HUITIEME ENTRETIEN ENSEMBLE DU RÉGIME
Là Femme. Dans cette étude finale, je sens, mon père, que mon attitude doit redevenir presque aussi passive qu'envers le dogme, quoique je compte y trouver moins de difficultés. Le régime ne m'offre pas un domaine essentiellementaffectif, comme l'était celui du culte, où je pouvais quelquefois devancer spontanément vos explications. Ici le cœur ne peut plus suffire pour m'inspirer des vues qui supposent souvent Texpérience la plus complète et la réflexion la plus profonde, naturellement interdites au sexe dont les contemplations ne sauraient guère dépasser avec succès Tenceinte de la vie privée. Car il faut maintenant construire directement les règles générales qui doivent présider aux actes humains, surtout habituels, et même exceptionnels. Or cette détermination exige une exacte appréciation de Tensemble de notre existence, tant collective qu'individuelle, afin de juger les vrais résultats propres à chaque système
de conduite. Les aberrations du sentiment y doivent être d'autant plus évitées, que leur influence y deviendrait plus pernicieuse, comme immédiatement relative à la vie réelle et commune.
Le Prêtrk. 11 ne faut pas, ma fille, que cette digne réserve vous dissimule jamais Toffice fondamental que Fensemble du régime humain assigne à votre sexe. Toute l'étude du dogme positif conduit à conclure que notre véritable unité consiste surtout à vivre pour autrui . Le culte est ensuite destiné principalement à développer les sentiments qu'exige une telle disposition. D'après ce double fondement, le régime doit maintenant faire directement prévaloir, dans Texistence pratique, cet unique principe de Tharmonie universelle^ Or, un tel but suppose nécessairement le concours intime et continu des deux sexes, parce qu'il dépend autant du cœur que de l'esprit. En passant ainsi de la morale théorique à la morale pratique, l'intelligence peut seule déterminer quelles habitudes doivent prévaloir, et même par quels moyens elles s'établissent. Mais cette double étude avorterait presque toujours si le sentiment ne poussait point à surmonter constamment ses hautes difficultés. De là résultent les parts respectives du sacerdoce et du sexe afTectif dans notre régime moral. Tandis que le prêtre agit sur le cœur par l'esprit, en appréciant chaque conduite, la femme doit agir sur l'es- jj prit par le cœur, en faisant spontanément prévaloir la 1
1. Le régime organise les actes. 11 est essentiellement caractérisé par « la subordination fondamentale de la politique à la « morale, d'après la consécration permanente de toutes les « forces quelconques au service de la communauté » {PoL Pos., I, 10).
Pour le commentaire de cette idée, voir Introduction^ p. xxxiii.
meilleure disposition. Ce concours nécessaire convient également à Tâge préparatoire et à Texistence réelle.
La Femme. Rassurée par ce préambule, je dois d'abord vous demander, mon père, quel est le véritable champ de cette troisième partie de notre religion. Quoique le régime concerne toujours la vie active, comme le dogme se rapporte à la vie spéculative et le culte à la vie affective, je comprendrais difficilement que ses pres- 1 criptions religieuses s'étendissent à une activité quelconque. Cependant je n'aperçois pas sur quoi reposerait la distinction correspondante.
Le Prêtre. Le domaine pratique de la religion se borne, ma fille, aux dispositions vraiment universelles sans pénétrer dans Taccomplissement spécial de chaque office. Elle doit pourtant apprécier exactement les diverses fonctions sociales, mais seulement pour y prescrire les règles propresàconserver et développer l'harmonie générale. Tout ce qui concerne l'exécution particulière appartient aux différents modes ou degrés du gouvernement proprement dit, soit privé, soit public, et jamais au sacerdoce.
