‹ Catéchisme positiviste; ou, Sommaire exposition de la religion universelle, avec une introduction et des notes explicativesChapitre 78 sur 101 · NEUVIÈME ENTRETIEN RÉGIME PRIVÉ · texte numérisé non relu

NEUVIÈME ENTRETIEN RÉGIME PRIVÉ

La Femme. A la fin du précédent entretien, je ne vous ù pas demandé, mon père, quel serait l'objet propre le chacune des deux autres conférences sur le régime, le sentais assez que les deux moitiés du domaine pratique de notre religion doivent offrir les mêmes divisions essentielles, toujours tirées de Texistence qu'elles loivent respectivement idéaliser et conduire. L'étude iu culte m'indiquait donc le plan qui convient à celle lu régime, d'abord privé, puis public. Envers celui qui iftous occupe aujourd'hui, je conçois aussi que vous altez y distinguer pareillement l'existence personnelle Bt la vie domestique.

Le Prêtre. Pour la première, qui devient la base normale de toute la conduite humaine, la régénération positive consiste surtout, ma fille, à l'instituer socialement. Cette transformation radicale, toujours interdite au théologisme, surtout monothéique, mais constamment pressentie et réclamée de plus en plus par l'instiftct piiblic, ne résulte maintenant d'aucune exagération sentimentale. Elle repose uniquement sur une exacte appréciation de la réalité, qui, dans l'ordre

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humain, plus synthétique qu'aucun autre, concerne I rensemhle avant les parties *.

Quoique chaque fonction humaine s'accomplisse ne- \ cessairement par un organe individuel, sa vraie nature J est toujours sociale, puisque la participation personnelle s'y subordonne constamment au concours indécomposable des contemporains et des prédécesseurs. Tout en nous appartient donc à l'Humanité ; car tout nous vient d'elle : vie, fortune, talent, instruction, tendresse, énergie, etc. Un poète, qui ne fut jamais soupçonné de tendance subversive, fit proclamer par Titus celte sentence décisive, vraiment digne d'un tel organe :

So che tutto è di tutti ; e che ne pure Di nascer merito chi dresser nato Crede solo per se 2.

On trouverait des pressentiments analogues dans les plus anciennes compositions. Ainsi, le positivisme, ens réduisant toute la morale humaine à vivre pour autrui^ se borne réellement à systématiser l'instinct universel, après avoir élevé l'esprit théorique jusqu'au point de vue social, inaccessible aux synthèses théologiques ou métaphysiques^.

1. C'est-à-dire que rHumanité ne s'explique pas par Tindividu mais qu'au contraire l'individu ~ sauf en ce qui concerne ce qu'il! a de particulier organiquement — s'explique parTHumanité. G'estf l'appréciation de cette vérité qui est la base de la morale. EU© fait apparaître la suprématie de la sociabilité comme l'état « nor-^ mal », sinon naturel et comme la source du bonheur.

2. « Je sais que tout est à tous et qu'il ne mérita même pasj « de naître, celui qui croit être né pour lui seul. » (Matastascj Clémence de Titus^ acte II, scène x). ;

3. Comte est fidèle à cette idée que le progrès n'est pas créai tion, mais développement de la nature. De môme que Tïf

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L'ensemble de Téducation positive, tant intellectuelle qu'affective, nous rendra profondément familière notre entière dépendance envers l'Humanité, de manière à nous faire dignement sentir notre destination nécesjsaire à son service continu. Dans Fâge préparatoire, (incapable d'une utile activité, chacun avoue sa propre jimpuissance envers ses principaux besoins, dont il reconnaît que la satisfaction habituelle lui vient d'ailleurs. Il s'en croit d'abord redevable à sa seule famille, qui le nourrit, le soigne, Tinstruit, etc. Mais il ne tarde point à distinguer une plus haute providence, dont sa mère n'est envers lui que le ministre spécial et le meilleur représentant. La seule institution du langage suffirait pour la lui révéler. Car une telle construction surpasse tout pouvoir individuel, et résulte uniquement du concours accumulé de toutes les générations humaines, malgré la diversité des idiomes. D'ailleurs, l'homme le moins doté se sent continuellement redevable à THumanité d'une foule d'autres trésors matériels, intellectuels, sociaux, et même moraux.

Quand ce sentiment est assez net et vif dans l'âge préparatoire, il peut ensuite résister aux sophismes passionnés que suscite la vie réelle, théorique ou pratique. Nos efforts habituels tendent alors à nous faire

science, la morale humaine est la généralisation d'une disposition spontanée universelle.

