PREMIER ENTRETIEN
Le philosophe moderne passe sueeessitemeni au déisme et à V athéisme . après avoir abaf^donné Vautorité de V Eglise, Son système sur fesoistence de Dieu et la création au monde.
Le comte. Ahl que je suis aise , mon cher chevalier , d'avoir le plaisir de vous revoir. On nous avait effrayes à la campagne , en nous apprenant le danger de votre maladie. J'arrive dans le moment, et je viens m'informer de l'état de votre santé.
Le chevalier. Quelle bonté , monsieur I j*en suis on ne peut plus reconnaissant.
Le comte. Mais votre santé?
Le chev. Je suis , grâce au ciel , parfaitement rétabli , après avoir couru les plus grands risques.
Le comte. Je vous en félicite ; il ne reste plus qu'à vous conserver. N'anriez-vous pas cependant encore quelque peu de mélan-
eolie?
Le chev. Point du tout. C'est que j'étais occupé à révcr au moment que vous éies entre.
Le eomiê. Permettee-moi de vous le dire , monsieur, la convalescence ne comporte pas les profondes réflexions ; cela nuit à la santé» et presque toujours au génie.
Le chev. II est, monsieur, des réflexions nécessaires dans tous les temps ; je suis agité depuis quelques jours par de cruelles per~ plexités : dégoûté du monde, j'étais presque résolu à demander ma retraite.
Le comte. Votre retraite» monsieur! Eh pourquoi donc?
Le chev. Pour aller vivre dans une de mes terres , y être le père de mes vassaux, et ou* blier le monde.
Le comte. Ah I vous êtes donc encore ma • lade , mon cher chevalier. Oublier le monde 1 abandonner vos amis 1 aller vivre parmi cette classe d'hommes qui rampent dans l'obscurité et dans l'ignorance I Non certainement : cette envie vous passera. Vous êtes jeune, dans la saison des plaisirs , dans le chemin de la fortune , et vous avez trop d*csprit pour renoncer si tôt à votre existence.
Le chev. De l'esprit , monsieur l en vérité, je n'en suis plus flatté, depuis qu'on ne semble afGcher l'esprit que pour renoncer au bon sens.
Le comte. Vous le voyez, monsieur, c*est là certainement un reste de bile qui noircit votre imagination ; j'en craindrais même tes suites si vous n'y apportiez remède. Dissipez donc votre ennut , amusez-vous , promeaezvous f voyez vos amis » revenez dans les mh
CATÉCHISTE
ciéléH dont vous faisiez les délices , et ne VO0S lAsiînez pas , îe tous prie , à être malheureux avec tant de qualités qui tous ren«dent aimable.
Le ehev. Hélas I i'ai parcoura , monsieur, tous les espaces de cette surface briUante au on appelle féUcité. J'ai joui des plaisirs , des honneurs , de la fortune ; j'ai joui même d'une certaine réputation de vertu , et rien ne m'a satisfait. J'ai eu des amis , j'ai fait des envieux , et tout le monde me croyait heureux, excepté moi-même. J'étais tous les jours séduit par l'attrait d'un fantôme qui marchait devant moi , et qui me fuyait sans cesse. La continuité des plaisirs produisait la satiété : ce que j'avais d'abord désiré comme un bien , je ne le recherchais plus que pour éviter l'ennui. Enjoué dans les sociétés , je devenais un autre homme au moment que j'étais rentré chez moi. Semblable A un voyageur qui s'éveillerait dans une vaste solitude , après avoir fait un beau rêve, j étais surpris de me trouver tout seul avec moi-même. Les remords venaient à la suite : pour m*y dérober, je me replongeais le lendemain dans le tourbillon des sociétés. L'espoir revivait tous les matins ; le dégoût et les regrets revenaient tous les soirs.
Le comte. Eh bien I oui, monsieur, telle est la conditon de l'homme, qui ne comporte pas un bonheur continu. Le sage se contente des biens que la nature lui donne, sans se plaindre de ceux qu'elle lui refuse.
Le ehev. Mais est-il d'un honune sage de se laisser si longtemps séduire? Et guérit-on d'un mal par une erreur?
Le comte. Que vous êtes donc changé, mon cher chevalier I En vérité , je n'en reviens cas. Vous prenez aujourd'hui le ton d'un ^rale. Quelles secousses dans votre organisation ! Voyez quel dérangement dans le physique I
Le chev. Quand on a vu la mort de près , pu apprend, monsieur, à mieux user de la vie.
Le comte. La mort ! Et vous vous occupez encore, monsieur, delà mort, lorsque vous jouissez déjà de la santé? Quelle triste manie de vouloir toujours repaître son imagination d]idées lugubres I c'est ainsi que la superstition empoisonne nos plus beaux jours; on voit tout noir dans l'avenir, et on se prive d un bonheur réel. Heureusement on revient de ces terreurs paniques , et le sagre apprend aujourd'hui à jouir du présent, et a mourir en paix.
Le chev. Comment cela , monsieur, je vous prie ? ''
Le comte. Votre imagination est amourd bui trop sombre pour saisir ces vérités sublimes : nous en parlerons un autre jour.
Le chev. Pourquoi pas aujourd'hui ? Jouir du present, et mourir en paix, c'est là un problème que ie serais curieux de voir résoudre. Vous devez , monsieur, ce service à I humanité et , j'oserais presque dire , à I amitié. Que ma mélancolie ne vous effraie point : vous verrez que je n'en suis pas Cat&ch. Puilos. I.
GTS
plus triste, pour être devenu plus raison^ name.
le com/e. Je n'aurais , monsieor, qu'un mot à TOUS dire. Défaites-vous des préjugés et apprenez à penser. Ce n'est que depuis ^"5x'f* Jî'»"'''' hommes de nos jours ont porté le ffambean de la raison dans le ststème de la nature que nous commençons à respirer»
Le chev. Ces préjugés sont pourtant fort anciens , et je vois do grands hommes qui les ont adoptés. Ne conviendrait-il pa, du Sîio J ?""* "**"' """^ "" """ions U pw pro-
L« comte. Six mille ans de superstition monsieur, c'est bien assez : les siècles de lumière sont en6n arrivés. Cependant le peïï pie «ft tonjoura superstitieux , parce qu"l est toujours plus afsé de croire que de raisonner. Mais dans un siècle philosophe , où Ion raisonne sur tout, sur la religlSn , sur les moeurs, sur la politique, sur les lois tout doit être soumiSà rélisiin "t oj peut dire a la gloire de nos sages , au'il n'est ri^n Siïe."^ «» »*»»«»» trouvé liïSqurchoîe ;
Le chev. C'est là à peu près le raisnnnoment qu'on faisait l'autre^X en JrésïïS de mon curé; et j'e me soiyiens qîc , sîS entrer dans le mérite personnelVs nou!
veaux philosophes, en qui il paraissait n'alllF^ trop de confiance, il observait qu'il y avait cette dilTérence entre les sciences hn-
™fAr/.' *i.„**??. ^'^ '" "¥«" » <I«e les premières , étant l'ouvrage de l'esprit humain .
•e ressentaient da sa faiblesse et de son inconstance , au lieu que la science de la re iwon, venant de Dieu, était invariable comme rui-méme, et que les développemenUne changeaient jamais rien au fonrfdes véritS qu'elle avait enseignées.
Le comte. Vous regardez donc vos nrélres festeT ''*P®«»'a""«s J'une religion cl-
sieur?**** ^"' * '**"' ''**"*® ' ** ^°°' ' ™®°~ Le comte. Je l'avais cru autrefois comme
des bons livres, il me semble en certains moments que je le croirais encore. Mais
fi* »A. °"*-î ?''.**'"î * »* reliçion; vous avex la vôtre , j'ai la mienne : le Juif, le Turc fe Talapoin ont aussi la leur : tous la croient descendue du ciel, et chacun choisit ceU« qui lui plaît davantage.
Le chev. Gela est fort commode : il faudrait pourtant choisir, ce me semble, le parti la plus raisonnable ; car notre volonté ne fait pM changer la nature des choses , et je ne ▼OIS pas trop comment un philosophe pourrait moonr en paix , s'il avait négl^é de
ni^ 'iSlf *'I"I'*.'^"^°x1 1"'«" Weul'aurait pas dédaigné de lui révéler.
le comte. Eh I quel est l'enthousiaste qui ne se prétende suscité de Dieu T Les plus an-
SXWk"*?"" .«"t voulu, comme MoVsa et Jésus-Christ, imprimer à leurs lois t« sceau de la divinité. Mahomet s'est dit cnvorc du ciel. Les anciens philosophes mêmes,
( yingt-deux.)
ino
LE FillLOSOPIIË
oui« monsieur» les anciens pliilosophcs n*oiU pas 6té exempts de cette manie. Socrate prétendait être inspiré par son {çénie. Nos philosophes sont plus sincères , ils se disent inspires de la nature, et cela vaut beaucoup mieux.
Le chev. Je sais , monsieur, qu'il y a eu de prétendus illuminés dans tous les temps; mais faut-il nier la réalité des choses parce qa*on a fait des rêves? Ces prétendus illuminés se sont annoncés comme les ambassadeurs du ciel : mais à quel signe at-on pu les reconnaître? Jésus-Christ se dit le Fib de Dieu , et tout annonce sa mission
divine.
