nature.
Le Prêtre. Elle consiste, ma fille, dans l'adoration journalière des meilleures personnifications que nous ]>uissions assigner à THumanité, d'après l'ensemble^ de nos relations privées.
Toute l'existence de rÊtre-Suprême étant fondée sufî Tamour, qui seul réunit volontairement ses éléments I séparables, le sexe affectif constitue naturellement soUi représentant le plus parfait, en même temps que soni principal ministre. Jamais l'art ne pourra figurer dignement rHumanité autrement que sous la forme féminine. Mais la providence morale de notre Déesse ne s'exerceii pas seulement par l'action collective de votre sexe sur»! le mien. Cet office fondamental résulte surtout de Finfluence personnelle que chaque digne femme déve-| loppe sans cesse au sein de sa propre famille. Du sanctuaire domestique émane continuellement cette sainte impulsion qui peut seule nous préserver de la| corruption morale à laquelle nous dispose toujours! l'existence pratique ou théorique. Sans de telles racinesl privées, l'action collective de la femme sur l'homme? ne comporterait d'ailleurs aucune efficacité permanente. \ C'est aussi dans la famille que s'accomplit une suffisante appréciation du sexe affectif, dont chacun ne peut réellement connaître que les types avec lesquels il vit intimement.
Voilà comment, dans l'état normal, chaque homme trouve autour de lui de véritables anges gardiens^ à la
'ois ministres et représentants du Grand-Etre. Leur secrète adoration, consolidant et développant leur influence continue, tend directement à nous rendre toujours meilleurs et plus heureux, en faisant graduellement prévaloir Taltruisme sur Tégoïsme, d'après Texpansion de Tun et la compression de Tautre. Notre juste gratitude pour les bienfaits déjà reçus devient ainsi la [source naturelle de nouveaux progrès. L'heureuse ambiguïté du mot patron caractérise assez cette double efficacité du culte intime, où chaque ange doit être également invoqué comme protecteur et comme modèle.
La Feimme. Ce premier aperçu me laisse, mon père, trop d'indécision sur la nature du type personnel, qui me semblerait pouvoir également émaner de chacune des grandes relations domestiques.
Le Prêtre. Il faut, en effet, ma fille, combiner dignement trois d'entre elles pour que le culte angélique comporte une pleine efficacité. Cette multiplicité se trouve dogmativement indiquée par celle de nos instincts sympathiques, à chacun desquels correspond spécialement l'une des principales infiuences féminines. La mère, l'épouse et la fille doivent, dans notre culte, comme dans l'existence qu'il idéalise, développer en nous respectivement la vénération, l'attachement et la bonté. Quant à la sœur, son impulsion propre reste trop peu distincte, et peut successivement se rattacher à chacun des trois types essentiels. Leur ensemble nous représente les trois modes naturels de la continuité jhumaine, envers le passé, le présent et l'avenir; comme aussi les trois degrés de la solidarité qui nous lie aux supérieurs, aux égaux et aux inférieurs. Mais leur harmonie spontanée ne peut être assez maintenue que d'après leur subordination naturelle, qui doit faire
liabituellement prévaloir Tange maternel, sans que sa douce présidence altère jamais les deux autres impulsions.
Pourla principale destination de ce culte intime, qui se rapporte ordinairement à Tâge mûr de chaque adorateur, Tun des trois types féminins est le plus souvent devenu subjectif, tandis qu'un autre reste encore objectif ^ Ce mélange normal augmente Tefficacité de tels hommages, où la force et la netteté des images se trouvent ainsi combinées davantage avec la consistance et la pureté des sentiments.
La Femme. Quoique cette explication me semble très satisfaisante, j'y sens, mon père, une grande lacune envers mon propre sexe, dont les besoins moraux m'y paraissent négligés. Notre tendresse spéciale ne saurait pourtant nous dispenser d'une telle culture habituelle.
