DE LA PROPRIÉTÉ
D. Qu’entendez-vous par propriété ?
R. 'i'out ce qui est le produit du travail personnel de l’homme et le fruit de son industrie.
D. La propriété, telle que nous l’cntenduns de nos jours, est autrement définie.
R: C’Wt jitsiëmeiai cËlie sorte d’appropriation qui donné à l’homme le droit d'usér et d’ahuser que nous trouvons mauvaise, parce qu’elle eïripot'teàprèè sBi, d’utieparl, l’exploitation deTliommepar son semhlaWe, et dé l’aiilre, la possession à un litre immérité, de biens de'tournés de leur but véi'itable, qui est le bonheur de la société tout entière.
D. Vous considérez alors la propriété comme un vol.
R. Non, nous considérons la propriété réelle^ et nous désignons sous ce nom les biens immobiliers et les instruments de travail, tout ce qUi sert enfin à produire la richesse, comme une institution dont les besoins aetuels de la société appellent la modification. Si cette appropriation individuelle, qui met entre les mains de quelques citoyens seuiéüiént tous les agents de la production, ne tournait pas au détriment dé la sOelcté, nous ne trouverions pas qu’elle fût un mal ; mais la propriété individuelle , concentrée en un petit nombre de mains, réduit à î’éiat dé salariés la plupart des citoyens, et donne à ceux qui possèdent, le droit d’imposer à ceux qui ne possèdent pas, des privations sans nombre, le dénuement, la misère, lorsqu’ils n’ont pas besoin de leurs bras,
D. Vous ne savez sans doute pas que le nombre des propriétaires est en France de plus de cinq millions ; en comptant trois personnes par famille , il y aurait alors quinze millions de propriétaires, ce qui prouvé que le morcellement de la propriété a mis près de la moitié delà nation à même de posséder j votre réprobation frappe donc alors la moitié des citoyens?
R. Vous ne dites pas que nous avons 8 millions et demi de cotes foncières de moins de 5 fr., ce qui, d’après les données des statisticiens fait, en moyenne 40 ares par famille. Les cotes foncières de S à 10 fr. ou d’un hectare un quart à 2 hectares un demi (puisque l’impôt est d’environ 4 fr. par hectare), sont au nombre de 1,800,000; il y en a 1 ,GOO,000 de 10 à 20 fr. onde 2 hectares et demi à S ; ce qui fait près de 9 millions de cotes foncières sur 11 millions, ne représentant que de 40 ares à 5 hectares, propriété loin de garantir l’indépendance des possesseurs, qui sont à la fois salariés et propriétaires, et dévorés par des hypothèques usuraires. il faut ajouter aussi que beaucoup de ces cotes foncières de minime importance sont toncentrées entre les mains des mêmes propriétaires. Pour connaître la constitution réelle de la grande propriété foncière, contraire au bonheur de tous, mais bien moins pourtant encore que la propriété liquide et privilégiée du capitaliste qui est le dominateur des propriétaires fonciers et des travailleurs, nous n’avons qu’à consulter le cens électoral qui donnait à 220,000 élus, payant en minimum 200 francs d’impôt, le droit de choisir les députés. Il y a donc réellement en France une caste dominatrice possédant le sol, les maisons, les capitaux, et tous les agents de la production, qui forme environ un million d’individus : ce sont les bourgeois, qui ont remplacé les .seigneurs dont les privilèges avaient été détruits par la révolution de 1789. Ce sont les hommes que l’ex-ministre Guizot désignait sous le nom du pays légal.
Si maintenant nous examinons les maisons, qui constituent une autre sorte de propriété. Combien en avons-nous qui puissent offrir à celui qtii les possède autre chose de plus qu’un abri. Sur sept millions environ, près de trois raillions et demi n’ont pas plus d’une à trois ouvertures ; ce sont de simples cabanes ou chaumières, qui ne peuvent être habitées que par des journaliers ou de pauvres paysans.
Vous voyez donc que ce morcellement indéfini n’a eu pour résultat
qii’un mince allégement des cliargcs qui pèsent sur le pauvre, puisqu’il nous reste 20 millions d’iiommcs dénués de toute propriété', él réduits, dans nos campagnes, au salaire insuffisant de 73 centimes à 1 franc par jour pour les hommes, 40 centimes pour les femmes et 20 centimes poulies enfants. Encore avons-nous sur ces 20 millions d’hommes quatre millions de mendiants et autant d’indigents, sans compter que les ouvriers desvilles et une partie de ceux des campagnes sont ruinés par les cliômages et les crises commerciales.
La propriété est donc, mal organisée, puisque celle du sol et de tous les agents de la production est concentrée en un si petit nombre de mains.