Le comte. Mais toutes les circonstances c|ui semblent caractériser la divinité de sa mission ne pourraient-elles pas être l'effet J*un concours fortuit de circonstances?
Le chev. J*aimerais autant dire que le concours fortuit des atomes a produit l'univers.
Le comte. Pourquoi pas ? D'ailleurs, vous TOUS regardez , monsieur, sur la terre comme un être assez important pour occuper la Divinité. C'est une présomption, c'est un ouirage fait A la majesté divine.
Le ehev. Mais , s'il n'a pas été indigne de Dieu de melirer du néant , serait-il indigne ile lui de me conserver? Tout ce qui m'annonce son existence ne me parle-t-il pas aussi de sa bonté et de sa sagesse? Voudriczvous que cette même providence, qui veille avec tant de soin à mes besoins physiques , négligeât ce qu*il y a de plus noble dans moi • mon esprit et mon cœur, gui peuvent seuls lui rendre hommaee? Serait-il possible qu'il fit concourir tant d'événements à m'aveugler et à me séduire , lorsaue je chercherais sincèrement à le connaître et à l'adorer? n faut donc , monsieur, si vous croyez à rexistcnce d'un Dieu , ciboire aussi à sa providence; et si vous cro;jrcz à sa providence , 11 faut croire à la mission de Jésus- Cbnst.
Le comte. Si je crois à l'existence d'un Dieu? C'est là encore une grande <iuestion ; et nos plus grands génies n'y ont jamais vu bien clair. Ils avaient d'abord pensé qu'il était dif^cile de démontrer par les seules lumières de la raison Vexistence d*un Dieu , et qu'elles nous suffisaient seulement pour assurer qu'il était impossible de démontrer le contraire (i). Mais tout s'éclaircit avec le temps. Uéflcxion faite, on s^cst ravisé sur les lâcheuses inductions qu'on pourrait tirer de la possibilité même d'un premier être ; et ou a conclu qu'il fallait absolument se passer d'un Dieu pour vivre en paix. Il a donc été statué , au moins de la part de ceux qui président au code de la raison , que la croyance d'un Dieu ne devait sa naissance qu'd Vignorance des cames naturelles (3A, aux alarmes et aux cala-mités (3) ; que la divinité qu'on voulait nous
(1) Pyrrboalsme da sage, | Ml.
(2) f L*igiioraiice des causes iitiurclles créa di^s dieux. » &if*lèmê ds Ut nature^ tome 1, ehgp, 15, édit. in A, i77i« Londres.
(3) f Ce fui dans le sein de Tignorance, des alar-
faire croire, n'ayant ni yeux , ni .pieds , ni mains, était incapable de voir et d'agir (1); que les êtres ^u'on supposait aurdessus de la nature ou distingt^s a elle n'étaient que des chimères: enfin que les plus méchants (ne vous eiïrayez pas au reste de tout ceci , nous ne faisons que raisonner en philosophes) yu« les plus méchants de tous les hommes avaient servi de modèle à Dieu , et que le plus injuste de tous les gouvernements avait été le modèle de son administration divine (2). Aujourd'hui on est assez yolontiers de cet avis parmi nous (3). Un vieil hermite de Fcrney conseillait cependant â un jeune poète de ne pas trop se presser de croire à la nature , pour ne pas risquer d'éteindre le feu du génie dans le chaos de la matière , sauf ensuite à secouer le jouç de la prévention, lorsque, dans la décrépitude de l'âge , il ne serait plus question que de se débarrasser des craintes de Tavenir. Mais quelque déférence qu'on ait pour ce respectable vieillard, son conseil n'a pas fait fortuné parmi nous. Nos jeunes élèves, qui veulent être heureux, trouvent ces craintes encore trop incommodes; ils sentent que la réputation de génie ne vaut pas la jouissance du bonheur; et, de vous a moi, ils n'ont pas tout à fait tort.
Le chev. Après tout, quand on a de l'esprit, on peut bien se passer du génie. Cependant, monsieur, tous les peuples ont cru à une Divinité.
Le comte. Je le crois bien , c'est que les hommes, soit par paresse, soit par crainte, ayant renoncé au témoignage de leurs sens, fi ont plus été guidés dans toutes leurs actions et leurs entreprises ^U6 par Vimaqination , l'enthousiasme, r habitude, les préjugés , et surtout par l'autorité qui a su profiler de leur
rrancepour les abuser. . . Cest que la science hommes {un petit nombre excepté , cela s'entend ) n'est en tout genre qu'un amcis de mensonges, d'obscurités , de contradictions, entremêlé quelquefois de faibles lueurs de vérité fourmes par ta nature, dont on ne peut jamais totalement s'écarter (h).
Le chev. Hélas! monsieur, cette pauvre race humaine avait donc bien besoin de vous?
Le comte. La difBculté était de former des hommes avec assez d'énergie et de lumière, pour s'élever au-dessus des nuages des préjur gés, surtout de l'atmosphère épaisse qui nvus entoure , pour considérer les opinions des hommes et les apprécier (5).
ni( 8 el des cn):«nii(ës que les liomiues ont puisé leurs |treiiière6 nolioiis de la diviuilé. > Ibid. tome 2» ch. i , el tome t , ch. 1 .
(1) c Un élrc inielligent, c*est un être qui pense , qui venl, qui agii piiur parvenir à une fin. Il Oiul pour cela des org:inesei un but semblable au nôtre. Si la naiure ëiaii gouvernée par une intelligeitee, il lui en faudrait autant ; parce <}ue, sans organes, il ne peut y avoir ni perceplions, ni Mée«, ni iitiuîtiok, ni volonté, ni plan, ni actions. > Vrai sens du^ysièvu de la iiiri., ch 5. SyU de la iial., tom. 5, ch. 5.
12) Vrai sens du Système de la nature, cli. 1. 5) Les philosophes donnent le nom de eafnum ï ceux qui croient encore en Dieu parmi eux. ii) Sysi. de la nnt., lom. 1, ch. t.
(6) Ibid.
CATÉCHISTE
Le chev. Et ce D'était pas Irop certainement de cinquante-huit siècles pour produire de tels phénomènes. Cependant, s'il n*y avait point de Dieu, je voudrais bien savoir qui a créé le monde.
Le comte. Personne.
Le chev. Quoi I personne ?
Le comte. Oui, monsieur, personne, et cela est démontré. Car si de rien on pouvait faire quelque chose, on apercevrait perpétuellement sortvr du néant de nouvelles choses (1).
Le chev. La raison est tranchnnte; mais elle pourrait bien ne pas satisfaire tout le monde. Quoi qu'il en soit, vous croyez donc, monsieur, que le monde s'est créé lui-même?
Le comte. Point du tout : tous les êtres qui existent ont existé dans tous les temps.
Le chev. Quoi I je serais donc un être éternel?
Le comte. Oui, monsieur, quant à la substance de votre individu : il n'y a précisément que la modification de changée par le résultat des lois du mouvement.
Le chev. Gh l oh 1 jç n'aurais jamais cru être si vient. Qu'étion&-nous donc, monsieur, vous et moi, avant que la nature nous eût construits?
Le comte. Je pourrais bien vous en dire quelque chose. Peut-être les corpuscules de votre ame avaient-Ils déjà végété dans les plantes de votre potager. Mais, à dire vrai , il n'y a ()uc la nature elle-même qui sache bien positivement ce qui en est.
Le chev. Eh! ce mouvement, monsieur, qui est-ce qui Ta donné à la matière?
Le comte. Belle demande! Ce mouvement la nature Fa reçu d'elle-même (2).
Le chev. J'entends cela. Cependant la ma-^ tière pouvait se mouvoir a droite ou à gauche, en haut ou en bas. 11 faudrait au moins que quelqu'un lui eût dit comment elle devait se comporter pour bien faire.
Le comte. Que dites-vous là, monsieur? La nature a>t-eile besoin de conseil? Ignorezvous que la nature, toujours sage dans sa marche, toujours impénétrable dans ses se-^ crets , règne en souveraine dans l'univers , qu'elle commande, qu'elle ordonne, qu'elle agit, qu'elle subjugue tous les êtres pour les faire concourir a ses desseins? Aussi est-ce la seule Divinité que nous adorons, la seule qui reçut les premiers hommages des hommes.
Le chev. Quelle Divinité, monsieur? de erace faites-la-moi connaître : elle ressemblerait assez au Dieu des chrétiens.
Le comte. Cette Divinité est un être qui n'a ni corps ni esprit (3).
Le chev. Oh! en ce cas, votre Divinité n'est plus celle que j'adore. *
Le comte. C est une machine sourde et insensible» un être abstrait qui consiste dans rigssemblage des différentes matières et de leurs différentes combinaisons (k). Entendez-vous bien tout ceci, monsieur?
(1) Philosophie du bon sens, tom. I, p. 258. (i) Vrai sens du Syst. de la nnturc, cli. 2.
(3) La Mature, loin, i, p. S23.
(4) Sysi. de la nal., t. 2, p. i51, et tom. f, cli. f, p. Il, it.
Le chev. Oui, monsieur, mais je n'y vois pas encore trop clair.
