DE LA CHARITÉ ENVEIIS SOI MÊME
« Pendant tant d'années, » dit son épouse, « nous pourrions encore vivre ensemble ; pourquoi voulez-vous, à la fleur de l'âge, vous jeter avec toute votre famille dans le dernier des malheurs? h — a Combien d'années, » demanda Thomas, « croyez-vous que je pourrais encore vivre? » — « Vingt ans, au moins, » répondit-elle.« Quel échange insensé! » répliqua le pieux chancelier, « pour vingt années de vie ici-bas, et encore bien douteuses, je donnerais la vie éternelle et je me condamnerais aux tourments sans fin? Plutôt perdre tout que mon âme; car que sert-il à l'homme de gagner tout l'univers, s'il vient à perdre son âme? » Après treize mois d'une dure captivité Thomas Morus monta à l'échafaud et posa sa tête sous la hache, atln de gagner la couronne de l'immortalité. Si, renonçant au royaume céleste, il avait prolongé de quelques années sa vie terrestre, qu'aurait-il gagné plus tard? Thomas Morus s'était donc vraiment aimé comme le chrétien doit s'aimer, lorsqu'avant tout il prend soin du salut de son âme.
{Gr. Cat. A^'-W q.)
Comment nous 'pouvons et nous devons aimer aussi le corps et les biens temporels. — Explication. La charité envers soi-même n'exclut nullement Vamour raisonnable de notre corps et des biens temporels; bien loin de là, nous pouvons et nous devons aimer aussi notre corps et nos biens temporels, mais d'une manière raisonnable, c'est-à-dire chrétienne, surnaturelle.
4) Nous devons aimer chrétiennement notre corps; il est, en effet, la demeure de l'âme et l'instrument dont elle se sert pour servir Dieu ; il a été sanctifié par le baptême, consacré pour être un temple du Saint-Esprit et destiné à la gloire éternelle. Voilà pourquoi nous pouvons et nous devons prendre des soin^ intelligents pour sa santé et sa conservation.
88 DES COMMA^•DEMt^TS.
Le disciple et le père du désert.
Un jeune solitaire du désert haïssait son corps qu'il châtiait et mortifiait de toutes les manières ; pendant des semaines entières il ne prenait ni nourriture, ni boisson et peu à peu il maigrit jusqu'à ressembler à un squelette.
Un vieux père s'en aperçut avec douleur et lui en demanda la raison. Le disciple répondit: « A quoi bon ce corps fragile? Il n'a aucun prix, puisqu'il sort de la terre et qu'il retournera à la terre. » — « Nullement, mon ami ! »répliqua le prudent vieillard, « et vous vous trompez bien fort; votre corps n'est pas sans prix; il est l'enveloppe de votre âme; et par amour de votre âme vous devez l'aimer d'une manière raisonnable et tâcher de le conservez. Ecoutez, voici une comparaison ! L'aigle conserve l'œuf dans son nid avec le plus grand soin. Malheur à celui qui aurait l'audace de porter la main sur cet œuf! 11 ne fait pas cela pour l'œuf, mais pour le jeune aigle qui y est renfermé. Lorsque la coque de l'œuf vient à s'ouvrir et que l'aiglon s'en échappe pour s'élancer vers le soleil, il ne s'inquiète plus de la coque. C'est ainsi que vous aussi vous devez soigner, protéger et conserver votre corps, puisqu'il est l'enveloppe de votre esprit immortel. Et vous devez le faire jusqu'à ce que l'esprit abandonne son enveloppe terrestre pour s'élancer vers le soleil éternel. » Ainsi parla le vieux père du désert; le disciple prit à cœur cette sage leçon, et dès ce moment il soigna son corps d'une manière raisonnable et chrétienne.
2) Nous pouvons et nous devons aimer d'une manière raisonnable et chrétienne les biens temporels, par exemple les richesses, la réputation, etc., quand nous les considérons comme des dons de Dieu, et que, comme tels, nous les faisons servir à la gloire de Dieu, à notre propre avantage ainsi qu'à celui de notre prochain (i).
(1) V. ir Partie, page 10-13.
§ 111. DE I.A CIIAI'.ITK ENVKR.S SOI-MF.MK. 8î)
Comment nous devons aimer et employer les biens temporels.
