‹ Catéchisme social, ou, Exposé succinct de la doctrine de la solidaritéChapitre 6 sur 17 · DE L’INDUSTRIE · texte numérisé non relu

DE L’INDUSTRIE

D. Comment couftituez-vous rinduslric.?

fi. En vaste association des travailleurs, affranchis des chefs d’industrie; mais en la combinant avec ragricultnrc.

D. Pourquoi les combinez-vous ?

R. Pour prévenir l’oi.siveté résultant des chômages, pour mettre un terme à la misère des classes laborieuses, cl contrebalancer les lâcheuses inlluence.s de la vie de l’atelier, dans l’intérêt de la sauté et du la moralité des travailleurs.

D. Mais les grandes industries y perdront?

R, En aucune façon : car l’association n’cxclul ni la division du Ira-

■ vail, ni l’emploi rationnel des macliines. Il ne s’agit plus, dans notre système, de fabri(juer vite et à bon marché pour enrichir quelques spéculateurs, ni de se jouer de la vie des travailleurs ; mais de fabriquer dans les conditions les plus favorables au producteur et au consommateur.

D. Que deviendront les chefs d’industrie dans votre système ?

R. Ils pourront s’associer avec les travailleurs ; mais l’associatiou des corporations ouvrières entre elles, avec la commandite de l’Etat, peut dispenser de l’intervention des chefs d’industrie.

î). Comment les associerez-vous ?

R. Par la réunion, dans rintérèt général, de toutes les forces et de toutes les intelligences.

Les travailleurs des diverses professions s’associent entre eux, et forment autant de groupes solidaires qu’il y a d’agglome'rations ne'cessaires pour l’exploitation d’une industrie, c’est-à-dire que plus le nombre des travailleurs est considérable, plus ils forment de séries, ayant un règlement et des statuts communs.

Le travail, dirigé par un gérant secondé de sous-ge'rants, est fait par tous les associés également rétribués. Los bénéfices sont versés dans une caisse commune et divises en plusieurs parts : l’uue sert à former le fonds de roulement de l’association , une autre est répartie entre les associés, une troisième versée dans une caisse pour les besoins éventuels, tels que chômages prolongés, maladies, infirmités, soins à donner aux veuves et aux orphelins : et une dernière part est versée dans une caisse commune à toutes les corporations pour servir à assister celles dont les chômages frapperaient tous les membres à la fois, pour venir au secours des associations dont les fonds seraient épuisés par des pertes irréparables, et pour des fondations en faveur des vieillards et des infirmes, enfin, pour assurer par un garantisme universel, le bien-être de toutes les classes laborieuses.

D. Que devient la concurrence, ce stimulant puissant, cette source d’c'mulation?

R. La concurrence est plus dangereuse qu’utile; elle nuit aux ouvriers, fait baisser les salaires, ruine les chefs d’industrie, et n’est profitable qu’à ceux qui ont de grands capitaux ; mais elle tourne toujours au détriment de ceux qui n’ont qu’un petit capital ou qui n’ont d’autre capital que leurs bras et leur intelligence.

D. Les salaires sont donc égaux dans votre association ?

R. Sans doute; mais avant d’établir l’égalité absolue qui appartient à tm état meilleur, nous voulons commencer par l’égalité relative entre les professions.

D. C’est une injustice.

R. Pas du tout. Dans le système individuel, il en doit être autrement, parce que chacun, abandonné à scs propres forces, n’a d’autre garantie de bien-être que la continuité de son travail et scs économies. Il craint pour l’avenir, et il a raison; car il n’est garanti par aucune institution ; et quand la maladie ou la misère le frappe, il n’a d’autre refuge que la charité publique; mais dans une association vivant de ses ressources, garantissant la vie de tous, et puisant dans un fonds commun à toutes, les capitaux qui pourraient lui manquer, il y a une garantie si complète, que l’injustice serait du côté de ceux qui ne voudraient pas concourir de tous leurs moyens au succès de l’association et au bien-être de leurs co-assocics.

D. Pourtant les ouvriers ont repoussé l’égalité des salaires.

R. Oui, parce que dans l’état d’association morcelée, ils ne trouvent pas les garanties que leur offre l’association générale; mais ils commencent à comprendre, ce qui est l’expression de la vérité, que dès qu’un houime a donne à l’assoeiallion tout son temps et ses forces, il a, quelque faible qu’il soit, fait autant et plus même, par suite de sa faiblesse, que l’ouvrier le plus robuste J il a donc droit à la satisfaction de scs besoins. Où est le mérite dè la force? Où est le crime de la faiblesse ? Faut-il récompenser l’un et punir l’autre de ce qui est l’effet du hasard?