Le comte. Les sublimes idées du docteur Baumann pourront jeter des lumières dans ces profondeurs de la nature (1). On y entrevoit à peu près comment elle a dû procéder à la formation de l'univers. Ce docteur enseigne d'abord que tous les êtres quelconques, les pierres et les végétaux, comme les hommes, ont un certain deçré de connais* sance; qu'îU ont du désir, de l'aversion, de la mémoire, proportion gardée des formes et des masses (2K
Le chev. C est-à-dire, si je vous comprends bien, qu'une montagne doit avoir environ un million plus d'intelligence qu'un caillou.
Le comte. Oui, à pou près. Et il ajoute que de ces perceptions élémentaires rassemblées et combinées des corpuscules de l'animal il résulte une perception unique dans l'individu, et que là , perdant la mémoire de ce qu'elfes étaient, elles concourent à former la conscience du tout, qui est l'ame de l animal (3).
Le chev. Je conçois presque cela. 11 n*y a
Sue celte ame qui se (orme de la conscience u tout qui m'embarrasserait un peu.
Le comte. Je n'en suis pas surpris. Aussi estM^e là le fruit d'une méditation profonde et comme ta tentative d'un grand philosophe. Or remarquez, monsieur, qu'en modiuant un
Ï>eu cet aperçu, on peut aisément construire e monde sans que personne s'en mêle (k).
Le chev. Comment cela , je vous prie? U y aurait presque ici de la magie.
Le comte. Point du tout , et voici le comment. Au lieu d'attribuer aux molécules organiques le désir, l'aversion, le sentiment et la pensée, on devrait se contenter d^y supposer une sensibilité mille fois moindre que celle qui a été accordée aux animauâc les plus stupides et les plus voisins de la matière morte : en conséquence de cette sensibilité sourde...
Le chev. Vous m'aviez déjà parlé, monsieur, d'une machin» sourde. Je vois ici une sensibilité sourde et une matière morte, jusque ici tout cela cadre.
(1) Pensées sur rinterprélalinn de la nature, p. 151,
(9) Bïiuntann 4 atlribue à rétro corporel le désir, Taversion, la inëmoire el rintellrgence. En un root , tOHiesles qualités que nous reconnaissons dans les animaux, ce philosophe les admet, proportion gardéo des forines ci des masses, dans U particule la plus petite de la matière comme dans le plus gros ant* mal 1. Pens, sur Cinterpret. de ta nature, p. 140.
(5) c Chaque partie élémentaire..., en s*accitmulaiit cl en se combinant, ne perd]^ pas ce petit degré de. sentiment et de perception : cch qualités lui sont e*^scni telles • Du ces perceptions d*élëments, rassemblées et eombinées, il résultera une perception unique, proportionnée à la masse et à la disposi* • lion ; et ce système de |)eroepUons dans lequel chaque éléuient aura perdu la mémoire de soi, et coucourra à former la conscience do tout, sera Ta me de ranimai. % Pens.iur Cinterprét. de tu nature, p. liC, {47.
(4) c Quelques phil4>sophes pensent que la sensibilité est une qualité essentielle de la matière.... 8i on admet cette hy|>othé8e.... animaliscr une substance, ce ne sera que détruire les obstacles qui renipéchent d*ètre active et sensible, i St^st, de la nat.^ tome i, c/i. 8. /&., ch. 4.
i «aw.
LE PHllOSOPIIE
6Si
Le cowUe.Nc nllnlcrrompw pas, monsieur, je vous prie ; ceci est trop essentiel. Kn con séquence, dis-je, de cette sensibilité sourde et delà différence des configurations , U n'y au rait pour une molécule organique quelconque qu'une situation la plw commode de toutes . qu'elle aurait sans cesse cherché par une in quiétude automate, comme il arrive aux antmalù: de s'agiter dans le sommeil , jusque à ce qu'ils aient trouvé la disposition la plus convenable au repos. Ce seul principe satisferait d'une manière assez simple et sans aucune conséquence dangereuse à tous les phéno^ mines (i) de la nature. On dirait, par exemple, que les molécules qui composent la personnalité de M. le chevalier se cherchaient depuis longtemps sans se connaître , et que ' frétant cnGn heureusement rencontrées, elles «e sont si bien trouvées ensemble, qu'elles •«ut lié amitié pour former son individu. Et cela durera vraisemblablement jusque à ce qu*nne querelle domestique vienne mettre le iésordre dans la maison.
Le chev. Que de sagacité I monsieur , que ^ lumières I Voyez quelle amitié entre les molécules 1
Le comte. Oui, monsieur, amitié : cependant, entendons-nous, une amitié automate.
Ijb chev. A propos d'automate, cela me rappelle ringénieux système d'un ancien philosophe qui voulait que le monde fût un grand
animal.
Le comte. Justement vous y voilà ; car en vertu de la copulation universelle de toutes les molécules sensibles et pensantes... le monde serait semblable à un grand animal: et par conséquent le monde pouvant être infini, cette urne du monde ( cet aggrégat de corpuscules pensants qui composent Funivers] pourrait être un système injini de perceptions, et le monde serait Dieu (2).
Le chev. Quand même cela paraîtrait diCBcilc à comprendre, le système serait du moins assez cooimode. Le monde animal se gourvernerait à ta fantaisie , quelquefois mal , d'autres fois bien, n'importe pas, el ce sérail toujours un souci de moins pour vous.
ù cotnte. Et de plus , monsieur, prenez-y garde; un Dieu comme je viens de le dire, qui serait sans conséquence et ne contrarierait personne : chacun ferait alors ses aCEaires a part ; lui, il se gouvernerait conmie il lui plairait, nous, comme nous voudrions, et nous vivrions tranquilles dans ce monde sans rien craindre pour rautre(3].
Le chev. Pas tout à fait, monsieur, sans conséquence.
Le comte. Comment cela, monsieur? Qu'aurions-nous à craindre d'un Dieu qui ne se mêlerait plus de nos ailaires?
Le chev. Rien du tout , je l'avoue ; et tout
serait assez bien jusque-la; mais ne crain-
driez-vous point qu'on ne vous poussftt trop
loin? Car, après tout, que deviendrait le
' monde si ces petites âmes, sans se concert
(I) Système de la nal., lom. 1, p. 15C, 157, 158.
(i) Ib. p. 15t.
(5) Pi'iis. |itiil4»s., n. 9.
ter et sans se connaître , avaient la liberté de faire tout ce qu'elles voudraient? Du moins faudrait-il quelqu'un qui eût commission de
Souverner cette république. On pourrait onc soupçonner qu'il y a ici , comme on dit, anguille sous roche.
Le comte. Point de soupçon, monsieur, je vous prie; cela serait trop dangereux. Il vaudrait encore mieux croire que de douter. Nous saurions du moins à ouoi nous en tenir. Aussi , pour plus grande sûreté, avonsnous jugé qu'on n'avait pas besoin de petites âmes pour gouverner la nature.
Le chev. La nature se connaît donc ellemême.
Le comte. Point du tout, je vous l'ai déjà dit; la nature n'a ni corps, ni esprit, c'est une machine sourde, c'est un être aostrait.
Le chev. Pardon, monsieur, c'est que je ne suis pas encore accoutumé à ces abstractions. J'imagine toujours que, pour bien se gouverner , il faut au moins un peu s'y connaître.
Le comte. La nature s'y connaît bien aussi un peu , mais il n'est pas besoin pour cela de penser. 11 lui suffit de se conformer aux lois établies (1).
Le chev. Et ces lois sont....
Le comte. Le fait n'est pas encore bien éclatrci. Nous savons seulement que le but de tous les mouvements des corps est de con-server leur existence actuelle, d'attirer ce oui est favorable, de repousser ce gui peut nuire (2). te chev. Comment, monsieur? La nature, qui n'a ni corps ni esprit, distingue pourtant ce qui lui est favorable de ce qui lui est nuisible ? Elle attire l'un, et elle repousse l'autre? Cela est merveilleux. Eh! qui lui a donc inspiré cet instinct ?
Le comte. Permettez-moi de vous le dire , monsieur le chevalier, tant de questions commencent déjà à devenir indiscrètes. Contentez-vous de savoir pour le moment ce qu'on veut vous apprendre.
Le chev. Vous voulez donc que je croie que les corps ont existé de toute éternité? Le comte. Oui , monsieur, il faut le croire. Le chev. Que le mouvement est de l'essence des corps?
Le comte. Oui , monsieur, je vous l'ai déjà dit.
Le chev. Que ce mouvement est déterminé par certaines lois que personne ne leur a prescrites ?
Le comte. Oui , monsieur.
Le chev. Que les corpuscules de la matière suivent constamment ces lois, qu'ils ne connaissent pas, que nous ne connaissons pas non plus ; et cela par une espèce d'instinct qu'ils ne connaissent pas plus que nous ?
Le comte. Oui, monsieur, tout cela» encore une fois.
(1) f Tous les mouvements suivent des lois constatues et nécessaires. Si nous ne les apercevons p:is, pouvuns-n<»os en conclure jamais que la cause qui a^ii esl surnalurelle ? > Vrm sens du SifU. de la wtf., ch.i.
(2) Ibid.
CATÉCHISTE
Le chev. El cela prouvé par....
Le comte. N'importe pas ; il faut toujours le croire en attendant, nos maitres Vont dit (1), et avec cela nous explic^uons tout.
Le chev. Oh 1 à cette condition j'accorde tout.
