‹ Catéchisme social, ou, Exposé succinct de la doctrine de la solidaritéChapitre 5 sur 17 · DE EA FAMILLE · texte numérisé non relu

DE EA FAMILLE

D. On dit que vous voulez détruire la famille, que les parents seront privés de leurs enfants, et que ces liens, nés de l’affection de riiommc et de la femme, seront à jamais brisés ?

R. C’est une calomnie contre laquelle nous sommes obligés de nous défendre. Nous répondrons que nous voulons enlever à la famille ce qu’elle a de contraire aux lois éternelles de la morale et de l’humanité.

D. Vous n’admeitez cependant pas le mariage indissoluble qui est conforme à la loi chrétienne?

R. Nous admettons que les causes qui ont pu déterminer l’homme et la femme à'sc réunir venant à cesser, tout commerce entre eux devient une prosiuuiion scandaleuse.

D. Il y a pourtant, dans le mariage indissoluble, une idée de haute moralité; car les enfants, nés de l’union qui se sera rompue, ne reconnaîtront plus leurs parents, et le lien de la famille sera brisé.

R. La plupart des mariages étant le résultat de convenances fondées sur l’intérêt, et les autres, le plus souvent désunis par la misère ou les vices d’une éducation anti-sociale, c’est rendre au mariage toute sa dignité que de lui donner la liberté pour base.

Voyez les inconvénients qui naissent de l’esclavage de la femme : comme la société ne lui a pas assigné de fonctions qui la missent en état de vivre sans le secours de l’homme, elle est obligée de chercher à lui

])laire par les clianucs de sa Ogure ou de son esprit; de là ce coiumcrce de coquetterie qui est loin d’être une’prantie de honlieur. Dès sa plus tendre enfance, la jeune fille est éleve'c dans l’artifice : elle sait Labilement dissimuler ses imperfections physiques ou morales et ne les fait apparaître que quand elle est indissolublement unie à l’homme. Quelquefois, le désir de se marier lui fait prendre le premier individu qui se présente, pourvu qu’il lui olfre une position avantageuse.

Nos institutions lui ont donné les défauts de Desclave; elle lutte de ruse puisque la force lui manque, et que la société a fait d’elle, non la compagne, mais la servante de l’homme. De là l’adultère et les crimes qui sont une protestation incessante contre un joug qui pèse souvent aux deux conjoints.

L’homme, de son côté, n’ayant pas appris dès l’enfance à respecter la jeune fille, la considère comme un instrument de plaisir et se livre à la séduction avec d’autant plus d’impunité, qu’on rit impitoyablement de la victime, et que le séducteur n’est pas frappé de réprobation.

Dans le mariage, l’homme recherche l’argent avant la beauté ou les qualités du cœur : il regarde la femme comme sa propriété. Le plus souvent, dans sa conduite envers elle, il s’affranchit de ces soins attentifs qui entretiennent l’affection. Il s’impose à elle avec scs défauts et scs caprices, parce qu’il sait qu’elle est unie à lui d’une manicrejindissoluble, et que toute séparation est impossible.D’nutres n’apportent souvent à leur compagnes qu’un corps usé, un esprit blasé, et sous leur toit règne rarement la quiétude

La femme, de son côté, qui sait que son mari lui doit le nécessaire cl la satisfaction de scs désirs, ne s’efforce pas de lui plaire.

Nous voulons que la femme, ayant au sein de la société une position indépendante, étant regardée comme une citoyenne libre, ne prenne conseil que de son cœur.

D. Permettez qu’ici je vous arrête : il est juste cependant qu’une dot permette au mari d’améliorer une position que la famille viendra aggraver, et que, par conséquent, il recherche la fortune.

R. Avec le droit de vivre par le travail et avec l’intervention de l’État dans l’éducation des enfants, les charges de la famille auront cessé. Mais en admettant que la dot de la femme ait, dans notre état social, un avantage réel, combien d’unions tnalhcureuscs celle cupidité n’a-t-clle pas produites?

D’un antre côté, par l’affrancliisscraent de la femme, nous rendons au mariage toute sa dignité, et nous l’empêchons de devenir une spéculation honteuse.

