‹ Catéchisme positiviste; ou, Sommaire exposition de la religion universelle, avec une introduction et des notes explicativesChapitre 97 sur 101 · Mahomet · texte numérisé non relu

Mahomet

^age que le polythéisme. Celui-ci fut toujours une religion essentiellement nationale, mais très conciliable avec rincorporation militaire. Au contraire, le monothéisme peut rallier des peuples vraiment indépendants, quoique cette aptitude ne se soit assez réalisée que dans TOccident, au moyen âge. L'Orient devait donc tendre aussi vers une foi monothéique^ mais profondément incompatible avec la croyance occidentale, d'après la. diversité des destinations sociales.

En effet, Tislamisme dirigeait surtout l'essor militaire d'une autre noble partie de la race blanche, aspirant, à iion tour, à devenir le principal noyau du vrai Grand- Etre. C'est pourquoi l'antique confusion des deux pouvoirs y fut nécessairement conservée, et même développée, d'après la concentration moiiothéique. Ainsi devenu plus conforme au génie naturel du théologisme, ie monothéisme put et même dut acquérir, en Orient, une simplicité dogmatique qu'il ne comportait pas en Occident. Car, parmi nous, la séparation factice des] deux puissances avait forcé le vrai fondateur du catholicisme à compliquer le dogme, en complétant la révélation, indispensable à tout monothéisme, par la divinisation du fontateur supposé. De là résultèrent d'autres complications secondaires, que l'islamisme s'honora d'écarter aussi, pour mieux assurer la prépondérance du caractère militaire contre la dégénération sacerdotale du chef suprême. L'indépendance du clergé fournit, en effet, le motif essentiel de ces subtilités catho liques, qui méritent historiquement la vénération des philosophes, quelque répugnance qu'elles doivent inspirer à notre raison.

Dès le début de cette lutte entre deux monothéismes inconciliables, un libre penseur aurait pu prévoir [

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qu'elle aboutirait bientôt à les discréditer également, en montrant l'inanité radicale de leur commune pré-

I tention à l'universalité. Cet immense conflit remplit la dernière phase du moyen âge, commençant avec le XI® siècle et se terminant à la fin du xiii^ Alors s'établit d'abord la féodalité proprement dite, où l'indépendance et le concours, qui tour à tour prévalurent, se trouvaient enfin combinés dignement, de manière à faire déjà pressentir la sociocratie finale. Cette admirable institution devint, au xii^ siècle, la base générale de ces héroïques expéditions où la République Occidentale, consolidée et développée par l'activité collective, dissipa finalement toutes les inquiétudes d'invasion musulmane. Dès le siècle suivant, les croisades, essentiellement dépourvues de destination sociale, furent bientôt dénaturées et discréditées. L'ensemble du monde romain se trouva partagé dès lors entre deux monothéismes incompatibles, dont chacun tendit aussitôt vers son irrévocable déclin, qui ne fut retardé, de part et d'autre, que d'après la difficulté d'y substituer un nouveau régime.

La Femme. Cette théorie générale du moyen âge me fait enfin comprendre, mon père, l'ensemble du catholicisme, intellectuel et social : j'en conçois l'avènement

i nécessaire, la mission temporaire, et l'irréparable décadence. Mais une telle appréciation indique mieux combien le catholicisme fut injuste envers l'élaboration grecque et l'incorporation romaine, dont la combinaison spontanée avait déterminé sa formation. Après avoir maudit ses pères, il fut, à son tour, maudit par ses enfants. Quoique le premier tort n'excuse pas le second, il l'explique en manifestant la rupture de la continuité humaine.

IjE Prktre. En effet, ma fille, celte continuité s'était trouvée respectée dans les révolutions précédentes. Le polythéisme avait d'abord remplacé le fétichisme d*une manière presque insensible, en se l'incorporant spontanément. Quand le régime militaire vint succéder à la théocratie initiale, ce fut encore sans rompre ses antécédents sociaux, qui restèrent toujours honorés. Il en est ainsi lorsque Rome absorbe la Grèce, en se glorifiant de prolonger son évolution. Mais l'avènement du catholicisme offre, au contraire, un caractère anarchique. L'avenir et le présent s'y trouvent conçus et dirigés comme si le passé gréco-romain n'eût jamais existé. Même l'injustice chrétienne s'étend jusqu'aux antécédents juifs, malgré la vicieuse importance qu'on leur attribuait.