Le comte. Eh bien I cela posé, voici comment je procède dans mes opérations. Je Mcbe mes corpuscules dans Timmensité des espaces; et voilà d*abord qu'ils s'agitent, qu'ils s'entrechoquent , qu'ils s'accrochent , qu'ils se fuient, qu'ils se cherchent , qu'ils se rapprochent, tantôt avec la rapidité d'un éclair, tantôt avec la lenteur de ta circonspection. Enfin, après bien des tours et détours, toujours sans y rien connaître et sans rien vouloir, voilà. qu'ils se combinent de manière à produire le firmament , le soleil , les astres, les éléments, la terre, en un mot, toutes les merveilles de Tunivers. Que dési* riez- vous de plus , monsieur?
Le chev. Et cela avec autant d'ordre et de précision que s'ils s'étaient concertés. Rien de plus merveilleux.
Le comte. Oui, monsieur. Admirez en effet comment la terre se trouve par hasard placée dans un centre. Voyez comment les eaux se creusent de vastes réservoirs autour déciles ; comment une infinité d'êtres vivants peuplent les airs, la terre et la mer, avec une certaine gradation dans les espèces, et une variété aamirable parmi les individus. Considérez comment chaque animal en particulier devient un chef-d'œuvre par le mécanisme de son organisation, chacun étant pourvu de tout ce qui est nécessaire à la conservation de son existence et à la propagation de son espèce.
Le chev. Serait-ce encore, monsieur, sans y penser, que ces atomes se seraient arrangés de manière à produire les arbres et les plantes qui couvrent la surface de la terre , avec les prennes de leur reproduction et les fruits qui doivent servir à ma nourriture?
Le comte. Oui , sans doute.
Le chev. Cela parait pourtant un peu difficile. Vous croiriez donc aussi que la terre, cette masse informe , sans y rien connaître et sans Jamais pourtant s'y méprendre^ alimenterait les arbres et les plantes, en distri^ huant à chacun des sucs qui lui conviennent?
Le comte. Vous ne connaissez donc pas , monsieur, toutes les ressources de la nature, ni avec quelle adresse elle pourvoit à tout sans y penser. Bien plus , n'est-il pas vrai
3ue la terre, cette masse aride, avait besoin *élre alimentée , pour ne pas s'épuiser en nous prodiguant ses trésors ?
Le chev. Cela est juste.
Le comte, Qu*est-il donc arrivé?
Le chev. Je n'en sais rien.
Le comte. Le voici : les molécules ont encore pris une espèce d'arrangement, afin de pourvoir à tout. Elles se sont condensées^ et il en est résulté une multitude de fleuves et
(i) L\intorité de Pyiliagorc ëiait si grande parmi ftcs flisciples , qu*on terminait toute dispute par ce seul mol : Le mtnlre Ca dit.
de rivières dont les eaux se divisent sur la surface du globe, et semblent se multiplier par de longs circuits, pour Farroser et pour désaltérer tous les animaux qui périraient sans elles. Mais ces fleuves et ces rivières allaient bientét tarir. Il fallait donc leur pré' parer incessamment des sourcesabondantel pour les perpétuer. Comment faire, mon-» sieur ?
Le chev. Moi, monsieur, j'avrais été us peu embarrassé, je vous l'avoue»
Le comte, £h bien 1 la nature- a encore mieux fait que nous n'eussions peut-être fait nous-mêmes ; et sans y prendre garde, elle a eu l'adresse d'enlever à la mer une partie de ses eaux, à proportion de ce qu'elle recevait des rivières; et de cette surabondance d*eaux qui aurait enfin submergé la terre, si la mer avait toujours reçu sans rien donner, elle a formé des nuages qui se fondent en pluies, et ({ui rapportent ainsi, par une continuelle circulation, aux fleuves et aux rivières le tribut oue les fleuves et les^rivières portent ensuite a la mer.
Le cheD, Et cela» monsieur, était assez bien vu.
Le comte. Ce n'est pas tout. La terre avait encore besoin d*unc chaleur bienfaisante qui développât ses germes ; les hommes avaieni besoin d'un flambeau qui les éclairât ; et par un bonheur encore plus singulier, une partie des molécules errantes , ne sachant ni f pourquoi ni comment, se sont réunies dans e ciel pour former cet immense flambeau qui éclaire et qui ranime la nature; elles sont venues se placer justement à uae certtaine distance proportionnée pour féconder la terre sans l'embraser. Il semble même» que pour suffire aux deux hémisphères, elles soient convenues entre elles de faire régu«lièrement toutes ensemble le tour du monde dans un certain espace do temps ; et, sans que personne leur ait donné des ordres, elles travaillent avec tant de concert et d'assiduité à remplir leur tâche, qu'il ne leur est pa^ encore arrivé d'interrompre ni de retarder leur course. D*autres corpuscules ont aussi fait une confédération à part pour former un corps opaque plus prochain de nous , et à une distance si précise, qu'en recevant les rayons du soleil il éclaire la terre par la réflexion de la lumière, pour réparer la perte du jour.
Le chev. 11 fout convenir, monsieur, qu'on ne saurait mieux faire pour nous rendre service. Mais puisque il n y a personne qui ait donné des ordres , je serais au moins tenté de croire uue les deux corps se sont un peu entendus ae loin.
Le comte. Point du tout. Tout cela n'est qu'un jeu de la nature ; et ce qui vous surprendra encore davantage, c'est que, tandis que les deux globes, aussi anciens, à ce qu'il parait, que le monde, remplissent leurs fonctions avec tant d'exactitude, voilà qu'un fluide immense, répandu fortuitement autour de nous, est façonné de manière à nous transmettre les rayons des globes lumineux , et tempérer les ardeurs du soleil.
tS7
LE PHU.060PlfE
Lt dut. A mcrvciHc. Je TOi»drafe pourtant savoir pourquoi, malgré leur continuelle agitation, les mol^ulcs de la matière» distribuées chacune dans leurs classes, sont pourtant si assidues et si constantes dans leurs fonctions. Pourquoi , depuis tant do siècles , le soleil , la lune, les étoiles dans leur course, les eaux dans leur rotation, la terre dans ses productions, ne se sont jamais écarté^ de Tordre qu'ils semblent s'être prescrit par un instinct de bienfaisance.
ie comte. Pourquoi? c'est que maigre son inquiétude, la nature est toujours avide de
constafiee (i). „ .
Le chev. Cela est clair. On dirait presaue, monsieur, que la nature, en faisant semblant de rien, en savait pourtant encore plus que nous ; et je ne suis plus surpris que toutes les nations, et même les philosophes un peu anciens, aient attribué la formation de l'univers à une intelligence. . . , .^
Le comte. C'est que la philosophie était encore an berceau.
Le chev. Mais cette opinion sur l'existence d'un premier être si généralement répandue ne serait-elle pas un instinct de la nature? Or j*ai ouï dire que tous autres, messieurs, ▼ous aviez beaucoup de foi à cet instinct.
Le comte. Oui , certes , quand il est conforme aux principes.
Le chev. Il semble pourtant que , pour former mon individu , il fallait du moins qu'un être intelligent s'entendit avec la nature ; car plus Je me considère moi-même, plus j'admire le juste rapport qu'il y a entre mon organisation et les êtres qui m'environnent. Le soleil , par exemple, eût laissé le monde dans les ténèbres, si mes yeux n'avaient été conformés de manière A recevoir les rayons de lumière , et à transmettre jusque à moncerveau l'image des objets qui les avaient frappés. Les sons n'eussent plus fait d'impression sur mon ame , s'ils n'avaient fait impression sur le tympan d'une oreille qui paraissait toute disposée à les faire retentir an dedans de moi. Les parfums eussent été sans odeur, et les fruits sans faveur, s'il n'y avait eu une juste analogie entre eux et les organes de l'odorat et du goût. En vain la terre aurait prodigué tous ses trésors auprès de moi pour me nourrir, si je n'avais été averti intérieurement de mes besoins; si la nature, en m'invitant à les satisfaire , n'eut préparé dans ma bouche les instruments et les dissolvants nécessaires pour broyer les aliments , pour en faciliter la digestion ; si elle n'avait mis dans l'estomac et dans les autres viscères tout le mécanisme nécessaire pour transformer ces aliments en ma propre substance. L'air qui pèse sur moi m'aurait écrasé, s'il n'avait trouvé dans ma conformation une résistance proportionnée ; il m*eût étouffé , s'il eût élé condensé ; je n'aurais pu respirer, s'il eût élé trop raréfié. Enfin l'univers <?ntier eût élé anéanti pour moi ; les créatures mêmes qui servent à ma conservation
(!) De Tordre [W>rU)<iuc o\ essentiel Hns piiî snnces, çii. 5, p. i2, éail. m-S; Londres, I77G
auraient conspiré contre mon existence, si je n'avais été moi-même comme un petit monde en abrégé, dont tous les. points araienl une juste correspondance avec les diSéren'» tes parties du grand univers qui m'environnait.
Le comte. Et vous en concluriez bonnement, monsieur, que vous devez être l'ouvrage d'un être intelligent qui devait savch les intentions de la nature?
Le chev. Je dis qu'on pourrait da moins le soupçonner.
Le comie. QueUe absurdité I Croiriez-voua donc que la nature qui, sans intention, avait déjà produit tant de merveilles dans ce monde, n'aurait point eu l'adresse de composer votre individu?
Le chev. Vous voulez donc (car il faut bien s'entendre), vous voulez que je croie que....
