CHAPITRE XXVID
D. Comment Aristote s'y prend-il pour exécuter ce grand œuvre, l'art de constater la vérité et de démasquer l'erreur?
R. U considère attentivement le langage commun des hommes ; il observe quelle idée ils attachent généralement à telle ou telle expression qui revient fréquemment dans les discussions scicntiGques ; il s'étudie à déterminer cette idée d'une manière bien nette et précise.
D. Par exemple ?
R. Par exemple : Qu'est-ce que substance, quantité , relation , qualité , genre , espèce « nom , verbe , discours , etc. Voilà ce qu'il éclaircit d'après le sens commun , dans ses catégories ou appellations. Une bonne partie de ce travail sert de fonds à ce que l'on connaît sons le nom de grammaires. Il est même telle déGnition, entre autres celle du verbe, dont les grammairiens modernes n'ont pu atteindre la briève justesse.
D. Procède-t-il de même dans sa métaphysique ?
R. La base de sa métaphysi(^ue ou de sa science des idées universelles, n est pas d un autre genre. Qu'est-ce qu'on entend par expérience, art, science, sagesse? En combien de manières se dit principe, cause, élément, nature, contraire , un , être, substance, et ainsi de suite? Telles sont les questions fondamentales qu'il commence par résoudre dans son ouvrage de la Métaphysique. ,
D. Donnez un exemple de sa méthode.
(I) Arisi. de Rcprchcns. sopVist. 1. % c. ullîm-;
DU SENS COMUUN.
R. La méibode dont il m sert se voit dès les premier et second chapitres du premier lîyre, où il cherche à définir ce que c'est que la philosophie.
D. Comment Aristote 8*y prend ^ il pour IrouTer une définition exacte de la philosophie ?
R. Tous Us hommes , dit-il « désirent nati^ Tellement de savoir, non pas tant pour l'usage qu'ils peuvent en faire que pour le plaisir même de savoir, La connaissance qu'ils estiment le plus , est ce qu'ils appellent sagesse ou philosophie ; tous sont persuadés qu'elle s' occupe des premières causes, des premiers prinrcipes. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à considérer Vidée que nous avons d'un sage ou dun philosophe. Nous pensons d'abord qu'un philosophe sait tout, autant que cela est possible, sans avoir cependant la science des détails ; ensuite qu'il sait ce qu'il y a de plus difficile ; sentir , par exemple . est une chose commune à tous ; aussi est-elle facile , et n'y a^t-il rien de philosophique là-<ledans. Puis nous regardons comme plus sage dans une science celui qui la sait avec plus de certitude et qui est plus capable d'en développer les cath' ses. Parmi les sciences, nous appellerons plutôt sagesse et philosophie celle qui a pour but elle-même et le savoir , que celle qui se rapporte à une autre ; celle qui commande, plutôt que celle qui sert. Telles sont les idées que nous avons de la sagesse et des sages. Or tout cela se trouve réuni dans la science des premières causes , des premiers principes , des notions universelUs Elle connatt tout en quelque sorte; elle connatt ce qu'il y a de plus difficile, de plus éloigné des sens ; elle connaît avec le plus de certitude y elle est le plus capable renseigner, elle est ce quil y a de plus scientifique , parce qu'elle connaît les premiers principes de toutes les sciences ; c'est à elle à commander parce qu'elle sait pourquoi cha-
Îue chose doit se faire f elle en connait le bien nat.
D. Ce procédé d'Aristote me parait admirable. C'est peut-être pour cela que ses définitions ont été trouvées généralement si exactes?
R. n ajoute , pour confirmer son idée de la philosophie : là histoire vient à l'appui de ce que noxu disons. On avait les choses nécessaires pour une vie commode» lorsqu'on se mit à cultiver la sagesse ; ce qui fait bien voir que c*est pour elle-^méme et non pour une autre utilité que nous la cherchons. Comme nous appelons libre, un homme qui existe pour lui et non pour un autre , de même parmi les sciences , la philosophie seule est là science libre, parce que seule elle n'existe que pour elle. Aussi la possession en sera-t -elle justement regardée comme une chose non humaine; car la nature de l'homme est esclave en bien des choses. Simonide a dit , en conséquence , que jbieu seul a ce don précieux. Mais comme la Divinité n'est point jalouse, les hommes ne doivent pas perdre r espoir d'y participer. Il n'y a donc aucune science plus honorable ; car la plus divine est sans doute la plus honorable aussi. Or la philosophie Vcst ae deux maniè-
res. En effet celle que Dieu possède princi-^ paiement, et qui est la science des choses divines, est certainement la plus divine des sciences. La sagesse a ces deux avantages * s' occupant des causes, elle s'occupe de Dieu que tous regardent comme cause et principe : ensuite Dieu (a possède ou bien lui seul , ou bien principalement. Les autres sciences peu^ vent donc être plus nécessaires en la vie, mais aucune n'est meilleure (i).
D. Ne vous semble-t-il pas que dans ces belles paroles » sous le nom de sagesse ou d'amour de la sagesse , Aristote unit ou confond les deux sciences que Ton a distinguées^ depuis, la philosophie et la théologie, et que c'est à cette dernière surtout que reviennent les çrands éloccs qu'il en fait?
R. 11 n y a point de doute.
D. Que peut-on remarquer encore dans ce passage?
R. On y voit que, pour trouver la définition de la sagesse ou de la philosophie, et il en est ainsi de tout, Aristote ne fait que résumer les notions communes que tout le monde en a. On y voit aussi que , suivant Aristote comme suivant P.aton, la sagesse habite en Dieu seul, et que ce n'est que
fiar la bonté divine que nous y avons part. Is semblent l'un et l'autre un lointain écho de Salomon , qui nous montre la sagesse en** gendrée de l'Ëternel avant tous les siècles , arrangeant avec lui toutes choses , se jouant devant lui dans l'univers , faisant ses délices d'être avec les enfants des hommes , et élevant sa voix jusqu'aux portes des cités [Proverb.).