Pour ce qui est de la formule « vivre pour autrui », on peut se demander si elle exprime heureusement la pensée comtiste. Elle semble, en effet, donner pour fin à Tindividu d'autres indit vidus. Or, constamment Comte proclame que la fin de l'individu j est « la conservation et le perfectionnement du Grand-Être » ; et le Grand-Etre est autre chose que l'ensemble des individus. H est « supérieur à chacun d'eux » et consiste, en dernière analyse, dans la suprématie croissante de l'intelligence et du cœur.

méconnaître la vraie providence, en exagérant notre valeur personnelle. Mais la réllexion peut toujours dissiper cette ingrate illusion, chez ceux qui furent conve^ nablement élevés. Car il leur suffit de remarquer que le^ succès même de leurs travaux quelconques dépend surtout de l'immense coopération qu'oublie leur aveugle orgueil. L'homme le plus habile et le mieux actif n« peut jamais rendre qu'une minime portion de ce qu'il reçoit. Il continue, comme dans son enfance, à être nourri, protégé, développé, etc., par l'Humanité. Seulement, ses ministres ont changé, de manière à ne plus être distinctement appréciables. Au lieu de tout recevoir d'elle par l'entremise de ses parents, elle lui transmet alors ses bienfaits d'après une multitude d'agentsindirects, dont il ne connaîtra jamais la plupart. Vivre pour autrui devient donc, chez chacun de nous, le devoir continu qui résulte rigoureusement de ce fait irrécusable : vivre par autrui. Tel est, sans aucune exaltation sympathique, le résultat nécessaire d'une exacte appréciation de la réalité, philosophiquement saisie dans son ensemble.

La Femme. Je suis heureuse, mon père, devoir ainsi consacrée systématiquement une disposition que je me reprochai quelquefois comme due à l'exagération de mes sentiments. Avant d'être positiviste, je disais souvent : (( Quels plaisirs peuvent remporter sur ceux du dévouement* ? » Maintenant je saurai défendre ce saint principe contre les railleries des égoïstes, et peut-être exciter en eux des émotions qui les empêcheront d'en douter.

1. Citation de Lucie^ l'essai littéraire de Clotilde de Vaux parudansJe National (20 et 21 juin 1845) et publié par Comte en tête de ïti Politique positive.

Le Prêtre. Vous avez, ma fille, spontanément preslenti le principal caractère du positivisme. Il consiste î^ï résumer enfin, dans une même formule, la loi du devoir et celle du bonheur, jusqu'alors proclamées inconciliables par toutes les doctrines, quoique Finstinct public aspirât toujours à les combiner. Leur concordance nécessaire résulte directement de l'existence naturelle des inclinations bienveillantes, scientifiquement démontrée, au siècle dernier, d'après l'ensemble des animaux, où les parts respectives du cœur et de Tesprit sont mieux appréciables.

Outre que notre harmonie morale repose exclusivement sur l'altruisme, il peut seul nous procurer aussi la plus grande intensité de vie. Ces êtres dégradés, qui n'aspirent aujourd'hui qu'à vivre, seraient tentés de renoncer à leur brutal égoisme s'ils avaient une fois goûté suffisamment ce que vous appelez si bien les plaisirs du dévouement. Ils comprendraient alors que vivre pour autrui fournit le seul moyen de développer librement toute l'existence humaine, en l'étendant simultanément au présent le plus vaste, au plus antique passé, et même au plus lointain avenir. Les instincts sympathiques comportent seuls un essor inaltérable, parce que chaque individu s'y trouve secondé par tous les autres, qui compriment, au contraire, ses tendances personnelles ^ .

Voilà comment le bonheur coïncidera nécessairement

1. L'égoïste est malheureux parce qu'il rencontre des obstacles non seulement dans les autres, mais en lui-même, — étant données la variété et la contrariété des instincts égoïstes. — Celui qui aime dans la mesure où il aime, jouit de labéatitude parce qu'il a pour lui l'effort de tous ceux qui aiment, de tous les « concourant » et qu'ainsi il participe à la puissance infinie du Grand-Être.

avec le devoir. Sans doute, la belle définition de 1 vertu, par un moraliste du xvni® siècle, comme ?> effort sur soi-même en faveur des autres \ ne cesser jamais d'être applicable. Notre imparfaite nature aur.. toujours, en effet, besoin d'un véritable effort pour subordonner à la sociabilité cette personnalité qu'exciter: continuellement nos conditions d'existence. Mais, quan^ ce triomphe est enfin obtenu, il tend spontanément, outre la puissance de l'habitude, à se consolider et se |i développer d'après le charme incomparable inhérent I' aux émotions et aux actes sympathiques.

