DU SOCIALISME
Demande. Qu’cnttntlcz -vous par Socialisme?
PiÉpoNSE. La doctrine qui a pour Lut la réalisation du symbole républicain lilcrlé, égalité, fralernité, et qui veut, par la mise en pratique de la loi bumanitaire, faire disparaître de la société les maux qui la dccbirent.
D. Le socialisme a-t-il la pretenlion de s’imposer aux consciences?
E. . En aucune façon ; il veut arriver, par la puissance du raisonnement, à convertir à la religion de la fraternité, les hommes dont l’esprit est accessible aux sentiments généreux.
D. Votre propagande n’est donc ni violente, ni passionnée?
R. Nullement : elle s’adresse au cœur et à la raison ; et les principes qu’elle enseigne sont si profondément empreints de l’amour de l’humanité, que l’aveuglement de l’e'goïsme peut seul cmpccher de se rallier à la doc-
D. Quel moyen emploierez-vous pour réaliser l’idée sociale?
E. L’association de toutes les forces et de toutes les intelligences.
D. Est-il possible d’associer toutes les forces et toutes les intelligences, quand la société présente partout des dissemblances si grandes entre les hommes? Les uns sont forts, les autres faibles; les uns actifs, d’autres nonchalants et paresseux. A. côté de l’homme intelligent se trouve l’inintelligent. Rien ne me paraît plus difficile que de concilier ces diversités.
E. Au point de vue de l’individualisme, vous avez raison; toute conciliation est impossible, puisque l’antagonisme des forces et la lutte des intérêts privés en sont la pierre angulaire; mais au point de vue de l’organisation d’une société ayant accepté pour base la solidarité , vous êtes dans l’erreur.
D. Une société, solidaire ou non, n’en est pas moins une collection d’individus qui ont chacun leurs aptitudes, leurs intérêts, leurs passions et leurs forces propres.
E. Vous auriez raison si vous pouviez admettre que, dans une société solidaire, l’égoïsme pût subsister, que chacun dût revendiquer le prix intégral de ses peines, et prétendît consommer tous les produits qu’il a créés sans se préoccuper de ses concitoyens. C’est justement cette déplorable tendance que la solidarité cherche à faire disparaître. L’opinion que vous vous faites de l’indépendance de l’homme, le rapproche de l'état sauvage. Le sauvage n’a besoin de personne ; un hamac, des nattes, un
arc , des flklies ou un fusil composent son avoir. Toute la terre qu’il foule lui appartient; il n’a nul besoin de l’appui de ses voisins puisqu’il se suffit à lui-même; mais il est dans la pire de toutes les conditions : car pour un cire sociable, l’isolement c’est la mort.
D. Pèrmcttéz-moi de vous interrompre. N’est-ce pas là au contraire le véritable état de nature, et la civilisation n’cst-elle pas un contresens, puisqu’elle nous rend plus malheureux?
R. Non, l’etat improprement appeié de nature est le plus malheureux du monde, parce que l’homme, en contradiction avec la loi de sociabilité', qui est propre à son espèce, et livré à ses propres forces, ne peut se défendre contie la plus petite agression. Il est seul au seiu de la nature, et seul il doit lutter contre les ennemis qui l’entourent de toutes parts, .T. J. Rousseau n’a pris conseil que de son humeur solitaire, quand il a dit que l’état sauvage est l’état naturel de l’homme, et qu’il n’est malheureux que par la civilisation.
D. Alors comment se fait-il que la civilisation ne (•nlribiie pas davantage à notre bonheur?
R. P.arce que nous vivons encore dans l’isolement, meme au milieu de la société. Toutefois, malgré l’égoïsme des institutions, il existe parmi nous une sorte de solidarité' factice qui nous rend la lutte plus facile et la
D. Notre civilisation est donc encore en état d’imperfection?
R. Oui, car clic ii’est que la transformation de l’état de guerre des sociétc's anciennes; nous nous déchirons encore par la Iiilie rc'gularisce qu’on appelle la concurrence, et la concurrence est une ve'rilable guerte qui aboutit à l’esclavage des uns et à la domination despotique des autres.
p. Quelle idée vous failes-voiis donc du rôle de l’homme dans la société ?
. L’homme étant destiné, par sa nature, à vivre dans la société de ses semblables, il n’y peut trouver le bonheur qu’en concourant de tout son pouvoir au bieh-être dé ses co-associés. La solidarité est la véritable base (le l’association ; aussi, est-ce dans cette voie qu’il doit cberclier la solülion du problème social, qui répond à soii aspiration vers le boiibeiif.
