TOI
CATÉGtlISTE.
Îue j*en serais curieux I II est toujours bon 'entendre le pour et le contre.
le comte. Je pourrais bien tous en dire quelque chose.
Le chev. Eh bien I monsieur , je vous en prie . un peu de complaisance : je tous le demande en grâce.
Le comte. Vous connaissez , monsieur , la métamorphose des compagnons dTlysse en animaux , par les enchantements de Circé ?
Le chev. Oui , 'monsieur.
Le comte. Vous savez qu'Ulysse pria cette enchanteresse de rendre à ces malheureux leur première forme. Or le philosophe suppose que Circé le promet , mais à cette condition que les parties intéressées y donneront leur consentement, et leur ordonne en conséquence de dire leur avis. Alors Tun d*cux se présente , et parlant au nom de tous , il déclare qu'il ne veut point changer de condition. Ulysse les harangue : Taninial parle a son tour. Qu'avez-vous donc au-dessus de nous 9 dit-il à Ulysse , pour nous faire envier votre sort? votre 6gure?La nôtre nous plaît encore davantage. L'agilité, la force, l'adresse? Plusieurs de nous vous surpassent encore à cet égard. Vous avez de Tesprit , et l'esprit vous égare (1). Nous avons du bon sens (2), et le bon sens nous suffit. Nous raisonnons plus juste , parce que nous sommes sans préjugés. Nous avons moins d'inGrmités et m'oins de besoins : nous jouissons tranquillement, et vos plaisirs sont mêlés d'à* mertume. Nous suivons les lois de la nature, et vous les violez. Nous respectons nos semblables, et vous vous enlrctuez. Nous vo^s laissons vivre en paix , et vous attentez à nos jours. Les soucis viennent vous assiéger dans vos palais; jamais ils ne vinrent troubler le repos de nos tanières. Nous n'éprouvons point de remords , parce que nous ne connaissons point le crime. Nous mourons tranquilles, parce que nous n'avons point à nous reprocher d'avoir mal vécu ; et jamais il ne nous arrive de hâter notre mort, parce que nous avons toujours le courage de supporter les peines delà vie. Nous cessons en- On d'être comme vous , mais après avoir été plus heureux et plus sages.
Le chev. En vérité, je ne vois pas trop ce qu'avait à répondre la partie adverse. Et vous , H. le comte , qui plaidez si bien leur cause , j'aurais bien craint que l'homme n'eût perdu avec dépens, si vous aviez été son juge. Hais qu'en pensent vos messieurs ?
Le comte. Il j a diversité d'opinions parmi nous. Ceux qui jouissent do la santé et de la fortune se trouvent mieux de leur condition, parce qu'ils tirent meilleur parti de la vie ; mais ceux qui souffrent ou qui vieillissent , consentiraient volontiers à la métamorphose : car certainement les animaux sont beaucoup plus heureux.
(i) f Les savants, ocsucottp plus livrés i b médiiailimi (que les bétes) , se fonneiil une inullituile tl'hlées factices et d^itléen générales qui les é{[areiil ouniiiiticllemenl. • Knnjclop., tom. 1» ^. V^%
(S) Lncycl.» toin. 6. p. 152.
Le chev. Et moi t je penserais , sauf meilleur avis , qu'en tout état de cause , il vau* drait toujours mieux jouir comme eux de la vie , et se délivrer de tout souci , dès qu'on n'a plus rien A espérer après elle.
Le comte. Cette opinion , monsieur , n'est pas si mauvaise ; elle commence en effet à prévaloir parmi nous.
Le chev. Je regretterais seulement un peu le plaisir de converser avec mes semblables.
Le comte. Que dites- vous là, monsieur?
Vous ignorez donc que les animaux ont même cet avantage sur nous , qu'ils s'entendent en-tre eux, qu'ils nous entendent, et que nous ne les entendons pas (1). Un rien peut-être les empêche de parler , et ce faible obstacle sera peut-être un jour levé; la chose n'est pas du moins impossible (2).
Le chev. Ce serait bien là un essai à faire, et certainement très-digne, messieurs, devotre couraçe. Quel service rendu au public, si vous restituiez tant d'individus à la société I Vos perroquets , qui vous entendent si souvent raisonner, pourraient bien être déjà bons politiques, sans que vous en doutiez ; et peut-être seraient-ils en état de donner encore un bon conseil au besoin , s'ils pouvaient se faire entendre.
Le comte. Nous l'eussions déjà tente , monsieur; mais, tout bien considéré, on n*a pas jugé les animaux capables des hautes sciences.
Le chev. Pourquoi donc?
Le comte. Leur vie est trop courte.
Le chev. Les cerfs vivent, dit-on, plus d'un siècle.
Le comte. Ils sont trop vasabonds : comment se communiqueraient-ils leurs découvertes.
Le chev. Hais les castors vivent en société.
Le comte. Us n'ont que des pattes, et il faut certainement avoir des doigts pour faire des expériences.
Le chev. Les singes en ont.
Le com/e. Non, monsieur, les singes ne seront certainement jamais philosophes, ils sont trop dissipés pour être capables de méditation (3).
in Hist. nat. de Tame, p. 154.
2) Les animaux plus que machines» p. 6. 3) c i* Toutes les parties des animaux sont terminées par de la corne, comme le bœuf et le cerf: ou par des ongles, comme le chien et le loup ; ou par des griffes, comme dans le lion et le chat. Or eciic différence (inorganisation entre nos mains et les pai* tes des animaux les prive non seulement, comme dit M. de Buffon, presque en entier du sens du tacK mais encore de l adresse nécessaire pour manier aucun ouiil , et pour taire aucune des découvertes qui supposent des mains.
c 2* La vie des animaux en général, plus courte que la nôtre, ne leur permet ni de faire autant d'oUservalions, ni par conséquent d*aTOir autant didées que rhomme.
c 3* Les animaux mieux arntés, mieux véius que nous par hi nature, ont moins de besoins, et doivent par ccinséi|uent avoir nioin<i d*iiivciition. Si les animaux voraces ont en géiicry plus d*esprtt que les
r.E PHILOSOPilR
£e chet. Mais TéléphaDt et le rhinocéros , qui ont l'esprit bien tranquille, seraient très-
Ï propres y ce me semble, aux réflexions proonoes ; ils pourraient absolument se passer des doigts. Nos grands seigneurs n*ont»ils pas des secrétaires ?
Le comte. Hélas! peut-être leur rendrionsnous un mauvais service ; ils se bornent à des vérités réelles , et nous nous formons des vérités factices qui nous égarent (1). A quoi nous ont servi en effet nos connaissances , sinon à nous donner des despotes, à nous captiver sous le joug des superstitions? 'Nous nous sommes rendus esclaves de libres que nous étions. Les arts ont encore plus servi à multiplier nos besoins qu*à diversifier nos
{>laisirs : le luxe et Foisiveté nous ont amolis; et nous avons perdu dans un honteux repos la force et Tagiiité que la nature nous avait données. Les excès ruinent la santé , et hâtent les infirmités do la vieillesse; les passions déchirent notre cœur et obscurcissent la sérénité de nos jours. Aussi les^'nalions les plus civilisées sont-elles les plus corrompues ; notre raison n'a donc servi qu'à nous éloigner du but de la nature ; et nous nous proposons bien d*y ramener le genre
iialrcs animaux, c*eslqii6 la faim, lonjours inveiilive, ai dft leur faire imaginer des rusett pour surprendre leur proie.
c 4* Le« animaux ne forment qu*une sociéié fugilive «levant Thomme, qui, par le secours des armes qu'il K*est forgées, s^esi rendu redoutable au plus fort d*entre eux.
c L*bomm« est d'ailleurs Tanimal le plus multi-
{dië sur la terre. Il naît, il vit dans tous les climals ; orsqoe une partie des autres animaux, tels que les lions , les élépiianis, les rbinocéros , ne se trouvent «pie sous certaine latitude.
f Or plus Tespéce d*un animal susceptible d'observation est niuUipiiée, plus cette espèce d*animai a d*idées et d'esprit.
« Mais, dira-t-oii, pourquoi les singes , dont les pattes sont à peu près aussi adroites que nos mains, ne font-il s pas des progrès égaux aux progrès de rboinme? C'est qu'ils leur restent inférieurs a beaucoup d'égards ; c'est que les boronics sont plus multipliés sur la terre ; c'est que , parmi les difTérenles espèces de singes, il en est peu dont la force soit comparable i celle de l'homme ; c'est que les singes sont frugivores ; qu*ils ont moiiif de besoins, et par conséquent moins d'invention que les hommes; c'est que d'ailleurs leur vie est plus courte ; qu'ils ne forment qu'une sociéié fugitive devant les hommes et les animaux, tels que les tigres et les lions, etc. ; c'est qu^entln la disposition organique de leur corps 1(*8 tenant, comme les enfants , dans un mouvement perpéinel, même après que leurs besoins sont saiîsfaits , les singes ne sont pas susceptibles de l'ennui, qu'on doit regarder, ainsi que je le prouverai dans le troisième discours, comme un des principes de la perfectibilité de l'esprit humain.
f C'est en combinant toutes ces différences dans le physique de l'homme et de la bête, qu'on peut exidiqaer pourquoi la sensibilité et la mémoire, facultés communes aux hommes et aux animaux (observez que ces deux facultés, qui sont, selon M. H., les seules que nous connaissions distinctement dans riioinmc, et auxquelles il aUribue les principales opérations de Tesprit) , ne sont, pour ainsi dire , dans ces derniers, que des facultés stériles i ik rEspnr, dise, f, ch. 1. (!) Dici. cncycl.,tom. 5, p. 151, 151
humain ; c'est par là même que nous allons commencer. Heureux les siècles oii Tespèce humaine , dispersée dans les forêts avec les animaux , avait la liberté de suivre ses penchants; et vivant comme eux, sans lois et sans maître, vivait aussi sans remords et sans contrainte!
Le chev. Voyez , monsieur , quelle dififérence entre la charité du chrétien et l'humanité du philosophe. Quand je pense que le chrétien se pique seulement d'aimer tous les hommes comme lui-même , et que le philosophe aime encore tous les animaux comme ses frères I...
Le comte. Votre bonne humeur , mon cher chevalier, est donc entièrement revenue; cela me fait plaisir. Eh bien*! oui, monsieur, nous les aimerons comme nos frères, et peutêtre même comme nos anciens aïeux.
Le chev. Comment, monsieur, nos anciens aïeux?
^ £f comte. C*cst là du moins Topinion de Tun de nos ingénieux naturalistes.
Le chev. L'opinion est assez plaisante.
Le comte. Oui, monsieur et voici pour— quoi. Le philosophe a observé que certains poissons ayant été jetés par les vagues de la mer sur les rivages avaient été métamorphosés , les uns en oiseaux , les autres en hommes ; et qu'il y a des pays oii la nature n'ayant pas encore opéré entièrement' la tnétamorphose, on voyait des hommes qui n'avaient encore qu'une main et qu'un pied (1).
Le chev. Quoil monsieur, j'aurais eu un esturgeon ou une carpe pour premier pérc 7
Le comte. Pourquoi non ? Les jeux de la nature sont si variés ; et après tout, monsieur, une belle ame doit-elle rougir de la roture de ses aïeux ?
£« chev. Mais vous autres , messieurs , reconnaissez-vous cette paternité?
Le comte. Pas tout à fait. Nous avons seulement applaudi au génie créateur du philosophe; et nous ne voyons d'aiUeurs rien d'impossible dans ce phénomène. La nature a bien eu l'adresse de faire penser la matière; ne lui serait-il pas encore plus facile de faire marcher les poissons?
Le chev. Le fait vaudrait bien la peine d'être vérUié.
Le comte. On nous a dit l'endroit ; c'est aux pâles et aux pays froids (2) : mais on nous a dit aussi qu'il faudrait s y tenir longtemps caché , parce que les animaux , eortant de la mer, soni d'abord si sauvagee, que tout ce qu'ils voient et entendent d'extraordi" naire les fait fuir et retourner dans leurs abimes (3) }
Le chev. Et probablement vous vous seriez ennuyé d'attendre.
Ia comte. Ces observations sont toujours bien pénibles ; mais l'ingénieux auteur y a suppléé par d'autres observations à peu près analogues. Il a remarqué que « l'humeur encore sauvage de tant de nations de ces pays
1) Tcllîanied , lom. 2, p. 167, 223-2U. ;2) ll»id., p. a5î.
(3) Ib.d , p. 253.
CATÉCHISTE
Iroids (1) » provenait certainement de ce que la race amphibie n'avait pas encore en le temps de s humaniser ; il a prouvé encore
2 ne la prodigieuse population de ce pays, ont les essaims répandus de tous c6tes ont tant de fois inondé TEurope et l'Asie (2) , n'était qu'une suite de la multiplication ae nouveaux colons dont la mer nous avait fait présent.
Le chev. Voilà toujours du moins un aperçu.
Le comte. Avouez , monsieur , que le génie tire parti de tout; et quand même cet aperçu ne serait que vraisemblable , ne faudrait-il pas toujours avoir beaucoup de sagacité pour Y voir un peu clair? Vos docteurs auraientils jamai;» pensé si profondément?
Le chev. Non, certes, ils n'auraient jamais vu de si loin.
Le comte. Que serait-ce » monsieur , si je TOUS disais toutes les découvertes que nous avons faites depuis que nous avons brisé les entraves de la superstition ? Comme le génie s'exalte y comme il s'élève dans les cieux, regardant à droite et à gauche, voyant tout, examinant tout, fixant le soleil avec l'intrépidité de l'aigle, et toujours nouvelles découvertes I Jusque aujourd'hui » par exemple*, tout le monde avait regardé la terre comme une matière brute.
Le chev. Moi-même , je vous l'avoue , je l'avais toujours cru; et vous, monsieur, qu'en croyez-vous ?
Lecomfe. Moi,je n'en puis rien dire encore ; cependant quelqu'un de nous a soupçonné qu'il pouvait bien y avoir là quelque chose de plus ; et comme nous sommes tous naturellement observateurs , on a remarqué €^ue la nature procédait toujours à la formation des êtres par voie de génération, et on a dit : pourquoi donc la terre ne pourrait-elle
f»as être un grand animal, quij comme 'homme , porterait d'autres petites bétes sur son corps? (Ne soyez pas rebuté, monsieur, de la comparaison ; ce n'est ici qu*une spéculation philosophique. ) Pourquoi le soleil, les astres, les planètes, ne seraient-ils pas aussi autant de grands animaux, engendrés par d'autres animaux semblables, qui vivraient davantage à proportion , qui auraient leur enfance, leur accroissement, leur vieillesse, et leur mort (3) ?
Le chev. L'idée est au moins fort heureuse ; elle expliquerait parfaitement par analogie tous les phénomènes qui embarrassent les physiciens. On demande tous les jours pour^ quoi ces montagnes arides? D'où viennent les pluies, les rivières, le flux et le reflux de la mer, les tremblements de terre, les volcans? Tout cela doit se trouver naturellement dans la constitution de l'animal. J'y vois ses ossements, ses pleurs, ses veines, ses inquiétudes, ses convulsions, jusqu'à ses vomissements. Il faudrait, monsieur, fondre
(i) Telliamed., lom. 2, p. 250.
(2) lUid., p. i32
(5) Lîvri; lic la Sature , imprime h Aiiislerdani ,
tons ces aperçus : peut-être ponrrait-^»n un jour tirer la chose au clair.
Le comte. Oui sans doute, mais nous tvons actuellement des affaires plus pressées.
Le chev. Eh bienl monsieur, restons-en là pour le moment... il me vient cependant un scrupule.
Le comte. Quelque vieux préjuiré sans doute? ^
Le chev. Oui, à peu près. Je pense que nous exerçons tous les jours le plus horrible brigandage contre les animaux, nos confrères, qui valent encore mieux que leurs af nés. Hélas I nous les poursuivons dans les bois, nous les asservissons, nous les assassinons, nous les empalons. Que doivent-ils penser de l'espèce humaine?
Le comte. On voit bien, monsieur, que vous n'êtes pas encore au fait; nous aimons bien, et nous devons aimer généralement tous les individus des deux espèces, mais pour nous seulement, comme de raison. Il est tel individu que nous conservons pour notre utilité, et tel autre que nous empalons aussi pour notre usage; tout dépend de l'intérêt que nous avons à la chose. Cette manière d'aimer vous surprend peut-être?
Le chev. Tant soit peu.
Le comte. Allez, monsieur, on vous instruira de tout si vous êtes docile, et vous verrez.
Le chev. Mais à quand donc, monsieur?
Le comte. Je reviendrai demain.
TROISIÈME ENTRETIEN. Du vrai bonheur et des vertus sociales.
Le comte. Pardon , monsieur , j'arrive un peu tard, mais ce n'était pas mon intention. Occupé jusque à ce moment...
Le chev. Je sais, monsieur, que votre zèle pour le bien public ne vous laisse pas toujours la liberté de disposer de votre temps.
Le comte. Vous ne sauriez imaginer en effet, mon cher chevalier, tout l'embarras que nous cause la confiance publique. Depuis qu'on est revenu des éducations monacales, on s'adresse à nous de tous côtés ; les barons, les ducs, les princes nous demandent des instituteurs, et nous ne sommes presque occupés qu'à les chercher, à les instruire et à les placer.
Le chev. Quel bien pour les races futures!
Le comte. Je viens d'en présenter un tout à rhcure à M. le marquis de...; la place était importante: son fils estdestiné aux premiers emplois de l'Etat; il était essentiel de bien choisir. L'instituteur a fait ses preuves, car nous en exigeons quelquefois : j'ai fait son éloge ; on n'en a pas demandé davantage, cl je me suis enfui. Me voilà enfin rendu él vous, mon cher chevalier, mais pour une heure seulement.
Le chev. C'est bien pou !
Le comte. Mais n'en perdons rion ; où en étions-nous ?
Le chev. Vous m'avez expliqué comment s'était formé le monde phy Clique.
LE PHlLOfiOPHE
U coûile. Parh^DS donc à présent da monde
moral.
Le ckav. Cela parait dans l'ordre.
Le conUe. Le premier mobile de ce monde est Tamour de soi-même ; car Thomme tend naturellement à son bien-£tre : de là dérivent toutes ses actions. Il faut donc lui faire connaître son véritable bien, pour l'instruire de SCS devoirs.
Le ckev. Je vois en effet que tous les hommes veulent nécessairement être heureux»
et que la morale serait impraticable, si elle ne leur faisait espérer une récompense dans l'accomplissement de leurs devoirs.
Le comte. Mais savez- vous, monsieur, en quoi consiste le bien de l'homme ?
Le chev. Je crois que nous ne pouvons
Îpuère l'attendre dans ce monde, où les plus leureux se plaignent de leur sort.
Le comte. Quoi I monsieur, vous (enax encore à l'espoir imaginaire d'une autre vie 7 Vous avez donc oubué ce que nous avons dit la dernière fois?
Le ckev. Point du tout.
Le comte. Ne vous avais-je pas montré c|ue l'ame n'étant qu'une certaine modification de notre corps (1), elledevait périr avec lui? Ne voyez-vous pas en effet que Vame paese comwie le corps par l'état d'enfance , de /btblcêse? qu'elle partage ses plaisirs, ses peines f qu'elle donne des signes d'engourdissement, de décrépitude, de mort t Comment donc pourrait^ elle exister quand le corps est dissout (2) ? Comment cette ame, qui ne peut sentir que par les organes, sentirait-elle après la destruction des organes (3)7 11 est donc démontré qu'il n'y a qu'une vie et qu'une félicité {k).
Le diev. J'ai rêvé à cela, monsieur ; mais j*ai pensé que, avant de passer outre, comme c'est ici une affaire importante il serait à propos de constater par quelque bonne expérience que l'ame, qui dans l'Aat actuel n'éprouve des sensations que par le mojrcn des organes, ne pourrait ni connaître ni sentir sans être unie à un corps organisé; car si
S ar hasard l'ame était une substance distincte e la matière , mais unie cependant à un corps, il en résulterait qu'elle devrait éprouver des sensations analogues aux dispositions des organes, et que les organes recevraient à leur tour certaines impressions occasionnées par les dispositions de l'ame. Or, dans cette hypothèse , bien loin qu'elle cessât d^exister après la dissolution du corps, il semble au contraire que se trouvant alors affranchie des liens qui la captivaient par l'interposition d*une substance terrestre elle devrait jouir de toute son activité. C'était là du moins, s'il m'en souvient bien, la pensée d'un ancien philosophe qui n'a jamais été chrétien (5).
Le comte. C'est ainsi, monsieur, qu en vous enfonçant dans vos idées métaphysiques, vous
(I) Vrai stMis du Système de la nature, cbap. 7.
m iiiid.
(5) Ib. <:h., 15; SyMème de la nature, lom. i,
tb. 9.
(4) Vie heureuse, p. ï^S
nous rendez malheureux dans cette vie pour vous repaître d'une chimère à venir qui ne se réalisera jamais (1). Quelle cruelle alternative I ou se priver de tous les plaisirs dans ce monde, on être sans cesse effrayé par une Divinité terrible qui a le glaive levé sur nous. Nous allons, monsieur, plus droit au but; nous nous délivrons d'abord des terreurs de l'autre vie, et ensuite des remords de celle-ci.
Le chev. Ce parti me plairait assez ; et je ne sais pourquoi j'y éprouve encore de la répugnance.
Le comte. Allons, monsieur le chevalier, pas tant de difficulté.
Le chev. C'est que je voudrais trouver au moins sur la terre quelque espèce de bien qui pût me rendre heureux.
Le comte. Ce bien» monsieur, vous l'avez sous la main : vous êtes encore dans la saison des plaisirs; qui vous empêche d'en jouir? Car désabusez-vous ; â des âmes physiques, à dee èesoins physiques, il foui toujours «n 6îeti physique (2). fravaiUons donc, mon cher, au physiaue de /'Aomme, ei rendonS'4e agréable
Jour lui (3). Le parti digne du sayê est de se f}mer au présent, qui seul est en notre pouvbir : et nuls inconvénients, nulles inquiétudes sur l'avenir dans ceeystème{k). Regardons les animaux que nous mettons si mal à propos au ranç des êtres déraisonnables ; ils sont, comme je vous le disais hier, beaucoup plus sages que nous : l'instinct les conduit tout droit au vrai bonheur; et cet instinct est la voix de la nature qui parle également à tous (5).
Le chev. Telle était en effet la morale du fameux cynique (6) qui foulait aux pieds lo faste de Platon.
Le comte. Il avait raison.