Cette brutale discontinuité, que l'islamisme s'efforça d'éviter, altéra beaucoup le sentiment général du progrès social, dont le catholicisme fît spontanément surgir la première ébauche, d'après la supériorité réelle de son régime sur le précédent. Il importe de bien apprécier une telle rupture des liens historiques. Elle explique d'abord l'intime contradiction, intellectuelle et morale, où se trouva bientôt placée une doctrine qui, surgie de la discussion, voulut ensuite l'interdire, et qui réclama de ses enfants le respect qu'elle refusait à ses pères.Maisily faut surtout saisir la véritable origine de la plus grave disposition propre à l'anarchie moderne. Le sentiment et l'esprit antihistoriques, dont la prépondérance constitue maintenantle principal obstacle à la réorganisation occidentale, remontent ainsi jusqu'à Favènement du catholicisme. Cette immense difficulté ne peut être surmontée que par le positivisme, seul capable de rendre également justice à toutes les phases sociales ou mentales, de l'évolution humaine. :

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Toutefois, il faut ici, comme partout ailleurs, reconnaître que Téminente sagesse du sacerdoce catholique neutralisa longtemps les principaux vices de sa déplorable doctrine. En s'appropriant la langue de Rome, I quand elle cessa de prévaloir, il conserva spontanément tous les trésors intellectuels de l'antiquité, même sa ' belle théologie. La touchante légende, si dignement immortalisée par Dante, sur Theureuse intercession d'un saint pape envers Trajan\ suffirait pour indiquer combien les nobles âmes catholiques regrettaient que leur aveugle doctrine les empêchât d'honorer leurs meilleurs ancêtres. Mais le respect général des antécédents grecs et romains fut développé chez tous les chefs temporels, malgré leur fréquente ignorance.

On retrouve partout un pareil contraste. Une admirable discipline s'établit alors dans l'ensemble des sentiments humains, quoiqu'elle repose sur un immense égoïsme dont la prépondérance pouvait seule maîtriser d'abord la personnalité vulgaire. La tendresse chevaleresque se trouve préparée et sanctionnée par la foi la plus antiféminine qui régnât jamais. D'après l'institution du célibat ecclésiastique, qui détruit toute hérédité sacerdotale, l'atteinte le plus décisive portée, en Occident, au régime des castes émane d'une doctrine naturellement favorable à la théocratie, objet final de la papauté dégénérée. Le monothéisme, qui devient enfin profondément hostile à tous les progrès intellectuels, prépara leur essor général, en achevant d'élaborer la logique humaine. Fondée par le fétichisme sur les sen-

1. La légende est racontée dans le Purgatoire (chant X). Grégoire le Grand, ne pouvant supporter Tidée que Trajan était damné, entra dans une église et pria pour Tâme de l'empereur payen. Il pria si ardemment que Dieu exauça sa prière.

liments, elle dut au polythéisme Temploi des images. Mais son essor spontané ne se compléta que sous le monothéisme, d'après l'assistance usuelle des signes^ Ce résultat, essentiellement commun à l'islamisme et au catholicisme, appartient davantage à celui-ci, vu la discussion habituelle qu'y suscitait chez toutes les classes la division des deux pouvoirs.

Toutes ces oppositions doivent augmenter beaucoup l'admiration et le respect des vrais philosophes pour ces belles natures pontificales qui, pendant quelques siècles, retirèrent tant d'efficacité d'une foi radicalement vicieuse, quoique seule adaptée à cette transition. Néanmoins, n'oublions jamais que les progrès quelconques du moyen âge furent toujours dus au concours nécessaire entre les deux éléments hétérogènes, qu'il faut sans cesse y combiner le catholicisme et la féodalité.

Outre ces services immédiats, cette admirable transition fit immédiatement surgir tous les germes essen-

1. Avec le fétichisme se révèle raction nécessaire du sentiment pour susciter et diriger les opérations de Fesprit. — « Le poly- « théisme, sous le rapport logique, facilite profondément Ten- « semble de l'élaboration théorique, en fournissant à toutes les « intelligences des images éminemment propres à fixer leur atten- « tion habituelle sur les phénomènes généraux, sans considérer « les corps particuliers. Contrairement aux opinions doctorales, « je n'hésite point à regarder la personnification des attributs « comme ayant été longtemps plus nécessaire à la science qu'à « l'art. » {PoL Pos., III, 17.)

En ce qui concerne le monothéisme, la pensée de Comte se développe ainsi : « L'unité divine suscitait naturellement, chez « tous les esprits, des méditations générales où les images se « trouvaient interdites, sans que les sentiments puissent y sup- « pléer faute de netteté et de précision. Les signes y devenaient « donc la seule ressource habituelle de notre intelligence, qui « s'est ainsi familiarisée avec leur emploi prépondérant. » (PoL Pos., Il, 102.)

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tielsdu régime final. Elle ébaucha même, sous chaque

, grand aspect, le véritable ordre humain, à la fois temporel et spirituel, autant que le permettaient alors la doctrine et la situation. Aussi le positivisme n'a-t-il maintenant qu'à reprendre l'ensemble de son programme pour le réaliser dignement, d'après une meilleure foi combinée par une activité plus favorable.