D. Je conçois, pour la fabrication, l’association des travailleurs ; mais comment se fera le débit des objets fabriqués, comment se réaliseront les commandes ?

R. Rien de plus simple. Une commande venant, soit de la France, soit de rélrabgcr, arrive à la direction centrale. Elle est envoyée à un des ateliers qui a le moins de bras occupés, ou bien elle est lépartie entre tous ; on l’exécute et l’expédie.

D. 11 y aura lutte, jalousie entre les divers associés, quand il faudra réaliser une commande ; c’est à qui voudra Ravoir.

R. Vous vous trompez. Si, comme aujourd’hui, l’abscncc de ce travail condamnait au chômage ou au dénuement les ouvriers d’un atelier, je Conçois qu’il y aurait compétition ; ce serait à qui voudrait s’en emparer ; c’est justement là ce qui cause la dimiDUlIoo des salaires. Les chefs d’induslrie se disputent les commandes, c’est à qui fabriquera au plus bas prix, èt si Ifc profit du chef d’industrie est amoindri par le sacrifice qu'il fait au besoin d’occuper les bras de scs ouvriers, pour ne pas laisser échapper un liénélice, quelque minime qu'il soit, le salaire de l’ouvrier diminue dans des proportions qui surpassent les pertes du maître. Tandis que les associés, ayant un tarif unique, il n’y a plus de concurrence, il n’y a même plus de jalousie, puisque tous les assoeiés oiit part aux bénéfices, et que tous les bras inoccupés reçoivent un salaire qui suffit à leurs besoins.

D. Que faites-vous des machines?

R. Nous les conservons et les regardons, en association, non plus comme des ennemis du travail de l’homme; mais comme des auxiliaires qui permettront de fabriquer à aussi bas prix que l’etranger.

D. Mais vous ne pourrez, par vos associations qui absorberont tout le capital de la société pendant la durée des chômages, arriver à constituer une industrie puissante, et fabriquer à aussi bas prix que les chefs d’iiiduslric ? Vous comprenez qliela position n’est plus la même et que votre organisation est impraticable. Un chef d’industrie occupe 500 ouvriers dans les temps de presse, il en diminue le nombre à mesure que le travail devient [dus rare, et il il finit par congédier tout son atelier, s’il y a cessation complète des affaires. Comment pourrez-vous lutter avec

R. Pour répondre à cette première objection, je vous dirai que l’association n’empêche pas les travailleurs de prélever sur leur salaire une somme qui servira, comme dans les sociétés de secours mutuels qui ont existé jusqu’à présent, à venir en aide aux malades et à ceux qui manquent d’ouvrage, de sorte que le capital de l’association n’éprouvera aucune diminution par suite deila'suspensiou des travaux, et la part qui sera allouée aux associés dans les bénéfices, augmentera leur bien-être sans qu’il puisse eu résulter pour la société aucun détriment.

Quant au prix plus élevé que vous croyez résulter de l’association des traTaillciirs, il n’en est rien. Ils pourront fabriquer à des prix plus bas

qiié le chef d’industrie ; puisqu’ils jouiront du béne'fice qu’il faisait sur eux, qvi’ils sérbnt eux-mêmes les vendeurs de leurs produits, et pourront faire héfiéliciêr l’achéteur d’une part dés profits du marchand. Ils pourront donc donner à meilleur marche'. L’expe'rience le prouve, puisque nous voyons, dans les industries particulières, les ouvriers qui exploitent par eux-mêmes leurs produits, donner à meilleur marché que les commerçants. Les mafche's étrangers s’ouvriront donc pour nous à des conditions meilleures. C’est dans ce cas que l’emploi des machines sera l’auxiliaire auquel les associés auront recours sans répugnance, puisqu’elles viendront augmenter leur bien-être.

D. Vous détruisez l’émulation, parce que nul ne se souciera de mettre au service de l’association une Invention nouvelle, une simplification ou une ame'lioration dans les procédés de fabrication, puisqu’il n’aura aucun intérêt à introduire des perfectionnements dont il ne doit pas profiter?

R. L’émulation et l’esprit d’invention seront loin de se ralentir, car il sera accordé à titre de récompense, à l’inventeur ou à celui qui perfectionnera les procédés de fabrication, une prime qui sera prélevée sur les bénéfices qu’il aura procurés à l’association.

