DU CRÉDIT PRIVÉ ET DU CRÉDIT PUBLIC
D. L’Etat étant, dans votre théorie sociale, l’initiateur de tout ce qui tient au bien-être de la nation, votre système de crédit diffère sans doute beaucoup du nôtre ?
R. Evidemment, le crédit privé, qui repose sur la confiance qu’inspire l’emprunteur, est soumis à des Iluctuations sans nombre et est toujours, en dernier ressort, l’esclave du capital, le dominateur le plus absolu de notre société, et la cause de la misère de la petite industrie et de l’agriculture.
Aussi le numéraire qui, malgré scs proportions restreintes, est le mobile de toutes les transactions et l’agent de l’activité nationale, doit perdre de son influence dominatrice. Voyez le rôle qu’il joue dans une société dont il est devenu le seul Dieu, et l’inique privilège dont il jouit à l’exclusion de tous les autres agents de la richesse. Dans les jours de crise, l’intérêt du numéraire augmente de valeur par suite de sa rareté, tandis que le capital immobilier et les instruments de travail perdent une partie de la leur ; il se loue alors .à un taux qui est hors de proportion avec les produits du travail qu’il est destiné à féconder. Ainsi, quoiqu’on l’ait obstinément nié, le capital prêté ,à l’agriculture, qui ne rapporte que 2 ii 3 pour cent, est payé par l’emprunteur non 5 ni fi pour ccut, mais bien S, 11) et plus.
11 faudrait donc que l’intérêt du capital fût calculé sur la valeur véritable des produits du travail humain ; et que l’agriculture, qui est la véritable richesse , lui servît de base, par conséquent, que l’intéiiêt n’excédât pas la valeur du produit du sol.
Nous ne comprenons encore pas le prêt gratuit, qui serait certes, si l’on pouvait réaliser cette théorie, le plus puissant levier de l’industrie et de
l’agriculture niais qui u’cst pas praticable eu ce momcDt ; nous voulons , d’abord l’abaissement du taux de l’intérêt à 3 pour cent, et que toutes lesinstitutions tendent à empêcher que l’usure ne vienne inutilement écraser l’emprunteur.
Pour faciliter les transactions, nous sentons la nécessité de suppléer à l’absence du numéraire qui se cache et dont le loyer est trop eber, par des bons de banque immobilière, qui sont garantis par un gage bien réel ; quelle que soit la dépréciation des immeubles ; lesquels bons ne portant pas intérêt, devront, pour ne pas demeurer improduetifs, être mis en valeur par des travaux d’industrie ou d’agriculture.
Il a été invoqué contre les bons de la banque immobilière, la pertubation que causerait dans le commerce des valeurs métalliques, l’invasion de 2 ou 3 millards de papier-monnaie : c’est, il est vrai, un coup terrible porté au numéraire, aussi les banquiers, les capitalistes et les agioteurs sont-ils les champions du capital monnoyé, source de leur fortune. C’est justement parce que ces mêmes bons enlèveront au numéraire sa prépondérance injuste, que nous voulons leur introduction.
On nous a déjà opposé, sans plus de fondement, car l’expérience toute récente a démenti ces prédictions sinistres , l’influence désastreuse des coupures des billets de la banque de France; vous les voyez aujourd’hui, circuler et jouir d’autaut de conlLnce que les billets de t,000 fr. et de 300 fr. La Belgique nous donne l’exemple de la possibilité de faire des coupures plus multipliées encore; car, pour remédier aux embarras financiers qui menacent son industrie, elle a adopté des coupures de 5 francs.
Les bons de la banque immobilière ont certes plus de valeur que les billets delà banque de France, qui serait ruinée si l’on venait lui demander le remboursement immédiat des billets en circulation, elle qui en a émis pour deux fois plus qu’elle n’a de valeurs métalliques; tandis que les bons de la banque immobilière, au lieu d’offrir une garantie de 33 pour 100 seulement, en offriraient une de 200 pour i 00, puisqu’il ne serait prêté que sur la moitié de la valeur intrinsèque de l’immeuble.
