‹ Catéchismes philosophiques, polémiques, historiques, dogmatiques, moraux, liturgiques, disciplinaires, canoniques, pratiques, ascétiques et mystiquesChapitre 165 sur 235 · CS · texte numérisé non relu

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CATÉCHISTE

des faiblesses d*ttn moment , quelle absurdité t

£e ehevn Oh I à cela, Je sais bien sûr d'avoir raison : il y aura toujours assez d'intéressés dans ma cause.

Le comte. Vous pourrez de là risquer quelque incursion sur les mystères.

Le chev. Et qu'importent toutes ces spéculations oisives ?

Le comte. Rien du tout, il est vrai, en ellesmêmes ; et, de vous à moi, nous permettrions volontiers à chacun de croire ce qui lui plaît, pourvu qu'on nous laissât la liberté de faire ce que nous voulons : chacun chez nous fait son symbole à part sans qu'on y trouve à redire. Mais ayant une fois inspire à nos auditeurs l'envie d'apprécier les articles de foi, nous arrivons de là à la liberté de religion, à la liberté de conscience. Alors le champ de bataille est à nous , nous donnons notre

Elan d'institution, et nous façonnons les ommes à volonté.

Lechev.La marche est sage ; mais la tâche est un peu difBcite. Comment parler des mystères , moi qui ne sais que mon catéchisme?

Le comte. Boni les autres en savent^ls davantage ? Voyez pourtant comment Us disputent; et ils ont encore le parterre pour eux. Ne savèz-vous pas plaisanter? voilà tout ce qu'il nous faut.

Le chev. J'ai observé qu'en eifet cet argument vous réussissait assez.

Le comte. N'oubliez pas surtout les inquisitions et les croisades ; vous ferez voir que ce fut la superstition qui inspira aux chrétiens d'aller égorger un million d'hommes en Orient pour glorifler le Dieu qu'on adorait en Europe, et qui fait encore brûler tant de malheureux à Goa pour les faire croire en Jésus-Christ. Vous observerez encore que ce fut S. Bernard qui souffla le fanatisme dans le cœur des croisés, et que les papes en bénirent les drapeaux. Vous aurez pour vous toutes CCS âmes sensibles qui ne voudraient jamais qu'on fit du mal à personne.

Le chev. Je le veux bien, mais il faudrait auparavant me mettre un peu au fait. Bien des gens traitent d'apocryphes certains détails dont on habille messieurs les inquisiteurs , pour les rendre odieux ou ridicules; et j'entendis dernièrement un homme d'assez bon sens disserter passablement sur les croisades. Il soutcnail qu'elles étaient très-légitimes en elles-mêmes, ayant pour but de réprimer les cruautés qu'exerçaient les Sarrasins sur les chréliens, en haine de la religion; de secourir les empereurs grecs , dont les barbares envahissaient les Etats; et de garantir l'Europe entière de l'invasion dont elle était menacée. Il ajoutait que, si on avait échoué dans la conquête de la Terre-Sainte, il était toujours résulté de celte entreprise un trèsgrand avantage pour nous, en ce qu'elle avait retenu les Sarrasins dans leur pays en affaiblissant leurs forces; et qu'enfin c'a été par le moyen deces croisades, par le soin qu'ont pris les papes de réunir les princes chrétiens contre leur ennemi commun, qu'on a opposé une puissante barrière à ses conquêtes , et

Sue nous avons été sauvés de l'esclavage, «lui alléguait les désordres des crois&; mais il répondait que les guerres les plus justes entraînaient toujours bien des désordres. Il soutenait que ces désordres ne faisaient rien à la justice de la cause , et qu'ils ne devaient jamais être imputés à la religion qui les condamnait.

Le comte. Quand même tout cela serait vrai , croyez-vous qu'on aurait la patience de vous entendre ? Allez, monsieur, rapportez-vous en à nous ; nous avons toisé les hommes : l'avantaçe est toujours pour celui qui attaque. Recueillez encore ce qu'ont écrit les voyageurs protestants , ou ceux qui les ont étudiés , des superstitions des brames , des talajpoins, des bonzes , des fakirs : avec du choix et de l'adresse, vous les rapprocherei des superstitions européennes : les autres en feront naturellement l'application sans que vous paraissiez vous en mêler. C'est un excellent moyen de tout dire et de ne jamais se compromettre. Observez surtout de ne jamais parler d'un saint, sans y trouver du moins un ridicule ; ni des persécuteurs de la religion, sans faire mention de leurs vertus. Chemin faisant, vous disserterez sur la physique, sur la chimie , sur l'histoire , sur la politique , sur l'économie , sur la théoloëie ; et, pour peu que vous entremêliez certaines expressions techniques, personne ne s'avisera de croire que vous avez tort.

Le chev. Oui, monsieur, des expressions techniques, mais qu'on n'entendra pas.

Le comte. Il n'y aura pas de mal.

Le chev. Mais comment savoir tant de choses ?

Le comte. Vous apprendrez tout cela en

t>eu de temps avec nous. Il ne vous faut pour e présent que certains livres élémentaires , et quelques mois de lecture.