Je vois, au reste, que vous raisonnez toujours d’après les préjugés de l’individualisme, et que les progrès de l’esprit d’association ne vous frappent pas assez. En faisant bien comprendre aux travailleurs les garanties résultant de l’association , nul ne se refusera à des sacri-fices dans le présent en faveur de l’avenir.

Quand même, tout se lie dans notre système de garantisme : l’éducation avec la nourriture des enfants dans les écoles, affranchit le père de famille des charges qui l’accablent ; il a donc, avec un salaire égal, moins de dépenses à faire, et il pourra l’appliquer intégralement à ses besoins personnels et à son bien-être.

Une autre considération non moins puissante, sera la cessation de l’obligation pour les travailleurs, d’àller à l’hôpital quand ils sont malades, ou d’y envoyer les leurs : ils seront soignés à domicile, et les chances de mortalité diminueront pour eux, car ils seront soustraits aux impressions morales qui résultent de l’isolement auquel les condamne la pauvreté; ils échapperont aux maladies qui sont la suite de l’agglomération d’un grand nombre de malades dans un même lieu, et ils pourront passer leur convalescence au milieu des leurs, sûrs de trouver après leur rétablissement, le travail qu’ils cherchent souvent en vain à la sortie de l'hôpital. Si le travailleur est seul, l’isolement et l’inactivité le consument-, s’il est marié, les soucis, les chagrins le dévorent, la vue de la souffrance des siens le plonge dans le découragement, et il tombe de nouveau malade par suite de ces causes de démoralisation.

D. Comment parerez-vous à l’exubérance des bras dans une industrie? Comment réglerez-vous l’apprentissage?

R. Rien de plus facile. Les différentes corpor.ations auront un syndicat, composé de leurs délégués, qui se concerteront sur l’emploi à donner dans chaque industrie aux bras inactifs, pour qu’il n’y ait plus, comme aujourd’hui, une accumulation disproportionnée d’ouvriers, formés parles chefs d’industrie au prorata de leur besoin du moment, sans calculer la misère qui naîtra des chômages. Le chef d’industrie ne se préoccupe que de ses besoins personnels, et nullement du bien-être de ceux dont il se sert comme d’instruments, tandis que les associations proportionneront le.s bras à la quantité de travail à accomplir.

Il en sera de meme des apprentis ; le nombre en sera réglé cliaque année, jusqu’à ce qu’il sorte des ateliers où les enfants recevront l’éducation professionnelle, des ouvriers faits qui seront aptes à prendre immédiatement rang parmi les associés.

D. Mais l’e-vccdant de ces jeunes travailleurs, qu’en ferez-vous ?

R. Les bras inoccupés seront employés dans des ateliers publics aux travaux généraux qui ne manqueront pas ; avec la combinaison de l’industrie et de l’agriculture, ils trouveront facilement une application de leur force et de leur intelligence, car je considère l’enseignement de l’agriculture comme faisant partie de l’éducation publique. C’est la nourricière des états, et nul ne peut être considéré comme un citoyen utile, s’il n’a pas d’abord passé par les écoles d’agriculture.

. D. Ces réformes seront longues.

R. Sans doute ; mais elles ne détruisent ni le principe, ni les avantages de l’application. Quand même, puisque jusqu’.à ce jour les ouvriers ont bien vécu dans le système d’isolement, comment voudriez-vous qu’ils ne fussent pas plus heureux par la réunion de toutes les forces, dans le but du bonbeur général?

D. Gomment considc'rez-vous le luxe : le croyez-vous necessaire ù la prospérité des nations ?

R. En aueune façon. Le luxe, quand il est porté à un point excessif, est la preuve que l’inégalité des conditions est arrivée à ses dernières limites; à côté des palais somptueux, se trouvent de misérables cabanes ; à côté de l’opulence, le plus affreux dénuement, ce qui se voit toujours dans les monarchies, fondées sur le privilège des castes nobilaires.

L’Angleterre, où les capitaux sont concentrés dans un très petit nombre de mains, est la nation qui renferme le plus grand nombre de citoyens privés des premières nécessités de la vie.

En France, on se plaint depuis longtemps de cette division de la richesse, qui condamne la classe opulente à vivre avec plus de modestie, et c’est par suite même de cette plus grande somme d’égaliié, que la misère y est moins affreuse que chez les Anglais, et que la république est plus facile à s’y faire accepter.