Un autre avantage résultant de ce système, avantage précieux à une époque de crise, c’est que l’Etat percevrait sur-le-cbanip, en autorisant l’émission de ces bons, garantis par lui qui serait le prêteur, et en en rendant le cours forcé, une somme considérable à titre d’intérêts; il y aurait donc alors bénéfice pour les particuliers et pour l’Etat.
On parle avec effroi des assignats, dont la création deviendra une nécessité impérieuse, et qui, étant hypothéqués sur les biens de l’état, déclarés inaliénables , offriraient plus de garanties que les billets de la banque.’On doit pourtant reconnaître qu’ils ont sauvé la République, et n’ont été nuisibles que quand l’émission eut excédé les limites de la raison.
Je suis convaincu, par l’expérience du passé, par l’exemple actuel des Etats étrangers qui ont tous du papier-monnaie, que l’Etat doit, en cas de pénurie du trésor, établir un papier-monnaie. De l’aveu même des financiers de bonne foi, et des propriétaires qui sont victimes de la crise, c’est là le seul moyen de salut.
En Prusse, la propriété est déjà mobilisée, avec cette différence que l’Etat n’a pas donné un cours forcé aux billets de circulation, ce qui n’empêche pas qu’ils n’aient cours et soient cotés à la bourse.
En Angleterre, les warrants servent à faciliter les échanges; ce sont des certificats de garantie ayant pour gage des marchandises déposées dans les entrepôts.
En 1797, lors des guerres que l’Anglelerre soutint contre lu France , Pitt convertit les billets de banque en un véritable papier-monnaie, eu déclarant leur non-remboursement, et il réussit à sauver ainsi l’Angleterre sans qu’il en résultât une banqueroute, qiarce qu’il n’eu exagéra pas l’émission.
Or, je veux également qu’une sage réserve préside à celte création de papier-monnaie ; aussi, tout en reconnaissant l’cflicacité des moyens employés par. Law, Pitt etla Convention, je n’entends pas dire que ce système puisse permettre de battre indéfiniment monnaie.
Nous n’imiterons pas non plus la folie désastreuse des banques américai- ' nés : car les coupures infinitésimales de leurs billets, devenus la monnaie du pauvre, causèrent une commotion générale quand elles suspendirent leurs paiements; mais nous sentons la nécessité de tenir le capital en bride, parce qu’il est un dominateur tyrannique ; d’un autre côté, il faut éviter l’éeueil du déplorable système de crédit de l’Espagne, qui, n’ayant ni banque, ni papier-monnaie, est d'une pauvreté proverbiale.
Nous voulons maintenant, pour compléter notre système de crédit, remettre les banques entre les mains de l’Etat. Outre leur service comme banques de circulation et d’escompte, elles auraient partout des succursales et seraient en même temps des banques de prêt pour subvenir aux be.soins de l’industrie et de l’agriculture ; et moins impitoyables que les capitalistes, elles prêteraient sur bonne renommée et moralité en se contentant du plus minime intérêt. C’est entre ses mains que nous voulons concentrer toutes les opérations financières, afin d’éviter les déceptions ruineuses auxquelles a donné lieu un excès de confiance dans les maisons de banque particulières. De plus, ceci rentre dans notre projet de créer à l’Etat des revenus ayant une source plus certaine, moins vexatoire et moins dispendieuse pour le recoirvrement, que ne l’est l’impôt.
