Sei'vus^ de servare : sauver, conserver
les professions quelconques, et Tuniverselle prépondé- •ance de la caste sacerdotale. La première fournit le jcul moyen de conserver les progrès accomplis, et de f)ermettre lentement des modifications secondaires ; lant que l'éducation s'opéra plutôt par imitation que 0ar enseignement, faute de séparation entre la théorie ît la pratique. Mais ce régime nécessaire décomposeait la population en castes profondément indépendantes, si Tuniforme prépondérance du sacerdoce n'y /enait constituer FEtat, en fournissant à toutes un lien /énéré, qui comporte spontanément une vaste exension.
Cette constitution initiale est tellement naturelle qu'elle subsiste encore, chez les plus nombreuses naions d'aujourd'hui, malgré d'immenses perturbations. Quoique surgie partout, elle ne put prévaloir à ce point que dans les lieux où l'intelligence et le travail se développèrent avant l'activité militaire. En effet, cellei devient toujours le dissolvant spontané d'an tel régime, en tendant à faire prévaloir les guerriers sur les prêtres. Malgré les immenses efforts de la politique iacerdotale pour détourner l'ardeur belliqueuse vers jies expéditions lointaines, toujours suivies d'irrévocables colonisations, la théocratie aboutit partout à la domination du patriciat militaire, mais en conservant ies mœurs anciennes. Cette dernière aptitude, irrécusable confirmation de la ténacité d'un tel régime, permet aujourd'hui de l'étudier directement, quoique très altéré, môme à la Chine et dans l'Inde, pour mieux omprendre l'antique Egypte, vénérable mère de toute la civilisation occidentale. On peut alors apprécier, sur liine grande échelle, l'office social du sacerdoce, à la fois conseiller, consécrateur, régulateur, et finalement
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juge. Mais on y voit aussi combien cette attribution i fondamentale se trouvait profondément compromise ' d'après le commandement et la richesse qui souillèrent nécessairement Tintervention initiale de l'intelligence dans le domaine du sentiment et de l'activité.
Vous devez être surprise qu'un tel régime soit si peu I représenté par le tableau que je vous ai proposé. Cela ' tient surtout, comme pour le féticliisme, à la nature concrète de cette composition historique, plus esthétique que scientifique. Toutefois, envers un régime qui laisse tant de monuments de tous genres, une telle explication générale a besoin d'un développement spécial. Il consiste à remarquer l'un des plus nobles caractères de la vraie théocratie, où le gouvernement' humain réside chez des corporations immenses et perpétuelles, sans que les services rendus puissent se rattacher presque jamais à des noms particuliers. Faute d'une telle tendance à l'absorption des individus, les'' divers collèges sacerdotaux auraient été souvent troublés par les rivalités naturelles des divinités polythéiques. C'est seulement quand la théocratie, suivante! une exception heureusement unique, se fonde sur le monothéisme, qu'une extrême concentration y fait ressortir les noms suprêmes. Aussi la nature concrète dei' notre tableau força-t-elle d'y choisir Moïse comme Icf type personnel du régime initial, quoiqu'il représenté très imparfaitement une constitution essentiellement! propre au polythéisme.
La Femime. Cette admiration réfléchie pour la tliéocratie me fait mieux apprécier, mon père, la profonde injustice des aveugles imputations dont elle est encore^ l'objet chez la plupart des hommes qui se croient avan^i ces. Il semblerait ainsi que le régime d'où tout émane.!
PASSÉ FÉTICHIQUE ET THÉOCRATIOUE 347
t qui dura plus qu'aucun autre, fut toujours oppressif t dégradant; en sorte qu'on ne comprendrait plus .'où purent surgir les progrès accomplis.
Le Prêtre. Toutes ces critiques de la théocratie oivent être regardées, ma fille, comme aussi frivoles ue les reproches de saint Augustin envers l'ensemble iu polythéisme et les récriminations de Voltaire contre e catholicisme. Aucun régime ne put mériter de telles ensures que pendant sa décadence. Il n'eût jamais |urgi ni prévalu si la majeure partie de sa domination l'avait été suffisamment conforme à notre nature, et fiême assez favorable à nos progrès.
Les tendances oppressives à l'immobilité ne se dévepppent réellement que dans la dernière phase de la héocratie. Elles y résultent de l'inévitable dégradation lU caractère sacerdotal par le commandement et la rihesse. Maison a d'ailleurs exagéré beaucoup l'immuaâlité théocratique, d'après le contraste émané de la apidité supérieure qui distingue la marche occiden- ^le. Indépendamment de toute perturbation étrangère, [es indices décisifs et multipliés manifestent, depuis f)ngtemps, le mouvement spontané d'une telle civiliation. Par exemple, le bouddhisme, quoique comprimé dans son centre, y produisit bientôt au Thibet de [refondes modifications, développées en Chine d'après
institution des examens.