Le Prêtre. La pluralité des types angéliques fournit aisément, ma fille, la solution normale de cette grave difficulté, qui serait autrement insurmontable. En effet, l'ange principal doit être commun aux deux sexes, dont chacun doit emprunter à l'autre les deux anges complémentaires. Car la mère a pour tous deux une égale prépondérance, non seulement comme source essentielle de notre existence, même physique, mais surtout d'après sa présidence normale envers l'ensemble de notre éducation. A cette commune adoration votre sexe joint le culte de l'époux et du fils, d'après les motifs ci-dessus indiqués pour le mien quant à
1. L'un des trois types est devenu subjectif par la mort de la mère. — Mais il semble qu'il faille ici corriger le texte et lire, « tandis que les deux autres restent objectifs ».
répouse et la fille. Ce seul contraste suffît pour correspondre aux besoins respectifs qui demandent un patronage propre à développer spécialement, d'une part, rénergie, de l'autre, la tendresse.
La Femme. Malgré l'attrait que m'inspire déjà cette sainte institution, j'y trouve encore, mon père, deux imperfections générales, soit comme n'utilisant pas toutes les relations privées, soit comme n'ayant point assez prévu l'insuffisance trop fréquente des types naturels.
Lb Prêtre. Ce double embarras se dissipe, ma fille, en ayant égard aux divers types accessoires qui se rattachent spontanément à chacun de nos trois types principaux, d'après la conformité des sentiments et la similitude des liens. Autour de la mère se groupent, naturellement, d'abord le père, et quelquefois la sœur, puis le maître et le protecteur, outre les relations analogues qui peuvent se multiplier beaucoup dans la famille et surtout au dehors. En étendant la même appréciation aux deux autres types, on institue une suite d'adorations de moins en moins intimes, mais de plus en plus générales, d'où résulte une transition presque insensible du culte privé au culte public. Ce développement normal permet aussi de combler, autant que possible, les lacunes exceptionnelles, eu remplaçant, au besoin, l'un des types essentiels par son meilleur adjoint. On peut ainsi renouveler subjectivement les familles mal composées.
La Femme. D'après cet éclaircissement complémentaire, il ne me reste, mon père, qu'à vous demander des explications plus précises sur l'institution générale des prières qui correspondent à ce culte fondamental.
Le Prêtre. Il exige, ma fille, trois prières quoti-
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diennes : au lever, à rapproche du sommeil et au milieu des occupations pratiques ou théoriques. La première, plus étendue et plus efficace que les deux autres, fait commencer chaque journée humaine par une digne invocation angélique, seule capable de nous disposer habituellement au bon emploi de nos forces quelconques. Dans la dernière, on exprime la gratitude due à cette protection quotidienne, de manière à prolonger son efficacité pendant le sommeil. Celle du milieu doit, nous dégager momentanément des impulsions théoriques et pratiques, pour y faire mieux pénétrer Finfluence affective dont elles tendent toujours à nous écarter.
Une telle destination indique aussitôt les époques respectives des trois prières positivistes, et même leurs modes d'accomplissement. La première aura lieu, avant toute occupation, à Fautel domestique institué d'après nos meilleurs souvenirs, et dans l'attitude de la vénération. Mais la dernière doit s'accomplir au lit et se prolonger, autant que possible, jusqu'à l'invasion du sommeil, afin de mieux assurer le calme cérébral, quand nous sommes le moins garantis contre les tendances vicieuses. Quoique l'heure de la prière moyenne ne puisse pas être autant déterminée, puisqu'elle doit varier suivant les convenances individuelles, il importe que chacun lui procure, à sa manière, une rigoureuse fixité qui facilitera les dispositions qu'elle exige.
La durée respective de nos trois prières quotidiennes est pareillement indiquée par leur propre destination. Il convient, en général, que celle du matin dure deux fois plus, et celle du milieu deux fois moins, que celle du soir. Quand le culte intime est pleinement développé, la principale prière absorbe spontanément toute
la première heure de chaque journée. Cela tient surtout à la décomposition de sa phase initiale en deux parties de même durée que sa phase finale, en faisant précéder la commémoration commune à tous les jours de la semaine par celle qui devient propre à chacun d'eux. De là résulte la division usuelle de la prière du matin en trois temps égaux, où prévalent respectivement, d'abord les images, puis les signes et enfin les sentiments ^ Les deux autres prières ne comportent Ipoint la même proportion entre la commémoration et l'effusion. Tandis que celle-ci dure, en tout, deux fois moins que celle-là le. matin, le rapport devient inverse le soir, et l'égalité distingue le milieu. Vous expliquejrez aisément ces diversités secondaires. Mais je vous invite à remarquer que, d'après l'ensemble de ces indications, la durée totale de notre culte quotidien s'élève seulement à deux heures, même chez ceux qui sont conduits à reproduire pendant la nuit la prière propre au milieu du jour.