Quant au divorce, que nous admettons, mais dégagé des ridicules entraves qu’y apportait la justice, dans l’intérêt des gens de robe et du fisc, et non dans celui de la morale, il serait évidemment fort rare dans une société fondée sur tin ordre moral mieux entendu; car la réjirobalion des citoyens fraprperait les êtres assez dépraves pour' changer par libertinage ou par inconstance.

L’éducation de la famille étant surveillée par l’État, il ne pourrait y avoir d’inconvénient à cette séparation. Elle permettrait aux enfants de conserver des relations avec leurs parents, qu’ils aimeraient; non plus par devoir ou par cupidité, mais avec la noble indépendance de l’amitié.

D. Vous u’cnlevcz-donc pas violemment l’cufani à sa mère pour le livrer à des mains étrangères, eu obligeant celle dernière à donner ses soins à un culdiit qu’elle 'ne eomtaît pas.’

R. Nullement, le nom de mère et les devoirs qu’il impose sont trop sacre's pour que nous songions à les rompre. Nous ne youlotis en un mot détruire dans la famille que les abus qui en ont font la bonté.

U. Quels seront les rapports des parents aux enfants?

E. Ce qu’ils sont aujourd’hui : les enfants, instruits et nourris dans lese'coles publiques, recevront de leurs parents les soins affectueux qui rendront ces rapports .sans nuages.

D. Que faites-voiis de l’autorité paternelle?

R. Nous la soumettons aux besoins de l’ordre social. Les enfants n’appartiennent à leurs parents que par les liens de la nature; mais ils appartiennent à la société par les devoirs qu’ils auront à remplir envers elle; ils doivent donc recevoir une éducation qui en fasse de bons citoyens et dés hommes utiles, pénétrés de l’amour de l’humanité.

D. Les parents aiment cependant à diriger leurs enfants dans une carrière de leur choix, et à leur assurer la position qui leur semble la plus convenable. Dans votre système, la société absorbe les enfants à sou profit.

R. Le parents ne consultent que trop rarement, sous ce rapport, les aptitudes de leurs enfants ; et, le plus souvent, ils les destinent à des fonctions auxquelles ils sont impropres ; encore , cette liberté de direction n'est-elle possible que pour l’iioinme riche ; le prolétaire est obligé de faire apprendre à ses enfants des métiers qui les mettent à même de se suffire le plus tôt possible. C'est ainsi que de belles natures sont condamnées à exercer des professions auxquelles elles ne sont nullement propres.

Dans notre système social, cliacpie aptitude pourra se développer, toutes les carrières seront ouvertes à toutes les intelligences. 11 peut, il est vrai, arriver que le fils d’un magistrat soit obligé , par suite de son inaptitude, de n’exercer que des fonctions réputées infimes; mais il y a moins d’inconvénient à ce froissement de la vanité iiateriielie, qu’à voir remplir des fonctions éminentes par des incapacités notoires.

D. Alors vous condamne?, la famille à la douleur de voir scs enfants réduits à une condition qui la fera rougir.

R. S’il pouvait y avoir dans la société des fonctions avili,vsanles, vous auriez raison de parler ainsi ; mais, en faisant cette objection, vous vous préoccupez de l’ordre social actuel, cl vous voyez le riebe propriétaire, le banquier, le magistrat, le savant, honteux de voir leurs fils ne pas glorieusement porter le nom de la fiimillc. Si vous vous pénétriez du principe qui notis porto à réformer cet abus de la famille qu’on a appelé népotisme , vous leconnaîtriez que rien de plus lationncl et surtout de plus moral, que de donner à chacun la fonction à laquelle il est propre.

D. Que devient l’héritage dans votre théorie sociale?

R. 11 sera modifié progressivement comme toutes les institutions fondées sur le privilège. Puisque le bien-être de tous les citoyens est garanti, il serait injuste que l’enfant qui vient de naître, qui n’a rendu aucun service à la société et ne lui en rendra peut-être jamais, puis.se vivre dans l’oisiveté, quand il ne peut devoir le bien-être qu’à son intelligence et à .son activité.