Le chev. Et qui méprisait encore les trésors d'Alexandre.
Le comte. Oh ! il avait tort; car enfin les richesses sont du moins un bien factice qui sert à nous procurer un bien plus léel (7).
Le chev. Ce serait bien là aussi mon avis ; ie voudrais, comme voua, trcmver mon bonheur dans les plaisirs physiques ; mais je ne sais comment j éprouve 'au dedans de moi. un sentiment naturel qui me force d'estimer la vertu comme un bien réel, de désirer l'immortalité et un genre de bonheur différent de celui des brutes : j'ignore ce qu'elles en pensent eUes-mémes ; mais Je vois cju'en général tous les individus de l'humanité s'accordent assez sur cet article. Ne serait-r«* Has là une espèce d'instinct qui m'avertirait que je suis d'une nature supérieure, qu'il y a réellement une autre vie et des biens d'un autre genre, et qu'une partie de moi •meniez doit survivre à la dissolution de mon corps I
(1) Systèuie de la nature, tom. 1, ch. 7.
(2) Ibid.
(3) Ihid.
(4) Di>c. 6ur la vie tienrcase, p. 2)1.
tf ^ft ■ ■ * s
AI y
Cicéron» dans ses Tuscuianes*
Diogène (7) Livre de FEsprU, dise. S.
CATECHISTE.
là comîe.lBX voBsprendrici cela, monsieur, pour uoe inspiration?
1$ chev. Naa, monsieur, mais Toudriez- TOUS aussi que la nature fût plus raisonnable dans les brutes que dans nous? qu'elle leur eût donné un instinct pour se conduire, et à nous un instinct pour nous égarer ?
Le eonUe, Oui, monsieur, ce que vous appelez votre instinct vous égare, parce qu^il est vicié par la raison. Car , dites-moi, ne sentez-vous pas un autre instinct encore plus puissant qui vous entraîne vers les plaisirs? Voilà donc l'instinct dominant que vous devez suivre.
Le ckev. Je n'aurai pas, monsieur, la présomption de disputer avec vous; cependant j observe que, quand |e me livre à mes pen^ chants, je sens une autre Toix intérieure qui les réprouve : je soupçonnerais donc, sauf meilleur avis, que l'instinct des plaisirs est celui do la brute, et l'instinct de la raison celui de rhumanilé.
Le comte. Autre erreur et très-pemicieuse à l'espèce humaine; non , monsieur, l'inso lînct de raison n'est qu'un instinct ifaclice qui contrôle la nature (1).
Ja chev. La raison contrôle la naturel mais, monsieur, cela est-il bien sûr?
Le comte. Oui, monsieur, et très-sûr.
Le chev. Cependant les passions semblent quelquefois ennemies de l*bonune et de sa vertu ?
Le comte. C'est un blasphème ; ettes sont au contraire le feu céleste qui vivifie le monde moral; la sublime vertu^ la sagesse éclairée sont deux productions de esiie (préiendue) fo-^ lie (2) ; sans elle nul moyen de rendre Vkomme bon (3).
Le chev. Ah I si cela est, que de jours p'^rdus dans le plus bel âge de ma vie \
Le comte. €'est là b malheur des superstitions. Nous commençons heureusement à les élaguer {k). Vos moralistes dédameni {sans cesse) contre les passions pour vanter la raison (5) ; aveugles qu'ils sontl ils ne comprennent pas que nos passions sont tnnocentesj, et que c'est notre raison qui est coupable (6).
Le chev Hélas 1 je m'en rapportais bi>nne* ment aux leçons d'un père que j'aimais. Tous les jours il me disait ^u'il fallait être raisonnable, et que les passions étaient les tyrans du cœur humain , elles déchiraient en effet mon cœur lorsque je m'y livrais , et lorsque je m'efforçais de les contenir au dehors, elles n'en devenaient que plus cruelles au dedans. Je me demandais à moi-même : qu'est-ce qui me dédommagera de mes privations et
S) J. J. Rousseau. Emile, lom. 2. p. 16i. ) Livre de l'Esprit, dise. 3, ch. B.
(3| Ibid., dï. !6.
(4) Nous avons déjà élapé bien du bois d:uis la 'bi^t des su]>ersti lions , disait il y a quelque temps, un pfaibsophe précieux avec un ton d'imporuince. Oui sans doute , répondit une dame qui était présente ; ntissi faut- il avouer que vous nous débil^^z bien des tigot<.
(5) Les Moeors, p. S9. .
(6) Ibid.
C4TÉCH. PHlLOSOra, I.
de cette contrainte t ïe regardais autour de moi et dans l'avenir; et je ne voyais de ressource que dans mon repentir ou mon désespoir. Ah I si j'avais su que les passions fussent innocentes !
Le comte. C'est ainsi que les vieux institu» teurs flétrissent le cœur de leurs jeunes élèves : ils les arrachent au bonheur pour les précipiter dans les chaînes. Gardez- vous bien, monsieur, d'être jamais le meurtrier de vos euGants : mettez auprès d'eux des hommes éclairés ; et nous pourrons vous en fournir qui parleront bien un autre langage à leurs élèves, ils leur peindront les charmes de la volupté, ils les inviteront aux plaisirs , ils les instruiront même s'il le faut par leurs exemples : alle^^ monsieur, soyez bien sûr alors qu'ils les guériront pour toujours de leurs scrupules, et que bientét vous verre? les germes d'une heureuse éducation se dé* velopper avec toute l'énergie d'une belle na-* ture.
Le chev. Mais ne pourraient^ils pas aile r trop loin ?
Le comte, A cela, monsieur, je n'ai qu^nne réponse à vous faire : Voulez-yous gêner les inclinations ? Renoncex donc à faire de vos enfants des hommes de mérite (1) ? car il est démontré qu*on devient stuptde dis qu^on cesse d^étre passionné (2) , et que c'est exactement exiger Vimpossible , que d'exiger de arands talents de ceux qui, par leur état et leur position, ne peuvêni être animés despas^ sions fortes (3).
Le chev. Je voudrais pourtant, ce me sem«> ble, garder cette morale pour moi ; car je pourrais bien en être la dupe, si je la pré» chais dans ma fam'ille {k).
Le comte. Le philosophe, monsieur, pensa plus noblement : il laisse jouir chacun de ses droits, parce qu'il veut le bien de tous. Que craignez-vous, au reste, de ces passions qui donnent tant d'inquiétude aux âmes vulgaires? Quiconque est capable d aimer est verttuux : non, monsieur, je ne crains point les mcBurs de la part de Vamour : il ne peut que les perfectionner (5). NtU doute qu'on ne s'élevât aux pliM grandes choses, si on Vavait pour précepteur ; et que la main de la beauté jetât dans notre ame des semences desprit et de vertu (6).
Le chev. Mais le déshonneur des familles^ mais les divisions, les séparations d'éclat , les fortunes ruinées, l'éaucation négligée, des enfants malheureux qui périssent en
(!) Livre de TEsprit, dise, i, ch. 14.
(t) Ibid., dise. 3, ch. 18.
(3) Ibid., dise. 4, cb. 11.
(i) c J*a<roue que celle morale ( de la mortaliié de l'anie) est dangereuse en général; quVllen*est bonni» h ôire prècbée qu'aux bon notes gens. Le peuple ne semit pas arrêté jior le senllment délicat de Tamourpropre. » Uherté de venter, p. 78.
c La croyance de rimmorulîlé(deramc}esl néccs saire pour contenir le bas peuple; mais parmi les gens d*un cerkûn rang , ce n*est pas un aliribnt qui leur soit nécessaire pour devenir ou pour être uonnéls bommo. i PUH. du bon sens., p. 78.
(5) Les Mœurs, p. 277.
(6) Livre de l*Ësprii, dise. 3
iVingt'tTQtèA
lE PHILOSOPHE
naissant, ou qui sont abandonnés à la commisération puDlique, les violences, les meurtres, lo^ Iranisons, ne sont- ils pas aussi les productions de cette heureuse folie?
Le comte. Ëhl qu'est-ce çiue tout cela, en comparaison de tant de bien qu'elle fait à riiumanilé? Ce sont tout au plus comfne des paillettes de cuivre mêlées avec une veine d'or dans une riche mine (1). Quels avantages n'en retirerait-on pas au contraire si on savait la mettre en œuvre I Quel encouragement pour la vertu (2) 1 Point de plaisir plus propre à élever Vame des peuples que ceux de l'amour ; point de récompense plus digne des héris et des hommes vertueux (3).
Le chev. Maliomel , ce me semble , avait déjà entrevu ce bonheur dans son paradis ; et s'il y en avait un, certainement, messieurs , vous n'en voudriez point d'autre.
Le comte. Mahomet avait très-bien vu, monsieur : aussi, quoi qu'on en dise, sa religion est -elle la plus raisonnable de toutes {k).
Lechev. Uais oserais-jû vous demander, mon cher monsieur, si vous prétendez rendre de fréquentes visites à ma femme ?
Le comte. Quelle demande I
Le chev. £hl oui , monsieur; chacun a ses raisons.
Le comte. Allez, monsieur, quand vous serez instruit, vous vous mettrez au--dessus des préjugés.
Le chev. Quoi 1 monsieur, si quelqu'un de ces messieurs, toujours dominé par les passions gui élèvent Vame et qui inspirent la vertu (o), se croyant digne de la récompense des hommes vertueux et des héros , entreprenait d'endoctriner Tépouse de son ami ou de son bienfaiteur?
Le comte. Eh bieni monsieur?...
Le chev. Fort bien; avis au lecteur. Mais ce monsieur ne craindrait-il pas du moins quoique embuscade de la part dies intéressés?
Le comte. Ohl attendez, monsieur, cela change la thèse. Le philosophe ferait alors
(1) Les Mœurs, p. ^158.
<2) Livre de r£sprit, dis. 3, ch. 15.
(3) Ibid.
IA) f Je le Utwve fort bon ( le livre de Mahomet ) pour SCS contemporains, el sa religion encore meilleure, Il enseigne Tuniié de Dieu : chez lui Tusurc avec les étrangers est défendue, Faumône ordonnée, l.i pnère d*une nécessité absolue. Il émit bien diffîcfle qu'une religion si 8imi>le et si sase ne subjuguât pas ne partie de la terre. Œuvres de Votiake^ ium. 5,
JébUb vint éiablir sur la icrre un royaume spirituel; ce qui sépartint le système lbéologii|ue du système p:jliliquc lit que réuil cessa d^èire un , cl causa les divisions niiesiiiies qui i)*oni jamais cessé d'agiter les chrétiens... Uabomel eut des vues plus saines. Conir. soc, lis, 4, cfk. S.
(5) I Pourquoi les Cretois, les Béotiens «t généralement tous les peuples les plus adonnés à Tamour ontils été les plus courageux? C*esi que dans ces pays les femmes n'accordent leurs faveurs qu*aui plus braves; c*eslque les plaisirs dcTamour sOut les plus propres àélc\er rame des peuples, et la plus digne récompense des héi*os et de la vertu. > Livre de fEsffril^ dise. ^, ch. 15.
ses réflexions ; il calculerait le profll avec U dépense, et se déciderai! pour le mieux. le chep. Cela est encore bon à savoir. Hais
Euisque vous voulez enfin vous occuper da ien public, vous ne devriez pas voqs borner, ce me semble, à nous montrer une félî-* cité qui n*est pas A la portée de tout le monde* et dont la privation nous jetterait alors dans le désespoir; il faudrait encore vous occuper des movens de nous préserver des maux attachés a rhnmanité; car vous savez que la somme du mal l'emporte sur celle du bien. Les plaisirs sont momentanés ; ils s'usent par la continuité. Les peines au contraire sont toujours plus vives et plus constantes. Les uns semblent nous fuir, les autres nous environnentde toutes parts. Pour un petit nombre d*heureux , qui sont encore quelquefois ennuyés de vivre (1), hélas 1 que de malheureux qui gémissent dans l'infortune, dans Toppression et dans Toubli 1 Les pUdsirs se
toujours
sa dernière ressource; quel autre bien lui
laisserez-vous ?
Le comte. On se délivre de la vie, monsieur, quand elle nous est à charse (2|. Mais il n'y a que des âmes fortes capables d'une r&olution généreuse (3).
Le chev. Je ne vois pourtant qne des philosophes de la seconde classe qui aient le courage d'employer ce remède. Ceux qui font des livres pour se plaindre de leur existence, prennent touiours le chemin le plus long pour arriver a leur terme.
Le comte. C'est que la nature avare qui donne l'esprit de conseil, ne donne pas toujours le courage de l'exécution.
Le chev. Et je croirais, monsieur, que la nature ne fait pas si mal ; car enfin ces messieurs sont encore nécessaires dans le monde.
(I) Une preuve que la somme de nos biens excède celle de nos maux, dit un nouveau philosophe, c*est que les maiheureuz aiment mieux la vie, puisqu'ils redoutent la mort, (/est comme si Ton disait : une preuve eue plusieurs de ceux qui smiffrenl les douleurs de la pierre aiment mieux cet état do«ioa<« reux ^ue la guérîson, c^est qu'ils ne se font poinlupit» rtT. (.e n'est donc point parce que la somme desbieos excède celle des maux qu'on aime la vie , mais parce qu'on redoute la mort comme un remède violent dont la nature a une horreur invincible. Les philosophes redoutent encore, malgré eux , la iustiee d'une vie à venir , contre laquelle toute leur philosophie ne saurait entièrement les rassurer.
(i) La mort est une ressource qu*ll ne faut point éter à la vertu opprimée. Vrai sens du syst. de ta nat, ch. 14.
I Lliomme ne peut chérir son existence qœ tant qu'elle a pour toi des charmes ; mais lorsqn^il est travaillé par des sensations pénibles , ou des impulsions contraires, sa tendance natureUe est dérangée . il est forcé de suivre une route nouvelle qui le con-. duit à sa On, et qui la lui montre comme un bieu désirable. > Syii. de la mi/., tom. 1, ch. il.
(3) I Ceux qui se donnent la mort par le dégool de la vie, méritent presi^ue autant le nom deMgesqoe dr courageux, i L'Eipnl, p. 450.
CxVTÉCHlSTE
Il ne resterait plas à présent qii*à nous instraire de nos aevoirs.
Le comte. Rien de plus aisé, d'après ce que nous Tenons de dire. Que vous commande en effet yotre religion?
Le ehev, D*aimer Dieu sur toutes choses*
Le comte. Eh bien 1 monsieur» nous commençons par supprimer ce commandement.
Le ehep Cela est juste : s'il n'y a point de Dieu, il tdaii bien que nous soyons dispensés de Taimer.
Le comte. C'est là déjà un grand point. Votre loi vous ordonne encore d'aimer vos frères comme vous-même.
Le ehev. Oui , monsieur.
Le comte. Et nous, monsieur, nous les aimons pour nous ; cela est certainement plus aisé. Voilà donc tout notre code : s'aimer souverainement soi-même, et aimer les autres par rapport à soi.
Le chev. Cela étant , il ne tiendra pas à vous, messieurs, que tous les hommes ne soient gens de bien. Mais n'y aurait-^il pas ici un peu d'égoïsme?
Le comte. L'égoïsme, monsieur, nous est ab* solument nécessaire : c'est de là aue dérivent toutes nos vertus : « car notre out étant de rendre notre existence heureuse ; et l'expérience nous apprenant que les autres nous sont nécessaires , elle nous indique la façon de les faire concourir à nos desseins. Nous voyons ce oui est approuvé et ce qui déplall; et ces eipèriences nous donnent l'idée du juste et de l'injuste (1). »
Le chev. C'est-à-dire au'il faut toujours se conformer à la voloûté ae ceux qui peuvent nous rendre service.
Le comte. Oui, certainement: c'est la nature elle-même qui nous l'inspire. Prendre les moyens les plus sûrs pour parvenir à ses fins, rien de plus juste. Ainsi, lor8(fu'on dit que tels devoirs flous obligent, cela signifie (seulement) que, sans prendre ces moyens, nous ne pouvons parvenir à la fin que la na-ture se provose (z).
Le chev. Mais 1 humanité, mais la justice , mais la bienfaisance ne seront-elles donc plus des devoirs pour nous , lorsqu'elles ne nous rapporteront rien ?
Le comte. Non , monsieur, et cela est démontré.
Le chev. Et si elles nous deviennent nuisibles?
Le comte. Alors, monsieur, chacun songe à soi, comme de raison.
Le chev. Fort bien. Vous me dites aussi , que ce oui plaît ou déplaît aux hommes nous donne tidee du juste et de Vinjuste.
Le comte. Et cela est encore incontestable.
Le ehev. Quoi qu'il en soit, n'en parlez point encore, monsieur, je vous prie, aux nouveaux initiés qui ont la fantaisie de voyager.
iLe comte. Pourquoi pas?
Le chev. Ah I ils vont être de toqtes les re-
(I) Syst. de la nat., loin, i, eh. 9. Vrai sens da sytt. delà nal.,ch. 15.
(S) Ibid.
figions en faisant le tour du monde. Je les vois déjà prendre le turban à Constantinople, adorer le soleil à Dell, et se faire peutêtre bonzes au Japon ; changeant ainsi de religion, à peu près comme on prend les habits du pays, pour plaire à tout le monde.
Le comte. Eh bien 1 quel mal y aurait-il ? N'en voyons -nous pas aussi parmi nous qui vont encore à la messe?
Le chev. A la bchme heure : mais expliquez-moi, je vous prie, à qui je dois plaire ; car vous savez que ce qui est approuvé des uns est souvent désapprouvé des autres.
Le comte. Belle demande I faut-il vous le répéter ? C'est à ceux gui peuvent contribuer à votre bien-être. Oui , monsieur, toujours affir pour le plus grand bien - ce point est généralement reconnu.
Le chev Je vois en effet qu'on est assez de cet avis dans la pratique. 'Tous les jours on sert l'ambition d'un protecteur, ses animosités, ses penchants , contre l'innocent qu'il opprime ; tous les jours on dit le oui ou le non, suivant les circonstances. J'ai vu même de vos messieurs se moquer en société de ceux qui croyaient en Dieu , et faire en pu* blic l'apologie de l'Evangile, à cause de Tin-» térêt du moment.
Le comte. Et rien de plus sage. La nature doit se porter toujours du côté où il y a moins (le résistance.
Le chev. Que sera-ce donc, monsieur, que la probité?
Le comte. Oh I monsieur, c'est ici l'un dei chefs-d'œuvre de la philosophie, et qu'il but vous expliquer.
Le chev. J'en serais très-curieux.
Le comte. Et d'abord, pour bien connaître la probité, il est nécessaire de remontera l'origine des intitulions sociales, et de savoir qu'avant toutes ces institutions, lorsque les hommes vivaient ensemble pêle-mêle dans les bois ; ils ne se devaient rien entre eux ; car il n'y avait point encore d'autre loi que celle de l'intérêt particulier , et par conséquent il n'y avait point encore d'actions justes ni injustes (t).
Le chev. Quoil monsieur, les hommes ne se devaient rien alors ?
Le comte. Non , monsieur, rien du tout.
Le chev. Quoi I le vol n^était point alori une injustice (21? L'homicide, la barbarie n'étaient point des injustices?
Le comte. Non, monsieur.
Le chev. La perQdie n'était point une injustice?
Le comte. Non , non , encore une fois, pas plus à l'égard des hommes qu'envers les animaux , puisque n'y ayant point encore de société , t7 n'y avait encore ni conven-^ tion (3) ni justice.
Le chev. Vous croyez donc y monsieur , qu'un étranger avec lequel je n'aurais foi) aucune convention» pourrait m'enlcver nuin bien?
1) Livre de llisprit, dise. 5, en. 4.
2) Ibid.
(3) Ibîi.
LE PHILOSOPHE
ri6
Le €omU. Oui, assurément.
Le ehev. Qu'il pourrait me réduire en captivité, m*arracher la vie?
Le comte. Pourquoi non ?
Le chev. Ah! messieurs, vous êtes cependant les amis de rhumanité.
Le comte. Oui , certes , et les amis de tous les êtres vivants qui nous sont utiles. N*ai*mez-tous pas, vous aussi, le cheval qui vous traîne, et le chien qui vous garde? Hais re- 4'enons à notre histoire.
Les hommes ne restèrent pas longtemps dans cet état de labeUe nature; ils formèrent des sociétés particulières pour s'entr*aider H se défendre. De là les conventions sociales : et ici le senre humain commence à décheoir. Bientôt ces petites sociétés se trouvant encore trop faibles , elles se réunirent sons certains gouvernements pour produire une plus grande force; elles créèrent de nouvelles lois ou de nouvelles conventions relatives au bien eénéral , et multipUèrent ainsi les chaînes Sont les individus se sont trouves ensuite accablés. Or de ces trois différentes positions naissent trois genres de probités : la probité particulière, la probité sociale et la probité nationale.
Le chev. Voitâ déjà, monsieur, bien des probités auxquelles on n'aurait jamais pensé.
Le comte. Cela n'est pas surprenant. Eu voici à présent rexplicalion.
1* Comme IHntérit est l'unique appréciateur du mérite des hommes, (retenez bien , monsieur, ce principe) comme rinlérét est Tunique appréciateur du mérite des hommes, la probité par rappbrt à un particulier ( et tme j'appellerai probité personnelle) n'est que Ihar bitude des actions personnelles, utiles au pariiculier (1).
â* La probité par rapport à une société par^ ticulière n'eàt que l'hwitiule plm ou moins grande des acttons personnellement utiles à cette petite société (2;.
3"* Enfin la probité par rapport au bien public (Ou la probité nationale) est l'habitude des àstions utiles à la nation dont nous sommes membres: et c'est la seule qui mérite et qui obtienne justement le nom de probité (3).
Le chev. Attendez, monsieur, que je case bien auparavant toutes ces probités dans ii a tète; car c'est ici, à ce qu*il parait, un point très-important.
Le comte. Vous remarquerez donc, monsieiur, que c'est toujours le même intérêt qui préside ov jugement que noiu portons sur les actions cl qui nous les fait regarder comme vertueuses, ou vicieuses, ou permises, selon qu'elles sont utiles, ou nuisibles, ou indifférentes (i). Observez encore que c'est toujours le jugement que chacun porte des actions , relativement a ses intérêts (5) , qui décide dc9 différentes probités.
J> cAet;. ir faut avouer , monsieur, qu*on ao saurait mieux distinguer; et je ne sais
(1) Liv. de l^Esprit, dise. 2, ch. 2.
(t) Ibid. cb. 5.
(3)lbid. cb.ll.