Nous tendons à égaliser le bien-être, et par conséquent à diminuer une partie du superflu de la classe privilégiée, pour arriver à une sorte de nivellement équitable qui permetteà tous de vivre sans faste, mais avec aisance.

D. Le luxe fait vivre pourtant une partie de la classe ouvrière.

R. Rarement les ouvriers qui fabriquent les objets do luxe sont plus heureux que ceux qui confectionnent les objets utiles, et ils ont, de plus que ees derniers, l’inconvénient de chômages plus prolongés, et de suspension absolue de travaux lorsque la moindre crise oblige les riches <i s’éloigner et les eapitaux à rentrer dans les coffres forts.

p. Vous voulez alors des lois somptuaires, qui empêchent le luxe et le maintienne dans de certaines limites ?

R. Nous ne voulons pas de lois somptuaires qui abolissent le luxe ; mais nous voulons frapper d’un impôt les objets qui servent au luxe, et surtout, ce qui entraîne apres soi l’avilissement de l’homme, tels sont entre autres les domestiques, dont nous voudrions voir le nombre si limité, que nul ne pût se livrer sans honte à l’oisiveté et se dégrader jusqu’à endosser une livrée qui est un signe d’esclavage,

D. Que faites-vous des ouvriers qui fabriquent les objets de luxe?

R. Nous faciliterons entre eux les associations, comme entre tous les

autres producteurs; mais, tien convaincus que le riche a plus besoin du pauvre que le pauvre du riche, nous ne donnerons pas de prime à la fabrication de tout ce qui tient au luxe. Quant aux objets de luxe fabriqués pour l’exportalion, nous n'y mettrons pas d’eutraves ; c’est justement pour ceux qui fabriqueront ces objets que nous voulons l’association industrielle , combinée avec l’agriculture, à cause de la longueur des chômages et de l’incertitude de la duree des travaux. Nous voulons enfin combiner la liberté individuelle avec l’intérêt général des prodneteurs.

DU COJIàîEîtCE.

D. Les socialistes entendent sans doute le commerce d’une manière différente des économistes?

R. Sans doute : les socialistes sont frappés de voir la société envahie chaque jour par un plus grand nombre d’oisifs et d’improductcurs. Ils s’étonnent du privilège des intermédiaires, le plus souvent inutiles, entre le producteur et le consommateur. Le commerçant devient en théorie sociale non seulement un rouage inutile, mais un parasite dangereux, puisqu’il prélève d’abord un bénéfice sur le salaire du producteur, et qu’il en prend un second sur le consommateur.

I). Comment échapper à cette loi d’échange qui, de tou! temps, a régné chez les peuples, même les plus anciens?

E. Par l’association des producteurs, fabriquant les objets d’échange et les débitant eux-mêmes.

Par ce système, il eu résulté que le producteur échappé à la loi du chef d’iuduslric , puis à celle du comraciçaut, et en troisième lieu , il perçoit, en fournissant diiecteraenl le consommateur, une plus value .sur son travail, ce qui lui permet de vivre d’une manière plus aisée des fruits de son labeur.

Pour citer quelques exemples des inconvénients des intermédiaires, et prouver combien ils sont coutraires aux intérêts des productcui s et à ceux des consommateurs, je parlerai de lafabricationdes grenades brodées qui eut lieu après la révolution de Février, parce qu’elle montre, d’une part, l’exploitation éhontée, et de l’autre, les bénéfices usuraires faits sur le consommateur.

Elles étaient payées 80 c. la douzaine à l’ouvrière, qui n’en pouvait faire, au plus, qu’une douzaine et demie par jour, vendues au marchand 1 fr. 30, et revendues par celui-ci 6 Ir. au consommateur. Si l’ouvrière avait elle-même profité de son travail, et qu’elle eût vendu 2 fr. ce qui lui était payé 50 c., elle eût gagné 3 fr. par jour au lieu de 75 c., prix qui fut réduit plus lard, et le consommateur y eût gagné 4 fr.

Un autre exemple : les sculptures de l’Eglise métropolitaine sont adjugées à des entrepreneurs qui font travailler des sculjitciirs auxquels ils paient les prix suivants : celles qui leur sont payées 80 fr. d’après le tarif d’adjudication, ne sont payées que 23 fr. aux sculpteurs-, d’autres, payées 223 fr., le sont .à peine 70 aux véritables travailleurs.