Chaque positiviste consacrera donc à son intime amélioration journalière moins de temps que n'en [absorbent maintenant les lectures vicieuses et les diversions inutiles ou funestes. Là seulement s'accomplit l'essor décisif de la vie subjective, d'après notre identification croissante avec l'être adoré, dont l'image graduellement épurée devient plus vive et plus nette à chaque nouvelle année du culte. Par ces pratiques secrètes, chacun se prépare à subir dignement l'excitation sympathique qui résultera de la publicité propre
1. La phase passive de la prière — c'est-à-dire la commémoration — est une évocation d'images. — La phase active, c'est-àdire Ve/fusion — s'aide de signes (récitation des poésie, formule de prières, etc.).
à nos autres rites sacrés. Un tel ensemble (inaptitudes morales permettra, j'espère, à nos règles sociolâtriques de surmonter, chez Télite des deux sexes, la présente grossièreté des mœurs occidentales. Les âmes vulgaires et incultes regardent encore comme perdu tout le temps que ne remplit pas le travail matériel. Dans les classes cultivées, on reconnaît déjà la valeur propre à Texercice purement intellectuel. Mais, depuis la fin du moyen âge, Thomme a partout oublié le prix direct et supérieur de la culture morale proprement dite. 11 rougirait presque d'y consacrer autant de temps que lui en accordait journellement le grand Alfred ^ , sans altérer aucunement son admirable activité. Pour compléter cette théorie spéciale des prières quotidiennes, je dois vous y signaler l'inégale participation des ornements, toujours accessoires, empruntés sagement au trésor esthétique de l'Humanité. Ils sont naturellement plus propres à seconder l'effusion que la commémoration. Dès lors, leur assistance convient davantage au soir qu'au matin. Mais elle est surtout destinée à nous dispenser de la spontanéité dont nous sommes ordinairement détournés envers la prière moyenne, où l'effusion finale peut s'accomplir presque entièrement d'après un heureux choix de passages poétiques. Quand le chant et le dessin seront partout devenus aussi familiers que la parole et l'écriture, cette participation extérieure suffira davantage à nos besoins intérieurs, pendant ces langueurs trop fréquentes de nos meilleures émotions.
1. Alfred le Grand consacrait un tiers de son temps au sommeil, repas, exercices physiques, — un tiers aux aflaires, — un tiers aux dévotions et éludes.
La Femme. Ayant assez compris notre culte personnel, je m'efforce, mon père, de pressentir en quoi doit consister le culte domestique proprement dit. Mais je ne puis encore m'en former spontanément une idée satisfaisante. Je vois bien que, comme le culte intime, il peut instituer une adoration assidue envers les types communs à toute la famille. De même, il peut reproduire, pour cette association élémentaire, les invocations collectives que le culte public adresse directement à l'Humanité. Ces deux ordres de pratiques religieuses, sous le sacerdoce spontané du chef de famille, comportent, sans doute, une haute efficacité morale. Néanmoins, cela ne suffit point pour imprimer à notre culte domestique un caractère vraiment distinct, qui ne le confonde avec aucun de ceux dont il doit constituer l'mtermédiaire *.
Le Prêtre. L'Institution des sacrements sociaux remplit, ma fille, cette condition nécessaire. C'est par là que le culte domestique se distingue profondément des deux autres, tout en leur procurant une transition naturelle. Elle consiste à consacrer toutes les phases successives de l'existence privée en liant chacune d'elles à la vie publique. De là résultent nos neuf sacrements sociaux : la présentation^ Vinitiation^ Vadmission^ la destination^ le mariage^ la maturité^ la retraite^ la transformation^ et enfin V incorporation. Leur invariable succession constitue une suite de préparations d'après lesquelles, pendant l'ensemble de sa vie objective, chaque digne serviteur de l'Humanité tend graduellement vers l'éternité subjective qui doit finalement Tériger en organe propre de la Déesse.