Sir Blakwell, le dernier membre de sa famille, était l'un des hommes les plus riches de Londres; avec cela, il avait un excellent cœur, était célibataire, indépendant et libre de toute occupation, mais par-là même mélancolique et rêveur. Un jour il se dit à lui-même: « A quoi me servent mes trésors? En serai-je uniquement le gardien? Les voilà entassés, et ils ne me procurent aucun des plaisirs que j'en avais attendu. Peu s'en faut que le pauvre ne soit à mes yeux aussi heureux, et même plus heureux que moi ! » — Livré à ces tristes réflexions il alla un jour se promener sur les rives de la Tamise. William, l'un de ses anciens ouvriers y était en train de tricoter des filets. — « Pourquoi avez-vous l'air si triste, Monsieur? » demanda William, « un homme aussi riche que vous — être triste!... » — « Ce sont précisément mes richesses qui me rendent malheureux, » répondit Blakwell. « A quoi me servent tous ces millions? » — « Ah! Monsieur, donnez-en un peu aux autres,» reprit William; « vous pouvez faire un grand nombre d'heureux. » Blakwell devint pensif; faire le bonheur des autres au moyen de ses trésors, cela ne lui était pas encore venu à l'esprit. « Venez, William! » dit-il: « vous me donnez un bon conseil, vous serez le premier qui en recueillerez les fruits. Combien prendriezvous bien, si je vous ouvrais ma caisse? » — « Moi, Monsieur ! ma foi, ce serait joli ; si c'était bien sérieux, je ne réfléchirais pas longtemps, je prendrais de suite quatre cents guinées et je me procurerais de nouveau une petite maison, du cuir et les outils nécessaires que j'ai perdus dans l'incendie. » Il reçut sur-le-champ cette somme; grâce à ce secours inespéré, aux recommandations et aux démarches de Blakwell auprès de ses amis, grâce aussi aux prières et à l'activité de William, ce dernier réussit, avec l'aide de Dieu, à payer bientôt l'argent qu'il avait emprunté. Le millionnaire accepta la somme; mais la remit aussitôt entre les mains de la fille aînée de William, en guise de dot. — Il remercia vivement Dieu de la joie que lui procurait la bienfaisance ainsi que de
ri) DES COMMANDEMENTS.
la connaissance qu'il lui avait donnée sur l'emploi de ses biens en ce monde. Dès ce moment il ne se passa pas un seul jour qui ne fût signalé par l'un ou l'autre acte de bienfaisance de Blakwell ; il se mit lui-même à la recherche des nécessiteux. Avec cela, il éprouvait le plus vif plaisir lorsqu'il restait inconnu aux malheureux qu'il avait secourus, parce que les remercîments le mettaient dans l'embarras et le faisaient rougir. — Voilà ce qui s'appelle aimer les biens temporels d'une manière intelligente en chrétienne!
Nous devons aimer et défendre aussi notre réputation.
Si l'on attaque notre réputation, en tenant sur notre compte des propos calomnieux, il est de notre devoir de la sauvegarder; nous devons nous défendre, mais cela doit se faire, non avec colère et vivacité, mais avec calme et douceur. — Anne, la mère du prophète Samuel, n'ayant pas encore d'enfant, demandait un jour au Seigneur par de ferventes prières qu'il lui accordât un fils. Le grand-prêtre Héli l'ayant remarquée, crut qu'elle était ivre, et lui ordonna de s'en aller jusqu'à ce que son ivresse fût dissipée. Bien que vivement peinée de ce reproche insultant, elle donna cependant au grand-prêtre cette réponse pleine de calme: « Je ne suis point ivre, mon Seigneur; je n'ai bu nivin,ni cervoise ; mais j'ai épanché mon âme devant l'Eternel. » (1 Rois. I.) Celte femme s'était donc défendue avec calme, et c'est ainsi que cela doit se faire; c'est un devoir pour nous.
{Gr. Cat. 4o''-46« q.) L'amour déréglé de soi-même ou Végoïsme,et ses funestes effets. A la charité envers soi-même est opposé l'égoïsme, qui consiste en ce que l'homme préfère sa gloire et sa volonté à la gloire et à la volonté de Dieu; qu'il prend plus de soin du corps que de l'âme, du temporel que du spirituel, ou qu'il cherche son bien-être au détriment de son prochain. — Rien n'est plus funeste que cet amour déréglé de soi-même ou cet égoïsme; il est la source de tous les péchés. « L'amour qui n'aime que