Le comte. Que les molécules de la matière, en s'affitant d'elles-mêmes dans les espaces, ont formé l'univers sans y penser ; qu'ils ont construit aussi par le même hasard , et vos yeux , et les cristallins , et la rétine, elles muscles, et tout ce qai était nécessaire pour voir ; qu'ils ont faoionné de même les organes de l'ouïe , de Todorat , de la parole ; qu'ils ont placé sans le savoir tous ces organes à l'endroit du corps le plus émincnt, comme le plus propre à leurs fonc-s lions.
Le chev. Serait-ce donc aussi sans intentiooque la nature aurait donné des articulations à mes membres , comme pour les rendre plus Oexibles? qu'elle aurait établi dans l'estomac un laboratoire propre à triturer lea aliments?
Le comte. Cela n'est pas douteux.
Le chev. Serait-ce encore sans y rien con-^ naître, qu'elle aurait ménagé dans toutes les parties du corps les canaux qui devaieni faire passer ces aliments par différents couloirs , les mêler avec le sang et les autres humeurs , porter partout les sucs nécessai* res pour me nourrir, pour lubréfier les ressorts de mon organisation, et réparer les pertes que je faisais cbat|ue jour d'une portion de moi-même? Serait«£e toujours sans le savoir que....
Le comte. Oui , monsieur , tout cela sans difficulté, et bien d'autres choses encore. Ainsi , vous trouvant vous-même fortuite* ment un être pensant, logé dans une enveloppe fortuitement pourvue de toutes les commodités nécessaires , environné d'un monde qui plaçait fortuitement autour de vous , tout ce dont vous aviez besoin , vous avez profité de la rencontre, et vous vous êtes servi pour voir, pour entendre, pour parler, etc., des oreanes qui s'étaient trouvés là par hasard , mais fort à propos. Ne croyez pourtant pas , monsieur , que la nature ait fait tout cela du premier jet.
Le chev. le m'en serais bien dooté. On conçoit qu'il lui a fallu du temps pour prendre si bien ses arrangements ; je croirais m^mr quelle avait fait auparavant phiniours fon-
CàTËOVSTB.
latives. Sans doute on devait avoir déjà vu quelques essais de productions animares ^ oomme des bras, des pieds, des pattes, des oreilles éparses sur la surface de la terre»
Le comte. Cela est même plus que vraisemblable (1).
Le chev. Pourrais-je , monsieur, vous demander à présent depuis quand la nature a achevé son ouvrage?
Le comte. Nos messieurs ne sont pas encore tout à fait d^accord sur cet article. Ils epinent seulement que le monde est beaucoup plus ancien qu'on ne pense. Vous au-> Ires messieurs, vous croyez à Moïse sur ce point : et nous , nous croyons aux Chinois ; et je vous répoitds qu*il ne sera pas aisé de aous tirer de là. Avant que le tout soit éclairci, nous aurons toujours le temps défaire bien des choses.
Le chev. Hais au lieu de recourir à une nature aveugle pour construire un édifice si bien entendu , ne serait-il pas plus simple de croire à un premier être qui lui aurait donné Texistence?
Le comte. Cela serait plus simple , sans doute : aussi est-ce là Topinion des ignorants. Hais un philosophe, qui veut tout voir et qui calcule , envisage bien les choses d*un autre œil. Moi-même, monsieur, je me suis assez mal trouvé, lorsque, après avoir rejeté les superstitions de vos prêtres, j*ai voulu m'en tenir encore à l'opinion publique sur Texisteiice de Dieu ; car on n'est là jamais bien à son aise. D'ailleurs, si le monde a ses beautés , il a aussi ses défauts. Pourquoi, par exemple.... Mais on ne peut pas tout dire : j'aime mieux vous envoyer nos livres. Promettez moi seulement de les lire , et vous verrez qu'il y aurait bien des réformes à faire dans les ouvrages de la nature.
Le chev. Aussi l'un de vos devanciers avait -il dit fort à propos que si le Père éternel l'avait consulté avant de créer le monde il lui aurait donné de bons avis.
Le comte. Et nous lui aurions aussi , monsieur, donné les nôtres.
Le chev. Mais qui probablement n'auraient pas été suivis. Cependant, monsieur, permettez-moi une réflexion? Vous voulez vivre tranquille, et il me semble que vous. n'en prenez pas le chemin.
Le comte. Comment cela? Qu'a-t-oo à craindre pour l'autre monde , quand il n'y a plus de Dieu.
Le chev. Au moins des maux toujours ccr-^ tains dans celcrf-ci , les infirmités et la mort, et plus de ressource après elle. D'ailleurs , le vieux préjugé de 1 existence d'un Dieu parait si bien enraciné dans l'homme , qu'il n'est guère possible de l'extirper entièrement. Oui f messieurs : vous serez philoso-t
(I) f I.es hommes n^ont pas loujoiirs existé tels qtie nous les voyons aujourd'hui. Il faut que la terre ait servi û'uterus à I*homme, et qu'elle ait ouvert son si^in aux germes iium.iiiis déjh préparée. > S^si. é'Epirure, (om. 2, p. 8.
plies tant qu^'il vous plaira dans certains mo* ments; mais dans d'autres vous craindrez le diable. J'en appelle à l'expérience d'un grand homme qui voulut, sur la fin de ses jours, être le père temporel des ca* pucins et le prédicant de sa paroisse. N*y eût-il que 1 incertitude d'une autre vie , ce doute seul vous fera toujours quelque peur.
Le comte. Et vouSfmcssieurSyue craignezvous pas aussi?
Le chev. Un homme qui croit en Dieu , et qui s'applique à lui rendre gloire, craint à la vérité, mais il espère encore davantage , et sa confiance adoucit ses craintes. Celui qui doute au contraire n'espère plus rien et craint tout. Quelle triste pensée 1 Je suis anéanti à la mort s'il n'y point de Dieu ; et je vais être éternellement malheureux s'il y en a un. Or il est difficile de ne pas avoir au moins quelques doutes sur 1 existence d'un premier être. Vous vous souvenez, monsieur, du raisonnement que faisait à ce sujet le premier philosophe de Rome. Il est si simple , qu'il vient naturellement dans l'es* prit de tout le monde.
Le comte. Le philosophe était un stoïcien, et les philosophes font bien autres aujourd'hui (1). Voyons cependant.
Le chev. Stoïcien tant qu'il vous plaira , c'était toujours un philosophe.
Le comte. A la bonne heure. Quel était donc ce raisonnement?
Le chev. Puisque on n'oserait soutenir ^ disait-il , çue l'Iliade d'Homère a été composée parle jet fortuit des caractères; comment se persuader que l'univers ait. été formé par le concours fortuit des atomes.
Le comte. En vérité, monsieur, peut-on,, quand on a de l'esprit , applaudir à ce vieux, raisonnement? L'un de nous y a répondu d'un seul mot, et c'est bien assez^ Il a prouvé (2) que l'Iliade pouvait absolument avoir été produite par le jet fortuit des atomes, entre un nombre presque infini de jets; et il en a conclu la possibilité absolue de la créa-; tion par uA pareil jeu du hasard.
Le chev. Mais quand même je supposerais que les corpuscules sont éternels, et qu'ils se meuvent d'eux-mêmes ( ce qui est assez difficile à comprendre), il en résulterait toujours que la formation de l'univers ne serait possible que par un jet uniaue, entre plus, de cent millions de milliaras de jets* Or, dans une loterie où il y aurait plus de cent millions de milliards contre un seul , voudricz-vous parier pour ce coup unique , surtout n'ayant .rien à gagner, et tout à perdre?
Le comte. Comment rien à gagner?
Le chev. Oui, monsieur, car si co coup
(I) L*un de ces messieurs préfère Pline et Locain aiii pliilosophcs qui ont vécu du temps d*Âuguste. Voyfiz réloge de M. deSacy, traducteur deTlinc. Quant à la manière d'écrire, oa n'a qu'ai comparer le siyle de Cicéron avec celui des phiIos(»phes modernes.
(t) L\uilcur des Pensées p)iilosopîua»ies.
eoi
LE raiLosopiie
anique est arrivé an momenl supposé pour formor l'anif ers , la morl doit ?oos anéan« tir , et TOUS ne gagnei rien; s'il n'est point arrivé, c'est Dieu aui a créé le monde, et vous allez être livre à sa justice.
le comte. Obi la loterie .serait à la vérité un peu dangereuse , et mériterait au moins réflexion.
Le chev. Faisons mieux, monsieur; con* sultons le publie, qui a toujours un gros bon sens. Je me charge de la lui proposer. Trouvez quelqu'un pour la première mise , je ferai la seconde.
Le comte. Votre gaieté revient donc, mon cher chevalier. Ah I j'en suis bien aise. La plaisanterie est déjà d'un bon augure. Eh bien I nous causerons de tout cela un autre jour. Peut-être vous ai-je fatigué par mon indiscrétion ?
Le chev. J*en suis bien dédommagé , monsieur , par tout ce que je viens d'apprendre*
Le comte. En vérité, je n'aurais jamais soupçonné qu'une visite de compliment dût aboutir aujourd'hui à une dissertation philosophique.
DEUXIÈUE ENTRETIEN. De Phomme et dee
animaux*
Le comte. Eh bien I monsieur, avez- vous reçu nos livres?
Le chev. Oui, monsieur, et j'en ai déjà commencé la lecture.