On sent alors que le vrai bonheur résulte surtout i d'une digne soumission, seule base durable d'une noble ;] et vaste activité. Loin de déplorer l'ensemble des fatalités qui nous dominent, on s'efforce de corroborer l'ordre correspondant en s'imposant des règles artificielles, qui combattent mieux notre égoïsme, principale source du malheur humain. Quand ces institutions sont librement établies, on reconnaît bientôt, suivant l'admirable précepte de Descartes 2, qu'elles méritent autant de respect que les lois involontaires, dont l'efficacité morale n'est pas aussi grande^.

La Femme. Une telle appréciation de la nature humaine me fait enfin comprendre, mon père, la possibilité de rendre essentiellement altruistes même les règles \à

1. Duclos, ConsidércUioîis sur les mœurs de ce siècle^ chap. iv.

2. Descartes, Discours sur la Méthode, III" partie, 2^ maxime.

3. La soumission est la première vertu religieuse, la première car elle résulte du dogme des lois naturelles qui précède logiquement les autres dogmes. — A chaque ordre de fatalités doivent correspondre des règles destinées à comprimer l'ambition et la révolte de notre égoïsme, — par exemple, certaines règles de tempérance et de chasteté à Tégard de certaines fatalités de Tordre vital.

relatives à Texistence personnelle, toujours motivées jusqu'ici sur une prudence égoïste. La sagesse antique résuma la morale dans ce précepte : Traiter autrui comme on voudrait en être traité. Quelque précieuse que fût alors cette prescription générale, elle se bornait à régler un calcul purement personnel. Ce caractère se retrouve au fond de la grande formule catholique : Aimer son prochain comme soi-

'r/iéme. Non seulement on sanctionne ainsi Tégoïsme au lieu de le comprimer, mais on l'excite directement par le motif sur lequel on fonde cette règle,

' joour l amour de Dieu, sans aucune sympathie humaine, outre qu'un tel amour se réduisait ordinaire-

' ment à la crainte. Toutefois, en comparant ce principe au précédent, on y reconnaît un grand progrès. Car le premier se bornait aux actes, tandis que le second pénètre jusqu'aux sentiments qui les dirigent. Néanmoins, ce perfectionnement moral reste très inconi-

' plet, tant que leur amour théologique conserve sa

' souillure égoïste.

Seul le positivisme devient à la fois digne et vrai, quand il nous invite à vivre pour autrui. Cette formule définitive de la morale humaine ne consacre directement que les penchants bienveillants, source commune du bonheur et du devoir. Mais elle sanctionne implicitement les instincts personnels, comme conditions nécessaires de notre existence, pourvu qu'ils se subordonnent aux premiers. Sous cette unique réserve, leur satisfaction continue nous est môme prescrite, afin de nous bien adapter au service réel de l'Humanité, à laquelle nous appartenons entièrement.

Je conçois ainsi la profonde réprobation dont je vous vis toujours frapper le suicide, qui ne m'avait jusqu'a-

lors semblé condamné que par le catholicisme^. Car nous devons encore moins disposer arbitrairement de j notre vie que de notre fortune ou de nos talents quel- | conques, puisqu'elle est plus précieuse à THumanité, de qui nous la tenons. Mais, d'après le même principe, la religion positive condamne aussi, quoique due souvent à des motifs respectables, cette sorte de suicide chronique, au moins social, que le régime catholique encouragea trop fréquemment. Je me souviens que Tabus journalier de la discipline corporelle avait tellement annulé les solitaires de la Thébaïde, que leurs abbés furent enfin obligés de les autoriser à prier assis, ou même couchés, faute de pouvoir rester assez longtemps à genoux.

Le Prêtre. Outre que nous ennoblissons la juste I satisfaction des instincts personnels en la subordonnant toujours à sa destination sociale, remarquez, ma fille, que cette subordination nécessaire y devient la seule base possible de prescriptions vraiment iné- ! branlables. Sans cet unique principe, les moindres règles envers Texistence personnelle restent nécessairement flottantes, à moins de les rattacher arbi- ^ trairement aux ordonnances surnaturelles, qui ne comportent qu'une validité temporaire et partielle, désormais épuisée. l

Quand notre sobriété ne repose que sur la prudence personnelle, elle demeure souvent exposée aux sophismes de la gourmandise, qui deviennent même irréfutables envers beaucoup d'individus, capables de supporter longtemps les orgies avec une véritable

1. Comte propose même de traiter le corps des suicidés comme celui des autres criminels.

impunité corporelle. Mais rappréciation sociale dissipe iiussitôt toute incertitude, en prescrivant à chacun une dimentation presque toujours moindre que celle qui serait pour lui sans danger matériel. Car, au delà de a mesure très modérée qu'exige notre service envers a Famille, la Patrie et FHumanité, nous consommons ainsi des provisions que Téqmté morale destinait à l'autres^ En même temps, la réaction cérébrale d'un tel régime corporel tend nécessairement à dégrader notre faible intelligence, scientifique, esthétique, ou technique. Les images deviennent habituellement plus confuses, Tinduction et la déduction plus difficiles et moins rapides : tout se trouve atténué, jusqu'aux talents d'expression.

