CHAPITRE XXXVI
D. Mais , dit-on , la méthode scolastique n'a rien inventé.
R. Ce reproche suppose des idées peu nettes de ce une l'on dit. La méthode scolastique est Une méthode d'enseignement , et non pas une méthode d'invention. Pour enseigner bien , il faut donner des idées nettes et précises de ce que l'on ensigne. Pour les donner, il faut les avoir. Avant d'enseigner aux autres il faut savoir soi-même. Enseigner ce qu'on ne sait pas , enseigner bien ce que l'on sait mal , est un secret que l'on ignorait dans les siècles d'ignorance. Peut-être qu'on l'a décourert depuis, comme tant d'autres. Peutp être est-ce là le secret de tant de cours de philosophie qu'on imprime, où des idées vagaes, confuses, souvent contradictoires, sont délayées dans un style d'orateur et de poëte? Peut-être est-ce là le secret de cette confusion d'idées 'et de langues dont on se plaint jusque dans les tribunes législatives , et dont plus d'une fois on y donne même Texemple ?
D. Mais , dit-on encore , la méthode scolastique tue l'éloquence et la poésie.
R. Autre idée peu nette. Car elle suppose que c'est à la méthode scolastique ou géométrique, à former les orateurs et les poëtes. La méthode géométrique est bonne pour for-
mer des géomètres , des esprits exacts , qui raisonnent juste, sur ce qu'ils savent. Mais vouloir qu'elle leur apprenne en même temps à revêtir tout cela des ornements de l'éloquence et de la poésie, c'est vouloir quel'anatomie nous enseigne à nous vêtir avec goAt et à nous présenter avec grâce. Si des scolastiques l'ont prétendu , le tort en est à eux , non pas à leur méthode. Si un géomètre a dit au sortir d'une belle tragédie de Racine : Qu'est-ce que cela prouve? C'est le travers du géomètre , et non de la géométrie.
D. Mais , ajoute-t-on , lorsque régnait la méthode scolastique, il n'était pas permis de faire de nouvelles découvertes ?
R. Supposons le fait aussi vrai qu'il l'est peu : est-ce la méthode qui en est responsable, ou ceux qui en abusaient? De ce que celte méthode est bonne pour enseigner ce que nous savons, en conclure que nous savons tout et qu'il n'est pas permis d'apprendre davantage , si jamais personne Ta dit, assurément ce n'est ni Aristote, ni sa méthode. Au contraire, pour découvrir ce que l'on ne sait pas encore, le meilleur moyen n'est-il pas d'avoir une idée nette de ce que l'on sait déjà?
D. Mais enfln les scolastiques ont traité bien des questions oiseuses, ridicules.
R. Les scolastiaues, soit; mais non la sco* lastique. Encore, les questions qui travaillent le plus les penseurs des derniers temps, un Kant , un Hegel, sont précisément de ces questions oiseuses qu'on reproche aux scolastiques d'avoir traitées, etquepeut^tre l'on ne traite soi-même d'oiseuses et de ridicules que parce que l'on se tient à la surface et dans le vague, et qu'on n'approfondit rien.
D. £n6n que concluez-vous sur cet article ?
R. Pour conclure , ne nous laissons point prendre à des mots sans savoir au juste ce qu'ils signiGent. Le mot scolastique n'est pas
I)lus criminel qu'un autre. La méthode scoastique est bonne pour donner de la précision aux idées, de la justesse aux raisonnements. A ces raisonnements et à ces idées , l'éloquence oratoire donnera de la souplesse et de la grâce. La poésie leur communiquera quelque chose de cette beauté surhumaine où elle aspire. Ainsi dans le corps humain , les os et les nerfs constituent la force ; les chairs et le sang v ajoutent la grâce des contours et des couleurs : la transformation céleste que le chrétien espère communiquera un jour à tout l'ensemble quoique chose de cette beauté surnaturelle et divine, qui est l'image ou plutôt le type final de la poésie véritable.