PRÉFACE. XIII
risée par la combinaison de la réalité avec l'utilité. Bornées longtemps aux plus simples phénomènes, ses théories y ont produit les seules convictions vraiment universelles qui existent jusqu'ici. Mais ce privilège naturel des méthodes et des doctrines positives ne saurait rester toujours circonscrit au domaine mathématique et physique. Développé d'abord envers Tordre matériel, il dut ensuite embrasser Tordre vital, d'où il vient de s'étendre enfin jusqu'à Tordre humain , collectif ou individuel. Cette plénitude décisive de l'esprit positif dissipe maintenant tout prétexte à la conservation factice de l'esprit théologique, devenu, dans l'Occident moderne, aussi perturbateur que l'esprit métaphysique, dont il constitue la source historique et dogmatique. La dégradation morale et politique du sacerdoce correspondant avait d'ailleurs interdit , depuis longtemps , tout espoir de contenir, comme au moyen âge , les vices d'une telle doctrine par la sagesse instinctive de ses meilleurs interprètes.
Désormais abandonnée spontanément à sa corruption naturelle, la croyance monothéique, soit chrétienne, soit musulmane, mérite de plus en plus la réprobation que son avènement inspira, pendant trois siècles, aux plus nobles praticiens et théoriciens du monde romain. Ne pouvant alors juger le système que d'après la doctrine , ils n'hésitaient
point à repousser, comme ennemie du genre humain, une religion provisoire qui plaçait la perfection dans un céleste isolement. L'instinct moderne réprouve encore plus une morale qui proclame les inclinations bienveillantes comme étrangères à notre nature, qui méconnaît la dignité' d* travail jusquffc le iaire dériver d'une malédiction divine,, et qui érige la femme en source de tout mal. Tacite et Tra$an ne. pouvaient prévoir que, pendant quelques siècles», la sagesse sacerdotale , aidée d'une situation favorable , contiendrait assez les vices naturels de telles doctrines pour en tirer provisoirement d'admirabàest résultats sociaux. Depuis que le sacerdoce occidental estirrévttcablement devenu rétrograde, sa croyance , liwée à elle-même, tend à développer librement U> caractère immoral inhérent à» sa nature antisociale. Elle nue mérita les ménagements des. conservateurs pnutlenta qu'autant qu'il fut impossible d'y substituer une meilleure conception du monde et de l'homme:, que pouvait seule fournir une lente ascension de l'esprit positif.. Mais cette laborieuse initiation étant maintenant achetée , le positivisme élimine irrévocablement le catholicisme", comme, tout autre théologisme, en ventu même de l'admirable maxime sociale citée ci dessus^
Après ayoir pleinement satisfait l'intelligence et l'activité > la religion positive, toujours piousséa par
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sa réalité caractéristique, s'est convenablement étendue jusqu'au sentiment, qui désormais forme sou principal domaine et devient la base de son unité. Nous ne craignons donc pas que les vrais penseurs , théoriques ou pratiques* puissent aujourd'hui, comme au début du catholicisme r méconnaître la supériorité d'une foi réelle et complète, qui, loin d'être fortuitement sociale , se montre telle par sa propre nature. C'est d'ailleurs à la conduite morale et politique de son sacerdoce naissant et de tous ses vrais adeptes qu'il appartient de faire empiriquement apprécier son excellence, chez ceux-là même qui ne pourraient pas juger directement ses principes. Une doctrine qui développera toujours toutes les vertus humaines , personnelles, domestiques, et civiques, sera bientôt respectée de tous ses adversaires honnêtes, quelle que soit leur vaine prédilection envers une synthèse absolue et égoïste opposée à la synthèse relative et altruiste.