D. Je conçois que l’héritage en ligne collatérale soit aboli; mais l’abolition de l’héritage en ligne directe me semble une injustice ; les parents ne so complaisent à amasser que pour leurs enfants ?

R. Non seulement riiéritagc en ligne collatérale qui est foncicrcmcnt immoral, doit cire immédiatement aboli; mais l’iiéritago en ligne directe doit s’éteindre à mesure que s’étendra le cercle de k solidarité, puisque

nous ne pouvons adinellre que la jouissance d’une favqui' quelconque, ne soit le prix du travail et des services rendus à la société',

D, La famille, telle que nous la connaissons, avec l’autorité des parents sur leurs enfants, la dot des filles et la transmission des biens, se trouve complètement métamorphosée par le socialisme.

R. Reconnaissez donc que nous n’en détruisons que l’abus ; l’autorité des parents ne s’exerce pas toujours pour le plus grand bien de l’enfant, et ne consulte jamais rmililé générale, donc elle est^ dangereuse; la dot est immorale, puisqu’elle excite la convoitise des prétendants, cl nous la remplaçons par l’indépendance delà femme, par le libre arbitre dans son choix, qui n’en fait plus l’esclave, mais la compagne de l’homme ; la transmission des biens est remplacée par la garantie du bien-être par le travail, qui ennoblit l’homme et l’cmpêche d’être nuisible à la société.

D. Les riches s’insurgeront contre votre système

R. Oui; mais les prolétaires, qui sont plus nombreux, s’en réjouiront; car ils n’ont pas de dot à donner à leurs filles, qui se marient au hasard et sont condamnées à une vie dure et misérable, llétrie souvent par la jirostilution que leur impose le besoin, et qui fait de la fdle du pauvre, l’instrument de plaisir des lils des privilégiés. Ils n’ont rien à transmettre à leurs enfants ; donc la modification de l’héritage ne sera pas pour eux un sujet de regret. Je vous dirai ensuite que nous nous plaçons au point de vue de la raison et de la justice, et ne cherchons rien au-delà.

Î)E î,’ÉÎ)îj€ATIOK.

D. Expliquez-moi votre système d’éducation, qui n’a pas été développé d’une manière assez jirécise pour être bien compris.

R. Nous voulons l’éducation publique, gratuite et obligatoire; nous donnons aux professeurs chargés de l’éducation de l’enfance une imporr tance qu’ils sont loin d’avoir aujourd’hui : c’est eux qui devront initier les enfants à la connaissance de tout ce qui contribuera à en faire des citoyens utiles. Au lieu d’être relégués au bas de l’édifice social, ils en seront la pierre angulaire, le soutien le plus ferme, les ouvriers les plus utiles, et les fonctionnaires les plus respectés.

Ils s’occuperont du développement physique et intellectuel des enfants , et leur inculqueront le sentiment de leurs devoirs envers leurs parents, envers leurs semblables et envers la société.

Ils leur enseigneront tout ce qui peut développer leur intelligence et les mettre à même de continuer leur instruction dans des écoles supérieures.

Les enfants instruits, logés, nourris, 'vêtus dans les écoles publiques, seront élevés dans le but d’être utiles à la société, au milieu de laquelle ils trouveront le bien-être.

D. Voilà qui est bien ; mais les sciences, les beaux arts, les belles lettres, où les apprendront-ils ?

R. Dans des écoles spéciales, ou seront reçus tous ceux qui auront donné des marques non équivoques d’aptitude dans chacune de ces directions, car la gratuité des éludes est la base de notre système.

D. Ceux qui, se développant plus tard, voudraient cultiver leur intelligence et acquérir des talents utiles ou agréables, comment ferontils?

R. Ils fréquenteront ces mêmes écoles, qui seront ouvertes à tous, et ülfriront à l’activité de chacun, ample matière à satisfaire son aKleiir pour l’étude,

D. Avez-vous dans votre société une place pour tous les talents

R. Sans contredit : seulement ce ne seront pas, comme de nos jours, des carrières ouvertes à l’intrigue et à la faveur ; on ne laissera plus dans la misère des savants distingués, des peintres ou des musiciens de talent, des poètes ou des écrivains de mérité, et remarquez Lien que nos plus grands génies sont morts pauvres ou dans la médiocrité, que beaucoup n’ont pas eu le nécessaire pendant leur vie, ce qui en a forcé le plus grand nombre à prostituer leurs talents ou à vendre leur indépendance.

