‹ Catéchisme positiviste ou, Sommaire exposition de la religion universelle, en onze entretiens systématiques entre une femme et un Prêtre de l'humanitéChapitre 24 sur 110 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

incohérentes. Au contraire, les lois morales se trouvant dépendre nécessairement des lois physiques, les femmes ne purent y construire aucune doctrine inébranlable , et leurs efforts ne comportèrent qu'une précieuse réaction affective. La saine culture théorique dut donc surgir de Tordre physique , en s'y dégageant assez des spécialités actives. Mais, comme le terme nécessaire de nos méditations réelles réside dans Tordre moral , l'unité logique et scientifique ne pouvait s'établir que d'après une suffisante liaison de ces deux domaines extrêmes. Or, ils ne peuvent être réunis que parle domaine intermédiaire, qui se lie naturellement à chacun d'eux. C'est ainsi que la construction d une véritable unité théorique dépend finalement d'une suffisante élaboration des lois propres à l'entendement,

La Femme. Quoique cette conclusion me semble difficile à trouver, son admission immédiate ne m'offre , mon père , aucun embarras. Mes méditations morales m'ont souvent fait sentir combien la connaissance des lois intellectuelles serait indispensable à leur active consistance ; puisque les règles propres à la fonction appréciatrice se mêlent toujours à celles de chaque fonction appréciée. Toutefois, les hommes doivent moins sentir une telle connexité envers les lois physiques dont ce sexe est surtout préoccupé. Vous pouvez donc procéder, sans autre préambule ,

CATÉCHISMi: POSITIVISTE.

àl'exposilion directe de ces lois mentales, d'où dépond toute unité systématique.

Le Prêtre. Je dois, ma fille, les distinguer d'abord, comme partout ailleurs, en statiques et dynamiques , suivant qu'elles concernent les dispositions immuables ou les variations essentielles de l'objet correspondant. Ces deux termes connexes sont devenus indispensables à toute exposition sérieuse du positivisme, qui les popularisera bientôt. Ils ne sauraient pourtant inspirer jamais à votre sexe l'attrait moral que vous offriront prochainement les qualifications objective et subjective, finalement destinées surtout à caractériser les plus douces nuances de nos meilleures émotions. Mais leur usage purement intellectuel ne doit pas les priver du respect que mérite leur utilité théorique. Ces deux couples d'expressions philosophiques sont d'ailleurs les seuls que je me trouve forcé de vous imposer.

D'après la définition précédente , vous concevez aisément que, envers un domaine quelconque, l'étude statique précède nécessairement l'étude dynamique, qui ne saurait jamais surgir sans une telle préparation. Il faut, en effet, avoir déterminé les conditions fondamentales de chaque existence avant d'apprécier ses divers états successifs. Les anciens, qui voyaient partout l'immobilité, furent profondément étrangers à toute conception dynamique, même en mathéma-

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tique. Au contraire , le prince éternel des vrais philosophes, l'incomparable Aristote, posa déjà toutes les bases essentielles des plus hautes études statiques, sur la vie , l'intelligence, et la société. Mais, suivant cette marche nécessaire , le complément dynamique devient partout indispensable. Sans lui , l'appréciation statique reste toujours provisoire, de manière à ne pouvoir assez guider la pratique, qu'elle entraînerait isolément à de graves erreurs, surtout envers les cas principaux.

La loi statique de notre entendement devient, pour le positivisme , une simple application du principe fondament al qui partout subordonne l'homme au monde. Elle consiste, en effet , dans la subordination continue de nos constructions subjectives à nos matériaux objectifs. Le génie d'Aristote en ébaucha la notion générale par cet admirable aperçu : Il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait d'abord émané de la sensation. Mais , les modernes ayant souvent abusé d'un tel axiome pour représenter notre intelligence comme purement passive, le grand Leibnitz fut obligé d'y joindre une restriction essentielle , destinée à formuler la spontanéité de nos dispositions mentales. Cette explication , qui se bornait réelle* ment à mieux développer la maxime d' Aristote, fut complétée par Kant, d'après son immortelle distinction entre les deux réalités, objective et subjective,

