DIXIÈME ENTRETIEN RÉGIME PUBLIC
La Femme, En abordant la partie supérieure de la morale positive, je dois, mon père, vous demander trois éclaircissements préliminaires.
Le premier concerne le reproche métaphysique adressé souvent au positivisme de n'admettre aucune sorte de droits. S'il en est ainsi, je suis plus disposée à vous en féliciter qu'à m'en plaindre. Car l'intervention du droit m'a presque toujours paru destinée à dispenser de raison ou d'affection. Elle est heureusement interdite aux femmes, qui n'en valent que mieux. Vous connaissez ma maxime favorite : Il faut^ à notre espèce plus qu'aux autres^ des devoirs pour faire des sentiments ^ .
Le Prêtre. Il est vrai, ma fille, que le positivisme ne reconnaît à personne d'autre droit que celui de toujours faire son devoir. En termes plus corrects, notre religion impose à tous l'obligation d'aider chacun à remplir sa propre fonction. La notion de droit doit disparaître du domaine politique, comme la notion de cause du domaine philosophique. Car toutes deux se rapportent à des volontés indiscutables. Ainsi, les
1. Phrase de Glotilde de Vaux dans une lettre à Aug. Comte (la 79« de celles qui ont été publiées avec le testament).
droits quelconques supposent nécessairement une source surnaturelle, qui peut seule les soustraire à la discussion humaine. Quand ils furent concentrés chez les chefs, ils comportèrent une véritable efficacité sociale, comme garanties normales d'une indispensable obéissance, tant que dura le régime préliminaire, fondé sur le théologisme et la guerre. Mais depuis que la décadence du monothéisme les dispersa parmi les gouvernés, au nom, plus ou moins distinct, du même principe divin, ils sont devenus autant anarchiques d'un côté que rétrogrades de l'autre. Dès lors, ils n'aboutissent, des deux parts, qu'à prolonger la confusion révolutionnaire; en sorte qu'ils doivent entièrement disparaître, du commun accord des hommes honnêtes et sensés d'un parti quelconque.
Le positivisme n'admet jamais que des devoirs, chez tous envers tous. Car son point de vue toujours social ne peut comporter aucune notion de droit, constamment fondée sur l'individualité. Nous naissons chargés d'obligations de toute espèce, envers nos prédécesseurs, nos successeurs et nos contemporains. Elles ne font ensuite que se développer ou s'accumuler avant que nous puissions rendre aucun service. Sur quel fondement humain pourrait donc s'asseoir l'idée de droite qui supposerait raisonnablement une efficacité préalable? Quels que puissent être nos efforts, la plus longue vie bien employée ne nous permettra jamais de rendre qu'une portion imperceptible de ce que nous avons reçu. Ce ne serait pourtant qu'après une restitution complète que nous serions dignement autorisés à réclamer la réciprocité des nouveaux services. Tout ji droit humain est donc absurde autant qu'immoral. Puisqu'il n'existe plus de droits divins, cette notion doit
;'effacer complètement, comme purement relative au ■égime préliminaire, et directement incompatible avec état final, qui n'admet que des devoirs, d'après des
"onctions ^ .
La Femme. Maintenant, mon père, je voudrais savoir ii, outre la relation générale entre le régime public 3t'le régime privé, celui-ci ne suscite pas des dispositions qui puissent nous préparer personnellement à
Le Prêtre. Celles qui résultent de l'existence individuelle consistent surtout, ma fille, dans le culte intime qui lui correspond. Il n'est pas seulement propre a
4 Toute cette critique porte sur l'idée de Uroits naturels, c'est-à-dire absolus, logiquement antérieurs ^ 'a soc'^^e opposables par l'individu à l'intérêt social. - Comte la déclare < théologico-métaphysique » (Pol. Pas., I, 36), et sa pensée est celle-ci l'idée de droit absolu est originairement la conception d'un respect pour les autorités constituées, impose par les volontés divines. Avec la dissolution des croyances religieuses cette respectabilité d'origine religieuse fut étendue a tous les hommes Dieu, se dissolvant, se dissémina en q'ieKï"^ ^°^t« f^*^^ les créatures humaines. L'idée du droit, étrangère autheolog sme primitif, appartient donc à la phase de transition et de dissolu
*"or en ce point comme en d'autres, le Positivisme ressemble plus 'au théologisme pur qu'aux <ioct"nes de transition^ Comme Dieu au début, l'Humanité seule a un droit absolu, inflm L individu n'est qu'un débiteur infiniment msolvable. Il a un néant de
""Tidée de droit individuel n'est pas seulement fausse; elle est «anarchique » et de plus « rétrograde », comme le prouve 1 usage qu'en fait l'école libérale. „oi,.r„„,(.