(4) H)id., sommaire da second discours.
(5) Ibid., dise t, cli. 11.
pourquoi toutes ces probités se brouillent encore dans flcion esprit ; car U me sembfo toujours que ce qui est probité, devrait l'être pour tout le monde. Je voudrais même ( et bien des gens pensent encore comme moi) qu'indépendamment de l'opinion des hommes et de tout intérêt personnel, le mensonge, par exemple, la perfidie, l'ingratitude, le vol, l'homicide, fussent toujours des vices; et qu'au contraire , la bienfaisance , la justice, la sincérité, ta fidélité, fussent toujours des vertus ; en sorte ({'ue tout le monde f&t forcé de se dire à soi-même : cela est bien , cela est mal ; c'est là un homme de bien , c'est là un méchant homme ; chacun s'en trouverait plus à son aise. Autrement si une action que j'ai raison d'appeler bonne parce qu'elle m'est utile , un autre a raison de l'appeler mauvaise parce Qu'elle lui sera nuisible ; on ne saura plus, a quoi s'en tenir.
Le comte. Voilà donc comme vous êtes , vous autres, messieurs : vous voudriez toujours taire de la vertu un être spéculatif, et vous ne comprendrez jamais que ce qui est utile est toujours honnête; car c'est là le point central d'où il faut partir. Tenez, monsieur , pour vous faire encore mieux comprendre ce que c'est que probité, prenons la personne de Cartouche.
Le chev. Le personnage ne parait pas fort propre au sujet, mais n importe.
Le comte. Au contraire ; et vous allez voir.
Je suppose Cartouche tout seul de sa profession ; Êomme cette profession ne sera utile ?|u'à lui seul , elle n'aura aussi que son suf« rage; et voilà d'abord la probité personnelle, c'est-à-dire la probité réduite au moindre degré possible. Que Cartouche s'associe à des confrères qui partagent ses proOts ; la nuance de probité augmentera à proportion des intéressés , et deviendra probité sociale.
Le chev. Et si Cartouche est assez heureux pour mettre plus de la moitié de la nation dans 9on parti ?
Le comte. Eh bien I Cartouche aura alors pour lui la pluralité des suffrages; et il sera arilhmétiquement démontré que Cartouche est véritablement homme de probité.
Le chev. Il faut Tavouer, monsieur , on ne saurait calculer plus juste; et c'est bien dommage que cet honnête homme ait lui-même si mal fait son compte. Je voudrais pourtant qu'on pût imaginer un quatrième genre de probité qui embrassât les intérêts de tous les peuples.
Le comte. Nous le voudrions bien aussi ; nous avons examiné, calculé : mais tout bien considéré, cela n*est pas possible; car s'il existait une probitf pratique par rapport à l'univers , elle ne serait que l'habitude des oc— lions utiles à toutes les nations. Or it n'est point d'action qui puisse naturellement influet sur le bonheur et le malheur de tous les peuples;,., l'opposition dCintéréts les tieiit les uns à l'égard des autres , dans un état de guerre perpétuelle; ils ne peuvent étendfe leurs càn-
! mâles et leurs commerces qu'aux dépens de eurs voisins : enfin la félicité et tagrandissement de l'un sont to^iours attachés au maihtué'
CATECIMSTE.
ei'à raffaibiissement des autres. Il est donc Aident que la passion d» patrioiiifne, si désirable, si vertueuse , si estimable, est, comme te prouve Vexpirience des Grecs et des Rommns . absolument exclusive de ramour universel (1).
Le ckev. ¥oas regarderiez donc, messieurs, comme une passion désirable , une passion vertueuse, une passion estimable, Tambition de ces Romains qui dé?a9lèrent TEspagne et les GaoleSt et conjurèrent la ruine de Carthage pour étendre les bornes de leur empire?
Le comte. Pourquoi pas?
Le ekeo. Vous donneriez donc le nom de véritable probité aux artiflces de ce prince (2) qui amnsait les Grecs avec des serments ? A la frénésie de cet autre (3) qui dévasta l'Asie pour ériger des trophées à la Grèce sur les débris de vingt royaumes ? A la barbarie des peuples du nord qui ravagèrent tant de fois rfiurope et TAsie pour s'enrichir de leurs dépouilles?
Le comte. Oui, certainement; et j'ajoute probité véritable, probité considérée par rapport au bien public, la seule qui réellement en mérite et qui en obtienne généralement le nom (&)•
Le ckev. Mais, messieurs...
Le conUe. Gela vous scandalise ? Eh bien I disiingaons si vous voulez : chacun donnera ici son suflDrage; les vainqueurs l'appelleront probité» et les vaincus rappelleront barbarie; étes-vous content ?
Le chev. Qu'auriez-vous donc pensé, monsieur, de ce général romain (5) qui, dans un temps de crise, où la république était vivement attaquée par un roi d'Epire (6), rejeta la proposition de ce médecin qui offrait de délivrer les Romains de ce prince par le poison?
Le comte. Moi , monsieur? à la place de Pyrrhus , j'aurais mis ma couronne sur la tête du général ; mais si favais été dictateur, je l'aurais certainement fait précipiter de la roche tarpéienne.
Le çhev. Oh I si cela est ainsi , il ne faudrait donc pas trop insister, messieurs, sur les cruautés de Fernand Cortès en Amérique; on pourrait croire que Fernand Cortès n'était qu'un espagnol philosophe.
Le comte. Quand on nous dira cela, monsieur, nous verrons ce qu'il faudra répondre.
Le chev. Hais puisqu'il n'est pas possible d'imaginer de probité universelle, établissons au moins'certaines probités de nation à nation , ne fftt-ce qu'en vertu de leurs traités respectifc.
Le comte. On a beau vous instruire» monsieur» vous ne reviendrez donc jamais de ▼os préjugés. Ehl ne voyez-vous pas que l'intérêt public doit être loujours la boussole
(I) Livre de FEsprit, dise. 2, eh. 25. H) Philippe, roi de Macédoine.
(3) Aleiaiidre.
(iS Livrede Vi
(5) C. Fabricius.
(6) Pyrrhus.
4) Livrede TEsprii, dise. %, ch.'il.
du philosophe? Qu'il s'abstienne, lui en particulier, de piller son voisin, à la bonne heure; il craindra l'infamie ou la Girèye : mais qu'aurait à craindre un peuple philosophe quand il sera le plus fort? queliç raison aiirait-il de sacrifier Tintérét public à la foi des conventions particulières? Perdre cet intérêt de vue , ce serait n*avoir plu$ d'idée nette de la probité (i).
Le chev. D'après ce principe, ne pourraiton pas dire aussi, que, comme il n'y a point de convention qui puisse lier le3 nations entre elles contre l'iotérêt général; de même il n'y a point de pacte social qui puisse obliger les individus contre leur intérêt per* sonnel ?
Le comte. Bien plus , nous disons ,. mon-* sieur , que l'intérêt personnel est tellement notre loi dominante, tellement liée au système général de la nature, qu'il ne serait pas même en notre pouvoir de Tabandonncr pour ce qu'on appelle vertu. Qui sait même.. si le caractère formé et tes habitudes^ prises , chacun ne se conduit pas le mieux possible, lors même qu*il parait le plus fou T Tout le monde sait cette réponse d'un fameux oculiste; un paysan va le consulter, il le trouve à table. Que faire pour mes yeux, lui dit le paysan? Vous abstenir du vin, répond Voeuliste. Mais^ il me semble, reprend le paysan ens'approchant de lui, que vos y eux ne sont pas plus sains que les miens; et cependant vous buvez.. ^ Oui vraiment; c'est que faune mieux boire que guérir. Que de gens aont le bonheur est, comme celui de l'oculiste, attaché à des posions qui doivent les plonger dans les plus grands malheurs, et qut cependant, si f ose le aire, seraient Jbus de voulotr être sages l II est même des wmmes {et l'expérience ne Va que trop démontré ) qui sont assez malheureusement nés ,. pour ne pouvoir être heureux que par des citions qui mènent à la Grève (2). Le philosophe alors se livre à sa triste destinée ; il sait qu'en s'ahandonnant à son caractère , il s'épargne au moins les efforts inutiles qu'il ferait pour y résister (8).
Le chev. Gela étant, monsieur, je ne voudrais pas trop me risquer avec un compagnon de voyage qui serait philosophe ; je ne serais pas sûr de ma vie, ail avait besoin de ma bourse.
Le comte. Oh I non; mais il vous volerait^
Le chev. Ah 1 le fripon I ,
Le comte. Fripon I gardez-vous bien , monsieur, de jamais prononcer ce nom; nous, ne le donnons qu'aux intolérants ; cl le compagnon philosophe , malgré son petit intérêt personnel, pourrait bien être toujours uiw fort honnête homme.
Le chev. Bien sérieusement, monsieur?
un roué honnête homme?
Le comte. Oui, monsieur, et sans difficulté, il n'aura pas, à la vérité , la probité sociale : au- importe, après tout, au public, cette probité d'un particulier et toutes ces petites
Îi) Livre de TEsiiril. dise. 2, ch. i 1. i)lbid., dite. 4, cli. il.
i) Ibid.
LE PIULOSOPIIE
f erUis de détail qui ne forment qac des citoyens minutieux et dos hommes médiocres? QuHmporte cette probUé gut n*e$t presque d'atêcune utilité (1) pour la nation ? lifais il aura la vraie probité , la probité considérée par rapport au bien publie, probité qui seule réellement en mérite et en obtient généralement le nom (2j. D éclairera sa nation , il dissipera les prestiges de la superstition , il réformera les mœurs , il instruira les rois , il dissertera sur la politique y il posera les bases d*un sage gouvernement ; car je ne saurais trop vous le répéter 9 monsieur, en fait de pro^ bité, c'est de Vintérét public qu*il faut prendre conseil ; et c'est uniquement par ses talents , qu'un homme privé peut se rendre utile et recommandable à sa nation (3).
lecAfv. Je n*ai pas ouUié, monsieur, cette grande maume ; mais il y aurait ici un problème à résoudre.
Le comte. Qael problème ?
Le chev. Je voudrais savoir pourc^uoi vos messieurs placent la véritable probité dans l'habitude aes actions utiles au oion pablic ; et pourquoi eux-mêmes rapportent tout à leur intérêt personnel; car bien certainement ils sont tous gens de bien.
Le comte. Cest, monsieur, que Vkomme vertueux n'est pas celui qui sacrifie ses plaisirs , ses habituaes et ses fortes passions à Vintérét public , pvAsau'un tel homme est impossible : mais celui dont la plus forte passion se trouve (par hasard) tellement conforme à Vintérét général qu'il est presque toujours nécessité a la vertu (k).
Le chev. Heureux , monsieur, ceux qui Ont si bien rencontré I
Le comte. César n'était pas sans doute un des Romains les plus vertueux: cependant s'il ne put renoncer au titre de bon citoyen qu'en prenant celui de maître du monde , peuUélre n'est-on pas en droit de le bannir de la classe des hommes honnêtes (5).
Le chev. Ahl j'entends; mais cepetAt^tre^ monsieur, est un peu gaillard; je vous promets pourtant le secret, pourvu que vous n'en fassiez confidence A personne. On croirait que les philosophes qui certainement ne sont pas des hommes médiocres, aspirelaient volontiers à la gloire des Césars , s'ils en avaient les movens ; et cela pourrait donner de rinquiétude à bien du monde.
Le comte. Quand on a la conscience pour soi , monsieur, on se met au-dessus ae la crainte. Cent fois on nous a calomniés sur nos vertus, sur nos intentions, sur notre morale; et cent fois nous avons triomphé de la calomnie. On a crié de toutes parts que nos principes perdaient les mœurs , et voyez comment nous nous sommes justifiés de ces imputations odieuses. Lisez, monsieur, lisez vous— même les sublimes leçons que donne le sage dans ce même livre où il établit les belles maximes de notre morale :
if) Livre de TIDspril, dise. 5, ch. 9. 2)lbid.,eh il.
3) Ibid , ch. 9.
(4) Ibid., dise. 5, ch. !(>.
(5) ibid.| (lise. 3, ch. 10.
0 TOUS , dit la nature , qui , t après IHm^ çulsion que je vous donne, tendez vers le A^nneur dans chaque instant de votre durée • ne résistez point à une loi souveraine ; travaillez à votre félicité, jouissez sans crainte , soyez heureux.
0 superstitieux I reviens à la nature, elle te consolera , elle chassera de ton coeur ces craintes qui t'accablent; cesse de contempler l'avenir: vis pour toi, pour tes semblaolee. J'approuve les plaisirs, lorsque, sans te nuips à toi-même , ils ne seront pas funestes à tes
{rires que j'ai rendus nécessaires à ton propre ofUieur, Que l'humanité t'intéresse au sort de ton semblable: songe qu'il peut un jour
time d'une compagne chérie, te fassent oublier lesjpeines de la v%e.
Sois juste, parce ^e l'équité est le soutien du genre humain ; sois bon, parce que la bonté enchaîne tous les cœurs ; sois tndulgeni » parce que, faible toi-même, tu vis avec des êtres aussi faibles jytie toi; sois doux , parce que la douceur attire l'affection ; sois recon^ naissant, parce que lareconnaissance alimenté et nourrit la bonté; sois modeste, parce que l'orgueil révolte des êtres épris dl'eux-mêmes ; pardonne les injures , parce que la vengeance éternise les haines ; fais du bien à celui qià t'outrage, afin de te montrer plus grand que lui et de t'en faire un ami ; sois retenu , temrpéré, chaste, parce que la volupté, Finiem^ pérance et les excès détruisent ton être et le rendent méprisable: sois citoyen, parce que ta patrie est nécessaire à la sûreté , à tes plaisirs, à ton bien^tre ; sois sûr que l'homme qui fait des heureux, ne peut être lui-même malheu^ reux. En te conduisant ainsi, tu rentrerai toujours avec plaisir en toi-même; tu ne trou* verasaufond ae ton ccsur ni honte, ni terreur, ni remords ; si le ciel s'occupait de toi, il serait content de ta conduite, quand la terre en est dbntente.
C'est moi qui punis plus sévèrement que les dieux les cnmes de la terre; le méchant peut échapper aux lois des hommes, jamais aux miennes. Si tu te livres à ^intempérance , les hommes ne te puniront pas, mais je te punirai en abrégeant tes jours; si tu es vicieux, tee habituaes funestes tomberont sur ta tête. Ces princes que leur puissance met c^i-^essus des lois humaines sont forcés de frémir sous les miennes ; c'est moi qui les châtie , qui les remplis de soupçons , de terreurs. Descends au fond des cœurs de ces criminels, dont le visage content couvre une ame déchirée ; vois Vavare gémir, exténué sur l'inutile trùorquaux dé^ pens de lui-^méme il a pris soin a^amasser ; vois le voluptueux si gai „ gémir secrètement sur une santé prodiguée; la division et la haine régner entre ces époux adultères ; fmpasteur trembler au seul nom de la vérité; le cœur flétri de F envieux , qui sèche du bonheur des autres ; le ccstir glacé de Vingrat , que nui bienfait n' échauffe :V ame de fer de ctmonstre, que les soupirs de Vinfortuné né peuvent amollir , ce rindicndfqm se nourrit de fiel et
CATECmSTE.
de serpents, et qtû dans ses fureurs se dévore lui-même. Porte envie, si tu V oses, au sommeil de thomicide, du juge inique, de V oppresseur , doni la cotuihe est infectée par les tor-ches des furies (1|- »
£h bien l monsieory que dites-vous à cela? N*e8t-il pas vrai que quand la nature s*en mêle » eue parle le langage des dieux ?
Le chev* Cependant...
j> comie. Quoi l monsieur , vous n*étes pas content?
Le duv. Pas tout à foit.
Le comte. Qu*cst-ce donc» expliquezvous?
leehev. Me le permettez-vous, monsieur?
Le comte. Je l'exige même devons.
Le diev. Vous ferez , du reste, de mes observations Tusage que vous trouverez bon : relisons, si your voulez bien.
Le comte. Volontiers. « 0 vous, dit lanu" ture... »
Le ehev. Un moment , monsieur , je voudrais d*abord connaître ce que c*est que la nature ; il est toujours bon de savoir à qui on parle.
Le comte. La nature , je vous Tai dit , est nne machine sourde; c'est un être abstrait oui n^ani corps ni esprit; ou bien, si vous Paimez mieux, la nature est le grand tout qui résulte de l'assemblage des êtres créés.
Le chev. Hais ce grand tout qui ne me connaît pas, quelle instruction aurait-il à me donner? Il faudrait au moins, ce me semble, que les êtres qui la composent, s'entendissent entre euxpour former une opinion.
Le comte. Ne vovez-vous pas, monsieur, que c'est ici une figure de rhétorique? Que c'est nous qui sommes les interprètes de la nature , après avoir connu ses intentions.
Lfi chev. Ah boni j'en suis bien aise , et nous nous entendrons mieux.
Le comte. 0 vous qui , diaprés rimptUsion me je louf donne , tendez vers le bonheur dans chaque instant de votre durée , ne résistez point à ma loi souveraine !
Que direz-vous à cela?
Le chev. Je dis que la nature pouvait se dispenser de cette invitation et de tout le sermon qui s'ensuit. Qu'a-t-elle besoin de me prêcher, quand elle sait que je ne pui&> faire que ce qu'elle veut ?
Le comte. Tant mieux 1 elle n'en sera que mieux obéie.
Travaillez à votre félicité, jouissez sans ^crainte, soyez heureux. Avouez qu'on ne saurait donner un meilleur avis.
Le ehev'. Avis assez plaisant.
Le comte. Comment plaisant ?
Le chev. Oui, monsieur, la nature forme mon individu, en monte les ressorts sans me consulter, donne seule le branle à tout , m'entraîne par la fatalité à travers les plus
Srands périls et dans les plus grands majeurs, m'enlève souvent toutes le» ressources, et finit par me dire: Ne er^Lins point » ei êoii heureux., Mais la nature se moque
t) Li^Te de rEsprit, dise. 3, ch. 16.
[d) Vrai sens du Sysl. do ki nat., ch. 99^.
donc de moi? H faudrait, monsieur, avoirsoin de l'en avertir.
Le comte. Nous verrons cela. Ecoutez ^ écoutez la suite.
O superstitieux! (qui croîs en Dieu) retiens à la nature.
Le chev. Doucement, monsieur i la nature me traite de superstitieux parce que je m'en rapporte à une intelligence suprême que je crois; et veut que je m^n rapporte à elle^ qui n'a donné commission à personne de me parler. Quelque esprit bourru pourrait bien ici l'envoyer au diable.
Le comte. On le laisserait dire-.
Reviens à la nature : elle te consolera elle chassera de ton cœur ces craintes qui facca--blent.
Le chev. Tout de bon, monsieur, la nature nous console ?
Le comte^ Oui , monsieur, sans difficulté.
Le chev. Abl que ne parlait-elle plutôt^ lorsque tourmenté dans ma dernière maladie par de vives douleurs» je sentais ma, frêle machine dépérir, cherchant inutilement le repos, ne voyant rien autour de moi, qui ne m'annonçât une dissolution prochaine;, également effrayé de l'horreur du néant et de la crainte de l'avenir? 0 naturel toi sculo pouvais donc me consoler I Mais puisque tu avais fait tout le mal, que ne m'indiquais-tu du moins le remède ?
Le comte. Mais l'avez-vous invoquée, monsieur; pourquoi donc vous en plaindre 7 Cf^^d.. de contempler Vavenir.
Le chev. Passe, monsieur, pour les philo^. sophes ; mais le conseil ne serait pas trop sûr pour tout le monde. Un ancien avaitditqç^il. fallait toujours regarder devant soi (1) : et, à l'exception des enfants,, des fous et des. élèves de la nature , chacun aura toujours . rimbécillitê de penser à l'avenir. On craindra la maladie, on craindra le déshonneur,., l'infortune, la douleur ; l'habitude en est prise , monsieur, et la nature a beau dire, eue ne. nous tirera point de là. Vous-mêmes, mes-* sieurs, vous nous imitez assez bonnement: sans y penser; car, entre nous, vous vous pourvoyez toujours un peu pour l'avenir; et si dans l'occasion vous vous abstenez.de certaines bonnes œuvres qui vous seraient utiles, mais que le public désapprouverait trèsfort, c'est toujours par la crainte des suites. Pourquoi donc ne voudriez-vons pas aussi
Sue je craignisse l'enfer , et que , . dans le oute, j'eusse la curiosité de savoir au moins ce qui en est?
Le comte. Et voilà justement ce qui fait votre malheur. Remarquez encore cette belle sentence :
Vis pour toi et pour tes semblables.
Elle est courte.
Le chev. Et trop longue encore de la moir tié.
Le comte. Comment^ monsieur ?
Le cnev. Oui, monsieur, trop longne-
(3) lUud est sapere, non quod ante pedes m^dtt &i^ Mère ; %ed etiam ea qnœ futuri
Adelph
futura nuit , pros^kne
LE POILOSOrnE
Moi, te dirais : VU pour toi ; et j'en resterais la.
Le comte. Qael affreax égoYsme 1 Voudrieztoas donc, monsieur, qne fa nature négligeât Yos semblables ?
Le ehev. Non, mais puisque je ne dois aimerles autres que pour moi ; peu m'importe Su'ils soient malheureux, pourvu que je sois mon aise.
Le comte. Haïs que direz-yous à ceci?
J^approHveles plaisirs, lorsoue, sans te nmre à toi-même, ils ne seront point funestes à tes ^ères que fat rendus nécessaires à ton propre bonheur.
Le chev. Ce que j'ai à dire? Rien monsieur.
Le comte. Qu'est-ce donc, monsieur, tous paraissez ému?
Le cher. Comment, monsieur? la nature permettra toutes les infamies, tous les excès, toutes les horreurs, pour?u qu'elles ne soient point nuisibles ? Mais je regarde ce malheureux qui se livre à ta brutalité de ses passions? son visage me fait frémir i je vois sur les traits affreux qui le défigurent toute la difformité d'une ame noircie de crimes ? je laisse tomber le voile, et je me tais.
Le comte. Vous êtes bien vif, monsieur le chevalier. Âhl je le vois bien, il faut vous le pardonner ; c'est un reste de scrupule ; voici de quoi vous calmer :
Querhumanité t'intéresseausort de ton semblwfle; songe qu'il peut un jour f accabler ainsi
que lui.