D. La dlversîlé dès fonctions dans la société ët la réfciprôcite des sérvices ii’élablit-elle pas déjà cétie solidarité?
R. Elle établit la solidarité entre les hommes, dans ce sens qu’ils ont tous besoin les uns des autres, et que le riche serait fort embarrassé si lé prolciaire refus,lit dè travailler pour lui, car il manquerait meme du nécessaire ; cependant celte solidarité arlificielle ne peut nous satisfaite, parce qu’elle établit entre les citoyens des différences de conditions qui cmidamncnt les uns à travailler constamment sans jouir de leiirs prodiiils, ét en manquant mêinc des choses necessaires à la vie, tandis que les aiilrcs vivent dans l’oisivetc, et profitent des labeurs du pauvre. Il y a loin de cette fausse solidarité à celle que nous cherchons à établir, puisque, dans notre système d’association, nul ne peut se soustraire au travail, et nul ne peut manquer du nécessaire faute de travail.
D. Vous voulez alors l’association universelle; c’est là votre but?
R. Nous voulons tout ce qui est possible : l’association partielle d’abord et le muluélisme entre tous les travailleurs, afin que l’ouvrier ne soit pins à la merci d’un manque d’ouvrage ou d’une maladie, et qu’il jouissé enfin d’une part dans la riclicsse qu’il contribue à produire.
D. Toutes ces idées sont généreuses ; mais il me resle bien des scrupu- 1(5 : je inc démâhdë côiiiinahl il se peut que l’hiimànitc ait constamment
erré dans sa marche, et si l’on peut raisonnablement songer à changer une société qui a pour elle la sanction des siècles et n’est arrivée à son orMnisation actuelle que par suite du progrès continu?
n. C’est justement parce que la société a donné des preuves de son impuissance, que nous sommes autorisés à vouloir la régénérer.
Qu’a-t-elle produit pdtir le bonheur de l’bumanité? Rien que des décbiréments, des convulsions] politiques et sociales, des révolutions périodiques, la lutte incessante de la violence contre le droit, l’oppression du faible par le fort, partout la guerre et lâ contrainte, nulle part le bonheur et la liberté.
D. Elle à poürlânt progressé : car, à l’esclavage a succédé la liberté chrétienne; âu servage, l’affranchissement; à la monarchie absolue, la souveraineté de tous. Que vous faut-il de plus?
B. Elle a métamorphosé l’esclave en serf, le serf en prolétaire, et le prolétariat est l’esclavage sous une autre forme; Comparez la condition de l’esclave, qui est la proja-iété d’un maître humain, à la condition du prolétaire, et vous verrez qu’il vaudrait mieux aujourd’hui être esclave qu’homme libre. Le maître nourrit son esclave, l’habille, le soigne dans séS maladies, dans sa vieillesse, élève ses enfants parce qu’il en tire un proQt et qu’il tient à ne pas laisser sa propriété se déprécier, tandis que le prolétaire est un esclave privé de tous ces avantages.
D. 11 a la liberté,
R. Oui, il a la liberté : mais est-il réellement libre, quand le besoin de vivre l’enchaîne à un travail incessant et mal rétribué? Est-il libre quand il ne peut satisfaire aiix premiers besoins de la vie? Est-il libre quand la faim l’oblige à subir la loi d’un maître ? Il est vrai qu’on lui a donné un semblant de liberté politique ; mais la liberté sociale lui manque.
Pour vous prouver, par des exemples tirés de l’histoire de l’humanité, l’impuissance de votre société avec sa division en castes exploitantes et exploitées, je voüs montrerai que partout la lutte des intérêts a engendré la guerre. En Grèce, guerre des maîtres contre les esclaves, guerre des forts contre les faibles, destruction de populations entières, de cités florissantes, dans le but de leur asservissement; entre les citoyens, guerre des pauvres contre les riches, incessante fermentation du peuple. A Rome, lutte entre les prolétaires et les patriciens, qui dura aussi longtemps que la république; et, quand l’empire qui avait subjugué le monde croula au souffle de liberté descendu de la croix du Christ, les hordes barbares se jetèrent sur le cadavre de la grande nation, et elle dispàrut de la face du monde, parce que sa constitution était inégalitaire.
Au moÿen-flge, guerre des serfs contre leurs seigneurs, lutte des communes pbut leuC aflranchissement, commotions dont la misère était la source ; guerres engendrées par les famines; guerre pour faire cesser l’oppression des nobles et du clergé ; guerre pour l’émancipation de la pensée. Aujourd’hui, guerre du travail contre le capital, car le capital a remplacé ces dominateurs impitoyables, et n’est pas moins impitoyable qu’eux. Le t lie libre, mais de quelle liberté, a remplacé le serf ; il est encore attaché à la glèbe par la faim; c’est un esclave sous un nom différent. Voilà ce qu’a produit votre société : des guerres incessantes, non pour une indépendance chimérique, mais pour le pain, le bien-être après lequel tous les hommes soupirent. Nous sommes donc autorisés à prêcher l’affranchissement des classes laborieuses, puisque la vieille société n’a rien fait et ne veut rien faire pour elles.
D. Expfiqute-moi alors toute celte théorie et veuillez répondre à mes questions.