Qu'on le crucifie
a) « Qu'on le crucifie! » cri cV ingratitude et de malédiction. Quel dégoût, quelle horreur n'avons-nous pas, de l'ingrat qui récompense son bienfaiteur, le sauveur de sa vie, en lui lançant un coup de poing dans la figure, ou un coup de poignard dans le cœur? — Cependant des faits aussi monstrueux ne sont ni rares, ni nouveaux, mais un des plus révoltants c'est celui que rapportent les annales du Bas- Empire. L'empereur Basile avait lancé une flèche contre un cerf d'une taille peu commune qu'il poursuivait à la chasse; le noble animal échappa au trait, mais se tournant aussitôt contre son agresseur, il enfonça sa puissante ramure sous la ceinture du prince et se prit à le secouer, à l'agiter dans les airs avec des bonds sauvages, de sorte que Basile eut été infailliblement broyé et tué si un homme de sa suite n'avait été assez intrépide pour s'élancer à son secours et couper la ceinture qui l'enchaînait aux bois de l'animal furieux. A peine Basile fut-il de retour de la chasse, que tous les grands de la cour entourèrent son libérateur pour le féliciter de sa glorieuse action, et personne ne douta que Basile n'en fît son courtisan favori ou ne récompensât sa fidélité par des magnifiques présents et des charges honorable. Mais Basile envisagea la chose autrement. Ne pouvant souffrir dans son orgueil d'avoir toujours sous les yeux un sujet auquel il était redevable de la vie, il accusa faussement cet homme d'avoir tenté de l'assassiner, en dégainant contre lui son couteau de chasse, et il le fit décapiter sur la place publique comme coupable du crime de lèze- majesté. Qui ne frémit d'indignation à la vue d'une ingratitude aussi noire? Aussi les historiens grecs Cedrenos etZonarane trouvent pas d'expressions assez fortes pour flétrir la conduite de ce monstre couronné. Mais où trouverons-nous des expressions suffisantes pour dépeindre l'horrible ingratitude avec laquelle le peuple de Jérusalem accueillit son maître et son Sauveur? Il était venu, non pour lui apporter des biens terrestres, mais des biens célestes, pour le délivrer,
non de la mort du temps, mais de la mort éternelle ; et comment se manifesta leur reconnaissance? Par un cri sauvage, échappé à des milliers de poitrines, par un cri affreux: « Qu'on le crucifie! » (Veith, paroles des ennemis du Christ.) — Et où trouverons-nous enfin des paroles pour exprimer la monstrueuse ingratitude de tant de chrétiens qui se plaisent à crucifier de nouveau chaque jour par leurs péchés, leur roi et leur Sauveur, ce Sauveur dont l'amour ne connaît pas de bornes? — Ame chrétienne! je vous en prie, je vous en conjure: ne crucifiez plus votre Dieu, votre Sauveur par une vie coupable, ne criez plus désormais avec les juifs ingrats: « Crucifiez-le? » Car de votre côté se serait aussi un cri d'ingratitude et de malédiction, comme autrefois pour le peuple déicide. — Mais il en est un autre, un coupable que je connais, crucifiez celui-là; oui criez contre lui : qu'il soit crucifié! ce sera là un cri de justice, de reconnaissance et de bénédiction.
b) « Crucifie-le ! » cri de reconnaissance et de bénédiction.
« Remarque, ô mon âme! dit S. Bernard, et réfléchis y bien : Je connais quelqu'un qui depuis plusieurs années est assis à la même table que toi, qui reçoit de ta main autant de nourriture qu'il en désire, qui est en discussion, en procès avec toi. Selon le droit héréditaire, il est ton esclave; mais parce que tu le traites trop doucement et que tu lui épargnes les corrections, il s'est révolté contre toi, t'a réduite toi-même en esclavage et te domine en tyran. Ce quelqu'un c'est un ami du monde, un contempteur de Dieu, un idolâtre de lui-même, un esclave du démon; que vous en semble? Si tu juges sainement, il me paraît que tu dois t'écrier avec moi : « Il mérite la mort, qu'il soit crucifié! » Ne te le cache donc pas; ne diffère point ce crucifiement, mais attache le coupable hardiment et constamment à la croix. — « Mortifie et crucifie le corps! »