Les coloristes sont soumises de la part de l’entrepreneur à la même exploitation. Dans un grand ouvrage illustré ; certaines planches payées 23 fr. le cent à l’entrepreneur, n’étaient payées que 7 f. 30 c. à l’ouvrière. Je vous demande quel rôle jouait l’entrepreneur ?

Dans la fabrication des évcntiils, même abus. De jeunes artistes de talent, faisaient à l’entreprise pour un riche marchand de Paris, des feuilles d’éventail qui leur étaient payées 23 fr., et qu’il vendait de i 23 à 130 fr. Des gouaches destinées à simuler les éventails anciens, étaient

payées de S â lô fr., misés une aimée ou deux dans des carions poürÿ prendre un air de vieillesse, puis revendues dé 30 à 100 fr.

Lés marchands de tableaux font faire à bas prix des copies à des artistes de talent, et vendent pour des originaux au prix de h à 300 fr., des peintures qu’ils paient 73 fr. à l’artiste et qui lui coûtent au moins 13 jours de travail.

Quels bénéfices illicites, honteux, ne font pas les commissionnaires en marchandises, d’abord sur l’ouvrier dont ils sont les plus impitoyables sangsues, puis sur les consommateurs.

Je pourrais accumuler les exemples et vous montrer partout que le commerçant est un intermediaire mutile et dangereux, que l’association tend à détrôner. De grands ateliers associes et des bazars pour la vente des produits, permettront au producteur de tirer directement parti de son industrie. Il y aura, en cela, tout avantage pour le consommateur qui paiera moins cher.

D. II y a cependant des commerçaiits nécessaires, ceux qui tirent de nos provinces ou de l’étranger des denrées qu’ils échangent.

R. Les denrées tirées des provinces pourraient être adressées à des associations mercantiles départementales, qui les recevraient dans des entrepôts et tiendraient compte à leurs commettants du produit des ventes.

Quant aux denrées étrangères, elles peuvent être également reçues par des associations nationales ou étrangères qui en feront de même. J'’aimerait pourtant mieux que ce fût l’Etat qui fit ce commerce.

D. Tout cela n’est-il pas bien difficile ?

R. Pas du tout : en raisonnant ainsi, vous avez en vue la condition actuelle du commerçant, possesseur d’un capital qui lui permet de faire travailler le producteur même en dehors de la demande, sans voir le rôle parasitique qu’il joue vis-à-vis du producteur direct et du consommateur, et vous ne voyez que le producteur isolé, sans force de résistance contre l’exploitation.

C’est ce que nous appelons la domination, le despotisme du capital. Que re’sulte-t-il de l’extension toujours croissante du commerce? C’est que le nombre des intermédiaires augmentant, les héaéfices diminuent; le producteur se trouve frappé d'’une baisse dans son salaire, fondée sur le besoin de travailler pour vivre, quel que soit le prix qui lui est offert ; et sur l’obligation imposée au petit marchand de payer le moins possible, pour soutenir la concurrence impitoyable que lui font les grandes maisons. C’est une guerre, un véritable combat, qui se termine par la ruine du producteur et souvent par celle du marchand. Cette guerre acharnée, qu’on appelle concurrence, et qui a amené déjà la ruine de tant de petits commerçants, tend depuis quelques années à se régulariser et à concentrer le monopole entre les mains de quelques maisons puissantes, toujours en vertu du privilège dont jouit le capital, qui est un maître impitoyable, et dont la domination tyrannique a engendré bien des misères.

Le but que nous nous proposons par 1 association, est de mettre fin à cette lutte, que nous voulons remplacer par la bonne harmonie et l’union des forces productives.

D. Je vous ferai une objection à laquelle vous avez sans doute réfléchi. Puisque vous ne voulez plus d’intermédiaires inutiles, comment ferez-vous pour le boulanger et le boucher : l’agriculteur sera-t-il meunier et boulanger? le laboureur tuera-t-il lui-même scs bœufs ou ses moutons pour en vendre la chair?

R. Ces deux professions, qui sont d’une si liaulc importance dans un

pays civilisé, ont été jusqu’à ce jour protégées paf un mônopolë qtii n’à jamais été profitable aux consommateurs.

Le boulanger trompe sur le poids du pain, s<tr la qualité des farines ; il les mélange même de farines avarices ou de farine de graines légumineuses. La supercberic sur le poids est seule un délit qui devrait être puni sévèrement.