Dans notre état social, au contraire, tout travail étant une fonction, ceux qui en seront investis y trouveront la satisfaction de leurs besoins, et de plus, recueilleront la gloire d’avoir produit des chefs-d’œuvre durables.

La République aura des fonctions pour tous les talents et des récompenses pour tous les services.

D. Gomment seront enseignées les professions?

R. De la même manièi'e : des ateliers publics remplaceront les ateliers privés ; tous les jeunes citoyens y seront admis, comme dans nos Ecoles d’arts et métiers, d’où il sort certes les ouvriers les plus intelligents ; ils y apprendront la profession à laquelle les portera leur vocation et que permettra leur force physique.

D. La société aura toujours besoin d’hommes pour exercer les professions insalubres, rebutantes ou dangereuses, comment ferez-vous?

R. Pour les professions insalubres, il sera oflert des récompenses à ceuxquidécouvriront les moyens d’en atténuer les effets ; et,quand même, des soins hygiéniques appropriés à ces professions, et une moindre durée du travail, en rendront l’influence moins délétère.

Quant aux professions rebutantes, elles pourront cire rendues moins désagréables par des mesures de salubrité générale ; puis elles formeront des corvées qui seront accomplies tour à tour par les citoyens désignés pour CCS services; au reste, elles ne constitueront jamais, comme aujourd’hui, des professions exclusives.

Les professions dangereuses, comme celles de couvreur, de charpentier, de mineur, etc., seront entourées de tous les soins qui sont négliges do nos jours. Enfin, la société, administrée démocratiquement, veillera comme une mero attentive à la santé et au bien-être de tous scs membres, et ne négligera rien pour rendre leur condition supportable.

DE EA RELIGlOiV.

D. Vous avez la réputation d’être des hommes irréligieux: que pensez-vous faire de la religionLa voulez-vous détruire?

R. Nous avons le plus grand respect pour la liberté des consciences : chacun peut professer publiquement sa religion et pratiquer sa croyance.

D. C’est de l’indifférentisme.

R. Nullement. Nous écartons de nos doctrines les questions religieuses ; car nous ne voulons pas pénétrer dans le for intérieur de chaque citoyen: c’est pourquoi nous laissons, sous ce rapport, chacun croire ce qui convient à sa conscience, pourvu qu’il remplisse ses devoirs de bon citoyen, et ne compromette pas, par des déclamations fanatiques, l’ordre établi dans la société pour le bonheur de tous.

D. Mais le respect dû à la foi de nos pères !

R. Nous laissons chacun se conduire, à ce sujet, comme bon lui semble : que ses doctrines religieuses soient négatives ou allirinalivcs, jamais nous ne nous immiscerons dans les questions de conscience.

D. El les prêtres qu’en ferez-vous ?

R. Nous respectons en eux les droits d’homme cl de citoyen, et à

ce titre, iis jouiront des incmés immunités que le reste de la nation.

D. Les rétribuerez-vous?

R. Nullement ; l’Etat ne doit de salaire qu’à ceux qui lui rendent des services directs; les prêtres seront rétribués par ceux qui auront besoin de leur ministère.

D. Alors, vous voulez détruire la religion ?

R. Laisser le droit de l’exercer librement, ce n’est pas la détruire.

D. Et la morale, qui l’enseignera?

R. Elle sera enseignée dans les écoles publiques, dans les familles, dans la société tout entière, plutôt par des exemples que par des préceptes. Les enfants, ayant sous les yeux la vue de ce qui est bien, honnête , utile, rougiraient de s’exposer au blâme universel, en faisant ce que réprouvent les lois sociales.

D. Vous faites jouer à la religion un rôle bien secondaire ?

D. Elle jouera le rôle qui convient aux idées métaphysiques, qui sont des faits de conscience individuelle, et doivent être, comme tels, abandonnés au libre arbitre de chaque citoyen.