Le chev. Me calmer, monsieur ! et qu'est^K^e donc que cette humanité qui ne m'intéresse au sort d'un malheureux que parce que je puis être malheureux comme lui? Le feu prend à la maison d'un autre : je prends des mesures pour garantir la mienne et voilà tout. A quoi me servira Tamitié d'un malheureux qui n'aura plus de bien à me
faire ?
Le comte. Ahl monsieur, vous ne connaissez donc pas la nature. Beaucoup plus généreuse que vous , elle vous crie sans cesse :
Essuie les pleurs de Finnocence opprimée, de la vertu dans la détresse.
Le chev. Oui, mais elle m'avertit aussi de ne rien donner, si je ne gagne rien ; mais elle nie permet tout, pourvu que je me procure le bicn-étre; mais elle dit a l'anthropophage, qu'il n'est pas plus injuste en me dévorant, que moi qui fais servir Talouette à ma table; mais elle apprend à tous que les vertus ne sont que des devoirs de convention , subordonnes, à Tintérét particulier; et après cela elle viendra me prêcher la bienfaisance ?
Le comte. Oui , monsieur, et voyez avec quelle sensibilité :
Que la chaleur de ramitié, qw r estime d'une compagne chérie te fassent oublier les peines de la vie.
Le chev. La nature aurait dû bien plutôt, monsieur, s'appliquera alimenter l'amitié et la tendresse conjugale; car enCn Tamilié et l'estime doivent être réciproques : et si la nature avertit de n aimer les amis que pour
soi ; si elle enseigne qne l'union conjugale ne doit point prévaloir sur nos plaisirs ; bien des gens certainement en abuseront, et ces nouvelle» peines ne guériront point des autres maux. U faudrait, messieursi pourroir i cela.
Le comte. Allez, monsieur, qu'on s'en rapporte à nous, et tout ira bien.
Sois juste, parce que V équité est le soutien du genre humain.
Le chev. Je vous demande pardon monsieur; mais il y aurait encore ici quelque chose à réformer.
Le comte. Bh î quoi donc?
Le chev. Ne sait-on pas que ce qu'on ap« pelle injtistice entre dans l'enchaînement des causes nécessaires à la marche générale de l'univers? Gaf nous avons déjà dit que toutes nos actions étaient une suite nécessaire des lois immuable» de la nature; et ({ue les crimes particuliers étaient des petits inconvénients du bien général. Croyez-moi, monsieur , la grande machine ne songe guère à notre bien ; elle se soutiendra donc comme elle voudra, et moi comme je pourrai. Dans le fond, cette machine va toujours, malgré les injustices des hommes. Aurais-je, moi seul, la présomption de prétendre en être le soutien ? Et quand ie le pourrais, serais-îe obligé d'en faire tous les frais ? Non certes, la
Sartie ne serait pas égale. Chacun pour soi ans ce monde, et mon intérêt personnel avant tout; nous sommes déjà convenus de cela.
Le comte. A la bonne heure ; mais le tout sans abus. Observez, monsieur, comment la nature continue à prêcher la bienfaisance :
Sois bon, parce que la bonté enchaine tous les cœurs.
Le chev. Mais entendons-nous, monsieur : c'est-à-dire bon, lorsau^on m'en saura eré; pas trop bon cepenaant, pour ne pas être dupe. U ne faut poiAt que la dépense excède le profit : c'est là du reste une affaire de calcul.
Le comte. Oh 1 cela est juste :
Sois indulgent, parce que, faible toi-^mime, tu vis avec des êtres aussi faibles que toi.
Le chev. Ceci demanderait encore réflexion.
Le comte. Quoil monsieur, toujours des réflexions? Et bleu 1 voyons, qu'avez-vous à nous dire?
Le chev. Je demanderais auparavant à la nature, si elle est assez sûre des autres pour me répondre de leur indulgence car je connais tels personnages organisés de manière que les complaisances même les rendront encore plus insolents. L'indulgence passe sou* vent pour imbécillité ou pour faiblesse ; et c'est un inconvénient : il Eaut encore pourvoir à cela.
Le conUé. Je le veux bien : il y a là effecti* vement quelque chose à modifier.
Sois doux, parce que la douceur eUêire Feif^ fection.
Le chev^ Je suis de TOtre avis, monsieur.
CATÉCIOSTE
T2fi
Lé eomtt. Ah 1 bon . la nature anra donc enfin nne fois raison.
Le eftev.Cependaiitf aimerais encore mieux: MIS impartant, cela donne de la considéralion ; et l'on accorde sonrent à la considéralion ce qu'on refuse à Tamitié.
Iâ comte. Je le yeux bien encore. Soyez donc Tun et l'autre» si vous Toulez ; ce ne sera ^e mieux.
Soie reeonfiaissant, parce que la reconnais^ êanee aiimente la bonté.
Le chev. Je voudrais bien, monsieur, être encore de votre avis ; mais il me parait qu'il serait plus à propos d'alimenter la bonté d'un protecteur qui peut me faire du bien, que cède d'un bienfaiteur qui m'est devenu inulile.
Le comte. Bien entendu, monsieur : on doit toujours faire pour le mieux.
Sois modeste parce que Vorgiêeil révolte des êtres ^ris d'eux-mêmes.
Le chev. La modestie a pourtant ses incon- Yénicnts.
Le comte. Cela pourrait bien être.
Le chev. Vous le savez, messieurs, encore mieux que personne ; on n'estime communément les hommes, qu'à proportion qu'ils se font valoir : des personnages épris d'euxmêmes prendront la première place, si je choisis la dernière ; et cela ne me tournera point à proOt.
Le comte. La remarque est bonne, je vous en sais gré, et nous recommanderons en ceci la modâ'ation.
Pardonne les injures parce aue la vengeance éternise lés haines. Fats du bien à celui qui f outrage, afin de te montrer plus grand que lui et de t'en faire un ami.
Le chev. Eh 1 qu'importe? Il s'agit ici, monsieur, non d'être grand, mais d'être heureux; et c'est toujours un plaisir de plus, de se venger : à votre place je corrigerais la maxime.
Le comte. Vous me surprenez, monsieur ; n'est-ce pas là votre Erangile ?
Le chev. Et c'est justement pour cela ; car notreEvangîle ne doit pas ressembler à votre code. Un enthousiaste peut bien pardonner les injures et se consoler de l'injustice des hommes , quand ii croit voir au-dessus de lui une justice suprême qui doit le juger, un mailrc souverain qui exige le sacrifice de SCS ressentiments, un Dieu infiniment bon qui doit le récompenser. 11 peut croire que i ame se purifie par sou obéissance ; qu'elle s'agrandit par la générosité de son sacrifice ci par l'empire qu'elle exerce sur elle-même.* Mais je ne vois pas trop comment l'ame qui n'est qu'une modification de la matière , pourra s'agrandir en pardonnant : je croirais au contraire qu'elle se rapetissera en éloufiant ce feu céleste oui vivifie lemondemoralli)^ qui produit la sublime ver tu et la sagesse éclai" rée 72). Il n'est pas d'ailleurs trop sûr que le paraon convertisse un ennemi; il est ordinairement irréconciliable quand il a tort; le
{i) lÀv. de l'Esprit, dise. 3, cb. 16. \t) \hu\ ch. »
pardon qui le confond ne sert alors qu'à l'irriter. Ne serait-il pas encore plus sûr de le mettre hors d'état de nous nuire?
Lecomte.'tfous examinerons cela une autre fois. Poursuivons.
Sois retenu, tempéré, chaste, parce que la volupté, Vintempérance et les excès de'truuent ton être et te rendent méprisable. . «
Le chev. Pardon, monsieur, mais j§ réfor« merais encore ici l'article»
Le comte. Il ne sera donc pas possible, monsieur, de vous satisfaire. En t que désirez-vous de plus?
Le chev. Je représenterais à la nature que. m'ayant créé pour jouir des plaisirs, et ne m'ayant pas promis le lendemain, je ne puis quegagneràrecevoir comptant tout à l'heure la somme du bonheur qui serait répartie en plusieurs termes et pour un avenir incertain : je m'épargnerai de plus Tennui et le chagrin qui remplissent les intervalles. La nature me menace du mépris ; mais les saçes m'applaudiront, et ie mépriserai le vulgaire lorsqu'il s'avisera d y trouver à redire, bi les infirmités m'inqpiètent au bout de ma^course, j'aurai toujours le moyen de prévenir mes malheurs.
Le comte. Oui, vraiment, et c'esi là une spéculation à faire. Observez pourtant, monsieur, les précautions que prend toujours la nature pour assurer le repos public ; car elle ne pera jamais cet objet ae vue.
Sois citoyen, parce que ta patrie est nécessaire à ta sûreté, à ton bonheur ei à ton bienr être.
Le chev. Sois citoyen... Cela aurait besoin d'explication.
Le comte. Sois citoytn. Cela n'est-il pas clair? On vous exhorte ici, monsieur, à remplir les engagements du pacte social.
Le chev. Mais si je puis les éluder secrètement pour mon bien particulier ; si ces engagements donnent tout au riche, et ne me laissent rien ; si le bonheur est pour les autres, le travail et l'indigence pour moi ....?
Le comte. Oh I alors on tâche de se tirer d'intrigue.
Sois sûr que Vhomme qui fait des heureux ne peut être lui-même malheureux. Nierezvous encore cela?
Le chev. J'en suis bien fflché pour vous , messieurs ; mais en vérité, la nature ne tient pas toujours parole. Que d'ames bienfaisantes , malheureuses dans le monde I Qoo d'ingrats n'avez-vous pas faits ? que de philosophes qui se plaignent encore de leur sort malgré leurs services 1 Combien d'autres qui se tuent après avoir fait des heureux I
Le comte. Qu'y a-t-il là, après tout, de surprenant ? Ceux-ci avaient déjà pris leur pari et portion à la somme du bonheur : et le bonheur doit enfin avoir un terme. Li&ez ce qui suit :
En te conduisant de la sorte , tu rentreras toujours avec plaisir en toi-mêtne ; tu ne trou-' veras au fond de ton cœur ni honte, ni ter-reurs, ni remords. Eh bien I monsieur, osezvous après cela accuser la nature d^ouvrir la barrière à tous les crimes ?
LE nuLosopbe
te ehév. Ah 1 mondfcnr, corrigezla naturel jG TOUS en prie.
Le comtêé Gomment, monsieur, corriger la nature I A-t-elle jamais si bien parlé T
Le chev. C'est qu'elle ra tous mener tout droit aux superstitions , si vous n'^ prenez garde ; car elle commence déjà à tenir le lan-
f[age d'un mystique. Croyez-moi, monsieur, aissottS les terreurs, les remords et la honte à ces êtres qui croient encore en Dieu , qui attendent une vie à venir , et qui s'imaginent être libres dans celle-ci. Mais quand on sait que i'ame n'est que la matière modiOée, entraînée parla fatalité à tout ce qu'elle fait ; quels regrets, quelle honte, quelles terreurs, peut-on trouver au dedans de soi ?
Le comte. Il y a pourtant , ce me semble, quelque chose de cela dans le fond de notre ame. Tâtez-vous bien vous-même, monsieur, et vous verrez que la nature n'a pas tout A fait tort. La suite est encore plus sublime. Ecoutez ceci :
Si le ciel s'occupait de toi , il serait content d$ ta conduite qtiand la terre en est contente ; et cela est certain.
Le chev. Oh I pour le coup, la nature, messieurs, veut vous en faire accroire ; car certainement le ciel devrait être bien content devons; et vous savez pourtant que les hommes ne l'ont pas toujours été.
Le comte. Mais pensez, monsieur, que la nature qui ne sait jamais bien ce qu'elle fait, ue peut pas toujours bien faire. Voyez à présent de quel ton elle parle au maître de la terre.
Cest moi qui punis plt$s sévèrement que les dieux les crtmes de la terre. Le méchant peut échapper aux lois des hommes, jamais aux miennes. Si tu te livres à Vintempérance , les les hommes ne te puniront pas , mais je te punirai en abrégeant tes jours ; si tu es vicieux^ les habitudes retomberont sur ta tête. Cesprinrces que...
Le chev. Avouez, monsieur, en passant, qu'il y a ici un peu de radotage.
Le comte. Quoi? vous accusez la nature de...
Le chev. Vous le voyez ^ vous-même , monsieur : elle commence déjà à répéter sa leçon.
Le comte. Hais nous ne finirons plus , si vous chicanez sans cesse.
Ces princes que leur puissance met au des-» sus des lois humaines sont forcés de frémir êotu les miennes. Cest moi qui les châtie, qui les remplis de soupçons, de terreurs.
Le chev. Et moi je calculerais un peu différemment, si levais l'honneur d'être roi.
Le comte. Je le crois bien : mais votre calcule, monsieur, serait-il plus juste?
Le chev. Peut-être. Ne connaissant point d'autre vie, je voudrais jouir de celle-ci, et je ferais si bien mon compte que je n'aurais rien à craindre.
Le comte. Eh? que feriez-vous donc?
Le chev. Je commencerais d'abord par faire prêcher TEvansiie pour rendre tous mes sujets bons chrétiens : je serais bien assuré alors de n^avoir que des sujets fidèles. Je re-
douterais davantage un peuple philosophe : car ces messieurs étant plus éclairés savent toujours que les rois ne sont que leurs substituts ; et soit que je gouvernasse bien ou mal, il pourrait bien leur prendre envie de se mettre à ma place, persuadés qu'ils gouverneraient encore mieux; mais je prenarais mes précautions. Du reste, messieurs , je ne voudrais pas que vous fissiez ressembler les vertus d'un roi philosophe , qui ne ferait le bien que par la crainte d'être chfltîé, à celles d'un laquais qui ne s'abstient de voler que pour éviter la Grève.
Le comte. C'est que tous les hommes étant pétris de la même argile, tous ont aussi be« soin d'être contenus dans le devoir par la crainte. Mais ceci, monsieur :
Vois Vavare gémir exténué sur V inutile tré-sor qu'aux d^ens de lui-même il a pris soin d^amasser.
Le chev. Eh bien I l'avare se corrigera , il partagera son trésor, moitié pour ses plaisirs,, le reste dans ses coffres : c'est là tout ce qu'il lui faut. Mais moi, qu'y gagnerai-je ?
Le comte Allez, monsieur, on y gagne pourtant toujours quelque chose.
Vois le voluptueux si gai, gémir Secrètement sur une santé prodiguée.
Le chev. La nature, monsieur, m'avait encore parlé de cela...
Le comte. On pourrait l'oublier, et il n'y a point de mal à le répéter.
Vois la division et la haine régner entre ces époux adultères.
Le chev. C'est leur faute , que ne sont-ilsphilosophes ? Ils sauraient que les conven— lions ne dérop;ent point aux droits que cha-^ cun doit avoir de penser à soi, et ils jouiraient chacun de leur liberté sans se haïr.
Le comte. Oui , monsieur ; mais mal|;ré^ cela, il y a là toujours quelque chose qui inquiète.
Vois le menteur privé de totUe confiance ; Fimposteur trembler au seul nom de la vérité..
Le chevK Avis donc au lecteur philosophe , de prendre ses précautions pour n'être pas. surpris en flagrant délit et de s'assurer da prout avec le moins de risque possible.
Le comte. Cela est juste.
Vois le cœur flétri de Venvieux qui sèche du bonheur des autres.
Le chev. Tous m'avez dit cependant, monsieur, qu'il y a tel homme qui ne peut être heureux que par des actions qui mènent à la Grève.
Le comte. Oui sans doute.
Le chev. Il faut bien alors, boa gré,malgrè| qu'il y marche.
Le comte. San» difficulté.
Le chev. Or cet autre dont vous partez ici lui ressemble; c'est la nature qui lui a fait tout le mal , et en vérité, il y a presque de la mauvaise toi , à lui en faire des repro^ ches.
Le comte. Effectivement cela demande réflexion. Mais que direz-vous à ceci.
Vois le cœur glacé de Vingrat que nul bienfait n échauffe; Came de fer de cet homme giw
729 GATÉailSTE.
l€ê êouptrs éi rinfortuné U8 peuvent plue amollir.
Le chev. Mais permettei-moi de le dire , monsieur, la nature n*y entend donc rien ; die cherche querelle aux cœurs glacés?
Le comte. Oui, et avec raison. Et tous , monsieur.
Le ehev. Ohl certainemet la nature se trompe. Le cœur elacé est au contraire Tun des plus beaui présents qu'elle ait jamais fait aux hommes.
Le comte. Ah I qu'elle horreur I
Le diev. Point du tout Vous tenez donc encore un peu, aussi tous autres, messieurs , aux rieiUes superstitions. Car, suivant le nouveau code, il s'agit de se rendre heureux dans ce monde.
Le comte. Nous en convenons.
Le chev. Or la compassion nous fait partager les peines d'autrui ; elle est donc un mal puisque elle diminue la somme du bonheur. C'était la maiLime de l'un de vos anciens (1)
Le comte. Oui , mais la nature est aujour d'hui plus honnête. Lisez la suite. , ,
Vois ce vindicatif qui se nourrit deâel et de vous quitter. de êerpents, et qui dans ses fureurs se dévore lui^^ime. Porte envie , si tu l'oses, au somrmeil de Vhomidde , du iuge iniaue . de Vop^ presseur, dont la couche est infectée par les torches des furies.
Le chev* Sans doute , monsieur, la nature ne parle ici que pour les bonnes gens.
Le comte. Pourquoi celai
Le diev. Car un philosophe , sachant qu'il
.z.....-a.r^.^-.:««# .» ««';i «•, rien
bien qu'on veui lui faire craindre ; et la vengeance sera pour lui un plaisir de plus.
Vous voyez donc, monsieur, que» tout bien examiné, il n'y a pas trop à se fier à la nature. Elle médit: Sois, heureux , et elle est l'artisan de tous mes chaffrins : Sois géné^ reux , et elle me rend esclave des plaisirs : Elève-toi afjh4essus des caprices du sort , et elle me laisse ramper à terre. Elle m'exhorte à la vertu, et m'entraîne invinciblement au crime. En vérité, elle brouillera tout, si vous la laissez bavarder davantage. Peut-être même ne vous dit-^Ue pas son secret ; elle pourrait bien avoir intention de vous Jouer un tour. Car TOUS devez tous être aperçu que, quand elle parle un peu bon sens, elle parle à peu près comme nos prêtres, et semble prendre un détour , ipour vous ramener aux anciennes superstitions. Prenez-y donc garde, messieurs, je vous en avertis, réformez son code.
Le comte. Quelle merveille, monsieur, que la nature soit quelquefois inconséquente! Ne vous a-'tron j>as déjà dit que ce n'est qu'après une infinité de siècles qu'elle est parvenue A la composition du monde physique?
Le chev. Oui, monsieur , et je ne l'ai point
bublié.
^ le comte. Ot il fallait bien d'autres combi-
liaisons , pour arriver A Tarrangement du monde moral. Je te mets sous la aatde duptat^ sir et de la douleur, a-t'elle a'abord ait à Vhomme : Vun et Vautre veilleront à tes per^ sées, à tes actions, exciteront tes aversiene, tes amitiés, tes tendreèses, tes fureurs, allum»* ront tes désirs, tes craintes, tes espérances ; te dévoileront des vérités, te reprolongeront dans les erreurs: et apris V avoir fait enfanter mille systèmes absurdes (remarquez bien ceci), mille système absurdes de morale et de légie^ lation, ils te dévoileront un jour les principes au développement desquels sont attachés Vor^ dre et le bonheur du monde moral (1); et voilà à peu près où nous en sommes.
Le chev. Heureusement vous vous en êtes un peu mêlé.
Le comte. Cependant l'ouvrage est déjà bien avancé. L'espèce humaine connâdt aujourd'hui ses véritables intérêts.Nous luiren* dons ses plaisirs et sa liberté; le reste va ve-
Le chev. Je sens qu'il y aurait de l'indiscrétion à vous retenir plus longtemps.
Le comte. Vous avez été aujourd'hui, mon* sieur le chevalier , un peu caustique. Il fallait vous laisser reprendre votre gaieté, et j'aurais eu tort de le trouver mauvais ; il faut espérer cependant que vous serez à l'avenir plus raisonnable.
.QUATRIÈME ENTRETIEN. — De Y ordre
politique.
Le comte. Qu'est-ce donc, monsieur, que cette figure que je viens de rencontrer sur votre escalier, et qui semblait vouloir se cacher de moi ?
Le chev. Vous a-t-elle fait peur?
Le comte. Peu s'en faut ; ces figures sinis-> très sont toujours de mauvaise augure.
Le chev. Ahl c'est un honnête homme.
Le comte. Mais est-ce un homme d*esprii?
Le chev. C'est un bon capucin.
Le comte. Bon 1 que vient donc faire ce capucin?
Le chev. C'est lui âui m'avait conseillé ma retraite ; Je ne l'avais pas vu defmis, et il est venu me (aire une visite ; je lui ai fait part de vos lumières, il ma paru qu'il avait lu tous vos livres : nous en avons causé, nous avons disputé , et un moment plus tôt, vous seriez arrivé fort à propos, car je vous avouerai que j'ai été un peu embarrassé.
Le comte. Ah 1 monsieur, tout est perdu, si vous écoutez les prêtres et les moines De quoi se mêle ce capucin ? que disait-il
donc ?
Le chev. Je n'aurais garde^ monsieur , do le répéter, le propos est trop malhonnête ; vous savez que ces gens grossiers nomment chaque chose par son nom.
Le comte. Vous piquez ma curiosité, mon:sieur, et je veux absolument le savoir.
(t)Kpiaire
(!) Llr. dcrEspri». dise. 5. ch. 9.
Le niiLosopiiE
U chê9. Mais, monsieur...
Le eomU. Oui, monsieur, je l*exige de votre amitié.
Le che9. Vous l'exigei absolument?
Le eonUe. Oui, oui, monsieur.
Le chev. U faut donc tous satisfaire , mais ne TOUS iâchei pas, je vous prie : ce capucin a voulu me soutenir que tous tos philosophes étaient des fripom : pardon, monsieur, je ne fais que tous rendre ses propres
lermes.
Le comte. Ole blasphémateur I OTinfame I
Et un capucin ?
Le chev. Ce qu'il y a de plus singulier, c est quMl a voulu me le prouver.
Le comte. Quelle atrocité I
Le chev. Oui , monsieur .
Le comte. Voyons pourtant jusqu*au bout.
Le chev. Ces philosophes, m*a-t-il dit , ont
Ï>our maxime de se déterminer toujours par e motif de leur plus grand intérêt, et ils croient cette maxime tâlemcnt liée au système général de la nature qu'ils ne leur serait pas même possible de faire autrement (1) : je n*ai pu en disconvenir.