Le chev. A ce prix je pourrai bien faire les frais des sciences.

Le comte. Vous pourrez même dans la suite dire quelques mots grecs ou hébreux.

Le chev. Oh 1 monsieur, je vous demande, pardon : tout ce qu'il vous plaira , hors * cela ; car en vérité , je n'en sais pas le premier mot.

Le comte. Vous l'apprendrez. Combien parmi nous c|ui parlent toutes les langues , sans les avoir apprises 1

Le chev. Les licences, monsieur, ne conviennent qu'aux grands hommes.

Le comte. Vous le deviendrez un jour.

Le chev. Mais si par malheur j'avais affaire à des hommes difBciies.

£« comte. Prenez toujours le ton ; cela dépend de l'habitude : ayez de la réputaUon ; cela dépend un peu de nous. Ne reculez jamais lorsque vous serez une fois entré en lice ; et vous vous en tirerez avec honnenr. On adjuge toujours la victoire à celui qui reste maiftre du champ de bataille.

Le chev. En vérité, je ne serais guère flatte d'un semblable triomphe.

Le comte. On s'en contente , monsieur ,

J[uand on ne peut mieux. D'ailleurs si vous iréquentez bonne compagnie , vous y trouve-

LE rniLOsoniE

wtM toQjonre quelqu'un m ious ordre, chargé de dire comme tous.

Le chef). A quoi serytraient donc de pareib

automates ?

Le comte. Ces prétendus automates ( car il faut vous dire toatj forment comme le corps de nos troupes légères : chargées de nos instructions, elles vont partout à la découverte dans les cafés, dans les salons d'assemblée, colporter nos nouvelles et nos brochures , et nous rendent compte de tout. Or -si vous disputez , ce gens là vous soutien*dront : si vous avancez un fait , ils l'auront du moins ouY dire : si vous êtes embarrassé, ils se présenteront pour vous laisser reprendre baleine : ib publieront même votre triomphe, si par malheur vous étiez vaincu.

Le ehev. Eh 1 que donnez-vous donc, messieurs , A ces gens-là ? car ils commencent à me paraître importants, et leur tâche assez pénible.

Le comte. Ces hommes, monsieur, jouissent toujours au moins d^une certaine réputation d'esprit, ils sont sûrs de notre protection , et par conséquent du débit de leurs livres , quand il leur prend envie d'en faire. Nous lés mettons quelquefois dans nos confidences; quelquefois même ils sout admis à la table de nos protecteurs. Mais il y a encore plus que tout cela.

Le chev. Jusque là en effet, leurs services ne seraient pas sufGsamment récompensés.

Le comte. Us trouvent chez nous une pleine liberté de conscience.

Le chev. Ah 1 bon, je m*en serais bien douté ; et c'est là, je crois, le meilleur moyen de faire des prosélytes.

Le comte. Aussi verrez-vous presque toujours dans nos livres la vraie sagesse à cdté de la volupté. Quand on a trouvé la porte du cœur on est bientôt maître de la place. Thérèse Philosophe et la Pucelle d'Orléans ont fait plus de conversions que toutes les subtilités d'Hobbes et de Spinosa. Croyez^rous , en effet que nous nous amusions beaucoup à disserter avec les jeunes demoiselles ? Elles n'auraient pas la patience de nous écouter. Nous coulons seulement un mot, surtout quand elles ont des surveillantes trop sévères; nous leur peignons les douceurs d une tendre union ; son innocence et ses charmes ; nous les plaignons de la contrainte qu'on leur impose ; nous leur faisons comprendre que les préjugés ne doivent point déroger à Tinstinct de la nature ; et nous prétons ensuite nos livres. Un jeune homme y va plus vite; un quart d'heure de conversation , une semaine de lecture, et une maltresse; il est à nous.

Le ehev. Mais n'jr aurait-il pas un peu d'indiscrétion à faire circuler trop librement vos livres? Certains fanatiques crient déjà tout haut , comme vous savez , que vous abusez de la confiance publique pour corrompre les mœurs.

Le comte. Nous méprisons ces vaines clameurs, ou bien nous attaquons à notre tour; et cela ralentit toujours la marche de nos ennemis. Cependant nous gagnons du terrain;

et déjà on a bien d'autres ùKes (te ce que vous appeliez vertus sociales.

Le chev. Cependant comme tout le monde n'est pas encore de votre avis, ne pourraît-ii

Sas se trouver quelqu'un qui voulût décréiter votre morale? Alors, pour soutenir vos principes, il faudrait peut*étre entrer dans certaines discussions dont tout le monde ne serait pas capable.

Le comte. Dans ce cas là, jetez les yeux sur les physionomies ; Toyez si vous ponyez compter sur un certain nombre de suffrages : c'est surtout dans ces circonstances qu'on sent tout le prix de ceux que vous appeliez tout à l'heure automates, vous trouvez-vous en force , soutenez votre thèse : hors de là , niez les faits.