(Mais l'influence féodale, qui n'a pas aujourd'hui de défenseurs spéciaux, se trouve injustement sacrifiée, dans ces appréciations historiques, à la participation

.catholique, seule étudiée par l'école rétrograde. Un examen approfondi montre pourtant la réaction chevaleresque jusque sur les modifications trop méconnues

.que subit alors la dernière foi provisoire. Après avoir admirablement ébauché le culte de la Femme, prélude nécessaire à la Religion de l'Humanité, le sentiment féodal détermina réellement, au siècle des croisades,

t l'altération qu'éprouva le monothéisme occidental,

, quand la Vierge y tendit à remplacer Dieu.

Mais en rapportant les résultats du moyen âge à leurs

I véritables auteurs, on sent mieux la nature profondément précaire du régime catholico-féodal, dernier mode du système théologique et militaire. Si le sacerdoce compensa seul l'imperfection de sa doctrine, cette aptitude ne pouvait durer qu'autant que sa destination morale et sociale lui conservait un caractère progressif. Or, l'accomplissement même d'une telle mission poussa l'Occident vers des progrès incompatibles avec la foi catholique, et contraires à la constitution finale de son clergé devenu rétrograde ; comme le montre l'admirable tentative de régénération avortée au XIII® siècle. En un mot tous les résultats du moyen âge nécessitèrent un régime nouveau, dès que l'islamisme

et le catholicisme se furent irrévocablement neutralisés. Par exemple, l'émancipation théologique, longtemps bornée à quelques types individuels, se repandit beaucoup d'après les croisades, sous l'impulsion des Templiers, mieux exposés avx contacts musulmans.

Le début du xiv® siècle ouvre ainsi l'immense révolution occidentale que le positivisme vient, aujourd'hui terminer. Alors, l'ensemble du mouvement humain devient profondément hostile à Tordre antérieur, quoique le nouveau régime ne puisse encore être aucunement aperçu. Car, après le catholicisme, nulle organisation théologique n'était possible; comme le système militaire ne pouvait plus se modifier au delà de sa constitution féodale. L'Occident commençait à réaliser les pressentiments trop précoces de César et deTrajan sur sa tendance directe à faire irrévocablement prévaloir une foi positive et une activité pacifique. Mais ce but exigeait encore que la science, l'industrie et même l'art subissent une longue élaboration, qui dut être essentiellement spéciale et dispersive, de manière à dissimuler sa tendance sociale. De là résulte ce double caractère de la dernière transition humaine, de plus en plus anarchique envers l'ensemble, quoique aussi de plus en plus organique quant aux éléments.

La Fkmme. Puisque c'est ainsi, mon père, que le présent se noue directement au passé, j'ai besoin de connaître la marche générale de ce mouvement, pour y suivre assez les progrès simultanés de l'anarchie et de la rénovation.

Le Prêtre. Dans la progression négative, mieux caractérisée que l'autre, il faut, ma fille, distinguer surtout deux phases nécessaires, selon que la décomposition reste purement spontanée ou devient de plus en

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plus systématique. La première comprend les xiv® et xv^ siècles et Tautre les trois suivants. Ces deux périodes présentent les mêmes différences envers le mouvement positif, quoique d'une manière moins prononcées. Tout l'Occident participe à la décomposition spontanée ; mais la négation systématique ne prévaut qu'au Nord ^

Le mouvement révolutionnaire fut toujours dirigé, dès son début, par deux classes connexes, d'abord émanées, et bientôt rivales, des anciens pouvoirs. Ce sont les métaphysiciens et les légistes, qui constituent l'élément spirituel et l'élément temporel de ce régime négatif, caractérisé, surtout en France, dans les uni- 'versités et les parlements. Mais la seconde classe mérite plus d'estime que la première, parce que leur commun esprit s'y modifia sous l'heureuse impulsion des applications sociales. Tandis que les métaphysiciens ne furent jamais, envers la théologie, que d'inconséquents démolisseurs, les légistes, et surtout les juges, outre leurs services temporaires ou spéciaux, tendirent toujours à construire, sur les traces romaines, une morale purement humaine.

Pendant la première phase moderne, tout le régime du moyen âge se trouva radicalement décomposé d'après les intimes conflits de ses divers éléments, quoique ses doctrines restassent intactes. La lutte principale dut être celle des deux puissances spirituelle et temporelle, dont l'harmonie précaire avait flotté toujours entre la théocratie et l'empire. Aux vains efforts des papes du XIII® siècle pour établir leur domination absolue, succéda partout, et surtout en France, l'heureuse résistance des rois qui, dans le cours du siècle suivant,

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