Le comte. Tout va bien jusque-là.
Le eh€v. Or, m*a-t-il ajouté , dans Tétat présent, ils trouvent leur plus grand intérêt dans les intrigues et les crimes , puisque, selon eux , les crimes conduisent aujourd'hui aux récompenses, et que la vertu gémit dans Toppression. J'allais me récrier lorsqu*iI m'a
arrêté tout court; et me prenant par la main,
les passages (9) , et a conclu en ces termes :
Donc c€$phUoêoph$ê doivent riëcessairement $9 livrer auœ crimes par tytÈème. Donc ce sont des fripons par système , et des fripons qui ne prendront pas même la peine détre meilleure, persuadés qu'ils ne sauraient être mieux faire.
Le comte. 0 ciel 1 on insulte les sages de la terre , les législateurs des nations , les bienfaiteurs de l'humanité... Hais vous, monsieur ?
Le chev. Moi, J'ai d'abord été un peu interdit; ensuite, réflexion Gsite, je me suis récrié.
Le comte. Que ne distinguiei - vous du moins ?
Le ch0v. le Tai bien fait aussi , et je lui ai dit ou'il ne Esllait pas juger des philosophes par leur doctrine; tps'en écrivant contre (a loi naturelle» Us la suivaient à la rigueur ; qu'en disputant sur le juste , Us Vêtaient cependant vûwi-mf de la société. Heureusement j'avais lu tout cela dans une préGsice (3), il n'y avait qu'un moment.
Le comte. Fort bien ; et il n*y avait rien à dire à cela?
Le chev. Rien , i ce <{ue je crevais. Mais tant pis pour eux, m'a-t-il réplique brusque'* ment ; ces hommes n'osent donc se justifier qu'en désavouant leur morale dans la prati-
(1) Voyes ci devant, au troisiéroe enu*eiicn.
(i) Ils seront rapportés ci*après.
(3) Œuvres philosoph., dise, préiim., p. 151
que ; ils sentent donc Tatroclté de cette morale : cependant ils la décorent du nom de saffesse ; cependant ils renseignent , ils la publient, ils se concertent pour la propager, pour en infecter la société ; ils déclarent la
{;uerre à tous ceux qui en veulent préserver eors concitovens. Ce sont donc des scélérats de sang-froia, qui font avec réflexion le mal
!|u'ils connaissent; qui, joignant la mauvaise oi à la scélératesse , voudraient se faire un nom par les malheurs de tout le genre humain.
Le comte Quel fanatique I Et vous» monsieur, vous l'avez laissé parler? Et il s'en est allé en paix ? Et vous n'avez rien dit ?
Le chev. J'y ai fait ce aue j'ai pu ; je vous ai même cité pour exemple.
Le comte. Moi ^ monsieur, me citer à cet impie I vous avez profané mon nom. Je vous en prie, monsieur, que cela n'arrive plus à l'avenir... Mais ou'a-t-il donc répondu?
Le chev. U ma soutenu que vous deviez penser intérieurement comme lui ; et que si vous étiez tel que je le disais , vous déserteriez bientêt la compagnie.
Le comte. Ah, le bourreau I fl se mêle encore de prophétiser. Vous le voyez, monsieur, on ne gagne jamais rien avec ces gens-là. Promettez-moi de ne plus les voir, ou bien je me retire.
Le chev. Calmez-vous, nM>nsieur, j'ai peutêtre eu tort; mais je croyais çue pour bien {^rendre un parti , il fallait toujours entendre e pour et le contre.
Le comte. Point du tout, il faut seulement étudier la nature et lire nos livres : ceux que nous initions ne font rien de plus. Mais re-
S osons-nous un moment... Vous ne verrez onc plus ces gens-là ?
Ls chev. Mais faudrà-t-il les mettre à la porte ?
Ls comte. Oui, monsieur, à la porte, et bien vite. Vous me promettez?... Allons, monsieur, reprenons : mais... où en étions-nous?
Le chev. Vous m'avez instruit la dernière fois des devoirs de la vie civile.
Le comte. Oui, je m'en souviens.
Le chev. Ne serait-il pas à propos de dire à
J résent ouelque chose de l'ordre politique ? 'ai déjà lu bien des livres sur cet article.
Le comte. Quels livres ? les anciens sans doute ?
Le chet. Oui, monsieur, et[dusieitrs auteurs célèbres du dernier siècle.
Le comte. Je l'aurais bien deviné. Vous faites donc , monsieur, tout ce qu'il faut pour ne rien savoir? Car tons ces anciens vous égareront si vous n'y prenez garde.
Le chev. Ces anciens avaient pourtant de la célébrité.
Le comte. Oui , ils en ont eu ; mais ils ne voyaient pas assez loin , parce qu'ils ne regardaient pas d'assez haut ; il n'appartenait qu'à leurs successeurs de s'élever aux grands principes pour saisir l'ensemble de 1 administration publique.
Le chev. Qud remède donc à ces vieux prée jugés ? faut-il faire abiuration?
Le comte. Oui, monsicuri et tout à Theure
CATÉCHISTE
Le chêv. le le yeax bien, pourvu que vous ayez la bonté d*étre mon guide.
Le comte. Je ne refuse point, monsieur, de TOUS instruire, quoique un peu mécontent de votre indocilité. Mais il faut pour cela vous faire rétrograder jusqu'au premier âge du monde.
Le chev. Allons , monsieur, rétrogradons.
Le comte. C'est à cet âge heureux que Tinnoceuce régnait sur la terre, et que 1 homme juste, sans dieux, sans monarques, sans lois, jouissait de toute sa liberté.
Le chev. Tous les peuples ont conservé la mémoire de cet âge d'or : Moïse en dit quelchose.
Le comte. Les poètes en ont encore mieux parlé. Mais, hélas ! les hommes se lassèrent enfin de leur commun bonheur ; l'ambition voulut posséder seule (!]. On s'avisa de clore un terrain et de dire : Ceci est à moi ; on trouva des gens assez simples pour le croire, et alors commença la société civile. Hélas t que de cri^ mes, de guerres, de meurtres n'eût point épar^ gnés au genre humain celui qui, arrachant les vieux où comblant le fossé, eût crié à ses sem^ olcAles : Gardez'vous oien d'écouter cet imposteur; vous êtes perdus, si vous ne croyez que les fruits sont à tous et que la terre n'est à personne [S) 1 C'est la pensée de J. J. Rousseau, et il raisonnait assez juste sur cet article ; mais ce philosophe ne mérite pas assez notre confiance pour être cité.
Le chev. Vous avez raison , il a trop mal
f>arlé de vos messieurs (3), et cela pourrait eur faire du tort ; comme il avait eu d'intimes liaisons avec eux, on dirait qu'il en parle avec connaissance de cause.
Le comte. J'aime donc mieux m'en rapporter à d'autras beaucoup mieux au fait. Prenons le Philosophe politique, vous devez l'avoir ici.
Le chev. Oui , monsieur, justement , et le voilà.
Le comte. Cet habile penseur instruit généralement tous les hommes» les rois, les nations, les marchands. Voyez tous ces titres : (k'dre essentiel et politique des^ puissances... Code des nations... Essai politiques sur le commerce (4).
Le chev. Et tout cela dans un seul volume?
Le comte. Oui , monsieur.
(i) J. i. Rousseau , sur rinéffalité des condUioiis parmi les hommes, pari, i^ p. 302* Parmi les œuvres de Rousseau, édit. d*Arosl. in-i^. i763, lome i.
(i) IM. au commencement de la seconde parlie, p. 3^*531.
(3) I Cest la philosophie qui Ttsole (Phomme) ; c^est par elle qu*îi dit en secrei , à Taspeci d*uii boounc souffrapt : Péris, si lu veux, je suis en su* reiéi 11 ii*y a plus que les Rangers de la société entière qui troublent le sommeil du philosophe et qui I arracnent de son lit. On peut impunément égorger son semblable sous sa fenêtre : il n'a qu^à mettre ses mains sur ses oreilles, et s'argumenter un peu» pour empêcher la nature qui se révolte en loi, de Tidenti* icr avec celui qrt*on assassine. > Rousseau^ de Viné' galili parmi tes hommes. Part, i, p. 521.
(4) tics trois tniltés sont dans un seul volume m-9. «ousie titre d'Onvrnges politiques et philosophiques.
K Londres, 1776.
Le chev. Voilà bien des choses en peu d® mots. Mais aurai-je assez d'esprit pour lou^ comprendre î
Le comte. Je pourrai vous expliauer ce q^o vous ne comprendrez pas. Voici 1 endroit essentiel sur les gouvernements : Les premiers hommes, placés dans les plaines modifiées par la nature, sentirent toujours, soit par instinct, soit par un effet de cette attraction universelle, qui tend à rapprocher les êtres et à les con^ server. * .
Le chev. Sans doute, monsieur, Tauteur était newtonien.
Le comte. Point de plaisanterie , monsieur, ceci est trop sérieux... Les premiers hommes sentirent donc qu'ils devaient obéir à cette noU' velleimpuUsion qui leur annonçait une nouvelle existence, et à se la procurer. La timidité setUe, suite naturelle de l'état isolé en retarda quel-qiAe temns l'effet... Les hommes craignirent de porter des chaînes que ce nouvd état leur pré-sageait. Soumis aux impressions du moment , ils redoutèrent toute autre influence. Mais la nature stHsit ce moment d'indécision pour jouir de ses droits ; elle rendit les hommes à eux-mêmes en suspendant leurs craintes et décida leurs intentions (1).
Le chev. Ceci est trop sublime pour être bien entendu. Je comprends seulement que la nature n'était pas maladroite. Il reste à savoir quel fut le résultat de cette décision.
Le comte. Le voici : Les hommes hasardèrent enfin de se joindre. Ils se formèrent des inté^ rets communs et se firent des lois rdatives... Elles firent formées dans le principe par une combinaison générale des instincts communs et particuliers, des besoins, des intérêts des peuples , de leurs passions , de leurs habitu-des (2).
Le chev. Eh I la raison et la justice ne dovaient-elles pas aussi y entrer pour quelque chose ?
Le canote. Mais souvenez-vous, monsieur, qu'il n'y avait encore alors ni juste ni injuste. Cependant les modifications que Von aonna aux objets, la pluralité des opinions, le earac" . tère de la puissance arbitraire , les passions même du législateur indolent et despote , lu connaissance prétendue des hommes, tout eon^ tribua à éterniser un vice établi dans la masse nationale , et à lui rendre des mêmes lois on fausses ou inutiles (3).
Le chev. Uu moment, monsieur... Quel est, je TOUS prie, ce rtce qui a tout perdu en s*é^ tablissaut dans la masse nationale à la faveur des modifications introduites par les passions des despotes ?
Le com<e. Vous ne le comprenez pas, mon« sieur?. J'en suis fAché. Ce qui suit pourra. . vous rexpliguct : Les lois servirent à affér-' rnir l'autorité soui'eraine... elles servir e'fiC moins à perfectionner les moeurs qu'à les cor* rompre.
Le chev. Ah l me voilà maintenant au Cait.
(i) Code dc^ nations ; titre Cout^erner;^ffr, p. 17
(2) IbHl.
[5) Ib I. r . 19.
LE PHILOSOPHE
Mail pourquoi tant de circuits, pour dire que les souyerains sont des despotes , que leur puissance est devenue une puissance arbitraire, et que les lois qui affermissent leur autorité sont les corruptrices des mœurs ?
Le comte. Nous i*avons si souvent répété ailleurs fl). D*ailieurs il est bonde respecter quelquefois les préjugés.
Le ckev. Bien des gens croient encore en effet que les lois sont la sauvegarde des peuples, et que l'autorité des souverains maintient Tordre et Tharmonie dans la société civile (2).
Le comte. Oui sans doute, et cela devait être. ainsi. Hais on abuse de tout, et Tautorité qui devait protéger est devenue oppressive. Jou^ dépend aujourd'hui de la volonté du souverain, ou plutôt de $e$ caprices (3).
(i) f 11 ii*y s pas on bon prince. Nons ne voyons sur la surface du ^lobe que des souverains injustes, incapables, amollis par le luxe, corrompus parla flatierie, dépravés par la licence, dépourvus de lalenis, de mœur, de venus, i SytL de la fMi., l. 2, p.i42.
Le vulgaire des rofs, Esdavcs des plaisirs, tiers oppresseurs des fois. Fardeaux de la ualure, ou fléaux de la terre, Eodormls sur le irAae, ou lanyaul le tonnerre.
iPcème iurlaki noÉwreUe^ p. 15)
(2) c Les idées lliéologiqnes et surnaturelles adoptées par Torgueil des souverains ii*ont fait que corrompre la politique et la cb-m^er en tyrannie Les ministres un Très-Haut, toujours tyrans eux-mêmes ou Êftuieurs des tyrans, ne crieni-ils pas sans cosse aux monarques, qu'ils sont les images du Très-Haut? Ne disent-ils pas aux peuples crédules , que le cirl veut qu'ils gémissent sous les injustices les plus cruelles et les plus multipliées f que souffrir est leur partage, que leurs princes, comme TËlre suprême, ont le droit indubit;ible de disposer des biens, de la pcrsonoc, de la llberié, de la vie de leurs sujets? Ces cbefi des nations ainsi empoisonnés, au nom de la Divioilé , ne s'imaginent- ils pas mie tout leur est permis? t S%st. de la mf., tome 2, cli. 8.
c La nature dit aux princes qu'ils sont des bommes ; que ce n'est point leur fantaisie qui doit décider du juste et de l'injuste ; que b volonté publique Tait la loi : et la religion leur dit, tantôt qu'ils sont des Dieux, à qui rien dans le monde ne doit résister ; tantôt elle les transforme en des tyrans que le ciel irrité veut qu'on immole à sa colère... En un mot , la société corrompue par ses chefs , et gtiidée par leurs caprices, ne peut donner le jour qu'à des enfiiDts corrompus. I Ibid.^ tome 2, ch. 9.
c Si Ton examinait les choses de sang-froid , on trouverait que le nom de Dieu ne servit jamais sur la terre que de prétexte aux passions des hommes , aûn d'aveugler les peuples, et de les tenir sous le joug. Le monarque s'en sert pour donner un éclat divin à sa persoune, la sanction du ciel à ses droite, le Ion des oracles à ses fanuisies les plus injustes ei les plus extravagantes.» Ibid.f ch. 12.
t Le pouvoir civil ligué avec le pouvoir spirituel , ne semble vouloir commander qu'à des escbves abrutis, conflnèi dans un cachot obscur, où ils se font sentir réciproquement les effets de leur mauvaise iMimeur... Nous n'assurons nue ce que nous voyons ; amis ne nous rendons qu'à l'évidence. > Ibid», ch. 13.
c La théologie a servi à donner aux souverains des idées fausses de leurs droits, au'elle leur dit tenir de Dieu. > Vrai seus du Sffêt. de la nat,^ ch. tl.
(i) Ibid., Ood. des Nat. p. 19.
Vintngue el la cabale qui ont assiégé perpé tuellement le trône se sont accrues d*âge en âge pour balancer et même pour altérer son pouvoir (i). Les princes peu contents de la
{frimante ont voulu donner des lois ; et on le eura sottement permis (2). Les peuples, abru* tis par la superstition, souffrent aujouréChm que des enfants, étourdis par la flatterie, les qouvernent avec un sceptre de fer (3); et Vhomme n'est presque en tout climat qWun captif dégradé , dépourvu de grandeur a âme, de raison, de vertu, à qui des geôliers inhvhmains lies rois et les prêtres) ne permettent jamais de voir le jour (k), et que ses préjugés lui font regarder comme des êtres d'un ordre supérieur, comme des dieux sur la terre. Ce-
{\endant ceux-^i profitent de son erreur pour ^asservir, le corrompre, et le rendre vicieux et misérable (S). Ils prétendent tenir leurpou" voir du ciel, n'être comptables qu'à lui de leurs actions^ ne devoir rien à la société, et la Gouverner arbitrairement comme les dieux de VEmpirée. La politique n'est plus qu^un 6ngandage : les nations avilies n'osent résister aux volontés de leurs chefs; le^ lois ne sont plus que l'expression de leurs caprices; Tmtérêt public est sacrifié à leurs intentions particuliires ; la force de la société se tourne con^ * tre elle-même. Ses membres la quittent pour s'attacher à ses oppresseurs qui, pour les séduire, leur permettent de lut nutre, et de pro^ fiter de ses malheurs (6).
Le chev. Voilà, monsieur, un tableau bien noir.
Le comte. Et ce n^est encore là qu'une ébauche : mais nous y mettons la dernièro main en particulier.
Le chev. C*cn serait déjà bien assez; et je crois qu*il ne faudrait pas trop insister C'est aggraver les maux do peuple, que de Ten faire trop apercevoir. Il y a toujours des gens inquiets ; et il pourrait bien en arriver pis. Pour moi, je vous avouerai franche* ment que je ne me trouve pas trop mal de ma servitude; et il me semble que je ne voudrais point changer de condition.
Le comte. Vovez, monsieur, ce que c'est que la force de l'habitude. Hais continuons.
D'après cette situation {que je viens de vous peindre), les nations sauvages, ou plutôt que nous nommons telles, ces êtres que nous con^ sidérons, à part nous, comme féroces et stu-
Îides sont-ils fondés à regarder le reste des ommes comme des esclaves, continuellement soumis aux infltiences et aux caprices des hommes comme eux? Ces Murons, ces Algof^ quins, ces Illinois, ces Coffres, ces Hotten-^ tots , à qui nous accordons l'existence, et rien au delà, préjugés à part, ne sont-ils pas supé'rieurs aux ncUions civilisées, puisaue, réunis-* sont les qualités de courage et d'hmMur ai^
(l)lbid.,p.«l.
Km L'Aasiatiqiie tolérant, p. 99-l(NL
iS) Uvre de FEsprit.
4) Ibid.
5) Sysu de h nat.. tom. 1» Ui i> 6) Ibid., ch. 9.
CATÉCHISTE
don iitfi Uàfêi^ Ut ne font uiagede eesiroii objets, que pour aseùrer et soutenir leurs intérêts communs, et pourvoir à leurs besoins par Vindustrie qui leur est naturelle (1).
Le chsv. Ces raisons sont excellentes sans doate« monsieur , et je ne sais pourquoi ^e n*en suis pas encore bien persuadé ; car je me sentirais toujours quelque répugnance à aller moitié nu , comme ces honnêtes messieurs» sous les zones glaciales» comme sous la xone torride, et à faire ma demeure dans le creux d*nn rocher.
Le comte. Désabusez-Tous , monsieur; il n*y a que les commencements qui coûtent. Vous fu deviendriez plus robuste, moins sensi?.-le aux intempéries des saisons; et vous ne vous apercevriez plus des privations quand vous seriez une fois habitué à vous passer des commodités de la vie.
Le chev. Hais quand je serais pressé par
la faim ?
Le comte. Eh bien! vous iriez chercher votre pâture dans les champs comme les au* très.
Le chev. Et si on me la disputait ?
Le comte. Vous livreriez bataille, et cet exercice vous ferait du bien. Voyez les sauvages : quelle agilité I quelle adresse I quelle force I On vous permettrait même daller comme eux à la chasse des hommes.
Le chev. El si on m'enlevait ma femme, mes enfants» le petit domaine que j'aurais cultivé?
Le comte. Vous vous en dédommageriez sur un autre plus bible que vous. Vous pourriez même le dépecer, et Tex poser en vente, si cela vous faisait plaisir. Les Caffires» que je vous ai cités» le font bien aussi » sans que personne y trouve à redire (2).
Le chev. On pourrait donc en faire autant à moi.
Le comte. Ce serait là un malheur à la vérité; mais quand on jouit des avantages de la liberté , il fiiut bien aussi en supporter les désagréments.
L'essentiel est à présent, comme vous voyez, de rapprocher le genre humain de cet état primitif où les animaux, plus sages que nous, ont eu l'adresse de se conserver, où l'uu raisonne moins, et où l'on vit mieux; et c'est de quoi nous allons incessamment nous occuper.
Le chev. Je vous conseillerais cependant de faire, comme on dit, votre coup sans parler.
Le comte. Pourquoi cela?
Le chev. C'est que vos jeunes adeptes et les dames de la société ne vous le i>ardonneraient point, s'ils vous soupçonnaient de bonspirer ensemble pour leur enlever leurs perruquiers, leurs cochers, leurs cuisiniers, etc.* pour les affubler d'une peau d'ours, et les forcer d'aller chercher leur pâture dans les champs.
Letûmte. Bout
(i) Cod. des Nations, titre GotnememenU, p. 25. m y. Vaisselle géo^rapb. tn-12, lom. li, p. !^5i, fi35.
Le chev. Essayez-y, monsieur. Proposez^* leur seulement d'abandonner leurs boudoii^, pour venir se loger dans le trou d'une roehe, et vous verrez : ils jbrûleront vos livres, ils déserteront le camp; et alors, messieurs, que deviendrez- vous ?
Le comte. Non, monsieur , ce ne sont pas ces âmes honnêtes que nous redoutons ; elles sentent déjà le ridicule des lois qui les gênent ; et nous leur ferions bien entendre raison ; mais ce sont vos despotes qui se regardent comme des dieux sur la terre, et qui sont trop intéressés à perpétuer l'esclavage, pour souffrir que nous redonnions jamais au genre humain sa première liberté. Ce sont vos prêtres, toujours fauteurs du despotisme,
3ui prétendent que nos chefs sont les images es dieux et les maîtres de la terre; qui veulent nous obliger à les respecter , lorsqu*ik abusent de leur pouvoir (1|; et qui par cette raison seront toujours protégés des despotes intéressés eux-mêmes a entretenir la crédulité des peuples. Aussi quand les philosophes ont paru, tous gémissaient de ce que le genre hamain trouvmt partout des entraves, La religion s'opposait continuellement à samarche; le pouvoir civil, ligué avec le pouvoir spiri-tuel, faisaient sentir réciproquement les effets de leur mauvaise humeur ; et les souverains, d^ testant la liberté de penser parce qu'ils craignaient la vérité f redoutaient cette véritéparce qu'elle condamnait leurs excès (2). Nous avions donc à détruire tout à la fois la superstition et la tyrannie qui sont les deux plus grands fléaux du genre humain. Voyez , monsieur, que d'obstacles à vaincre, afin de parvenir à la réforme du genre humain.
Le chev. Que faire donc a cela ?