Le comte. Avouez-le, monsieur, auriezvous jamais imaginé que la nature pût se débrouiller du chaos, s'arranger d'ellemême , se mettre dans la situation la plus commode pour produire toutes les merveilles qui vous étonnent , sans avoir besoin que personne la conseillâtT
Le chev. Non , sans doute.
Le comte. N'avez-vous pas aenli surtout
3 ne votre anie s'élevait insensiblement aucssus d'elle-même , qu'elle s'épurait , qu'elle s'agrandissait à mesure que vous y regardiez?
Le chev. Pas tout à fait. Il me semblait au contraire que je m'enfonçais toujours plus dans la matière, et je ne comprends pas trop comment j'ai pu me trouver la.
Le comte. Bon i comme tous les autres.
Le chev. Mais mon ame , monsieur, d'où la tirez-vous?
Le comte. De la fnéme pâte que votre
corps.
Le chev. Et mon intelligence?
Le comte. De même.
Le chev. Et ma volonté, et mes sensations?
Le comte. De même encore. Tout cela n'est que de la matière combinée de certaines façons.
Le chev. Je le croirais assez volontiers, mais j'aurais encore quelque peine à le comprendre.
Le comte. Tenez, monsieur, voulez-vous vous en bien convaincre? Tàtez-vous vous* même. Ne scntcz-yous pas que rorre ame se meut avec tous.
Le chev. Oui, monsiewr*
Le comte. Ne voyez-vous pas encore, ^iiofiii votre carpe ee meiil • fue votre ame ne reste point en arrière (1) ?
Le chev. Oui, ]e sens à peu près cela...
Le comte. Eh bienl n'est- il pas évident que votre ame n'est autre chose que votre corps?
Le duv. La raison est au moins assez pal* pable; et c'est bien là vraiment ce qu'on ap^ pelle mettre la philosophie à portée de tout le monde. Je plains seulement ces pauvres militaires des Invalides qui ne végètent qu'avec les deux tiers de leurs âmes.
Le comte. Votre ame n'était iabord à la vérité que dans vos mains et vos pieds ; elle s'est placée ensuite au milieu du coros dans rage de puberté. Elle est montée actuellement au cœur ; de là elle va s'élever probablement jusque à la tête, quand vous serez dans un âce plus avancé, et elle y raisonnera comme elle pourra (3).
Le chev. Voilà un singulier cosmopolite qui a déjà fait les trois quarts du chemin , sans que j'en aie encore rien su.
Le comte. Que serait-ce en efet guê cette substance spirituelle . qui ne serait rien de te que nos sens nous mettent à portée de cannât^ tre (3).
Le chev. Mais si la nature nous avait privés de la vue , compr^fndrions-nons bien ce que c'est que les couleurs?
Le comte Non certes.
Le chev. Nous aurions pourtant tort de les nier.
Le comte. Cela se peut.
Le chev. Qui sait donc si cette même nature n'aurait point encore de nouveaux dons à faire, à l'aide desquels nous apercevrions de nouvelles substances qui ne tombent pas sous nos sens ?
Le comte. Y pensez-vous bien, monsieur?
Gomment donc ce corps renfermerait-il un être fîigitif qui échapperait à tous les sens (h) ?
Le enev. Moi, je n'en sais rien. Je soupçonnerais seulement que cet être fugitif serait d'une composition que la nature ne nous au* rait pas encore fait connaître.
Le comte. Qnoi I monsieur, d'une composition qui nous serait inconnue , à nous ? Mais savcz-vous bien ce que c'est qu'un philosophe ?
Le chev. Tant soit peu.
Le comte. Et bien I qu'avons-nous besoin d'une substance inconnue\ quand nous expliquons tout avec la matière que nous connais* sons?
Le chev. Mais pour faire penser la matière, monsieur; cela embarrasserait pourtant bien du monde?
Le comte. Rien de plus aisé, et je 'm'en vais , monsieur , vous le démontrer. Imagi-
(1) Ynii sens du Syst. de hi nsiore, cb. 7.
(2) llist. *iisiur. de rhoinnie, tom. 7, p. SU>; toni. 9, p. 47.
(5) Vrai w^ns da Syst. de la nature, ch. 7. (4) Itiidom.
ims
CATÉCHISTE
oei Tainrégat de diflèrentes pariicules d*eaa, de sel , de soufre , de fea et autres quelconques ; et laissez faire à la nature. Ces particules arrondies ou applaties, arrangées en triangles , en carrés , en losanges rouges , bleues » noires, plus ou moins agitées, atténuées , électrisées , formeront à volonté des âmes pensantes, qui voudront, qui aimeront, qui haYront, oui éprouveront du plaisir ou de la douleur. Que les positions varient , elles auront de nouvelles sensations. Si l'édifice s'écroule , Tame alors disparaîtra , et il ne restera plus, comme on dit, que le capui fnor-tuum. 11 ti*est question ici , comme vous voyez , que de la dose et de la manipulation.
Le chev. Et la recette?
Le comte. Vous la trouverez, monsieur, dans Texcellent ouvrage que je vous ai fait remettre ; vous ne l'avez donc pas lu?
Le chev. Lequel ?
Le comte. Le Système de la nature.
Le chev. Pas encore.
Le comte. C'était pourtant par là qu'il fallaîl commencer. Montrez4e moi : voici de quoi vous éclairer.
Vous saurez donc , monsieur, d'abord que nos sens nous montrent en général deux sortes de mouvements : Vun est un mouvement de masse, par lequel un corps en entier est trans-féré d'un lieu à un autre (IJ.Vous comprenezcela, je pense.
Le chev. Oui , monsieur, jusque ici.
Le comte. Loutre mouvement est un mouvement interne et caché qui dépend de Féner-^ gie propre à un corpe, c^est-^-aire de F essence, de fa combinaison, de Faction, de la réaction, des molécules insensibles , dont ce corps est composé....: tels sont les mouvements internes qui se passent dans Famé , que nous nom^ mom $es facultés intellectudtes , ses pensées, ses (2).
Le chev. Attendez , monsieur , je n'j suis
Îdus. Les molécules insenribles forment par eurs essences, par leurs combinaisons, par leur énergie, par leurs actions, par leure réactions, les facultés intellectuelles de mon amc; cela aurait, je crois, besoin d'explication. Car il pourrait bien se faire, au bout du compte , qu'on caillou ou une plaute pensât et raisonnftt à peu près comme nous; ils ont aussi des molécules insensibles. Qui sait même, si du mouvement interne de ces porficules , de leurs actions , de leurs réactions, il ne résulte pas, sans que nous le sachions , des pensées plus subtiles encore que les n6très, mais pourtant cachées?
Le comte. Cela ne serait pas absolument impossible (3); mais nos philosophes , qui n'as-
(1) Syst. de la nal. tom. \, ch. SS.
(2) Ibid.
(5) f Locke, en excellent anstoniisio, expliqua les ressorts de l'esprit liumain. Il («a avancer que nous ne serons peut-être jamais capables de connaître si un être purement matériel peut penser ou non. Ce discours sage parut, à plus d*un théologien, une déclaration scandaleuse que Tanie est matérielle et mortelle. Celait une qnetition purement pbilosophi-
surent que ce qu'ils voient, n'ont encore rien prononcé sur cet article. Cependant puisque vous demandez des explications , les voici tout de suite :
AninuUiser une substance ce n^est que détruire lee obetaeles qui Fempéchent d*étre active et sensH^le (1).
Le chev. Cela se rapproche déjà un peu , comme vous voyez, de mon idée ; car nous ne pouvons savoir si ces obstacles ne sont pas levés, du moins en partie, dans les êtres qui nous paraissent insensibles, et qui ayant la faculté de sentir n'auront pas peut-être encore permission de se faire entendre.
Le comte. Nous examinerons cela , et ce sera peut-être un jour le sujet d'une savante dissertation; mais revenons. D'après ces
!>rincipes Innaineux , nous disons donc que es mots de sensations, de perceptions, d'idées, ne désignent que des cnangements produits dans Forgane intérieur , à F occasion des im-pressions que font sur les organes extérieurs les corps qui agissent sur eux...: ainsi la pensée ne sera que la perception des modificatione que notre cerveau a reçues de la part des objets extérieurs, et quHl se donne à tui-^néme (2).
Le chev. U me semble pourtant que je réfléchis sur ma pensée , sans apercevoir rien de matériel; il me semble encore que je pense sans me donner aucune des modifications de la matière ; ou du moins cela se fait sans que j'en sache rien: et cela est fort heu* reux; car, à vous parler franchement, je serais fort embarrassé si on demandait mon avis.
Le comte. Vous me direz tout cela une autre fois.
Le chev. Et la mémoire ?