Quand le positivisme devra pénétrer chez ces im- Qenses populations, le temps sera venu d'étudier avec oin la progression naturelle qui les eût ultérieurenent amenées d'elles-mêmes au niveau final de l'Occilent, suivant une marche distincte mais équivalente. ]ar, c'est à ces tendances spontanées qu'il faudra sageaent rattacher l'accélération systématique, en écartant
toutes les perturbations violentes introduites par k ; monothéisme, d'abord musulman, puis chrétien. Néan-j moins, en réservant cette importante appréciation, nous devons maintenant concentrer nos études histo- \ riques sur les ancêtres immédiats de la civilisation occidentale. On est ainsi conduit à faire provaloir l'examen des populations où rétablissement théocratique se trouva prévenu par un essor précoce de Tactivité militaire.
Mais ce polythéisme progressif présente deux modes très différents, l'un essentiellement intellectuel, l'autre éminemment social. Le premier a lieu quand les circonstances locales et politiques ne permettent point à l'activité militaire, quoique très développée, d'instituer un véritable système de conquêtes. Alors sa réaction latente pousse tous les hommes supérieurs vers la culture mentale, devenue aussi le principal objet de l'attention publique, et dégagée ainsi de la discipline sacerdotale. Quand, au contraire, la guerre peutl tendre librement à la domination universelle, l'intelligence se subordonne à l'activité, et tous les citoyens^i sont ordinairement absorbés par des sollicitudes so-, claies, au dedans comme au dehors. Ces deux modes: du polythéisme progressif furent également néces-i, saires, chacun selon sa nature et dans son temps, au ' grand mouvement occidental qui suivit la rupture spontanée du joug théocratique.
Aucune théocratie n'échappe finalement à l'ascendant j social des guerriers sur les prêtres. Celle même de laij Judée, malgré sa concentration exceptionnelle, subits aussi cette révolution, quand les rois succédèrent aux^ juges, six siècles après sa fondation. Mais il importe defi| distinguer entrejes cas où ce changement ne s*accom-[
plit que lorsque les mœurs théocratiques ont acquis une pleine consistance, et ceux où son rapide avènement précède une telle constitution, dès lors essentiellement avortée. Notre évolution occidentale dépendit surtout de cette dernière impulsion, qui toutefois n'eût jamais suffi sans les germes heureusement empruntés aux pures théocraties.
Les temps chantés par Homère marquent nettement [le début d'une telle série. Car il s'était alors écoulé deux générations au plus depuis que les guerriers commencèrent à dominer les prêtres chez nos ancêtres Jiellémques. La théocratie primitive s'y manifeste enbore par des oracles nombreux et respectés, quoique dispersés, qui persistèrent en Grèce plus qu'ailleurs.
La Femme. A partir de cette ère occidentale, vous m'avez annoncé, mon père, que l'évolution humaine constitue réellement une immense transition, sans comporter aucun véritable régime. On sent assez l'exactitude d'une telle appréciation, quand on oppose a courte durée des divers états sociaux, qui dès lors se succèdent, soit à la persistance antérieure de la théocratie précédée du fétichisme, soit à l'incomparable ivenir de Tordre positif. Mais je voudrais concevoir naintenant la marche générale de cette transition îécessaire.
Le Prêtre. Une telle préparation, exactement repréentée par notre tableau concret, se rapporte, ma fille, 3omme l'ensemble de la nature humaine, d'abord à 'intelligence, puis à l'activité, pour aboutir enfin au jentiment. La théocratie initiale cultivait simultanénent ces trois faces de notre existence, ainsi soumise i des règles complètes, quoique peu favorables à nos )rogrès continus. Mais cette discipline était si bien la
seule qui convint au théologisme qu'on ne put jamais lui rien substituer de durable tant que prévalut la synthèse fictive. On n'accéléra la marche qu'en brisant ' une telle harmonie, pour développer successivement l cliaque partie de l'existence humaine aux dépens des i deux autres. Ce caractère profondément incomplet dis- i tingue nettement d'abord l'élaboration grecque, puis i la préparation romaine, enfin l'initiation catholicoféodale^ j
L'ordre de ces trois évolutions partielles résulte i aussitôt de leur commune destination. Car alors il fal- | lait surtout développer les forces humaines, sans aspi- i rer encore à les discipliner, autrement que d'après leur j antagonisme spontané. Tout effort prématuré pour régler l'ensemble de notre existence tendait à rétablir î une théocratie toujours imminente, et devenait con- ! traire à l'essor spécial qu'on voulait seconder. Voilà j pourquoi le sentiment, principale source de la discipline ,| humaine, dut être longtemps dédaigné, de manière ài ne prévaloir que quand le développement théorique et| pratique serait assez avancé. Pour le propre essor dm nos forces, l'intelligence devait précéder l'activité. Car, la marche active tendant alors à réunir tous les polythéistes progrei^sifs sous une même domination, elle serait devenue incompatible avec la pleine liberté qu'exige l'évolution spéculative, si celle-ci ne s'était pas accomplie préalablement.
1. Dans l'histoire de rhumanité, la fonction de la Grèce fut la culture de rintelligence, la fonction de Rome la culture àe^ Tactivité, la fonction du moyen âge la culture du sentiment.