Jésus, Vinnocence même, est chargé de chaînes
Un chevalier romain avait un fils unique qu'il élevait avec la plus tendre sollicitude et faisait instruire dans toutes les sciences qui convenaient à un jeune homme de sa qualité. Par amour pour son fils, il eut sacrifié non-seulement sa fortune, mais même sa vie, dans le doux espoir qu'il serait un jour l'honneur de sa maison et. le soutien de ses vieux jours. Mais le fils, oubliant toutes les recommandations deson père, se plut à souiller par ses débauches et ses dissolutions la noblesse de sa naissance, et dans l'emportement de ses fougueuses passions, il forma l'affreux dessein d'ôter la vie à celui qui la lui avait donnée avec sa fortune. Il alla trouver l'empereur Tibère, auprès duquel il accusa, avec une effronterie inconcevable, son père d'avoir conspiré contre la vie de ce tyran soupçonneux. L'infortuné vieillard fut cité devant les tribunaux ; il y parut avec ses cheveux blancs, mais enchaîné comme un vil esclave, les yeux inondés de larmes et revêtu de la livrée sinistre des criminels. Son fils se présenta avec un front d'airain et revêtu de ses habits de cérémonie ; comme accusateur, il répéta encore une fois devant l'empereur romain et les juges assemblés, l'infâme calomnie par laquelle il accusait son père d'avoir conspiré contre la vie de Tibère. — Serenus, ainsi s'appelait le père, se tournant vers son fils dénaturé, souleva ses chaînes et s'écrîa d'une voix qui retentit dans toute la salle : « Ces mains, mon fils, vous ont si souvent pressé contre mon cœur et porté avec une tendresse toute paternelle quand vous étiez encore enfant; et c'est vous qui les avez chargées de ces chaînes de fer. Ces cheveux que la sollicitude pour votre jeunesse et votre bonheur, aussi bien que les chagrins récents ont blanchis avant l'âge, vous les avez couverts de honte et d'ignominie et ils remplissent mes derniers moments de désespoir. Votre langue, à laquelle j'ai appris, au milieu de mille caresses, à balbutier les premières paroles, forge maintenant la perfide calomnie qui me conduit à la tombe, couvert d'opprobre et d'infamie. Est-ce là la récompense de mes larmes et de mes
angoisses, la reconnaissance que je devais attendre pour mes peines et mes travaux? Mais les dieux mettront désormais un mur de séparation entre vous et moi ; ils briseront les liens qui unissent le père au fils, et vous feront disparaître pour toujours de mes yeux. Néanmoins à votre moment suprême, je vous apparaîtrai encore ; je viendrai secouer ces chaînes avec un bruit formidable qui retentira comme un tonnerre dans vos oreilles, et jettera votre âme effrayée dans la rage et le désespoir. » — A ce spectacle inouï, Tibère lui-même ne se posséda plus, et le peuple saisit des pierres pour faire expier au fils sa monstrueuse ingratitude. — Plus d'un parmi nous, se sent peut-être tenté d'imiter le peuple romain et de jeter la pierre à ce misérable. Mais un moment, s'il vous plaît; cette pierre, lancez-la contre vous-même ! Quel est cet homme qui gémit sous le poids des chaînes et dont les mains sont étroitement serrées par des cordes? N'est-ce pas Jésus-Christ, votre doux et tendre Père, votre Sauveur, votre Rédempteur? Hélas! combien le renient parmi nous, l'attristent par leurs sentiments mondains et le jettent encore tous les jours dans
les chaînes !
(Voyez Bècle Weber, Sermons au peuple lyrollien.)