Afin de mieux préciser cette distinction fondamentale, il faut maintenant étendre au progrès la division générale que l'étude du dogme vous a rendue familière envers Tordre. Puisque nous avons d'abord décomposé l'ordre universel en ordre extérieur et ordre humain, nous devons semblablement apprécier les perfectionnements qu'il comporte. On distingue ainsi deux sortes de progrès, l'un extérieur, l'autre humain. Quoique tous deux se rapportent finalement à nous-mêmes, le dernier concerne seul notre propre nature, et le premier se borne à notre situation, qu'il améliore en réagissant sur toutes les existences capables d'affecter la
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nôtre. C'est pourquoi ce progrès extérieur reste habituellement qualifié de matériel, bien qu'il s'étende à l'ordre vital proprement dit, mais simplement envers les espèces qui nous servent de provisions ou d'instruments ^ Le point de vue du progrès étant nécessairement plus subjectif que celui de Tordre, l'uniformité du langage n'y saurait toujours correspondre à l'identité des notions '^.
Cette distinction suffit pour introduire convenablemenl la division fondamentale entre les domaines pratiques du gouvernement et du sacerdoce. En concevant toutes les forces sociales comme également vouées au perfectionnement universel, il faut ainsi les distinguer suivant qu'elles améliorent l'ordre extérieur ou l'ordre humain. Telle est la meilleure source élémentaire de la sépara-
1. Comte apprécie ainsi la valeur du progrès matériel : « Malgré son infériorité propre, il constitue chez nous, d'après « sa facilité plus grande, le début nécessaire du perfection- « nement, qui ne saurait être vraiment goûté dans ses plus <i éminents degrés par des populations restées étrangères à son « mode le plus grossier. C'est ce qui motive le vif attrait qui « inspire aujourd'hui ce progrès matériel, où l'élite de l'huma-
« nité sent d'ailleurs une impulsion spontanée vers de plus < « nobles améliorations, dont les adversaires systématiques ' « n'osent jamais repousser cette involontaire séduction initiale. « Au reste, notre anarchie mentale et morale, qui nous empêche « d'organiser réellement aucun autre perfectionnement essen- « tiel, explique, sansla justifier, l'importance exorbitante qu'on y « attache maintenant. » [Pol. Pos.^ I, 106-7.)
2. Le progrès ne pouvant être apprécié que par rapport à l'humanité, les mêmes mots ne désignent pas les mêmes notions suivant qu'on se place au point de vue de l'ordre ou à celui du progrès. — En l'espèce, si l'on pense au progrès, le mot « extérieur » s'étend aux plantes et aux animaux. L'appropriation des êtres vivants est comme celle des forces inanimées du domaine du progrès extérieur. — Mais si l'on pense à Tordre, le mot « extérieur » ne peut s'appliquer qu'au monde inanimé.
tion normale entre Taction temporelle et Faction spirituelle. La dignité supérieure de celle-ci résulte alors de la prépondérance naturelle du progrès correspondant. Ainsi, le domaine pratique de la religion consiste à perfectionner Tordre humain d'abord physique, puis intellectuel, enfin et surtout moral. Malgré la diversité de ces trois aspects, ils doivent toujours rester inséparables, d'après leur intime connexité, qu'il faut encore plus respecter pour Faction que pour la spéculation. Quant à l'ordre extérieur, son amélioration directe et spéciale ne concerne point la religion : elle constitue le domaine propre de la politique ou de Findustrie. Toutefois la religion y trouve indirectement une participation importante mais générale, d'après la grande influence que l'état de l'agent humain exerce nécessairement sur les résultats effectifs de son action quelconque. Dans toute opération pratique, le succès exige d'abord que chaque coopérateur soit honnête, intelligent et courageux. Mais c'est seulement en ce sens que la religion participe toujours à la constitution fondamentale de chaque industrie spéciale.
La Femme. Ainsi, mon père, la morale, considérée comme un art, diffère de tous les autres par son entière généralité. C'est le seul qui doive être universellement appris, puisque toutes les existences humaines en ont également un besoin continu. Son étude spontanée appartient donc à tous, en proportion de leur aptitude naturelle et de leurs lumières empiriques. Mais elle ne peut être systématisée que par le sacerdoce, d'après ses relations nécessaires avec l'ensemble des théories réelles. C'est ainsi que la morale me semble constituer le