Le boucher vend, malgré la surveillance, des viandes d’animaux mal portants, de la vache fatiguée ou phthisique, et il exerce un monopole plus impérieux encore que le boulanger.

Ces deux commerces doivent être remplacés par des boulangeries et des boucheries commun.ilcs, qui fourniront au peuple du pain salubre, de pure farine de froment, cuit convenablement et pesant le poids déclaré; les viandes seront saines, et les bénéfices réels ou frauduleux des exploitants tourneront au profit des consommateurs.

D. Que ferez-vous des marchands de vins?

R. Le marchand de vins en gros sera remplacé,par les entrepôts communaux qui ne donneront que du vin naturel, au lieu de mélanges insalubres qui plongent l’ouvrier dans Tivresse la plus dégoûtante. Il existe d’indignes trafiquants, riches, honorés, qui ont fait leur fortune en vendant au peuple des vins dont la base était le poiré.

Il eu sera de même du commerce d’épiceries, qui comporte tant de fraudes et de sophistications,-et que nous voulons remettre entre les mains de l’Ètat ou des communes.

D. Votre système est donc de remplacer les commerçants et les intermédiaires entre le producteur et le consommateur, par l’association des producteurs, dii'tctemcnt en relation avec le consommateur au moyen de centres d’échange ou d’entrepôts tenus pour leur compte et dont iis auront les bénéfices, les profits du marchand étant partagés entre le consommateur et eux?

R. C’est là notre pensée.

D. Vous sacrifiez toute une classe de la société?

R. Non, parce que le riche commerçant peut fort bien se retirer des affaires quand il verra que les bénéfices ne répondent plus à la soif d’acquérir qui le dévore.

Quabt au petit marchand, toujours sous le coup de protêts, saisies, perles, faillites, eic, lui que ruine une mauvaise année et qui est pressuré par le capitaliste et le marchand en gros, il trouvera dans les entrepôts et les bazars, des fonctions moins incertaines que l’exploitation directe, qui le ruine et l’accable de soucis.

Songez que dans l’état actuel de la société, sur cent marchands, pris dans toutes les branches du commerce, il y en a quatre-vingts an moins de trop.

Nous avons un exemple du mode d’exjiloitation personnel qui fera comprendre tout noire système. Un capitaliste a établi à deux lieues de Paris une fabrique et ouvert dans la cajiilale une boutique où il vend lui-même les produits qu’il fait fabriquer. C’est ce que feront les associés : ils auront àParisquailleurs une maison, un atelier, une fabrique; ils enverront à une ou plusieurs maisons succursales de Paris, les produits fabriqués, et ils participeront aux bénéfices que le chef d’industrie fait sur eux.

Ce système est loin d’être en désaccord avec la liberté, puisqu’il émancipe la majorllé aux dépens d’une faible minorité, qu’il moralise les travailleurs, et rend pour eux la vie plus sûre et plus facile.

D. Croyez-vous rallier à vous les commerçants?

R. Nous ne cherchons que l’intérêt général ; si quelques intérêts pri-

vés en souffrent, nous ne pouvons, nous , respecter l’intérêt égoïste de quelques-uns au détriment de l’avantage de tous. Quand même, il y aura place et se'curité pour tous dans une association générale dont ils ne serontpas repoussés; car, comme tous les autres citoyens, ils ont droit à la vie ; nous voulons seulement faire cesser une exploitation qui a pour premier effet la misère du producteur.

D. Il y a toujours quelques branches de commerce qui échapperont à ce système?

R. Vous avez raison ; mais pourvu que tout ce qui se rapporte aux nécessités de la vie et doit soustraire les travailleurs à l’exploitation, rentre dans notre organisation, peu nous importe si, pendant quelque temps, certains commerces peuvent échapper à notre système de concentration, l’association s’effectuera plus tôt ou plus tard, et le but vers lequel nous tendons, l’extinction du parasitisme social, se réalisera de proche en proche, jusqu’à ce que la classe des intermediaires ait été remplacée par la fédération des producteurs.

En attendant, nous aimerions à voir certaines branches de commerce s’associer pour établir entre elles un garantisme qui prévienne les malheurs issus de la concurrence et les affranchisse du joug des monopoleurs ; mais ces associations exigeant une abnégation dont les marchands ne sont pas capables, cette idée peut passer pour une utopie, tandis que l’association des travailleurs est fondée sur une base solide et d’un intérêt si évident pour tous, que nul ne peut refuser sans aveuglement de s’associer à cette pensée.

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