D. Ainsi, ce n’est donc pas sous la sauvegarde de la religion que vous placez les lois?

R. Nous plaçons les lois sous la sauvegarde des citoyens qui auront, par une bonne et sage éducation, appris à les respecter et à les défendre; ils obéiront, en cela, aux devoirs que leur prescrit la raison, puisqu’elles auront pour but leur bien-être et leur moralité.

D. Vous voulez alors faire dominer l’idée de bonheur matériel, au détriment du bonheur spirituel?

R. L’idée de bonheur spirituel est un fait de conscience ; nous ne nous occupons que de remédier aux maux qui attristent les regards, et de faire disparaître l’inégalité monstrueuse qui épouvante l’esçrit.

D. Sans religion publique, peut-il y avoir une société durable?

R. Les peuples chez lesquels la religion est subordonnée aux institutions civiles ne sont ni plus malheureux, ni plus immoraux que les peuples de l’Europe; mais, quand meme ils auraient un désavantagq réel sur ces derniers, il ne faudrait pas s’en prendre à l’absence de religion d’état, mais à l’absence de morale publique.

D. Tous les prêtres elles hommes religieux vous diront que, sans doctrine religieuse, il n’y a pas de moralité possible.

R. Nous leur répondrons, en leur prouvant par des exemples , que les nations qui sont soumises à l’aulorilé rcligieuso ne sont pas celles où la morale est le plus universellement pratiquée; nous leur répondrons, en leur demandant de comparer la vie des philosophes de tous les temps et de tous les pays, à celle des hommes les plus illustres parmi le clergé, et nous verrons où se trouve la plus grande somme de moralité, de sagesse et de tolérance.

Quand même, je vous le répète, nous voulons la liberté des cultes et des consciences , sans rétribution des prêtres par l’Etat, ni intervention des doctrines religieuses dans la vie publique du peuple.

1>E L’AGRICULTUnE.

D. Votre organisation sociale comprcnd-ellc la rclorinc des sciences agricoles ?

R. Nous regardons l’agricullure comme la base de toute bonne société. C’est elle qui est la nourricière du genre humain : aussi est-elle, .à nos yeux, la plus' noble des professions. C’est à elle que nous attribuons la

is “

p]us haute iouiçjion dans notre système. Op a cherché a avilir les travaux des champs, et c’est par la négligence des gouvernements que l’agriculture, au lieu d’être la première des industries, est celle vers laquelle l’homme tourne ses regards avec le pies de répugnance. Pourtant c’est la pjus pre'cieuse et la plus infaillible source de richesses. Les biens de la terre sont non seulement des matières premières, dont la mise en œuvre devient pour l’industrie manufacturière j’aliment de son activité, mais la plupart des produits des champs étant directement consommables, et tout ce qui tient aux premières nécessités de la vie devant être l’objet de l’attention des peuples, le problème actuel, en présence de la misère des classes laborieuses, est donc de créer la plus grande masse possible de produits alimentaires et vestimentaires, afin que les premiers besoins soient satisfaits, et que nous n’ayons jamais à redouter les horreurs de la famine. ‘

D. Vous augmenterez donc le nombre des bras; car les agriculteurs spnt déjà suffisamment occupés, et ils tirent de leurs champs tous les produits qu’ils peuvent donner.

i.E. Vous êtes dans l’erreur ; quelques exemples vous le prouveront: nous n’avons pas assez de céréales, froment et seigle, pour nourrir notrp immense population, puisque des départements entiers vivent de maïs, de sarrazin, d’orge, d’avoine, de châtaignes, de pommes de terre, et quelle chétive alimentation que celle qui a ces végétaux pour base ! Nous ne récoltons que 70 millions d’hectolitres de froment ; en en défalquant 10 millions pour la semence, il en reste 60 millions, dont une partie est employée pour la nourriture des animaux, les distilleries, etc., il reste donc environ 5o millions d’hectolitres qui, à 3 hectolitres par habitant, représentent la nourriture d’environ 16 millions d’hommes , c’est-à-dire que 20 millions sont obligés d’aller puiser ailleurs leur nourriture. Le seigle qui, par son mélange au froment, fait un pain substantiel et le meïeil, fournissent à l’alimentation de 6 millions 122 d’hommes, en tout 23 millions. Il en reste donc 13 millions qui ne peuvent prétendre à cette nourriture substantielle.

