DE LA POLICE
D. La police entre-t-elle dans vos plans de réforme?
R. Sans contredit : c’est une des plus honteuses institutions que nous ait léguées la monarchie, c’est la délation organisée, la corruption systématisée.
D. Il faut cependant une police pour la sûreté des villes et des gouvernements?
R. Avec une bonne organisation sociale ayant pour principe immuable de prévenir le mal pour n’avoir pas à sévir; en empêchant par une bonne éducation la démoralisation de l’enfance; parle bien-être, le développement des passions vicieuses chez les adultes, en ne tolérant pas dans la cité des éléments de corruption parmi lesquels la police choisit ses agents, ihi'y a plus d’autre police que la police municipale, et dans un état bien organisé, les citoyens sont les véritables conservateurs de la morale publique. C’est pourquoi chaque quartier aurait ses censeurs , choisis parmi les citoyens les plus moraux, responsables de tout ce qui se passerait dans la circonscription dont la surveillance leur serait confiée.
La misère, la déliauche, les exemples contagieux, sont la source des
plaies nîôrales qui afïligènt là société: ferme?, la source de ces vices, et ié inal cessera.
Que fait votre police, non préventive, comme la nôtre , mais toujours armée et toujours prêle à punir avec une dureté inhumaine ? Choisissons un exemple entre tous : elle prend un enfant en état de vagabondage, l’enferme, désœuvré, avec des enfants dont le cœur est déjà dégradé par la corruption, et elle le rend à la société plus corrompu qu’elle ne l’en a reçu ; il grandit et lui revient coupable d’escroquerie ; celte fois elle le punit par la prison ; dans un contact de tous les instants avec les voleurs, il en sort complètement perverti ; plus lard elle le retrouve voleur de profession, alors elle l’envoie au bagne. Si c’est à terme, il en sort assassin. Elle n’a plus alors d’antre, moyen de répression que l’échafaud : triste société que celle qui ne peut maintenir l’ordre dans son sein que par les cachots, les fers ou la mort !
Les êtres corrompus qui, dans une société meilleure, troubleront la paix ou la sécurité publique, seront à tout jamais bannis de son sein ; mais sans barbarie, sans inventer d’ingénieuses torluves. La justice éclairée saura distinguer les natures rebelles, perverses, que rien ne pourra modifier, et que recevront des colonies lointaines, de ceux dont le cœur n’est pas fermé au repentir; ces derniers seront jugés avec une bienveillance paternelle , les peints qui leur seront infligées ne leur feront pas regarder la société comme une ennemie irréconciliable, et ils pourront rentrer dans son sein apres une expiation dont la durée sera proportionnée à la gravité du délit.
D. Je vous concède qu’une police municipale et des censeurs puissent suffire à la surveillance des villes; mais il faut une autre police, celle qui veille à la sûreté de l’Etat ?
R. Celle-là je la honnis, comme indigne d’un peuple civilisé !
Si la société était bonne, personne ne conspirerait contre elle ; elle est mauvaise, elle s’entoure d’espions et de délateurs, parce quelle a la conscience de son iniquité.
Le délateur et l’agent provocateur sont au point de vue mor.il, le comble de la dégradation de l’espèce humaine. Le voleur qui arrête un passant au détour d’un chemin et lui demande la bourse ou la vie, est moins odieux que l’homme qui s’insinue dans les secrets d’un autre homme, le provoque à des conliâcnccs et va ensuite le vendre lâchement, c’est le dernier degré de la bafcessc. .Te déclare coupable de la plus lâche corruption le gouvernement qui accueille les délateurs et les soudoie.
Or, le gouvernement démocratique qui hait toutes les turpitudes, ne peut accepter les services des lioinmes assez pervers pour faire métier de vendre leurs frères ; ils ne peuvent être payés que par les tyrans, et les oppresseurs du peuple.
Si nous examinons maintenant les services rendus par la police secrète, nous verrons qii’efle n’a pas empêché les révolutions, ni garanti de leur chute les souverains que le peuple a repoussés. Napoléon avait une police secrèle qui comptait clans ses rangs des agents appartenant aux plus hautes classes de la société; il tomba quand le peuple, qu’il avait fatigué de son joug autocratique et de ses prétentions dynasliquc.s, lui retira son appui; Charles X avait une police non moins bien servie, et les journées de juillet vinrent prouver l’impuissance de la .sagacilé dc.s Mangin et des délateurs soldés ; Louis-Philippe avait des agents qui lui révélaient les secrets de tous les complots et pénétraient dans le sein des sociétés secrètes, ce c[ui n’empêcha pas les tentatives de Fiesclii, d’Alibaud, de Darmè.s, de
Lecomte, etc. , ni les jonrnccs de février. Dans nos derniers éve'nemenls, les délateurs he'névoles et soldes ont été de la pins merveilleuse activité; la surveillance individuelle a été exercée sur la plus vaste éclielle ; ces précautions ne serviront de rien si le gouvernement ne se montre pas sincèrement dévoué aux intérêts du peuple.
Qu’un gouvernement ne soudoie jamais la lâcheté et ne récompense pas l’infamie. Si un citoyen découvre un complot contre l’État, qu’il vienne hautement le dévoiler dans les assemblées populaires et nomme les traîtres ; mais qu’il ne vienne pas dans l’ombre frapper un ennemi, et dénoncer un citoyen qui n’a souvent d’autre tort que de ne pas penser comme lui.
Sous nn gouvernement libre et démocratique, pas de police secrète : si le peuple le soutient, il ne tombera pas ; car les insùrrcctions seront étouffées quand elles se produiront au grand jour ; mais jamais il ne doit consentir à déshonorer des citoyens en en faisant des mouchards.
Une police municipale, paternelle, conservatrice de Vinterêt général, ‘voilà la seule institution nue je puisse admettre.
Notre police doit veiller à la propreté et à la salubrité des villes, à l’entretien des voies publiques et des édifices, à l’arrivage régulier des approvisionnements, à l’ordre dans les marchés, à la distribution des eaux ; h empêcher les accidents qui peuvent être commis par négligence , et à prévenir les incendies, les inondations, etc. La police des mœurs rentre dans ses attributions ; mais à un point de vue plus général et plus étendu que de nos jours, ou le scandale, caché dans la vie privée, n’est passible d’aucune peine, sous le prétexte immoral que la vie privée doit être murée. Pour le citoyen d’une république digne de ce nom, il n’y a pas de vie privée qui permette aux turpitudes de se dérober à tous les yeux, aucune de ses actions ne doit se dérober au contrôle de ses concitoyens. Celui qui se cache est coupable par le mystère même dont il entoure ses actions. Ces principes ne sont pas nouveaux ; ils sont écrits partout, mais ils n’ont pas encore pénétré dans nos institutions, parce que les hommes préposés à la conservation de la morale publique sont souvent les plus corrompus.