Mais la réaction morale de la moindre intempérance journalière en constitue le principal danger, comme moins évitable et plus corruptrice. Car, en étendant ainsi l'acte le plus personnel au delà de ce qu'exige notre vraie conservation, nous cultivons, autant que possible, l'égoïsme aux dépens de l'altruisme; puisque nous surmontons même notre sympathie involontaire envers ceux qui manquent alors d'aliments. D'ailleurs, l'intime rapprochement cérébral entre les divers insitincts égoïstes propage bientôt à tous les autres la forte excitation, même passagère, de l'un quelconque d'entre eux. L'admirable peintre de la nature humaine auquel nous devons l'incomparable poème de Y Imitation^ sentit profondément cette connexité normale, quand il nous dit : Frena gulam^ et omnem carnis in-

1. Cf. le mot de Stiiart Mill : « Nous sommes utiles aux K< autres non parce que nous consommons, mai» parce que nous « ne consommons pas. »

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cJiiiationem facillus frenahis '. Si vous relisez journellement ce trésor inépuisable de la vraie sagesse en y remplaçant Dieu par rilumanité, vous sentirez bientôt que cette transformation finale y consolide beaucoup un tel précepte, comme la plupart des autres. La saine restriction de Tinslinct nutritif est encore fort loin de l'extension systématique que lui procurera graduellement la religion positive. Car notre sensualité sophistique continue d'ériger en besoins essentiels beaucoup d'excitations matérielles qui sont plutôt nuisibles qu'utiles. Tel est surtout l'usage du vin, dont l'interdiction musulmane demeura sincère et générale pendant les siècles où l'islamisme développa le mieux le genre d'activité temporelle auquel nous le jugeons spécialement indispensable. En scrutant dignement les admirables desseins du grand Mahomet, on ne tarde point à reconnaître qu'il voulut ainsi perfectionner radicalement l'ensemble de la nature humaine, \ d'abord chez l'individu, puis dans l'espèce, d'après la loi d'hérédité. Cette noble tentative n'a pas plus avorté réellement que tous les autres efforts propres au monothéisme du moyen âge, tant oriental qu'occidental, pour notre perfectionnement essentiel. Seulement, elle! a besoin, comme eux, d'être systématisée par le posi-jj tivisme, qui saura la consolider et la développer, sans compromettre notre essor industriel. Dès aujourd'hui, cette salutaire abstinence, déjà si commune chez votre sexe, du moins au Midi, peut graduellement s'étendre \ à tous les organes avancés du progrès humain. A j|

1. Imitation de Jésus-Christ^ livre I*"", chap. xii : « Dompte la « gourmandise et tu dompteras plus facilement tome inclina- « nation de la chair. »

mesure que le positivisme prévaudra, les femmes et lesprêtres renonceront librement, dans tout TOccident, sauf les cas exceptionnels, à cette excitation habituelle, d'autant plus funeste qu'elle conduit souvent à beaucoup d'autres abus.

La Femme, Je conçois, mon père, pourquoi vous avez tant insisté sur la discipline positive de l'instinct nutritif. Car, outre sa prépondérance directe et ses réactions indirectes, elle constitue ici le type suffisant de toutes les autres répressions normales envers les appétits personnels. L'ensemble de ces règles systématise, chez les deux sexes, la vraie pureté^ première base d'une inébranlable moralité. En effet, cette précieuse expression ne doit pas se borner aux deux organes contigus qui déterminent la conservation de l'espèce et de l'individu. Nous devons aussi l'étendre à Teusemble des sept instincts personnels \ que nous avons toujours à purifier suffisamment, d'après leur subordination normale au service continu de l'Humanité.

Le Prêtre. Ce grand principe, ma fille, ne cessera jamais de surmonter à cet égard tous les doutes sincères, et même de résoudre les plus captieux sophismes. Le cœur du vrai positiviste doit, au dedans, repousser toujours les volontés arbitraires, comme son esprit les dissipe au dehors. Notre humble déesse est, en effet, exempte des divers caprices propres à son tout-puissant précurseur. Ses actes quelconques suivent des lois appréciables, que nous révèle de plus en plus l'étude positive de sa nature et de sa destinée. En nous y subordonnant autant que possible, nous ferons sans

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