Mais, afin d'instituer cette concurrence décisive, il fallait d'abord condenser assez le positivisme pour qu'il pût devenir vraiment populaire. Telle est la destination spéciale de cet. opuscule exceptionnel , envers lequel j'interromps, pendant quelques semaines, ma grande construction religieuse, dont la première moitié reste seule accomplie jusqu'ici. Ce précieux épisode nv'avait d'abord semblé devoir être
\vr CATÉCHISME POSITIVISTE.
ajourné jusqu'à l'entière terminaison de cet immense travail. Mais, après avoir écrit, en janvier 1851, la théorie positive de l'unité humaine, je me sentis assez avancé {four faire succéder un tel intermède au volume dont celte théorie forme le premier et principal chapitre. Développé de plus en plus à mesure que j'élaborais ce totae décisif, un tel espoir devint complet quand j'écrivis sa préface finale. Je le réalise aujourd'hui, avant de commencer la construction de la sociologie dynamique , qui caractérisera, l'an prochain, le troisième volume de mon Système de politique positive.
Due à la maturité inattendue de mes principales conceptions , cette résolution se trouva beaucoup fortifiée par l'heureuse crise qui vient d'abolir le régime parlementaire et d'instituer la république dictatoriale, double préambule de toute vraie régénération. Sans doute , cette dictature n'offre point encore le caractère essentiel expliqué dans mon cours positiviste de 1847. Il lui manque surtout de se concilier assez avec une pleine liberté d'exposition , et même de discussion , directement indispensable à la réorganisation spirituelle , et qui d'ailleurs peut seule rassurer contre toute tyrannie rétrograde. Mais ce complément nécessaire ne tardera point à s'y réaliser sous un mode quelconque , qui me semble malheureusement supposer, comme les phases précé-
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dentés, une dernière crise violente. Une fois obtenu, son avènement empirique doit déterminer bientôt la paisible évolution du triumvirat systématique qui caractérise la dictature temporelle représentée, dans le cours ci-dessus indiqué, comme propre à la transition organique. Mais, sans attendre ces deux nouvelles phases de l'empirisme révolutionnaire, la situation dictatoriale permet déjà la propagation directe des méditations régénératrices. La liberté d'exposition qu'elle procure spontanément à tous les vrais constructeurs, en brisant enfin la vaine domination des parleurs , devait spécialement m'inviter à diriger immédiatement les pensées féminines et prolétaires vers Ja rénovation fondamentale.
Ce travail épisodique, en fournissant dignement une base systématique à l'active propagation du positivisme, seconde nécessairement ma construction principale , en amenant la religion nouvelle vers son vrai milieu social. Quelque solides que soient les fondements logiques et scientifiques de la discipline in* tellectuelle qu'institue la philosophie positive, ce régime sévère est trop antipathique aux esprits actuels pour prévaloir jamais sans l'irrésistible appui des femmes et des prolétaires. Sa nécessité ne peut être sainement appréciée que dans cette double masse sociale, qui, étrangère à toute prétention doctorale, peut seule imposer à ses chefs systématiques les con-
ditions encyclopédiques qu'exige leur office social. C'est pourquoi je n'ai pas dû craindre de populariser ici des termes philosophiques vraiment indispensables, que le positivisme n'a point introduits, mais dont il a systématisé la conception et développé l'usage. Tels sont surtout deux couples essentiels de formules caractéristiques, d'abord statique et dynamique, ensuite objectif et subjectif, sans lesquelles mon exposition ne pouvait devenir suffisante. Quand ces termes sont une fois définis convenablement, surtout d'après une acception invariable, leur judicieux emploi facilite beaucoup les explications philosophiques, au lieu de les rendre moios intelligibles. Je n'hésite point à consacrer ici des expressions que la religion positive doit faire déjà passer dans la circulation universelle, vu la haute importance de leur usage intellectuel , et même moral.
Ainsi conduit à composer un véritable catéchisme pour la Religion de l'Humanité, je dus d'abord examiner systématiquement la forme dialogique toujours adoptée envers de tellesexpositions. Je ne tardai point à y rencontrer un nouvel exemple de cet heureux instinct d'après lequel la sagesse pratique devance souvent les saines indications théoriques. Venant de construire spécialement la théorie positive du langage humain, je sentis aussitôt que, puisque l'expression doit constamment aboutir à k communication, sa