* Notre premier soin serait d’augmenter la production des céréales, d’abord par l’amélioration des procédés de culture, sans accroissement de l’élenduc du soi cultivé. Voici les calculs sur lesquels nous nous appuyons : nous avons d’abord eu pour rendement moyen du froment, 13 hectolitres par hectare, aujourd’hui nous en avons près de 16. Les Anglais en produisent 20 et les Flamands 2S; en atteignant ce dernier chiffre, nous trouvons. 50 millions d’hectolitres de plus, en en déduisant 9 millions pour la semence il en reste 41 millions, ce qui fait pour la nourriture de près de 12 millions d’habitants. Ajoutez-y le rendement amélioré du seigle,, de l’épeautre et du méteil, nous aurons de quoi nourrir notre population avec le produit de nos céréales et même au-delà.

Ce n’est pas tout : nous avons 6 millions d’hectares en jachères que nous supprimons par l’introduction des bonnes méthodes d’assolement, plus les 10 millions d’hectares de patis, landes, communaux, etc., en tout 16 millions d’hectares, capables de fournir des produits abondants comme terres arables cultivées en céréales, cultures sarclées de toutes sortes, prairies naturelles ou artificielles. Puisque nos diverses cultures ne forment que 19 à 20 millions d’hectares, en y ajoutant encore 16 millions d’hectares de terres improductives, nous arrivons, en nous aidant des progrès de la science agricole, à avoir des produits alimentaires pour notre population,|dût le nombre en doubler. Il a été calculé que rÀmétique,

qui possède 4,100,000 milles carrés, susceptibles de nourrir'2üü personnes par mille, et 3,700,000 qui peuvent en nourrir 490, pourrait alimenter une population de 3,613,000,000 d’habitants, nombre cinq fois aussi grand que la masse entière du genre humain. Quant à nous, nous pourrions en nourrir largement 100 millions; et pourtant, sur 36 millions, il y en a plus de 20 millions dans la misère. La solution du problème de la subsistance n’est donc pas si difficile qu’on pense.

La multiplication du bétail est encore un point essentiel auquel nous voulons appliquer toute notre attention ; car la nourriture animale, déjà faible dans les villes, ne peut guère, dans les campagnes, être regardée comme un des éléments essentiels et intégrants de l’alimentation, puisque la moyenne de viande consommée est de 20 kilogrammes par tête et par an, c’est-à-dire 375 grammes par semaine ou 33 grammes par jour.

Pour subvenir aux besoins d’une alimentation plus substantielle, nous n’avons que 10 millions d’animaux de la race bovine; il faudrait que le nombre en fût doublé. Nos 32 millions de moutons devraient être portés à .au moins 80 millions, et nos 5 millions de parcs h 13 millions. Nos 3 millions de chevaux à 7 ou 8, en les considérant comme les plus puissants auxiliaires de l’hoinme dans l’agriculture.

Nous y devons ajouter la domestication d’animaux étrangers qui réussiraient parfaitement chez nous.

Nous aurions donc par ce moyen de la viande, des cuirs, de la laine, des suifs, de la corne, du fromage, du beurre, et de plus, des engrais, qui permettraient d’augmenter la fertilité du sol.

Notre attention se porterait encore sur l’augmentation de l’clcuduc des terrains en prairies, et sur la multiplication des plantes fourragères et des prairies artificielles, dont nous n’avons qu’un million et demi d’hectares. C’est dans cette direction qu’il nous reste le plus à faire.

Ajoulcz-y le dessèchement des marais, dont nous avons 1,777,600 arpents; en en évaluant le prrduit moyen à 20 fr. par arpent, nous pourrions avoir, rien que parla mise en culture de nos marais, 3b millions et demi de revenu net, puis le reboisement des montagnes, le nivellement des terrains accidentés, l’application à l’agriculture d’un vaste systèine d’irrigation. Vous voyez qu’avec des bras, des engrais et de l’e.ni nous tirerons du sol des produits excédant les besoins de la consommation.