Le comte. La mémoire sera la faculté que Forgane intérieur a de modifier en lui-même les modifications qu*il a reçues.
que. Il importe peu à la religion de quelle substance soit rame , pourvu qu'elle soit vertueuse, c'est une horloge qu'on nous a donné à gouverner : mais Pouvrier ne nous a pas dît de quoi le ressort était composé. I Lettres philos, sur Locke, il; Pkilos. du bon sens^ tom. S, réflex. 4.
c Si un corps est capable de douleur, quand il est placé dans les nerfs ou dans le cerveau, il en sera également capable en quelque endroit qu'il se trouve ; et si un atome d'air est destitué de pensée, il ne peut en être capable, en devenant tout ce qu'on voudra. Ainsi il faut nier que les corps pensent, ou soutenir que tous les corps pensent. L'arrangement des organes se réduisant à un mouvement local, st les parties organisées n'ont pas le don de penser avant d'èire organisées, elles ne rauronl pas après l'organisation, qui n'est qu'une nouvelle position de ces parties. En leur donnant une nouvelle situation « il n'est pas possible d'en tiror la pensée. Si elles ne sont pas pensantes étant à droite, elles ne seront pas pensantes à gauche. La nouvelle situation produit en elles uu changement extérieur bien différent de la pensée. Si une portion de matière sent dans un corps vivant, elle sentira aussi, dans un cadavre; on peut dire sans byperbole que cela est aussi évident qu'une démonstration géométrique. • Nmw. de la Réfmblique des lettres, août 1684, p. ttO.
(1) Système de la nat., tom. i, cb. 8.
(2) Ibid.
LE PIIILOSOPIIE
Ia cAer. Cela est encore trop sublime pour moi ; ma-Sy en l*étudianl un peu, j*espère bien un Jour pouvoir le comprendre. El Timaginal^on 7
i.e î omU. A peu près la même chose : C'est la fheultéque le cerveau a de se modifier ou de $e former aes perceptions nouvelles sur le mO" dète de celles qu'il a reçues.
Le chev. Fort bien» monsieur; mais le jugement?
Le comte. Ne le Tovez-vous pas déjà? le jugement est la faculté que le cerveau a de ccmparer entre elles les modifications.
l chev^ Oh I cela étant je ne suis plus surpris, monsieur, que tant de gens d^esprit man« quentde jugement ; car la plupart ne savent pas encore ce que c*est. Il ne resterait plus qu'à connaître la volonté.
Le comte. En vérité vous ne savez rien imaginer. Allons, monsieur le chevalier»
sortez une fois pour toutes de votre atmosphère, examinez, rélléchissez-y bien, et vous verrez que la volonté n'est qu'une modification de notre cerveau, par laquelle il est dis— posé à l'action (1). Tout est ici pesé, tout est calculé, et nous faisons tout avec la matière, en la retournant un peu.
Le chev. Ce qu'il y a ici de plus singulier , c*est que la matière produise l'esprit; que ce
3ui est sans intelligence et sans volonté prouise la volonté et Tintelligence.
Le comte. Pas si singulier.
Le chev. Mais que le cerveau se modifle à volonté, sans savoir ce qu*il faut faire ; que TOUS analysiez si bien ces modifications sans en avoir jamais rien vu ; enfin que tout se fasse avec tant de précison , sans que personne sache comment : car vous-mêmes ,* avouez-le, messieurs, vous n'êtes pas encore trop sûrs de votre fait ; cela est du moins un peu extraordinaire.
Le comte. Comment, monsieur, pas trop sûr de notre fait? Serions-nous donc des charlatans ?
Le chev. C'est qu'ouvrant tout à l'heure, par hasard, ce même livre que vous avez en main, j'y voyais l'auteur un peu embarrassé, et qu'enfin il avouait franchement que lemé^ eanisme des facultés intellectuelles ne lui était point connu (2).
Ls comte. L'auteur se trompe, monsieur ; mais on oublie souvent ce qu'on avait appris - Vous saurez d'ailleurs que l'ame est a peu près dans le même cas que tous les corps de la nature,et que leurs mouvements les plus simples, les façons d'agir les plus communes sont des mystères inexplicables (3).
Le chev. Des mystères, monsieuri Ah I j*en suis bien aise. J'avais ouï dire que vous autres messieurs, vous n*y croyez pas trop.
Le comte. Nous y croyons bien un peu quelquefois ; mais nous laissons du moins à chacun la liberté à'j croire.... Vous souriez, monsieur, ce me semble.
Le chev. C'est qu'on pourrait bien vous chercher chicane.
(I) Vrai sens da Syst. de la nat., (b. 8. (i) Sysl. éciU nat., tom. 1, cli. 11.
(3)lliid.,cli. 8.
Le Coriite. Eh bien! que dira -t- ont Vo%ons.
^ Le chev. On trouvera peut-être à redire que vous nous blâmiez de croire aux mvstères de la religion sur la parole d un homme qui , étant descendu du ciel, comme nous le croyons , devait du moins en savoir quelque chose ; et que vous vouliez nous faire croire à des mystères inexplicables que vous ne connaissez pas plus que nous , et que vous prétendez cependant nous expliquer.
Le comte. Ne voyez-vous pas que , si nous ne pouvons les connaître , du moins nous les analysons, en les examinant parle contour, et, comme on dit, à vue de pays ?
Voilà donc, monsieur, un point très-important déjà parfaitement éclairci. Retenez donc bien le principe fondamental qui jelte une grande lumière sur tout notre système. L'ame n'est qu'un aggrégat de corpus^ ctiles organisés , plus subtils probablement que les autres. 11 n'en coûte , comme vous voyez, que la main d'œuvre, et vous devez à présent être satisfait.
Le cAev. D'après cette admirable manipulation , il me vient une idée , peut-être un peu folle ; mais vous en jugerez.
Le comte. A la bonne heure !
Le chev. C'est que les corpuscules qui composent les âmes étant plus subtils que les autres doivent s'évaporer aussi plus facilement; en sorte que l'ame du soir se trouvera toujours un peu écornée le lendemain. Ainsi mon ame délogeant insensiblement doit , en moins d'un an , faire place à une autre ame qui décampera de même.
Le comte. Ces vues sont assez justes, monsieur, et je vous en sais gré ; mais nous n'avons point encore calculé ce temps , et les disciples ne doivent point devancer les maîtres.
Le chev. Il me semble encore qu'on pourrait tirer de là un assez bon parti.
Le£omte.yen suis bien aise, monsieur: vous allez déjà tout seul: expliquez-moi donc votre pensée.
Le chev. On reproche sans cesse aux plus grands génies de nos jours de n'être jamais stables dans leurs principes, et d'enseigner continuellement le pour et le contre. En voilà justement la raison : c'est que les corpuscules de l'ame qui arrivent ne sont pas de l'avis de leurs anciens.
, Le comte. Nous nous réservons bien aussi de faire valoir celte raison; mais il ne convient point de tout dire encore
Le Chev. Il est en effet telles personnes à qui vous ne persuaderiez jamais qu'ils ont changé d'ame ; et moi-même , monsieur , malgré ma bonne volonté , j*agis toujours , sans y penser , comme si ce moi qui raisonne aujourd'hui était le même qui prit tant de plaisir à vous entendre la première fois qu'il eut l'honneur de vous connaître. Dites, par exemple , aux masistrats qui vont condamner un malheureux a la Grève . i4ltendez , messieurs, calculez auparavant : il y a déjà plus de dix ans que le crime est commis,
ft, député ce ten^Sprame qui avait fait le coup a prie congé; une autre s* est malheureusenent venu loger dan$ le même étui ; le coupable n^est plue , et c*e8t rinnocent que vous allez faire périr. Dites-leur tout cela, et bien d'autres lionnes raisons pareilles , ils tous riront au noa
Lé ^ornte. Ahl monsieur ne me parlez pas de ces hommes qui assassinent leurs semblables avec le glaive des lois ; ils seront certainement les derniers à se convertir.
Le ehev. Mais après avoir si bien analysé les âmes , ne serait-il pas encore à propos d*analyser un peu la raison?
Le comte. Mais la raison, monsieur, savezvous bien ce que c'est?
Le ehev. J'avais cru le savoir jusque au-
S'oord^ui ; mais , à vous dire vrai , je me déle un peu de moi , depuis que je me trouve dans un nouveau monde.
Le comte. C'est ici, monsieur, l'endroit brillant de la philosophie , un peu abstrait , il est vrai , mais je vous 1 expliquerai , pourvu que vous puissiez me comprendre.
Le chev. Je ferai du moins mon possible.
Le comte. Pour savoir ce que c'est que la raison, il faut savoir d'abord ce que c'est que la vérité. Ces deux choses sont corrélatives , puisque la raison n'est proprement que la racullé de connaître la vérité.
Le chev» Cela est |uste.
Le comte. Or» suivant la déCnition du sublime interprète delà nature , la vérité est la conformité que nos sens bien constitués nous montrent, à Vaide de Veoppérience , entre les objets qus nous connaissons et les qualités que nous leur attribuons : c'est Vassociation juste et précise de nos idées (1 }.
Le chev. Mais si la vérité consiste dans l'association juste de nos idées, comme c'est notre cerreau qui forme cette association , ce sera donc aussi notre cerveau qui créera ses vérités.
Le comte. Sans doute : comment en effet imaginer qu'il pût exister des vérités sans les placer dans les cerveaux? Où les logeraiton?
Le ehev. Chaque individu a donc ses vérités propres.
Le comte. Eh bien 1 soit ; quel mal y avrat-ilî
Ije chev. Aucun , sinon que les vérités pourraient être bien différentes , suivant la diversité des individus.
Le comte. Je le veux bien encore.
Le chev. Vous êtes aussi d'aviâ qu*on ne peut connaître la vérité qu à l'aide de Vexpé^
Ttence.
Le comte. Oui , certainement , je viens de le dire : car 'sans V expérience comment s'assurer de la justesse de l'association des idées ? Et si oh ne réitère ces expériences , comment les constater (2) ?