Le comte. Ne pouvant tout faire à la fofF, notre premier soin a été, comme vous peu sez bien, de dissiper les superstitions religieuses ; et l'ouvrage est déjà fort avancé : mais il faut l'avouer, nous avons eu bien de la peine. 11 a fallu d'abord prendre des voies obliques, semer par-ci par-là quelques bons grains, en attendant des moments plus heureux (3). Les prêtres on fait quelque bruit; nous avons alors un peu baissé le ton, et nous y sommes revenus ensuite. Insensiblement les yeux se sont ouverts, on s'est accoutumé à nous entendre; quelques-uns se sont récriés, et on les a méprisés; notre parti étant devenu plus fort, nous avons élevé la voix. Et il est temps (aujourd'hui) de put-*»
(1) c Ce sonl les préjugés religieui que bien des cens nous vantent comme uUles el consolanis, qui font un devoir aux peuples de oonseniiren silence, à lous les maui qulls éprouvenl de la pari de ceut qu'ils onl chargés de veiller à leur biennftire. i Sy$L we. p. 184.
(i) Sysl. de la nat. lom. i, p. 586.
(3) c Âvani d^aiiaquer les erreurs gënéraleme ni reçues, il faut envoyer, comme la colombe de Parclie, qoc!qui*.s vériiéâ à la découverte, po*.s7 voir sî le déluge des préjugés no couvre pas la face du nionae; si les erreurs commencent à s'écouler; si Ton aperçoit es ei là dans Funlvcrs quelques lies où la vertu el la vérité paraissent prendra terre pour se communiquer aux hommes, f De FEsprit, p. i29.
LE PHILOSOPIIE
ier dans h nature des remèdes fontre les maux ûue Ventkêusiasme nous a faits. Il est temps que cette raison injtêstement déaradée quitte un ton pusillanime oui la rendait complice du menêonge et du délire. Il faut montrer aux mortels la vérité, afin de les dégoûter de ce mite honteux qu'ils rendent à l'erreur (1|. Nous invoquons à prâicnt la liberté de religion f et nous demandons qu'on nous instruise, au lieu de prendre le poignard pour nous convertir.
Le chev. Vous avez raison , monsieur ; la foi doit être libre ; et je ne pense pas même que nos prêtres veuillent jamais tous forcer
à croire.
Le comte. Vraiment non , nous le savons bien ; mais ce n'est pas de quoi il s'agit ici. Nous demandons non pas la liberté de penser, mais la liberté de faire tout haut notre profession de foi, la liberté d'attaquer les erreurs trop accréditées, la liberté de faire valoir nos raisons. On s'instruit alors et chacun choisit.
Le che». Je 'conçois Uen , monsieur, que cette tentative souffrira encore des difOcultés ; car ni le peuple ^i regarde sa religion comme une religion divine, ni le prince dont elle assure l'autorité, ne se persuaderont pas aisément qu'on puisse les éclairer en la décriant, et les outrages qu'on lui bit paraîtront toujours des attentats contre la Divi-^nité qu'on doit venger, et contre le bonheur des peuples qu'on doit préserver de la seductu>n.
Le comte. On uous a dit tout cela, ie le sais bien, mais nous avons répliqué. Un curé même, ou au moins soi^isant tel, est à peu près de notre avis (3) ; et bien des gens nous satent aujourd'hui bon gré du soin que nous prenons de revendiquer leur liberté. Ils croient que s'il y a un Dieu , c'est A lui i venger. ses' outrages, Nous en sommes actuel** lement A faire voir que chacun devant avoir permission de parler pour sa religion doit avoir aussi la liberté ae la professer publiquement. Pourquoi en effet les Juifs n'au* ratent-ils pas leurs synagogues ? les Mahométans leurs mosquées? les Chinois leurs pagodes, comme les calvinistes leurs prêches?
Le ehev. Oh 1 je vous en préviens, monsieur, certainement vous ne gagnerei pas cela?
Le comte. A la bonne heure , mais il tamt toujours le dire. La vérité portera des fruits dans son temps. Quoi qu'il ep soit, à présent que nous avons un peu décrédité les superstitions, nous avons le champ plus libre pour dâivrer les peuples de leurs oppresseurs (3).
iechev. Effectivement, monsieur, quand on a OLA fois goûté le prix de la liberté , on est naturellement plus disposé à briser les entraves des despotes.
Le comte. Ne serait-il pas ridicule en effet qu'après avoir donné permission de parler
[|) Syst. de ia iiai., tome % p. 28i-%84, [i) Dialogue cnirc un curé ei soii évéque sur le mariace des proiestanls.
(S) Syst. de la ust., ipoio 1, tb. 9.
contre Dieu on ne voulût point permettre de parler contre ses 'représentants?
Le ehev. Vous aviez pris cependant, ce me semble, une voie beaucoup plus courte pour arriver à votre but.
Le comte. Quelle voie?
Le chev. Vous aviez enseigné qu*il n'y avait point d'autre Dieu que la nature En pressant un peu cet argument , il n'y aura plus de Providence pour instituer les rois ; et dès lors les rois n'auront plus d'autres titres pour commander que le consensement des peuples. Or les peuples diront qu'ils n'ont jamais été consultés , et tout le reste s'ensuivra naturellement.
Le comte. Cela mène pins droit au but, j'en conviens : mais les peuples ne comprennent pas toujours ce qu'on veut leur faire entendre : et on n'ose pas tout dire. Il ftiut aller à ses Ans par plus d'une route. Le plus sûr ei^t d'instruire les citoyens de leurs droits et de
leur faire désirer leur liberté Ils avaient
regardé jusqu'ici leurs chefs comme leurs maîtres ; on leur apprend aujourd'hui que les peuples sont au contraire les véritables rois.
Le ehev. Et cela devait naturellement leur faire plaisir.
Le comte Oui, sans doute. Aussi commencent-ils à croire que le gouvernement leur appartient essentiellement en pleine propriété; auitsen font le bail; qu'Us interviennent dans h contrat: auHls en adjugent r exercice (1); et aue c'est d eux que les soutfcrains tiennent Vautorité qu'ils exercent sur eux (2).
Le chev. Voilà déjà un heureux cJinmen-* cernent.
Le comte. Mais il ne convenait pas d'en rester là : le succès inspire do courage ; et nous avons démontré ensuite qu'une société dont les chefs et les lois ne procuraient «ueun bien à ses membres perdait évidemment ses droits SUT eux ; ^ue les chefs qui nuisaient à la société perdment le droit de leur commander ; qu'il n'était point de patrie sans bienêtre (S); qu'enfin uh monarque qui cessait S être le berger de son peuple en devenait l'ennemi ; en sorte que l'obéissance à un tel prince était un crime de haute trahison au premier chef{k).
Le chev. La difficulté serait à présent de déterminer les despotes à reconnaître la légitimité d'un tribunal où ils voulussent corn* paraître. Ge tribunal serait composé vraisemblablement des pins sages ; et sans doute, messieurs , vous j auriez au moins quelque part.
Le comte. -Mais quand on ne peut réussir par la voie de la persuasion , on a recours à la force ; et la crainte est alors le seul obstacle que la société puisse opposer aux passions de ses chefs, qm sems cela se corrompent eux^ mêmes , et ne tarderont pas à se servir des moyens que la société leur met en main, pour
(1) Dici. Encycl., lome 1, au mot Auioriii pw^ique^ p. 889.
(i) Ibid., p. 898.
(3) Sysl. de la nai. lome I, |i. 9.
(4) Uvre de i'Kspriij
GATÊCUiSTE.
se faire dm complices de leurs iniquités (1). le chev. Opposer la crainte à nos princes! Ah t monsieur, vous me faites frémir.
Le comte* Oui , monsieur. Si le philosophe trouve Voreille des princes fermée à ses con-seils, U s^ adresse au peuple, A quoi sert de temporiser lorsque il faudrait porter la cognée à la racine de l arbre f La doi^eur est funeste à des plaies que U fer seul esi capable ai^extirf>fr(2).
Le chev. Eh 1 ne yoyoz-vous pas que vous allez tout bouleverser? Que les bons rois seront exposés , comme les méchants , à ces révolutions soudaines qui renversent les trdnes , font périr les citoyens , portent partout la désolation, et ne profitent qu'à un petit nombre de séditieux qui deviennent les véritables tyrans des peuples dont ils se disaient les protecteurs?
Le comte. Oui, monsieur. Mais avec toutes ces vaines spéculations on ne fait qu'intimider le peuple, ravilir, Tamollir, Taveuçler et perpétuer Tesclavage. Destiné à éclairer rhomrae et à rompre ses chaînes , le philosophe doit s'appliquer au contraire à lui faire connaître ses véritables droits sur une administration qui l'opprime. Or, pour lui donner des idées justes sur le gouvernement , il suffit de lui faire sentir que ses forcer et sa tolonté, combinées avec celles de ses associés , suffisent pour faire cesser ses mau3p.'*: que les nations sentent ( donc ) qu'elles ne sont pas faites pour être éternellement les dupes d'opi-nions fausses, transmises de race en race, sans avoir jamais été examinées (3).
Le chev. Mais dans cette confusion ffénérale qui partagerait un état entre les fidèles sujets du souverain et les prétendus défenseurs de la liberté publique, quel tribunal déciderait? Ce tribunal lui-même serait-il exempt de passion ? Rendrait-il toujours jos- Uce à ses maîtres? Ne suivrait-il pas les irapressions d'une cabale qui voudrait élever sa fortune sur les malheurs publics et sur les ruines de l'autorité souveraine?
Le comte. Eh bienl soit; le tribunal pourra être injuste : mats il faut se souvenir que le peuple est toujours le souverain ; que les dépositaire^ de la puissance exécutrice ne sont que ses officiers :.qu*il peut par conséquent les destituer quand il lut plaît ; qu'il n'est pas question pour eux de contebter, mais d'obéir ; et que quand il institue une forme de gouvernement héréditaire, ce n'est point u/n engage^ ment qu'il prend , mais une forme provisionnelle qu'il donne à une administrationjusque à ce au il lui plaise d'en ordonner autrement (4].
Le chev. A votre place , monsieur , j'irais rependant plus doucement , par crainte des suites.
Le comte. Eh I quelles suites ?
Le chev. C'est que si Ton persuade une fois au peuple qu'il doit être le maître, comme le peuple est un être collectif et que tout un
(f) Système de U nat., u>me 1, ch D.
(2) Essais sur les préjugés, p. 572.
(3) ll)i(l.
(4) J. J. Uoasscan« Contrat social, 1. 5, cb. 18.
ClTÉCn PlIILOS. 1.
peuple ne s'assemble jamais pour donner personnellement son suffrage, un petit nombre de factif'ux hardis et puissants suffiront pour troubler TEtat : ils crieront coïitre les injustices prétendues de l'administration publique, ils invoqueront la liberté; et comme ces êtres font toujours beaucoup plus de bruit que les autres, on ne pourra plus distiug[uer la voix publique des cris des séditieux qui se disent toujours chargés de l'intérêt public, quoi<>
3ue le public ne les en ait point priés..Cepenant il faut toujours savoir à qui obéir : sans quoi il n'y aura plusde société, plus de gouver-^ nement, parce qu'il ri'y aura plus d'autorité connue. Si un roi peut abuser, ces messieurs abuseront encore davantage , parce que les crimeâ et la violence leur deviendront nécessaires pour affermir leur nouvelle puissance et se procurer des appuis. Vous savez que l'intérêt personnel doit être la loi suprême, et ces prétendus vengeurs du bien public le savent encore mieux que personne. Sous prétexte de venger la liberté publique , ils aurcmt les armes en main pour faire leurs affaires; et s'ils y trouvent leur com|>te, ils signeront la paix, laisseront le peuplé là , et tout ira bien.
Le comte. Au pis aller , monsieur , n'ai-jc pas ma part et portion an gouvernement comme membre de la société? Qui peut m'empêcher de choisir mes matires*?
Le chev. Qui peut empêcher encore votre intendant et votre laquais de doiiuer aussi leurs suffrages ?
Le comte. Bien entendu. Permis de même à eux de faire ce que bon leur semblera; car enfin chacun doit être libre, c'est la loi de la nature ; et s'ils jugent en leur conscience que le prince' gouverne mal ou qu'un autre fera mieux, ils donneront leur voix à ce dernier, et personne n'aura rien à dire. Car enfin /«? prince n'est que le premier domestique de ses sujets. Tous les princes sont obligés de rendre à leurs petêples un compte exact de leurs actions. Un roi est toujours coupable quand la plus grande partie de ses sujets le trouve tel (1).
C'est ainsi, monsieur, que l'esprit philosophique , conservant chacun dans ses droits , deviendrait le grand pacificateur des Etats (2).
Le chev. Cest dommage qu'on ne Itti donne pas de temps en temps un plein pouvoir (3).
Le comte. Le temps viendra peut-être.
Le chev. Mais bien d*autres seront probablement d'avis contraire : et dès lors qUand des citoyens factieux voudront troubler l'Etat pour satisfaire leur ambition ou leur animosité personnelle , et qu'ils seront assez puissants ou assez adroits pour former un parti, qu'ils aient tort ou raison, que le gouvernement actuel soit juste ou injuste , ' qu'ils veuillent corriger les abus ou en introduire de nouveaux , ils auront toujours au moins des prétextes; ou arborera yétcndard de la révolte en criant à l'abus de Tau--
(!) Asiatique tolérant, p. r>0, 105.
Ci) Dicl. encycl. au mol Fanasiime, p. 400.
(3) Ibid.
( Vingt -quatre.)
LE PHILOSOPHE
lU
torité. Les citoyens se partageront ; chacun fie déterminera suirant ses ?ues, ses intérêts, ses prérentions , et chacun prétendra avoir raison. Ceux même qui voudront changer de mallre ne s'accorderont plus entre eux , ni sur la forme d'administration, nî sur le choix de leurs substituts; et ce pauvre peuple qui se croyait roi, sera toujours foulé, vexé , pillé , massacré , asservi sous la loi du plus fort , après avoir payé de son sang la domination de ses nouveaux despotes.
Le comte. Le peuple pillé, massacré; eh bien 1 soH ; mais si Ton se trouve mal à son aise 9 chacun ne sera-t-îl pas libre de renoncer au pacte national? Car le pacte est conditionnel : il suppose des avantages condition-nels entre les parties contractantes. Le citoyen ne peut tenir à la société, à la patrie, à ses associés que par le lien du bienr^tre. Ce lien est'il tranché, il est remis en liberté (!}. Quand même je serais salisrait de mon sort, puis-ie, en stipulant pour moi, stipuler aussi pour les autres individus ? Ce sera donc à eux de choisir le gouvernement sous lequel ils trouveront bon de vivre ; de s'unir au corm politique qu'il leur plaira ; de s'incorporer a une autre communauté, ou d'en ériger une nouvelle, in vacuis
locis (2).
Le chev. Hais encore une fois , monsieur, ne craignez-vous pas d'aller trop vite en besogne ? Car si chacun est libre de résilier le contrat social et de rentrer dans la communauté de biens , beaucoup de gens se présenteront pour demander la résiliation. Votre laquais vous yolera après avoir pris acte de sa renonciation ; vos vassaux vous pilleront en déclarant qu'ils renoncent au pacte ; nos paysans ne voudront plus d'une convention qui nous adjugent à nous la graisse de la terre, et ne leur laisse à eux que les peines du labour ; une foule d'artisans se plaindront qu'ils manquent du nécessaire tandis qu'ils fournissent à notre superflu ; une multitude de malheureux diront : Les autres ont tout, et moi je n'ai rien; je renonce au pacte. Enfin tous ceux qui sont mécontents de leur condition, bien des philosophes même qui sont prêts à se pendre, ennuyés déjà de la vie, réclameront contre le pacte, et prendront, comme de raison, leur part et portion aux biens de la communauté.
Le comte. A la bonne heure. Quel mal y aura-t-il? Ceux qui resteront défendront leur bien comme ils pourront ; les autres iront chercher fortune ailleurs, mais pourtant, remarquez bien , m vacuis locis, en des lieux déserts , et tout le monde sera content.
Le chev. Doucement, monsieur, vous faites
(I) Syst. de la nat. , tome 1, ch. 14. f Rien n'est capaule de soumetire un homme à aucun pouvoir sur la lerre, que de son cooseniemeni. Le consenienient exprès le rend, sans conlredii, membre de la société qo^il adopte ; le consentement tacite le lie aux lois dn gouvernement dans le(|uel il jouit de quelque possession ; mais si son obligation commence avec ses possessions . elle finit avec la jouissance, i Dict,^ enaicL au mot Uberté. tom. 7, p. 78').
(2; Dict cncycl. tome 7, au mot Qwvernement , p 7»9.
ici votre compte à t)art , et ils feront aussi le leur. Vous voudriez les reléguer dans les déserts , mais de quel droit? Dès qu'ils au^ ront résilié le bail , toute la terre sera à eux comme à vous : ils ne vous devront plus rien, ils choisiront de leur mieux, probablement sans vous consulter : et s'il leur prend envie d'habiter rotre climat, de s'établir sur vos terres fce qui leur sera sans doute plus commode) que faudra-t-il faire?
Le comte. En vérité, monsieur, tous mourez déjà de peur. Eh bien ! chacun s'arran^ ^era alors comme il pourra. Vous avez toujours devant les yeux les troubles, la confusion , les désordres , les guerres civiles. Ne savez-vous pas au'il y a des fermentations nécessaires dans l'ordre moral comme dans l'ordre physique? que c'est même par elles que la nature conduit enfin sou ourrage à la perfection ? Ces fermentations ont d^abord produit le chaos , et ensuite l'arrangement' du monde physique : elles produiront aussi des désordres , et à la fin un gouvernement heureux datas le monde moral. La nature avait manqué son coup , ayant été dévoyée de son véritable but : semblable à un statuaire, elle ne peut plus rien faire de bien qu'en remettant la matière en fonte.
Le chev. Je ne comprends pas trop comment.
Le comte. Rien de plus aisé ; mettons les choses au pire. Les dissensions partageront d'abord, si vous voulez, les citoyens en plusieurs petits peuples : ces petits peuples , pour peu qu'ils soient philosophes , se subdiviseront encore entre eux parce que cliacun voudra être libre , c'est le droit de la nature; et tant mieux : les petites guerres succéderont aux guerres civiles : tant mieux encore. Les individus dispersés , isolés, oublieront insensiblement le luxe et tous les vices qui couronnent l'espèce humaine, et leur ame s'agrandira à proportion dans cet état de liberté* Les voilà déjà rapprochés les Cafres et des Hottentots : encore une impul* sion de plus, et la nature rentrera enfin dans son premier état. Alors plus de superstitions, plus de lois , plus de prêtres , plus de despotes , plus de magistrats , plus de préjugés , S lus de contrainte. Ce sera alors à l'instinct e parler, à la nature d'éclairer la raison, et à la main du sage de graver dans l'aroe des
Souples, comme sur une table rase, ces traits e lumière qui amdgameront les principes de l'ordre public avec l'intérêt des passions , pour former un code complet de législation. C'est ainsi, monsieur, que les orages qui
Ç[rondent sur nos tètes , après avoir enfanté es vents et ia foudre, purifient l'atmosphère , et nous font jouir ensuite d'un ciel plus serein (1).
(1) c La nation anglaise est la seule sur la terre qui soit parvenue à régler le pouvoir des rois, eu leur résistant... Il eu a coûté sans doute pour établir la liberté en Angleterre. C*e6t dans les mers de sang qu'on a noyé Tidole du pouvoir despotique ; mais les Anglais ne croient pomt avoir acheté trop cher leurs lois, t Milangei de Voltaire. Voyez ses oeuvres.
CATKCillSTE.
7itî
Ia thev. Quelle gloire pour vous messieurs de créer ainsi un nouveau monde I Cependant (|uelque msdtieureux qn*on soit dans celui-ci , je doute qu'on youlût guérir de ses maux par un pareil spéciGque. L'esprit de servitude est si bien enraciné dans le cŒur de la nation, qu*elle n'imaginera jamais pouvoir être heureuse sous d'autres maîtres. D'ailleurs il faudrait du temps pour la refonte que vous méditez ; et jamais, si on savait vos intentions, les peuples ne consen* tiraient à faire tous les frais du bonheur pour les races futures.
Le comte. Nous le savons bien , monsieur. Aussi n'est-il pas encore temps de tout dire. Le peuple , comme je l'ai déjà observé, ne connaît jamais ses véritables intérêts ; il faut savoir le tromper pour son bien : il ne voit que le présent, et nous travaillons pour les générations à venir. L'essentiel est de le bien
Eersuader de la supériorité de nos lumières, ela fait, nous aurons plus d'aisance à parler , et ils auront plus de facilité à nous croire. Cependant, chemin faisant, il fallait toujours venir au secours de tant de malheureux qui, usant sans discrétion des moyens que nous leur avons indiqués, se sont ruinés, pour s'être trop pressés d'être heureux.
Le chev. Se ruiner, monsieur? J'ai ouï dire au contraire que vos messieurs pourvoyaient ordinairement à leur petite fortune.
JLe comte. Il faut, monsieur, distinguer les classes. Ceux qui tiennent le premier rang parmi nous doivent jouir d'un honnête revenu pour avoir de la considération ; nos jeunes écrivains gagnent aussi quelque chose ; nos colporteurs mêmes et tous nos subalternes ont un salaire sufQsant à proportion de leur importance. Vient ensuite la foule qui nous suit d'affection, et qui, sans y regarder de trop près , se précipite dans rindigence. Oh 1 pour ceux-là, nous aurions trop a faire de nous charger du détail de leur existence. Cependant, comme il faut faire le bien à tous, nous leur avons indiqué un moyen pour se tirer d'affaire avec un peu d'esprit : c'est comme je vous disais tout à l'heure de renoncer au pacte social, et de
Ïirendre dans la communauté des biens pour eurs propres besoins , mais pourtant avec discrétion.
Le chev. Cette ressource ne sera pas fort dispendieuse pour vous, messieurs, pourvu que vous fassiez bien garder vos portes ; mais elle pourrait leur être un peu trop périlleuse.
Le comte, U faut à la vérité quelque adresse pour en faire usage. Du reste, c'est à eux à voir.
Mais il est une autre classe de citoyens qui gémit dans un double esclavage et qui attire principalement notre attention. Je parle de ceux qui , dans le plus bel âge de la vie, à cet âge où toutes les voies sont semées do fleurs, se trouvent arrêtés tout court par l'autorité paternelle dans la carrière du bon*
édit. în-8., de 175C, en 17 vol., lome I, eh. 21, îniitulé Parlement^ p. 122-JS6.
heur. Nés dans la dépendance par une suite de leur état de faiblesse , on leur persuade qu'ils doivent être toujours dépendants; que la vie qu'ils ont reçue est un titre suffisant pour les asservir à ceux qui la leur ont donnée (1) : préjugé funeste qui captive leurs passions naissantes, qui éteint le çénie, ra-
Eetisse l'esprit, et ne produit |amais que des ommes médiocres.