Ceci est, vous le voyez, fondé sur l’expérience, et coinplèlcmcut en dehors de ce qu’on appelle des idées utopiques.

D. Que de capitaux ne faudrait-il pas pour mettre en culture tons ces terrains improductifs, que de soins pour f/ire pénétrer les bonnes méthodes parmi les agricnltcnrs? Y .arriverez-vous jamais?

R. Les écoles d’agricnltuie étahlios par le gouvirneracnt deviendront une pépinière d’agriculteurs haltiics et intelligcnt.s, et nous y joindrons l’éducation agricole et horticole de la jetmes.=e, l’.agricultmc devant être une des p.artics essentielles de l’éducation publique. Les colonies agriroles et manufacturières qui peupleront les rhamps , y apporteront des principes nouveaux, nue intciiigenee plus déviloji' pée, une discipline résultant du sentiment do la grandeur de la tâche qui leur est iinpasce , une foi vive dans l’avenir de la société démocratique, et la noble fierté qu’evcillrra d.aus les colons l’indépendance qu’ils conquerront à la sueur de leur front, noti plus pour un vil salaire, niais pour leur bien-être et pour celui do tous leurs citoyens, dont ils seront les exemples.

.4jontuus-y, comme une nécessite impérieuse, rédiicaiion donnée aux

enfants des campagnes et qui en fera une race d’hommes nouvelle, affranchie des préjuges de leurs pères.

N’est-ce pas assez pour arriver à la réalisation de l’idée qui nous domine? Faire de la France une vaste exploitation rurale dont il n’y aura pas une seule parcelle qui ne produise ce que la fertilité l’appelle à fournir de richesses ducs au travail humain.

Nous voulons aussi faire pénétrer les méthodes de la petite culture dans la grande, parce qu’elle centuple les produits et qu’elle est une source de richesses que rien ne peut détruire. L’horticulteur a dompté la nature ; il est maître des climats et des saisons; il dit, en conQant la semence à la terre : dans trois mois tu me donneras tes produits, et la terre oLéit au commandement de l’homme. 11 lui imprime une activité constante : jamais elle ne se repose, elle produit toujours et est toujours féconde, la récolte est suivie d’une autre récolte ; c’est un cercle perpétuel d’ensemensemcDls et de produits.

Quant à nos forets, nous irons puiser chez les peuples allemands les préceptes que la routine a empêché de prendre racine chez nous, et nous créerons des forêts nouvelles au lieu de stériliser le sol par des déboisements inconsidérés.

D. Ainsi votre ordre social est plus agricole qu’industriel et commercial?

R. Il a pour hase l’agriculture, sans nuire à l’industrie et au commerce qui sont les compléments de la richesse des nations; l’industrie , considérée non plus comme une source de bénélices pour le capitaliste; mais comme la mise en œuvre des matières premières nécessaires à la vie et aux besoins d’échange avec les nations voisines ; le commerce, non plus comme un intermédiaire inutile et improductif; mais comme la répartition entre le producteur et le consommateur, par la voie l.u plus directe et la plus équitable.

G est pour arriver à ce résultat que nous mettons l’agriculture à la tête de notre société et que nous remplissons par l’industrie les chômages de l’agriculture, et prar l’agriculture les chômages de l’industrie.

D, Quelles améliorations offrez-vous à l’iiabitant des campagnes ?

fi. Une diminution dans les impôts qui l’écrasent, des capitaux pour la mise en rapport de ses terres, des exemples de méthodes de culture améliorées. des primes en instruments aratoires et en bct.ail pour les plus intelligents, des moyens assurés de placer scs produits par l’entremise de l’État, une nourriture meilleure et plus abondante, et la même garantie pour l’avenir qu’aux autres citoyens, au moyen des caisses de secours mutuels, de l’association et des invalides civils. En voilà certes assez pour le rallier à l’opinion sociale.

Page 1