Cependantsil'individun'apas de droits naturels, il ne se trouve pas pour cela démuni. Il est, en effet, protégé par les devoirs que tous ont envers l'Humanité. « Les justes garanties indm- * duelles résultent seulement de cette universelle reciproc te « d'obligations, qui reproduit l'équivalent moral des droits antérieurs, sans offrir leurs graves dangers poHtiques. » {Pol. l os., S6.)
consolider et développer toutes les vertus privées. Sa ' principale application concerne la vie publique, où notre triple ange gardien doit à la fois nous détourner 1 du mal et nous pousser au bien, d'après de courtes invocations spéciales envers les différents cas essentiels, i La puissance d'un tel secours fut déjà sentie dignement dans la noble ébauche du culte féminin que tenta l'admirable chevalerie du moyen âge. Ces âmes d'élite avaient si bien harmonisé la vie privée et la vie publique que l'image chérie venait souvent animer et embellir leurs scènes guerrières, en laissant surgir les plus tendres émotions au milieu môme de la désolation ou de la terreur. Si donc les affections douces purent se combiner familièrement avec une activité destructive, un concours analogue doit mieux résulter de travaux directement relatifs au bonheur humain et purs de tous douloureux résultats envers personne. Le saint cantique qui termine le plus beau des poèmes convient davantage au nouveau culte qu'à l'ancien :
Donna, se'tanto grande e tanto vali Che quai vuol grazia e a te non ricorre Sua dizianza vuol volar senz' ali.
La tua benignita non pur soccorre A cbi dimanda, ma moite fiate Liberamente al dimandar precorre.
In te misericordia, in te pietate, In te magnlQeenza, in te s'aduna Quantunque in creatura è di bontate*.
1. « Dame, tu es si grande et si puissante que celui qui veut « ta faveur et ne recourt pas à toi veut que son désir voie sans « aile. — Ta générosité ne secourt pas seulement qui Timplore ; « bien des fois elle devance spontanément la prière. En toi la « miséricorde, en toi la pitié, en toi la magnificence, en toi « s'unit tout le bien qui est dans la créature. » (Dante, Paradis.)
Plus qu aucune autre classe, le sacerdoce de l'IIumaité doit utiliser une telle assistance. Ses luttes sociales ie pourront qu'y mieux développer le courage, la perévérance, et même la prudence. Mais elles tendront ouvent à troubler la pureté morale par des séductions imbitieuses, d'autant plus redoutables qu elles sembleont émaner d'un saint zèle. Nos prêtres éprouveront lonc un fréquent besoin de retremper leur vraie dignité
ans un noble commerce, d'abord subjectif, puis même )bjectif, avec le sexe aimant.
I Quant aux dispositions résultées de l'existence do- Inestique, elle suscitera surtout le meilleur apprentissage de cette règle fondamentale que chacun doit s'imposer librement, comme base personnelle du régime public : Vivre au grand jour. Pour cacher leurs turpitudes morales, nos métaphysiciens firent prévaloir la honteuse législation qui nous interdit encore de scruter la vie privée des hommes publics ^ Mais le positivisme, systématisant dignement l'instinct universel, invoquera toujours la scrupuleuse appréciation de l'existence personnelle et domestique comme la meilieure garantie de la conduite sociale. Nul ne devant aspirer qu à l'estime de ceux qui lui en inspirent, chacun ne doit pas indistinctement à tous un compte habituel de ses actions quelconques. Mais, quelque restreint que puisse devenir, en certain cas, le nombre de nos juges, il suffit qu'il en existe toujours pour que la loi de vivre au grand jour ne perde jamais son efficacité morale, en nous poussant constamment à ne rien faire qui ne soit avouable. Une telle disposition
1. C'est, en effet, une législation métaphysique puisqu'elle se rattache à l'idée de droit naturel.
prescrit aussitôt le respect continu de la vérité et 1| scrupuleux accomplissement des promesses queli conques. Ce double devoir général, dignement intrd duit au moyen âge, résume toute la morale publique^ Il vous fait sentir la profonde réalité de cette admirabll décision où Dante, représentant, à son insu, Timpuli! sion chevaleresque, assigne aux traîtres le plus hor-* rible enfer ^ . Au milieu même de l'anarchie riioderne^ le meilleur chantre de la chevalerie proclamait dij gnement la principale maxime de nos héroïques anj( cêtres :
La fede unqua non deve esser corrotta, 0 data a un solo, o data insieme a mille ;
Senza giurare, osegno altro più espresso, Basti una volta che s'abbia promesse 2.
Ces pressentiments croissants des mœurs sociocra-i tiques sont irrévocablement systématisés par la religion positive, qui représente le mensonge et la trahisons! comme directement incompatibles avec toute coopération humaine. y
La Femme. Je dois, mon père, vous demander enfin«t| si le régime public ne comporte pas une division générale analogue à celle du régime privé, d'après l'inégale extension des liens correspondants. Ni le cœur, ni 1 même l'esprit, ne peuvent dignement monter de lai^lj