Le chev. Vous dispensez donc» monsieur, les enfants de toute reconnaissance àTégard de ceux qui leur ont donné la vie ?
Le comte. Eh I quelle reconnaissance nous devraient-ils pour un don que nous leur avons fait sans penser à eux , et qui hélas 1 leur sera peut-être un jour à charge ?
Le chev. Je voudrais au moins, pour leur propre avantage, les laisser encore un peu dans la dépendance.
Le comte. Hais en sommes-nous les maîtres? et lorsque parvenus à l'âge de raison, la nature les met en liberté est-il en notre pouvoir de les déclarer esclaves ? Voyez les animaux, ces êtres sensibles, en qui la nature n'a point dégénéré : les petits oublient père et mère dès qu'ils peuvent s'en passer. Allons à cette école , monsieur, instruisonsnous des lois de la nature, et ne faisons jamais injustice à personne. Aussi nos insti* tuteurs sont-ils spécialement chargés d'insister sur ce point de morale auprès de leurs jeunes élèves.
Le chev. Mais prenez-y garde, monsieur ; ces jeunes élèves, s'étant une fois tirés de la tutelle paternelle, se livreront à l'impétuosité de leurs passions, et heurteront imprudemment contre tous les écueils.
Le comte. Cela leur arrivera sans doute. Mais à travers tous ces écueils et au milieu des orages, les passions épureront les âmes, elles leur inspireront le courage, développeront les talents, et formeront les grands hommes (2).
Le chev. Je craindrais pourtant toujours pour eux quelque naufrage, avant qu'ils eussent gagné le port.
Le comte. Bien entendu, monsieur, qu'il y aura toujours quelqu'un de submergé : c'est un inconvénient, et il y en a partout. Enfin nous accourons au secours des plus malheu-
(1) € Les enfants dcmeureni sous Taulorité des parents jusque à ce qulls soient parvenus à Page de raison. A cet âge, ils sont libres. • DicL encycL^ tome 7, au mot Gouvernement^ p. 789.
I L*&ge qui amène la raison les met (les enfants) hors du pouvoir paternel, et les rend maîtres d^euxmêmes ; en sorte qu^ils sont aussi égaui à leurs pèrct et mères, par rapport à leur état de liberté, qu*uii pupille devient ^al à un tuteur, après le temps de la minorité prescrit par les lois, i ibid.^ tonie 5, au mot Enfant, p. G53.
t Ce irest que par une suite de l'ctat de faiblej^se et d*ignorancc où naissent les enfants qirils se trouvent naturellement assujettis à leurs pères et uièros.t Dict. encycl,^ tome 5, au mot Enfant, p. GSf.
c Le pouvoir paternel consiste à élever et gou.verner les enfants pendant qu*ils ne sont pas en état de se conduire eux-mêmes ; mais il ne s*étend pas plus loin dans le droit de la nature, i />., p. ({5^.
(2) Livre de l'Esprit, dise. 4, cb. 14.
LE PHILOSOPHE
7iS
rcux , car nous voudrions rendre service à tout le monde.
Le ckêp. 11 faut convenir, monsieur, qu'on ne saurait avoir meilleure volonté.
Le comte. Hélas l monsieur, nous entendons tous les jours les gémissements de ces âmes souffrantes qui , forcées par Timpulsion de la nature à des actions qu on appelle des crimes, vivent aujourd'hui privées de la lumière dans le fond des cacnots ; et nous pensons sérieusement à les secourir»
Le chev. Vous allez donc visiter, messieurs, ces âmes souffrantes dans leurs sombres réduits ?
Le comte. Oh 1 non, monsieur, chacun a sa vocation; d'autres s'occupent de leurs besoins : et nous, nous nous occupons de leur délivrance. Il ne serait question que de faire entendre raison à leurs juges.
Le chev. Je doute que vous y réussissiez. Ces hommes inflexibles suivent toujours leur vieux style.
Le comte. Aussi n'est-il pas encore temps de nous adresser directement â eux. C'est par le pubUc qu'il faut commencer. 11 est toujours plus raisonnable.
ù chev. Vous ne sauriez arriver, messieurs , plus i propos pour tirer d'intrigue lane multitude denon veaux colons qui , réfle- ^ion faite sur leur indigence, avaient renoncé r,u pacte social pour rentrer dans la communauté de biens : plus de superstition parmi eux , plus de maître ; tout devait être commun : le mot de liberté était leur devise. Ils étaient venus s'établir in vacuis locis , on ne pouvait être plus raisonnable : ils en sortaient seulement quelquefois pour Aller demander leur portion des biens de la communauté à leurs voisins qui, pour l'ordinaire, ne se souciaient pas trop de la leur disputer. Mais, vous le savez, monsieur, la justice est bannie de dessus la terre ; la force a prévalu sans vouloir entendre à la renonciation du pacte, on leur a donné la chasse : plusieurs ont été pris , assassinés ; les autres obligés de faire leur retraite attendent à présent de nouvelles recrues (1).
Le comte. Quelle barbarie , monsieur 1 on laisse des malheureux sans ressource , et on ne veut pas qu'ils pourvoient à leurs besoins. Mais la loi est-elle en droit de punir ceux à qui elle n'a pas présenté des motifs nécessaires pour influer sur leurs volontés ; d'assassiner ceux que la négligence de la société a privés des moyens de subsister, d'exercer leur tndus^ trie, leurs talents ? Insensée qu'elle est, elle les châtie pour avoir suivi des penchants que la société même, que l'exemple, que l'opinion puhlique, que les constitutions conspirent à leur
(!) Il s'était formé, il y a cinq à six ans , vers le bas Rhin, une bande de brigands qui , après avoir abjuré leur religion , ei profané ce qu^elle avait de plus sacré, exerçaient leurs brigandages dans tous les pays, forçant les châteaux , mettant les villages à contribution, et prétendant que tous les biens devaient être communs. On en évaluait le nombre à plusieurs milliers. On envova des troupes contre eut; on en saisK un^ grand nombre qui furent exdcutés à mort ; les autres se dispersèrent.
donner (1 ). Partout l'homme est esclave ii faut donc qu'il soit intéressé, dissimulé, sans honneur : c'est le vice du gouvernement. Partout on le trompe, on l'empêche de cultiver sa raison : il faut donc qu'il soit stupide et déraisonnable. Partout il voit le crime et le vice ko* notés : il en conclut que le vice est un Bien, eê la vertu un sacrifice de soi-même. Parêoui U est malheureux : partout il nuit à ses semblables pour se tirer de peine (2). Est-ce sa faute, si on le met dans la décessité d'être mécbant, pour éviter d'être malheureux ?
Le chev. U me semble pourtant que nous sommes toujours libres d éviter le mal.
Le comte. Libres I point du tout, car enfin on obéit toujours à son intérêt (3) : et si j'ai intérêt à être modifié de telle manière , il faut bien nécessairement que je le sois. Puis-je en effet renoncer à mon bien-être ? Mais chacun juge selon son intérêt personnel ; et de là l'injustice de nos jugements , et ces noms de juste et d'injuste prodigués à la même action, relativetnent à l'avantage ou au désavantage de chacun de noiM (4).
Le chev. Ne suis-ie pas du inoins le maître de résister à mes désirs, en faisant réflexion aux conséquences?
Le comte. Mais votre ame est-elle susceptible d'être ainsi modifiée (5) ? Ne savez-^ous pas que l'homme moral est , comme f homme physique, entièrement soumis atÂX lois de la na^ ture, qui détermine toutes les modifications de sa machine indépendamment de sa volonté: que par conséquent ses réflexions, sa manière aevoir, de sentir, déjuger, de combiner ses idées, ne peuvent être ni volontaires m libres (6) 7 Autrement il faudrait que l'homme fût tout seul plus fort me la nature entière ; ou il faudrait qu'u fût hors de la nature (7). Or cela est-il possible f Les méchants ne sont donc que des hommes ivres ou en délire (8).
Le chev. Cependant quand je doute, quand je délibère sur le parti que j'ai à prendre, il me semble que je suis libre de choisir.
Le comte. Ce sentiment intime vous trompe, monsieur : alors il y a dans vous deux contrepoids qui font pencher successivement la volonté des deux côtés opposés, jusque à ce
li) Syst. de la nat., tome 1 , chap. 12.
(2) Vrai sens du Svsième de la nai., ch. U. Syst. de la nal., tome i, cIi. 9.
(3) Livre de PEsprit. dise. 2, cb. 2.
U\ Ibid.
(5) Syst de la nat. , tome 1, ch. 11. Voyex tout ce chapitre.
(6) Ibid.
(7) Ibid. c Nous trouvons de Tordre dans tout ce qui est conforme à notre être , et du désordre dans loot ce qui lui est opposé. Cependant tout est dans l'ordre , dans une nature dont toutes les parties ne peuvent jamais s'écarter des règles certaines et nécessaires qui découlent de Tessence qu'elles ont reçtie. 11 n'y a point de désordre dans un tout an maintien duquel le désordre est nécessaire, dont la marcbe générale ne peut jamais se déranger, où tous les elitirts sont des suites de causes naturelles qui agissent comme elles doivent infailliblement, i Syst. de ta tiai., t. 1, cb. 5.
(8) Vrai sens du Syst. de bi nat., cb. 4. Liberté de penser, page 143. Discours sur la vie heureuse p. 72,
CiATÉCHiSTË.
io\
que le plus pesant emporte un des deux bas-' sins de la balance (1).
Le chev. Quelle sagacité, monsieur 1 qui aurait jamais pensé à ce balancier? Cependant ne TOUS semble-t-il pas qu'un bienfiiit vous inspire de la reconnaissance? qu*un criine?ou8inâpirederhorreur?qu*une voix intérieure vous crie que le bienfaiteur doit être recompensé, et le scélérat puni? Or quelle récompense ou quelle punition pourrait-on mériter si on n*était libre ?
Le comte. C*est là encore une illusion do la conscience. Ahl monsieur, qu'on serait bien plus indulgent si on était une fois persuadé de cette maxime : que les hommes ne peuvent jamais faire que ce qu'ils font 1 Vous vous piquez, vous autres, de pardonner à des êtres que vous traitez de coupables : et nous, nous les déclarons innocents , et nous les plaignons comme malheureux. Aussi le sage sem est-il constamment bon, parce que lui seul connaît les hommes ; leur méchanceté ne rirrite pas. Il ne voit en eux , comme Dé" moeritey que des fous ou des enfants contre lesquels it serait ridicule de se fâcher, et qui sont plus dignes de pitié que de colère. Il les considère de Vceil d'un mécanicien, qui regarde le jeu d'une machine. Sans insulter à rhumanité, il se plaint de la nature qui attache la conservation d'un être à la destruction d'un autre : et qui , pour se nourrir^ ordonne au vautour ae fondre sur la colombe, à la co-tombe de dévorer Vinsecte , et qui de chaque être a fait un assassin (2).
Lechev. Oh 1 cette morale est trop sublime. Je ne connais point voire ame : quant i moi, il me semble que si je voyais l'un de ces êtres assassiner mon père, certainement je me fâcherais.
Le comte. Vous auriez tort : l'assassin qui me tue n'est qu'une machine qui se détraque ; et le fataliste toujours indulgent cherchera seulement à le détromper ; et sans jamais s*irriter contre lui, sans insulter à sa misère (3)... t7 se félicitera d'un naturel heureux ; il remerciera le ciel,..
Le chev. Prenez garde pourtant, monsieur, que le ciel ne Tentend pas.
Le comte. Oh I et n'allez pas chicaner sur les roots . // remerciera le ciel de ne lui avoir donné aucun de ces goûts et de ces passions qui l'eussent forcé de chercher son bonheur dans Vin fortune d'ùutrui {k). Il criera au magistrat qui a déjà le bras levé : Arrête, juge inique; respecte les lois de la nature , épargne les jours de ton semblable, fu crois exercer la justice , et tu vas faire périr l'innocent. Seras -tu aftsez heureux toi-même pour échappera lafatalitéqui d'un être fait unassaS" sin ? N'auras -tu pas besoin un jour pour toi de l'indulgence que j'implore pour tes frères?
Le chev. En effet, monsieur, qui peut répondre de soi ? La nature ne nous a rien promis ni à vous ni à moi.
(1) Livre de TEspril, dise. l,ch. 4. Lîbcrl<! de peu- Bor, p. 57.
(2) Livre (le TEsprit, dise. 3, cli. !4,noie.
(3) $y.<i1. de l:i fiai., lome 1« cb. H.
(4) Litre de l'EsprK, dise. 2, ch. 2.
Le comte. Non sans doute ; et peut-être, hélas 1... que sait-on?
Le chev. Cependant, messieurs, vous promettez tons les jours fîdélité à votre prince , fidélité à votre épouse, fidélité à vos amis, etc. Le comte. Eh bien 1 oui, mais c'est la nature qui promet; et si elle manque à sa parole, ce ne sera plus notre faute.
Le chev. Il serait bon cependant de faire savoir au public que vous ne répondez de rien, afin que chacun prit ses précautions. Le comte. Cette clause est de droit naturel ; d'ailleurs il n'est pas nécessaire de la fair^c savoir à tout le monde.
Le chev. Encore une réflexiou , monsieur, si vous \oulez bien.
Le comte. Toujours des réflexions ? A la bonne heure, si c'est la dernière.
Le chev. Vous voulez que tous les homme.^ soient libres ?
Le comte. Oui, monsieur, et cela doit être. Le chev. Or comment être libre , quand on est soumis à la fatalité?
Le comte. Vous ne savez donc pas , monsieur , que c'est dans la fatalité même que consiste cette liberté qui fait le bonheur de l'homme; puisaue, toujours entraîné par l'impulsion de 1 instinct, il fait alors toujours nécessairement ce qui lui platt davantage? XecAev. A merveille: et tout parait à présent assez bien arrangé. Je crains seulement qu'il n'y ait encore des gens assez obstinés pour aimer leur esclavage ; et assez ingrats pour vous savoir mauvais gré du soin quo vous prenez de leur liberté.
Le comte. Ces âmes viles sont trop méprisables monsieur, pour mériter notre attention. Puisque elles ne connaissent point le prix de leur existence, il faut les abandonner à leur sort; ot nous les dispenserons encore de la reconnaissance.
Le chev. D'autres vous en dédommageront sans doute.
Le comte. Nous comptons , monsieur , sur la vôtre ; et certainement votre réputation n'y perdra jamais rien.
CINQUIÈME ENTRETIEN. Des ressources de la nouvelle philosophie contre les désordres de la sociéCé.
Le chev. Je viens vous chercher, monsieur, par l'empressement que j*ai de m'instruire, et je me flatte que vous voudrez bien excuser mon indiscrétion.
Le comte. Ces empressements ne sauraient nous déplaire, ils annoncent de trop belles dispositions.
te chev. Vous êtes pourtant si sublimes, messieurs, que j'avais hier bien de la peine à vous suivre ; et je suis même actuellement un peu embarrassé des difficultés qui me sont survenues.
Le comte. Des difficultés 1 ^ Le ehev. Oui, monsieur, j'ai fait réflexion que le monde moral étant conduit par la matière pensante devait être mieux gouverne que le monde physique, et qu'il allait pourtant beaucoup plus mal.
Le comte. Et cela vous surprend ?
LE rniLOSOPIIE
Lb chev. Cn peu.
Le comte. Rien cependant de plus naturel. Tout Ta à peu près bien dans le monde physique, parce que c*est la nature seule qui s'en mêle ; tout va presque mal dans le monde moral, parce que les intérêts, les usages et les prejugés font dévoyer la nature : c'était Tobscrvation d'un profond politique ; vous avez ici son livre , jugez vousmême de son importance par le titre, VOrdre essentiel et politiqiie des Puissances; et nous en avons mille cn ce genre.
Le cliev. Mais encore, parmi tant de causes qui concourent A corrompre les sociétés, faut-il bien enfin prendre un parti pour ramener Tordre et contenir le crime.
Le comte. On a déjà pourvu à tout; nous avons tracé un plan d éducation auquel nos instituteurs seront obligés de se conformer : nous employons encore l'autorité des lois , revues et corrigées sur le plan que nojis avons tracé dans le Code des Nations (1) : nvius faisons parler enGn les sentiments d'honneur puisés dans la saine philosophie; et nous armons toujours les remords contre les crimes. Que faut-il de plus?
Le chev. Ces remèdes sont bien sages, monsieur, mais avouez qu'ils ont besoin d*étro administrés avec beaucoup ^de dextérité pour s'arranger avec vos principes. Vous {tariez d'éducation ; ce moyen serait excelent, si vous étiez , messieurs, chargés tout seuls de l'éducation publique ; encore faudrait-il que les législateurs s'entendissent un peu avec vous pour marcher à peu près sur la même ligne; car l'éducation et les lois doivent toujours aller ensemble. La contradiction serait un renversement de l'ordre. Or une bonne éducation n'esl-elle pas (aujourd'hui) totalement impossible avec les superstitions des hommes qui commencent par leur rendre l'esprit faux ; avec les gouvernements arbitraires qui les rendent vils et rampants, et qui craignent qu'on les éclaire; avec les lois qui trop souvent sont contraires à l'équité; avec les usages qui sont contraires au bon sens; avec Topinion. publique défavorable à la vertu (2)?
Le comte. Nous savons tout cela.
Le chev. Je voudrais donc, sauf meilleur avis, que vous modifiassiez tant soit peu vos principes d'institution, pour vous accommoder aux circonstances; car si vos élèves viennent à savoir que les souverains sont des despotes ; les lois, des servitudes ; la religion, un préjuffé : s'ils se persuadent que, n'y ayant point de vie à venir, ils ne doivent s'occuper que du présent ; que le bonheur ne se trouve que dans les plaisirs ; que l'instinct de la nature est supérieur à toutes les lois : si on les avertit que leur intérêt doit être la règle de leur jugement et de leur conduite: qu il doit décider de ce qu'ils se doivent à eux-mêmes, au prince , aux citoyens, â la
(1) Ce traité fait partie des ouvrages politiques et philosopliiqaes, imprimés à Londres en 1776, en un vol. in-8.
(2) Système de la nat. tom. 1, cli. 11, not. $8
fratrie : si on leur appreno a révérer toutes es passions comme le feu céleste qui produit les grands hommes; a les alimenter pour parvenir à la félicité ; à céder à leur empire, au lieu d'y opposer une résistance inutile : s'ils croient enfin que la subordination à l'autorité paternelle et à la puissance civile est une servitude; et qu'ils sont toujours les maîtres de réclamer tes droits de la liberté : je crains beaucoup de l'eflervescence d'une imagination enflammée; ils vont tout bouleverser, et se croiront encore de grands hommes. Alors quelle explosion dans le monde moral 1 et ce seront vos instituteurs qui auront fait tout le mal, en croyant bien faire.
Le comte. Il y a remède à tout ; et dans ce cas, on réprimera l'abus par l'autorité des lois.
Le chev. Mais vous avez dit â vos élève» que ces lois étaient vicieuses, et ils s'en moqueront; tout leur soin sera de faire leurs affaires en secret pour n'être pas surpris en flagrant délit : vuus leur avez dit encore (|ue les lois actuelles sont contraires à 1 équité, au bon sens , à la vertu ; qu'elles décernent des récompenses au crime; qu'elles laissent l'innocence dans l'oppression : ils en concluront qu'il faut être méchant pour être heureux ; et comme ils voudront être heureux, ils seront méchants par système.
Le comte. On fera de nouvelles lois , car les lois ont aussi besoin d'être réformées.
Le chev. Mais qui les réformera? Car si vous laissez faire aux autres, les nouvelles lois ne vaudront pas mieux que les anciennes.
Le comte. Nous le savons bien. Qui pourrait en effet rectifier les lois , réformer, peser, si ce nest la philosophie (1)?
Le chev. Je doute cependant qu'on vous en donne jamais la commission.
Le comte. N^mporte, nous travaillons toujours au Code des Nations, pour rapprocher les conditions des individus, faire disparaître l'intervalle immense qui sépare le peuple do ses chefs, restituer le peuple dans ses droits primitifs, établir une forme de gouvernement où les plaisirs et les vertus seront fondus pour concourir au bien public : alors tous les citoyens auront leur part à la félicité publique ; les biens seront aajugés aux plus dignes, et le commandement aux plus sages. Ah 1 monsieur, que cet amour de la société, si essentiel auphilosophe, fait bien voir la vérité de cette remarque de V empereur Antonin, que les peuples seront heureux quand les rois seront philosophes, et quand les philosophes seront rois (2).
(i) c Los lois peuvent souvent avoir besoin d*étrc recUfiées. Or qui les reciifiera, rérormera, pèsera , pour ainsi dire, sinon lapliilosophie? (Ewmres pfâlos. dise, prélim., p. 9i.
(2) Gode des Nalions, til. Plàbtophe, p. 422. L'auteur de ce Code demande ensuite ce que c*est que la sagesse qui constitue les philosophes; et après nous avoir appris Quo rignoranee triompha tongtempê iou$ réfendard de U croix ou du croïaant, il conclut en ces termes : c La philosophie , comme sagesse i
CATÉCUISTE.
Le chev. Le projet est fort beau, mais sans doute vous ne le rendrez pas sitôt publie : on TOUS soupçonnerait de vouloir établir régalité des conditions pour tous faire nommer dictateurs de la république ; et quoique l'intention ne soit pas absolument mauvaise, on pourrait y trouver i redire : vous savez que les plus sots se croient ordinairement les plus importants. Après tout, le peuple, toujours esclave de l'habitude, ne se résoudra pas sitôt à changer ses anciens usages. Cependant le temps s*écoule, et si vous ne TOUS pressez un peu, le règne de la philosophie sera déjà passé avant que le genre humain soit converti.
Le comte. En attendant, nous instruisons les rois.
Le chev. Ahl gardez-vous-en bien, monsieur, nous sommes perdus.
Le comte. Comment cela ?