D. Vous voulez alors procéder à un partage:’
R. Nullement ; car nous savons que le,i cinquante millions d’hectares mis en culture, les sept millions de maisons et les deux milliards de numéraire distribués |)ar portions égales entre tousles citoyens, anéantiraient parleur dispersion la production tout entière, sans compter les dissentions que ce partage ferait n.iitrc dans ba société'.
D. Si vous rccouuaissez rimposslliilité d’iiu partage , pourquoi vous tant récrier contre la propriété et l’attaquer comme vous le faites?
R. Frappés du mal que produit .sa cuncentration, et voulant procéder h la neutralisation de ses effets sur la partie la plus nombreuse et la plus pauvre de la nation, voyant même ([ue ceux qui possèdent retombent souvent dans le prolétariat, cl que les générations sont le jouet de la fortune, nous ne voyons dans la constitution acturllcde la propriété qu’un mirage, une déception, produisant du mal à tous les degrés de l’échelle sociale, c’est pourquoi nous demandons à l’Etat de favoriser la production indépendante par un large système de crédit qui puisse soustraire les travailleurs à l’exploitation usnraii-c du capitaliste, de coloniser en conservant l’inaliénabililé du fonds, huit à neuf raillions d’hectares qui sont improductifs, et de veiller dans le systcnie général de production, à ce que tout ce qui sert aux besoins de tons soit mis à leur disposition. Je vais expliquer ma pensée : vous avez des proprietaires qui, faute d’argent, laissent une partie de leurs champs en friclie ; vous avez en outre, chaque année, six millions d’hectares en jachères ; vous avez les biens communaux, les lande.s et palis dont dix hectares h’cquivalent pas pour le produit à celui d’un hectare de terre bien cuilivé : nous demandons que lesol destiné à produire la subsistance du peuple, qui a des bras au service de la production, ne puisse rester inculte sans que ce chômage volontaire ou involontaire ne soit regardé comme un crime contre la société tout entière. Nous voulons, en nuire, que l’Etat détermine la quantité de céréales et de végétaux alimentaires, textiles et éconoiuiques à produire; le nombre de têtes de bétail à élever puiir ré|ioiuhe aux besoins de tous, et ne laisse pas à la cupidité privée l’emploi absolu des terres qui devraient être appliquées aux besoins des citoyens.
D. Chacun est cependant maître de faire de ses terres ce qui lui convient, et mil ne peut intervenir dans l’usage qu’il en fait, sans commettre un acte d’envahissement.
R. Voilà justement le droit contre lequel les socialistes s’insurgent.
Pendant longtemps, lorsque quelques familles erraient au milieu d’immenses pl.iines sans maîtres, chacun a pu s’emparer d’une partie du sol et en disposer à sa guise ; mais dans l’état actuel de la société, il est temps que la production et la consommation soient en harmonie avec le nombre et les besoins des consommateurs; en un mot, nous voulons qiiè lés fruits produits par ions servent ii la vie de tous, et que nul ne puisse ;
par cupidité, détenir ce qui est ne'cessairc aux besoins de ses concitoyens.
Quoique le droit d’user et d’abuser soit la définition donnée de la propriété par les jurisconsultes, on a dû limiter ce droit, et empêcher le propriétaire d’exploiter à son gré ses forêts, parce que l’Etat a besoin de bois de construction, et que tous les arbres d’élite propres à cet usage doivent être respectés ; .il n’a pas le droit d’exploiter scs mines, parce qu’elles sont un des cléments de la richesse publique, bien que d’injustes concessions détruisent les résultats favorables de cette équitable disposition ; mais, en revanche, il a le droit de laisser son champ en friche, d’en détenir les produits quand il a autour de lui une population affamée ; en ■ un mot, à part quelques lois d’intérêt fiscal ou gouvernemental, l’abus est permis partout.
Nous voulons, enfin, par le progrès des institutions et par une transformation successive et consentie, du droit de propriété, par l’association universelle ayant la solidarité pour hase, arriver à une organisation telle de la mise en œuvre des agents de la production, que les fruits soient à tous et la terre à personne, puisque nous ne reconnaissons d’autre propriété que les choses qui se consomment par l’usage, ce qu’on appelle la propriété personnelle, tandis que la propriété réelle, c’est-àdire le sol et les éléments de production, doivent appartenir à tous, et ne peuvent être la possession exclusive de qui que ce soit.
D. Procédez-vous sans transition à celle inodilicàtion de la propriété?
R. Nous nous attaquons d’abord au plus dangereux ennemi des producteurs et des propriétaires d’immeubles et d’instruments du travail, le capital, par de larges institutions financières, pour empêcher l’usurcj nous associons les producteurs pour les soustraire à rcxpdoitation, nous colonisons nos terres incultes, nous ouvrons des ateliers agricoles et professionnels pour occuper les bras oisifs; et, par une sage réforme de l’hérédité, nous procédons à l’association générale; mais sans rien demander prématurément et en marchant avec le progrès des esprits.