de chaque conception humaine. Né.rmnoins , ce principe ne fut vraiment systématisé que quand le positivisme le rattacha convenablement à la loi générale qui, dans tous les phénomènes vitaux, place tout organisme sous la dépendance continue du milieu correspondant. Pour nos plus hautes fonctions spirituelles, comme envers nos actes les plus matériels , le monde extérieur nous sert à la fois d'aliment, de stimulant, 0t de régulateur. Tandis que la subordination du subjectif à 1 objectif cessait ainsi d'être isolée, elle recevait aussi, de la philosophie positive, son complément indispensable, sans lequel l'étude statique de l'intelligence n'aurait pu se lier assez a l'étude dynamique. Il consiste à reconnaître que, dans l'état normal, les images subjectives sont toujours moins vives et moins nettes que les impressions objectives d'où elles émunenl. S'il en était autrement, le dehors ne pourrait jamais régler le dedans.

D'après ce double principe statique, nos conceptions quelconques résultent nécessairement d'un commerce continu entre le monde qui en fournit la matière et l'homme qui en détermine la forme. Elles sont profondément relatives, à la fois au sujet et a l'objet, dont les variations respectives les modifient nécessairement. Notre principal mérite théorique consiste à perfectionner assee cette subordination

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naturelle de l'homme au monde, pour que notre cerveau devienne le fidèle miroir de Tordre extérieur, dont les résultats futurs peuvent dès lors être prévus d'après nos opérations intérieures. Mais cette représentation ne comporte ni n'exige nue exactitude absolue. Son degré d'approximation se trouve réglé par nos besoins pratiques, qaii mesurent la précision convenable à. nos prévisions théoriques. Cette limite nécessaire laisse ordinairement à notre intelligence une certaine liberté spéculative, 'dont elle doit user pour mieux satisfaire ses propres inclinations, soit scientifiques, soit même esthétiques, en rendant nos conceptions plus régulières, et même plus belles, sans être moins vraies. Tel est, mentalement, le positivisme, qui, poursuivant toujours l'étude des lois, chemine sans cesse entre deux voies également dangereuses, le mysticisme qui veut pénétrer jusqu'aux causes, et l'empirisme qui se borne aux faits.

La Femme. Cette théorie statique de notre intelligence me semble laisser, mon père, une grave lacune, en ce qu'elle paraît concerner seulement l'état de raison proprement dit, sans pouvoir s'étendre jusqu'à la folie, qu'elle devrait pourtant expliquer aussi. La vieTéelle offre journellement tant de nuances intermédiaires entre ces deux situations mentales que tous ces cas doivent suivi e les mêmes lois essentielles,

hU CATÉCHISME POSITIVISTE.

avec de simples différences de degré , comme envers nos fonctions corporelles.

Ia Prêtre. Il vous suffira, ma fille, de considérer plus attentivement la doctrine précédente pour reconnaître qu'elle contient, en effet, la vraie théorie tic la folie et de l'idiotisme. Ces deux états opposés constituent les deux extrêmes de la proportion normale que l'état de raison exige entre les impulsions objectives et les inspirations subjectives. L'idiotisme consiste dans l'excès d'objectivité , quand notre cerveau devient trop passif; et la folie proprement dite dans l'excès de subjectivité, d'après l'activité démesurée de cet appareil. Mais le degré moyen, qui constitue la raison, suit lui-même les variations régulières qu'éprouve toute l'existence humaine, tant sociale que personnelle. L'appréciation de la folie devient ainsi d'autant plus délicate qu'il y faut avoir égard aux temps et aux lieux , en général aux situa tions, comme le fait si bien sentir l'admirable composition du grand Cervantes. C'est le cas où l'on saisit le mieux combien l'étude statique de l'intelligence demeure insuffisante sans son complément dynamique.

La Femme. D'après cette réflexion frappante, je voudrais, mon père, si vous le jugez convenable, commencer déjà celte appréciation complémentaire, qui peut seule permettre à mes propres méditations

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