Le chev. Ainsi, monsieur, si je vous com-prends bien , lorsque je voudrai m'assurer que deux fois deux font quatre , que le tout
CATECHISTE.
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f ) Sysc. de la nat., loin. 1, ch. 9. ' Ibîd,, ch ^.
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est plus grand que sa partie, il faudra que je fasse des expériences.
Le comte. Bien entendu : et non seulement il faudra faire des expériences ; mais encore, je le répète , il faudra les réitérer, pour bien constater les faits. Un philosophe, par exemple , qui , ne considérant que les hommes de son pays, en conclurait que tous les hommes sont blancs , raisonnerait fort mal ; il devrait savoir auparavant si dans les autres pays du monde les hommes ne sont pas noirs.
Le chev. Même expérience par conséquent, pour s'assurer ({uedeux fois deux fontquatre, et que la partie est moindre que le tout. Je devrais même , ce me semble , avant de prononcer sur cet article , consulter au moins tous, les individus de mon espèce , pour savoir s'ils voient tous comme moi.
Le comte. Oui, sans doqte; autrement, quelle certitude auriez-vous que vos sens sont bien constitués ? Comment savoir qu'ils ne vous trompent pas, en vous montrant deux fois deux égal à quatre ?
Le chev. Voilà déjà , monsieur , bien de la besogne taillée à nos géomètres, avant qu'ils puissent établir le premier théorème a'£uclide.
Le comte. C'est leur affaire. Encore no faudra-t-il pas espérer que tous aper^ çoivent exactement la même vérité, mais seulement à peu près.
Le chev. Comment cela ?
Le comte. Parce qu'un homme n'étant pas rigoureusement un autre homme, le cerveau de l'un ne peut ni penser, ni associer des idées, ni imaginer , ni rêver de la même façon que l'autre (1). Ainsi cette vérité, par exemple, deux est la moitié de quatre , ne sera pas la même vérité dans l'un et dans l'autre ; mais deux vérités , deux modifications distinctes de deux cerveaux différents , et à peu pris semblables.
Le chev. Cela est évident. Qui sait même s'il n'y a pas, dans quelqueendroit du monde, des êtres intelligents dont les cerveaux associent des idées qui me paraissent tout à fait disparates?
Le comte. Il est pourtant probable que non.
Le chev. Que sais-je encore si les cerveaux des races futures ne seront pas tellement modifiés , qu'ils créeront ou qu'ils contiendront des vérités incompatibles avec les vérités actuelles ?
Le comte. Oh l sur ce point personne n'en sait rien encore. C'est là le secret des modifications, dont nous ne connaissons ni la structure ni toutes les possibilités ; et si jamais les deux races se rencontraient, on serait bîeii embarrassé pour savoir laquelle des deux aurait tort.
Le chev. Toutes les deux , ce me semble , auraient raison, puisque les modifications seraient également réelles des deux celés. D'ailleurs , qui déciderait alors?
(I) Sysi.dc ianni., (oin. 1, ch. 10.
LE PHILOSOPHE
£e comte. Toul cela pourrait bien élre encore. Mais vous, M. le chevalier, diles-moi donc , auriez-vous le courage de faire ious CCS raisonnemenla devant nos danics ?
Le ekev. Je m'en garderais bien ; je craindrais les vapeurs : car tout ceci est affaire de raisonnement Mais à propos de raisonnement , vous ne m*avez cas encore expliqué ce que c*était que la raison.
Le comte. La chose est tout explic^uée» et vous devriez bien Tavoir déjà compris.
Le chev. Je ne vois pas trop encore.
Le comte. La raison , monsieur, c'est la nature modifiée par V expérience (1).
Le chev. Mais la nature? Vous voulez dire encore le cerveau.
Le comte. Cela est égal.
Le chev. Chaque cerveau créera donc sa raison comme il crée ses vérités, et les créera, comment?
Le comte. Oh ! monsieur , la nature a ses mystères.
Le chev. Mais la raison même un mystère I 11 faut bien en vérité , messieurs , que vous ayez bien de la foi aux mystères. On n*en connaît point d*autre chez nous que ceux de la révélation. Je n*avais donc pas tort de me dé6cr de ce qu*on appelait raison. Je croyais auparavant y voir bien clair , et je ne vois plus rien à présent.
Le comte. Apprenez, monsieur, (|ue c'est déjà savoir beaucoup que de savoir qu'on ne sait rien.
Le chev. D'après ce que vous venez de dire, je croirais volontiers aux âmes des animaux; car enfin ils ont un cerveau comme nous.
Le comte. Sans difficulté; et notre amie est certainement de la même pâte et de la même fa* brique me la leur (2) ; car ils conçoivent , ils assemblent leurs pensées , ils en tirent de justes conséquences (3), selon qu'ils sont
Ï»lus ou moins bien organisés. C*est ainsi que ri nature descend par degrés et par nuances , d'un animal le plus parfait à celui qui Vest le moins , et de celui-ci à un végétal {h).
Le chev. Autre preuve » monsieur, que les plantes et les minéraux ont aussi leurs petites raisons; car j'en reviens toujours à ce mouvement interne des corps organisés dont vous m'avez parlé.
jL«com/e.Quelques-uns des nôtres l'avaient bien cru (5) comme vous ; mais le fait n'est pas encore assez constaté.
(I) Vrai sens dn Syst. de la riat., ch. 9.
(^) L*homme plante, p. 31.
5) Philosophie du bon sens, t. % p. 307 4) Encyci. au moi Emdenee^ tom. {, p. 472.
(5> c On soutient avec une indiscréiion singulière f|ue le minéral n^esi qu'une matière bruie, inartive , insensible, sans organisation, sans puissance, dénuée de toutes facultés. Dans im amas de différentes poussières, Taimant sait très-bien distinguer les particules de fer pour les attirer, en vertu de Taflection qH*îl leur porte. La pierre que Ton frotte pour la rendre luminense comprend tout ce qn*on eiige d*elle, et son éclat prouve sa condescendance. Ctê signes ne sont-ils pas assez éloquents ? La pierre de lot^be a plus de connaissance des snbstances métal-
Le chev. L'iionraïc no diiïèrera donc de la bêle que du plus ou du moins (1).
Le comte. Plusieurs même ont avancé qu'il y avait plus de différence d'un tel Aomme d un tel homme {d'un philosophe, par exemple, à un homme du peuple) oue d'un tel homme à une bêle (2). En effet , les ignorants et les bétes se bornent ordinaîremeni à des vérités rè*
elles les savants au contraire se forment
une infinité d'idées factices et générales (3).
Le chev. Quoil monsieur, vous me rangeriez donc avec les bétes , pour faire vousmême classe à part? Car je n'oserais croire avoir encore assez d'esprit pour être compté dans la classe des philosophes.
Le comte. Ne vous fâchez pas , M. le chevalier , vous n'êtes pas si mal placé là : plusieurs des nôtres voudraient bien ▼ être comme vous. Ce n'est, du reste , que le préjugé qui vous révolte ; il y a même tel animal , au moins, qui n'est pas bête. La nature a départi ses dons & chacun ; et, toute compensation faite, je ne sais trop s'ils voudraient nous ressembler.
•Le chev. Mais Thomme qui raisonne , qui combine «qui comprend le présent , l'avenir et le passé ; l'homme susceptible de tant de vertus et de si belles connaissances; l'homme au-dessous de la brute I
Le comte. Tenez, H. le chevalier, quand on plaide sa cause tout seul , on a toujours raison. Mais si les animaux pouvaient se faire entendre , vous trouveriez à qui parler. La difficulté serait de convoquer une assemblée générale {k) des deux espèces, et d'établir un tribunal impartial : vous plaideriez alors votre cause, et ils plaideraient la leur.
Le chev. O le plaisant plaidoyer I
Le comte. Allez, monsieur, pas si plaisant que vous le pensez. L'un de nos devanciers (5) s'est chargé d'en tracer l'esquisse : peut-être ne voulait-il que plaisanter ; c'est qu'il ne savait pas encore tout; mais il a dit plus vrai qu'il ne croyait. Nous avons inséré son plaidover tout au long dans notre code ; plusieurs de nous le savent même par cœur.
Le chev. Ahl monsieur, si vous le saviez ,
liques que nous n*en avons d*nucun objet de noi^e ressort. • La Nature, I. i. p. 185, 193, I9i.
(1) Origine de rinégaliie des hommes.
(2) Ibid.
(5| Encycl.,,tom. 5, p. !5<, 45Î, etc.
(i) c Les animaux ont, comme nou«, des perceptions générales , des perceptions particulières, des perceptions complètes, des perceptions încoinpièles ou abstraites, des ()erceptions confuses, des perceptions distinctes, des perceptions vagues, des percep* lions déterminées, des perceptions relatives ; telles sont les perceptions de refléta la cause, de la forme au sujet, de la puissance à Tacte, du dessein aux moyens, des moyeus aux succès. > Etsai phynquc de Céconomie animale, tom. 5, p. 265, 264.
c Taperçois dans les aninianx Pexereice des mêmes fonctions sensitives que je reconnais en moi* même; ces fonctions en général se rédnisent I hait : an discernement^ ài la rémémctaluin, siix reklions , aux indieeûens , anx otefracltoni, aux didn* ction$ , aux inductions et aux fmssioM. i Encffcl. ett mot Endence, tom. C, p. 155.
(5) Plularquc.