XII INTRODUCTION
La sociologie ne justifie pas en ce sens le fait ; seulement elle l'explique positivement. La conception de Dieux ou de causes métaphysiques est nécessairement instable et provisoire parce qu'elle est en contradiction avec les conditions de l'action. Celle-ci, en effet, ne se fonde que sur des rapports observables; elle n'a besoin que de lois positives. La théologie et la métaphysique recèlent donc un schisme dissolvant. L'action s'en débarrasse peu à peu comme d'une surchage encombrante et vaine; elle les laisse tomber « en désuétude ». A mesure qu'elle devient plus efficace par la science positive elle rallie les esprits aux seuls principes de l'état positif.
Si Ton ne risquait de fausser la pensée de Comte en l'engageant dans un rapprochement, on pourrait la comparer à ces doctrines contemporaines qui, définissant pragmatiquement la vérité, n'accordent aux sciences d'autre signification que le succès de la pratique. En tout cas les sciences, ainsi traitées .sociologiquement, ne sont plus que des arts et ne se justifient plus que par leur utilité.
Ceci nous révèle quelles peuvent être la nature et la portée d'une systématisation des sciences, c'est-à-dire d'une philosophie scientifique.
Dès les dernières leçons du Cours de philoso^ phie positive^ Comte ne doutait plus qu'il s'était trompé en pensant que la méthode objective menait d'elle-même et nécessairement à la sociologie.
INTRODUCTION XIIÏ
Les sciences se succèdent sans doute dans un ordre de dépendance depuis les mathématiques jusqu'à la sociologie. Mais, tout en suivant l'enchaînement des choses, la pensée pourrait aussi bien, à partir de l'astronomie par exemple, aboutir à d'autres existences que les existences terrestres. La route qui mène des mathématiques à la sociologie est objective, mais d'autres routes également objectives, et qui n'y mènent pas, s'oflrent à l'esprit, de sorte que le choix de la première est déterminé par des sentiments.
Tout considéré, les disciples de Comte comme Littré, qui ont persisté à croire qu'ils tenaient une philosophie scientifique objective, une sorte de mappemonde calquée sur les choses, ne voyant pas la relativité de cette philosophie au sentiment, sont restés dans une illusion tout à fait analogue à celle qui faisait prendre aux anciens la terre pour le centre du monde.
Les six sciences fondamentales ne sont pas les seules possibles; elles sont les seules que l'humanité avait besoin de créer pour satisfaire ses besoins essentiels. Si l'on veut comprendre leur ensemble il faut donc partir de l'homme (et c'est ainsi que procède le Catéchisme) : or, comme les fins de l'homme ont leurs conditions dans la société, dans la vie, dans l'existence chimique, dans les fatalités astronomiques, nous saisissons pourquoi l'humanité a dû instituer les sciences de ces divers