D. Je croyais que vous vouliez substituer l’ccbaiigc à tous les autres moyens de transaction ?
R. L’échange est encore en voie d’essai : il appartient à un état de choses plus avancé ou tout à fait primitif. 11 arrivera peut-être une époque oit la société, constituée sur la base de la solidarité universelle, rendra le commerce par voie d’échange d’une application plus générale, mais nous n’en sommes pas encore arrivés à ce point. Revenez de vos injuslcs préventions et connaissez mieux les doctrines sociales. Comme nous ne sommes pas des hommes .absolus, je durs vous dire qu’.après la révolution de février, j’aurais voulu que l’Etat fut venu au sccuur.-i des nuiisous de banque pour les empêcher de suspendre leurs paiements, et 20 millioii.s eussent suffi; et au lieu de créer cette pasquinade ruineuse qu’eu a .appelée ateliers nationaux, l’sams rommandité pour ou 20 millions les grandes fabriques afin d’empêcher la suspension du tr.ivail, cicon.scrvcr nos débouchés extérieurs dont rAnglclcrie profite aujourd’iiiii et qui sc rouvriront difficilement; les reformes eussent pu alors sc laire avec, maturité.
D. Je comprends parfaitement votre système de crédit ju ive; mais comment constituez-vous le crédit public?
R. Autant nous voulons établir sur des b.a,ses inébr.aul.alilcs le crédit privé, autant aussi nous frappons impitoyablement le sysli'me ruineux du crédit public, que nous regardons comme une monstruosité signalée, à sa naissance, par le promoteur de ce même crédit. Nccker a dit : •> L’introduction du sj'sléme des emprunts n'est pas trcs-ancknne ; et ii serait à désirer., pour le bien de l’humanité, qu'uti ne l'eut jamais connu. »
Delasalle, comme tous les bons cspi its, s’élève contre ce détestable
système, et s’écrie : Comment a-t-on pu d'avance interdire des générations entières, les déshériter par anticipation?
Le crédit public est non-seulement onéreux pour les nations qu’il obère; mais il est tyrannique en ce qu’il met entre les mains des mauvais gouvernements tous les moyens d’oppression ; il leur permet d’entretenir des armées permanentes qui sont un instrument de despotisme, et il engendre des révoltes, en obligeant, pour combler le vide que ces emprunts onéreux causent dans le trésor, à établir de nouveaux impôts qui pèsent toujours sur le pauvre. Quand on songe que la dette consolidée ou les rentes perpétuelles inscrites sur le grand livre et le fonds d’amortissement s’élèvent à 291 millions; qu’en y ajoutantlcs emprunts spéciaux, les intérêts des cautionnemenis, les dettes viagères, la dette flottante du trésor et les dotations, on arrive au chiffre exorbitant de plus de 400 millions, ne doit-on pas maudire les économistes qui ont obéré le pays, et qui mettent l’État dans la nécessité fatale de faire banqueroute si la crise se ju'olonge? Par notre système de crédit, nous voulons éviter la banque-
J’ajouterai qu’à la clrute de l’empire, la dette publique n’était que de C4 millions, et que c’est pendant la paix que nous nous sommes élevés à ce ebilfre monstrueux, sans que rien de grand ni d’utile n’ait été créé ; on n’a ni encouragé l’agriculture, ni établi un vaste système d’enseignement, ni garanti aux classes laborieuses un avenir plus doux dans leur vieillesse; mais on a entretenir des fonctionnaires dociles, une armée destinée à contenir un peuple qui détestait ses maîtres, une marine qui n’a jamais énergiquement protégé les sujets français établis à l’étranger, soudoyé toutes les consciences vénales, et de plus , booteusenient payé l’étranger qui avait ramené des rois aussi méprisables que méprisés.
Ajoutons que l’agiotage et les lionteuscs spéculations de bourse prennent leur source dans cet abus du crédit, et qu’avec sa chute on mettrait fin à ces basses industries qui, p.ir la rapidité avec laquelle on peut arriver à la fortune, font renoncer les ambitieux aux moyens honnêtes de parvenir h l’aisance, ce qui déconsidère le travail.
D. Vous révolutionnez alors tout notre système financier ?
E, . Nous réformons les abus, les exactions ; nous fermons les sources de corruption et d’immoralité en fécondant le travail par un large système de crédit privé, et en établissant sur des bases solidc.s, propres à alléger les charges du peuple des villes et des campagnes, les ressources de l’État, qui devient alors un économe intelligent au lieu d’être un dilapidaleur insatiable.