Le chev. Malheur aux peuples dont les rois croiraient qu'ils n'existent que pour euxmêmes ; qne leur intérêt personnel doit être leur première loi ; que tout ce qui leur est utile est honnête : car pouvant tout ce au'ils veulent, et n'ayant rien à craindre ni a espérer dans un itutre monde, leurs passions n'auront plus de frein; leurs sujets ne seront plus à leurs yeux qu'un vil troupeau d'esclaves, tristes jouets de leurs caprices; cl la crainte que le sceptre ne leur échappe des mains, ne servira qu*à les rendre plus soupçonneux et plus cruels 1
Le comte. Do qui avcz-vous donc appris tout cela , monsieur?
Le chev. Du grand homme; oui, monsieur, du erand homme. Voyez l'article :
Lalkée, fourbe, ingrat, calomniateur, brigand, sanguinaire, raisonne et aait conséguemment s'il est sikr de Vimpunite de la part des hommes : car s'il n'v a point de Dieu, ce monstre est ton Dieu à lui-même ; il s'immole tout ce qu'il désire ou tout ce qui lui fait ob-^ stade lies meilleurs raisonnements ne peuvent' pas plus sur lui que sur un loup affamé de carnage. Le sénat de Rome était presque tout composé d'athées de théorie et ae pratique ; cest^-dire qu'ils ne croyaient ni à ta Provi-dence ni à la vie future. Ce sénat était un assemblage de philosophes, de voluptueux, d'ambitieux , tous tris-dangereux, tt qui perdirent la république ; factieux dans les temps de Sylla et de César, ils furent, sous Auguste et Tibère, des esclaves alliées. Je ne vouarais pas avoir a/faire à un prince athée qui trouverait son intérêt à me faire pUer dans un morlier, je suis bien sûr que je serais pilé. Je ne voudrais pas, si fêtais souverain, avoir affaire à des courtisans athées , dont l'intérêt serait de me faire empoisonner, il me faudrait prendre au hasard du contre-poison tous les jours. Il est donc absoltmient nécessaire pour les princes et pour les peuples, que l'idée d'un Etre suprême, créateur, gouverneur, rémuné-
est donc le résallat des plus grandes considérations, pour établir une morale essentielle à la société...- Elle doit épurer les opérations de Pentendemcnt... . Bile est, en un mot, l'ordre des clioscs. i Ibid , p. 126, li7.
raîtur et vengeur, soit profondément gravé dans les esprits (I).
Le comte. Voyons ce livre.... Mémoires philosophiques,., quoil monsieur, vous lisez ces ouvrages ?
Le chev. Ne vous fâchez pas, monsieur, I9 titre m'a trompé, je n'ai fait que parcourir le volume, et je vous le livre; faites-lui subir le sort qu'il a mérité comme tant d'autres.
Le comte. Hais vous, monsieur, vous abuf sez de Tautorité d'un vénérable vieillard,, qui véritablement a eu des absences , mais qui est mort glorieusement après avoir reçu nos hommages solennels dans la capitale.
Le chev. Son avis ne serait donc pas tout k fait à négliger; et ne fût-ce que pour vous rapprocher un peu de ce grand homme, je croirais qu'il faudrait donner au moins quelque nuance de religion à votre code. La religion rectifie le cœur qui est le premier agent ; et quand le cœur est bien disposé, tout le reste va de suite.
Le comte. Le cœur, monsieur, n'est point de notre domaine : nous laissons à chacun la liberté de vouloir, de penser et de faire tout ce qu'il lui plaît, pourvu qu'il ne nuise à personne : on sera même alors un grand homme^ si on est doué de talents utiles. Regardezvous à l'intérieur de l'arbre, quand il vous donne des fruits et de l'ombrage?
Le chev. Mais la religion ne serait-elle pas un secours de plus ? Car un homme qui croit toujours voir l'œil de TEternel au fond de son amc, qui croit toujours entendre cette voix puissante qui commande, qui promet, qui menace, qui lui interdit jusque à la volonté du mal , sera bien plus disposé à réformer ses mœurs et à servir la société.
Le comte. Ah I monsieur , livrer l'homme à des (erreurs paniques pour le rendre vertueux 1 quel meurtre I non, non, nous menons à la vertu par un sentier beaucoup plus commode.
jU chev. D'ailleurs , si vous n'avez que des lois à opposer à la perversité du cœur bumain , vous ne remédierez point à tout. Que de vices qui , sans attaquer l'ordre public , sont pourtant très-incommodes dans la société 1 Je vois l'ingratitude, la perfidie, la haine , l'orgueil , la jalousie, l'avarice, exercer leur empire sur terre. Vous n'établirez pas sans doute un tribunal pour jueer ces sortes de délits ; il y aurait trop à faire : il faut pourtant un remède à cela.
Le comte. Tout cela a été prévu, nous livre* rons le coupable à la haine publique.
Le chev. Mais celle haine le privera-t-ellc des plaisirs qui font sa félicité? Et s'il ei^t heureux , qu'aura-t-il à faire du reste des hommes ? Il ne serait besoin tout au plus quo d'un peu de -finesse pour s'attirer la bienvcîN lance de ceux qui pourraient influer sur sa réputation. Comment punir encore une infi* nité de crimes qui se dérobent aux regards des hommes , ou dont le crédit des coupables
(2) Citation rapportée dans les Mémoires plilloso- ]»liiques du baron de **♦ , à Vienne en Autriche, 1777. Us se vcndcalàPariSi cke2 Bcrioiu
LE PHILOSOPHE
assure l'impunité ? Quel frein donner à ceux qui retireront encore plus d'avantage d*uno Injustice qu'ils ne courront de risque? car tous ces gens-là se déterminent nécessairement par la vue de leur plus grand intérêt. Kulln , messieurs , quelque sage aue soit votre législation, il ; aura toujours des malheureux , et encore plus de mécontents : or ceux--là demanderont certainement la com-* munauté des biens , et peut-être même commenceront-ils par se payer de leurs propres mains.
Le comte. Et bien 1 soit, alors chacun prendra ses mesures; et nous, sans avoir jamais recours à la violence, nous inspirerons toujours les sentiments d'honneur.
Le chev> A la bonne heure, monsieur, pour les sages ; mais vous le savez , le commun des hommes veut quelque chose de plus réel ;
3uand on n*espère plus rien dans l'autre monc, il faut au moins se faire un sort dans celui-ci. Or, dans ce monde, il n*y a que les sots qui se repaissent de fumée : à quoi sert, quand on est malheureux , de vivre dans l'opinion des autres?
Le comte. Vous croyez donc, monsieur, que nous plaçons l'honneur dans l'opintOD des hommes ?
Le chev. N'est-ce pas là du moins ce qui constitue la véritable probité (1) ?
Le comte. Oui, monsieur, mais ce n'est pas ce qui constitue Thonneur du sa^e. Quoi ! nous sérions les esclaves de l'opinion publique ? Non, monsieur, mais nous entendons seulement par honneur la bonne opinion que le philosophe a de lui-même ; et certainement il n'y a personne qui soit plus jaloux de cet honneur qu'un philosophe. Quand même tous les hommes seraient injustes pour nùus , il nous resterait toujours l avantage de nous aimer , de nous estimer nous-mêmes , de rentrer avec plaisir dans le fond de notre cœur, de contempler nos actions des mêmes yeux que les autres devraient avoir s'ils n'étaient point aveuglés (3). C'est ainsi, monsieur, qu'enveloppés dans notre propre vertu, nous braverons toujours les dieux et la fortune.
Le chev. C'est-à-dire , monsieur, si je m'en souviens bien , que le sage se contemplera toujours des yeux d'un mécanicien qui voit le jeu d'une machine que le contrepoids de la nature fait aller. Mais s'il se trouve vexé au dehors par la calomnie et l'indigence, et au dedans par la crainte et la douleur, sera-t-il bien satisfait de cette contemplation pour ne rien désirer de plus ? Ne sera-t-il pas tenté au contraire d'abandonner son stoïcisme pour se mettre à son aise ? Le premier philosophe de Rome, qui était pourtant un contemplatif dans son espèce, demandait autrefois en riant à l'un de ces sages s'il se croirait heureux dans le taureau de Phalaris.
Le comte. Laissez là, monsieur, votre philosophe : je vous l'ai déjà dit, il ne fait plus
(I) Voy»*z ci devant le troisième Eiilreiion. (^) Sysièinc d« la nul , tunic 1, cb. 15.
autorité parmi nous ; on pense et on parle bien autrement aujourd'hui.
la rAev. Hais Epicure , votre patron...
Le comte, Epicure n'a fait que montrei le temple de la sagesse, et n^ est jamais entré.
Le chev. Vous-mêmes, messieurs, soyez de bonne foi , serlez-vous satisfaits de ce boo«> heur stoïque?
Le comte. Nous croyez-vous donc insensibles, monsieur, à l'avantage de nous estimer nous-mêmes?
Le chev. Non sans doute , mais ce bonheur ne vient qu'après les autres. 11 est un bien plus réel qui doit être le partage naturel des grandes âmes , et ^ue vous ambitionnez en« core davantage ; car certainement lorsque il faudra opter entre les plaisirs et l'honneur , personne de vous, messieurs, ne quittera jamais \eplus pour le moine. Il faudrait être toue seuls plus forts que la nature entière (i).
Le comte. Quand même nous poumons oublier l'estime que nous avons pour nous-mê» mes , nous nous respecterons toujours assez pour redouter les remords.
Le chev. Les remords, monsieur 1 mais les remords sont pour le peuple; vous avez trop d'esprit pour vous repentir de ce que vous ne pouviez éviter , ou pour craindre un avenir que vous ne croyez pas.
Le comte. Entendons-nous encore icii mon-» sieur ; car vous prenez toujours le change. Nous appelons remords les sentiments douloureux excités en nous, non par le regret d'avoir commis une mauvaise action, ce serait une absurdité, mais par le chagrin que causent les mauvaises suites (^).
Le chev. Mais si les effets ues passions vous sont utiles ?
Le comte. Oh ! alors point de remords (3) , lious devons au contraire nous en féliciter. D'ailleurs à quoi aboutiraient les regrets d'une action qui n'existe plus ni en ellemême ni dans ses suites ? Ils ne seraient qu'une
fâcheuse réminiscence qu^un vieux préjis-
gé et ta plus essentidle ae toutes les grâces,
c'est d'en excepter les hommes. Ils sont inutiles avant le crime ^ ils ne servent pas plus
après que devant la bonne philosophie se
déshonorerait en pure perle, en rmlisatU des spectres qui n'effraient que les honnêtes gens (h) : aussi le préjugé commence-t-il déjà à se dissiper par l'intime persuasion où l'on est qu'il n'est pas possible ae faire mieux qu'on ne fuit. Quel avantage pour le publie , si nous étions assez heureux pour le persuadera tout le monde 1 ils s'abandonneraient avec une soumission utile, avee une résignaiion raisonnes aux décrets du sort , dont sauvent leur trop arande sensibilité fait qu*ils sont accablés (5; .
(I) Sysi. de la nat., lom. 1,cb. 5.
(î) c Les remords sont les senlîmenls douloureux excilés en nous par le chagrin que nous causent les cffeis présenu cl Tuturs Uo nos |»aissioas. > Sysl. de la nat., tome i, eh. 13.
iô\ Ibîd.
14) Vie heureuse.
f») Sysl. de la nat., lomc I, ch. (i.
CATÉCUISt£«
lis
Le chÉ9. Désabusez les honiiKes gens, mes* sieurs , je le veun bien , maïs de graee , n*é* lendez pas votre bienfaisance sur le reste des hommes. Le peuple se conduit toujours par un certain instinct qu'il n*est pas aisé de ▼aincre : et sli est persuadé que les biens pr^nts sont Tunique félicité , et Tinslinct son principal guide; ce pauvre peuple, qui en général est assez mécontent de son sort, et qui veut absolument être heureux, que va44i devenir? Laissez-lui au moins ses remords , ses espérances et ses craintes pour une autre vie. Vous voyez donc , monsieur, que vous n'avez pas encore trouvé le biais pour nous tirer d'embarras; il faudrait, ce me semble , chercher quelque autre bon moyen pour réformer la société ; autrement vous ne faites que nous rendre plus malheureux en nous découvrant nos maux , sans nous en indiquer le remède*
Le comte. N'allez pas monsieur , me (aire d'autres questions ^ vous en saurez davantage dans la suite ; contentez-vous pour le présent de ce qu*on veut vous apprendre : nous ne sommes pas même en usage de tant parler avec nos élevés ; car ils sont aussi plus dociles. Vous méritiez cependant une exception particulière. Vous êtes aujourd'hui suIQ* samment instruit : vous connaissez le mécanisme du monde et celui de l'homme en particulier ; vous avez vu comment les vices et les vertus, le bien et le mal physique sortent successivement de la rotation des éléments, et c'est bien assez, n'en demandez pas davantage.
Le chev. Jamais en effet les sages de la Grèce et de Rome n'avaient pensé si profondément. La physique, la morale, la politique, tout est parfaitement lié dans votre système; l'essentiel est qu'il n'y ait point de Dieu , tout le reste s'ensuit. Car s'il n'y a point de Dieu, il n'y a point d'esprits ; d'où seraientils vetius ? S'il n'y a que de la matière , elle doit être éternelle; qui l'aurait créée? La matière s'est donné à elle-même son mouvement et ses modiGcations ; de qui les auraitelle reçus? L'ordre, l'harmonie de l'univers, et tous les ouvrages de la nature ne peuvent plus être que le résultat fortuit du choc des atomes, puisque les atomes n'y connaissent rien eux-mêmes.
Le comte. Fort bien , monsieur, fort bien ; allons, continuez : que j'ai de plaisir à vous entendre I
Le chev. Mon ame , mon intelligence , ma volonté , ne sont donc plus que la matière modifiée, puisque il n'y a rien de plus dans le monde. La matière ap^issant toujours nécessairement selon certames lois , le méchant et l'honnête homme ne seront donc plus que deux automates invinciblement déterminés au bien et au mal par le mécanisme de leur organisation. Les remords seraient une faiblesse , on ne doit point se repentir de ce qu'on ne pouvait éviter; l'espérance ou la crainte d'un avenir serait une illusion , puisque l'ame n'est plus rien lorsque le corps est dissous.
Le comte. Cela est juste , la difficulté était
d'établir un système de morale , et cette dif-ficulté eât embarrassé bien du monde.
Le chev. Oui certes , mais quand on a , comme vous , messieurs , la force de s'élever auHléssas des préjugés, on remonte aux sources de la lumière.
Le comte. Aussi tout a-t-il été bientôt aplani.
I^ chev. En effet, n'y ayant plus rien que de matériel , la vérité ne peut plus être oue la matière modifiée; la raison, que la matière modifiée; la loi naturelle, que la matière modifiée : ainsi tendant nécessairement à un bien physique , je dois prendre toutes les voles possibles pour arriver à mon but. Les animaux se sont trouvés là fort à propos et vous vous êtes servi adroitement de leur proximité pour
Le comte. Le génie, monsieur, preste de tout.
Le chev. Vous vous êtes servi de cette proximité^pour nous faire connaître le véritable état des choses, et nous instruire de nos devoirs par leur exemple. Organisés à peu près comme nous, doués, comme nous , d'intelligence et de sensibilité , mais beaucoup plus sages , parce que la nature n'a Eoint dégénéré dans eux , ils sont aussi plus eureux.
Le comte. On ne saurait mieux voir : rien ne vous a échappé. Nos devoirs consistent donc
Le chev. A se rendre heureux parla jouissance des plaisirs.
Le comte. Fort bien. On a demandé encore en quoi consistait la vertu.
Le chev. A prendre les meilleurs moyens pour arriver à ce but : ainsi je me laisse entraîner par l'amour des plaisirs, rien de plus raisonnable ; j'emploie tous les moyens pour y arriver, c'est un devoir : je chéris mes passions , elles font ma félicité ; les contraindre, ce serait contrarier la nature; les modérer, ce serait diminuer la somme du bonheur. Je suis mon instinct , et c*est une nécessité : l'essentiel est d'éviter les excès et l'indiscrétion , crainte des suites. Je serai humain , Î'uste et bienfaisant lorsque j'aurai intérêt à 'être ; je m'imposerai oes devoirs de convention lorsqu'ils me seront utiles ; je romprai les pactes lorsque je les croirai désavantageux.
Le comte. Cependant, monsieur...
Le chev. Je vous entends , monsieur, mais je prendrai mes précautions pour qu'il ne m'en arrive encore pis. L'opinion publique donnera à cette rupture la oenomination du crime ; on me reprochera de flatter les unr pour avancer ma fortune, de calomnier le$ autres pour les supplanter, dé servir les inclinations des grands pour m'en faire des protecteurs, d'user d'adresse pour aller à mes fins :. mais , tout bien considéré , cela n'est-il pas dans l'ordre? Pourvu qu'il en résulte un bien pour moi, le sage n'aura rien à dire ; cl l'opinion publique , Je la mépriserai. Qu'a-t-on à se reprocher, quand on fait tout pour le mieux ? populus me sibilat, a$ mihi plaudo. Ei en attendant que vous pre-
LE PUILOSOPUE
niei de bons mojenn pour rétablir Tordre dans les gourcrnemenls / je commencerai toujoars par pourvoir à mon propre individu.
Le comte. A merveille; mais pourtant avec circonspection; car il faut aussi toujours songer (|ue les autres nous sont utiles » et qu'on doit les intéresser à son bien-être.
Le ehev. Je comprends cela ; mais tout s*a* planit ici. On cramt les préjugés , et on les . ménage : on fait profession de bienfaisance, mais sans dire encore le fin mot de la chose : on rend hommage à la vertu , on respecte rhomme de bien ; mais on s'entend. Ennn on présente toujours la vérité un peu de profil , suivant la capacité des individus, et on s'explique ensuite.
Le comte, 0ht monsieur, n'allez pas si vite, je vous en prie : il n'en est pas temps encore.
Le chev. J'en conviens. Mais n est-il pas encore vrai qu'en effet toutes ces maximes dérivent nécessairement de ce premier article de votre symbole, point de Dieu, et que, pour peu que vous touchiez cet article, tout le reste s'en va pièce à pièce 1 Car s'il y a un Dieu, il y aura une providence, il y aura une justice qui récompense et qui punit, il y aura une autre vie : alors il faudra admettre d*au^.res vertus et d'autres lois que celles de la nature, et presque toute la morale de TËvangile ; alors les remords et la crainte reviendront, et l'univers entier sera remis dans l'esclavage.
Le comte Admettre un Dieu I gardez-vous on bien, monsieur, je vous l'ai déjà dit : que g.ignerait-on alors à être philosophe?
te chev. Ajoutez encore qu'en reconnaissant un Dieu , il faudrait admettre une religion et un culte public qui fût l'expression de nos hommages. Or queue religion choisir? Se prosterner devant une pagode ? Non certes. Prendre le turban ? Peut-être que non. Se faire juif? J'en doute. Il faudrait donc croire en Jésus-Christ. Ainsi , dès que la religion nous incommode, le meilleur parti est de ne plus rien croire. Les articles de votre code se trouvent alors tous dressés suivant vos intentions. Nous voilà tous libres ; et chacun prend ses arrangements en conséquence.
Le comte. En vérité , monsieur, on ne saurait mieux analyser. Vous avez presque tout vu, et même un peu au delà de ce qu'il convenait de voir. Allez, monsieur, vous serez un jour certainement dans la classe des penseurs : et tant mieux, cette classe commence à devenir rare. Il convient cependant que vous songiez dès à présent à vous occuper un peu de nos intérêts. J'ai déjà parlé de vous , on brûle du désir de vous connaître ; mais en r.tlendant que vous soyez classé , il faut toujours vous donner quelques règles de conduite.
Le chev. Toutes ces règles, je les ai déjà, monsieur ,a'ans ma télé.
Le comte. Oh I ce n'est pas cela ; je parle f^os rèirles do conduite relativement à la place que vous allez occuper.
Le chet. Mais en scrai-jc digne?
Le comte. Vous êtes trop modeste , monsieur , et cela conunence déjà à être un défaut.
Le chev. Je tâcherai» monsieur, de m'es corriger
Le comte. Vous saurez donc que le sage est ami de la vérité; et que l'amour de la vérité est toujours en action pour propager la saine philosophie. Il faut donc vous appliquer à la faire connaître.
Le chev. Hélas 1 à peine snis-je encore initié.
Le comte. N'importe. Cependant n'allez pas tout dire : c'est une maladresse de nos jeunes gens , et même de quelques anciens. Ils effarouchent du premier abord, et gâtent tout pour aller trop rite , en divulguant indiscrètement tous nos secrets : des yeux malades ne peuvent supporter encore le grand îour. Il vaut beaucoup mieux , comme plusieurs de nous , écrire et parler sans être entendu. Piquez - vous même d'une austère verlu ,
{gémissez sur la corruption des mœurs , sur es abus de la religion, sur le relâchement de la morale; mettez, s'il se peut, le royaume du ciel à si haut prix qu'il fosse perdre courage : on pense alors qu'il vaut beaucoup mieux jouir de la vie que de se tourmenter inutilement.
Le chev. Il y aurait là , ce me semble , un peu d'hypocrisie ; mais l'expédient n'est pas maladroit.
Le comte. Vous pourrez encore proposer un plan de réforme pour corriger les mœurs des ecclésiastiques et des moines, et pour les rendre au moins utiles à la population. Faites remarauer surtout le faste et la cupidité du haut clergé ; insistez sur le mépris qu'il fait du second ordre. Sachez toujours quelques anecdotes scandaleuses : vraies ou fausses , elles seront toujours bien accueillies; on aime natarellement à trouver en défaut ccox qui se croient en droit de gronder tout le monde. Pour peu que vous soyez plaisant » vous y gagnerez toujours la répulation d'homme d'esprit ; et cette réputation nous est absolument nécessaire. Gardez-vous bien surtout de parler jamais de charité ( ce terme n'est plus d'usage, même parmi les prédicateurs qui lisent nos livres), mais pariez de bienfaisance, parlez d'humanité, vous manifesterez la beauté de votre ame ; et c'est la encore un point essentiel, sauf ensuite les modications convenables.
Le chev. Ah ! monsieur, je suis perdu si je modifie. Je serai bienfaisant quand j'aurai intérêt à l'être? Je garderai les conventions quand elles me seront utiles ? Je...
Le comte. Mais vous ne direz pas cela, j'espère. Vous ferez seulement observer que les prêtres font consister leur charité à rendre les hommes malheureux dans ce monde et à les damner dans l'autre ; et que nous voudrions an contraire sauver tout le genre humain. Ce sera alors le moment de parler des prétendus réprouvés dont on prendra fait et cause. Damner éternellement ses frcrcs pour des disputes de religion , ou poui