Le chev. Nier, monsieur? cela est fort aisé à dire : mais ma contenance seule me trahirait.

Le comte. 0 ciel ! quel malheur que les préjugés 1 il faut espérer pourtant, monsieur, que vous en guérirez un jour.

Le chev. Et si, lorsque je nie, mon antago* niste prouvait, pièces en main ?

Le comte. Niez toujours , vous dis-je, tous aurez plus d'un moyen de vous tirer d'affaire.

Le ciu9V. Je ne vois pas trop.

■ Lb comte. Je vais vous l'apprendre ; (peutêtre n'en serait-il pas encore temps, mais enfln puisque vous me pressez , il faut vous instruire.) Il n'est aucun de nos écrivains qui, par précaution ou par mauvaise habitude , ne dise le pour et le contre dans ses ouvrages. Tel qui ne respire aujourd'hui que la volupté dissertera demain en misanthrope. Si on vous montre donc quelques endroits où nos écrivains parlent en philosophes , vous en trouverez d'autres ou ils parleront en bons chrétiens. Si on se plaint que le Livre de l'Esprit ouvre toutes les barrières à la licence, vous lirez les éloges qu'il fait de la vertu. Si on vous soutient que le Système de la nature justifle les plus grands crimes , vous prouverez l'intime conviction où était Tauteur de la supériorité de sa vertu, par les protestations qu'il a faites cent fois d'aller jusçne au bout du monde chercher quelqu'un

au*il saurait être plus vertueux que lui. £nn si on nous accuse de renverser les lois . les sociétés et l'autorité publique ; vous ferez voir que les trois ouarts des uûtres ne sont occupés que de législation, d'économie, d'administration, de commerce, de finances et du produit net.

Le chev. Tout cela est fort bon sans doute ; mais quelque misanthrope ne dirait-Il pas à cela que le oui et le non ne sont qu'une contradiction , et peut-être une supercherie de plus?

Le comte. On dirait presque, à vous entrndre , monsieur, que vous êtes vous-même l'un de ces hommes difGciles dont vous parlez.

Le chrv. C'est qu'il faut tout prévoir.

Le comte. Eh bien 1 monsieur, si on s'obstine à vous contredire ; au lieu de vous défendre par syllogismes, faites des incursions sur les

CATÉCHISTE

terres des adversaires ; roontrez les abus et le ridicule des superstitions ; parlez des prêtres , des moines , des indulgences , du purgatoire t des guerres de religion, des papas §recs, des rites malabares, de Rome, du Japon, e TAlcoran, de la justice des Turcs, du gou- Ternement de la Chine t le zèle inspire de rénergie, on Tait du bruit; il se trouve touy^nrs là quelque médiateur officieux pour mettre la paix; et, au pis aller ^ on fait une trêve sans avoir perdu du terrain. Mais en voilà assez, je pense, pour le présent; il serait inutile de tous parler des instructions particulières que nous donnons pour les pays étrangers.

Le chev. Est*ce que tous vous occupez encore , messieurs, des autres pays du monde ? N*ayez-voas pas assez à (aire dans celui-ci ?

Le con^te. La terre entière, monsieur, n'est u*un point à celui qui la considère du haut es cieux ; tous ceux qui Thabitent sont de son domaine ; il porte partout la lumière ,

Earce qu*il est Fami de tous les hommes. Nos ureaux de corre&pondance sont établis partout : nous nommons les commis , ils sont chargés de procurer le débit de nos livres , de propager la philosophie, d'endoctriner nos prosélytes, de faire Uéloge de nos chefs , de nous mstruire de Tétat des lieux, d'exécuter nos ordres; et plusieurs s'acquittent assez bien de leurs devoirs. Nous allons quelquefois visiter nos colonies en personne; et notis jouissons alors de toute notre réputation :les grands hommes sont toujours plus respectés hors de leur. pays. Vous pourriez bien un jour être chargé voujs-méme, monsieur, de celte importante commission.

Le chev. J'en serais certainement Irès-honoré, mais je voudrais pourtant que ce fût incognito^

Le comte. Pourquoi Vincognito ? Le sage doit-il craindre la lumière?

Le chev. C'est que je me déplairais inCniment en équipage de philosophe.

Le comte. Comment, monsieur?

Le chev. Oui, monsieur, je veux dire avec bonnet et perruque, robe de chambre et pantoufles, c'est-à-dire moitié français, moitié arménien, obligé de me faire suivre d'un laquais qui sût la langue du pays, pour répondre a Cjçux qui auraient la curiosité de savoir qui je $uis.

Le comte. Quoi I monsieur , vous répétez ces vieilles histoires dont on ne parle plus? Et vous avez la malhonnêteté d'en plaisanter en ma présence ?

Le enev. Tenez, monsieur, ne nous fâchons point; cela ne servirait à rien. Vous m'aviez reproché ma mélancolie, et j'avais ce reproche sur le cœur : je suis aujourd'hui en bonne humeur; cela ne doit pas vous déplaire. Vous devez être d'ailleurs assez content de moi. Vous m'avez parlé de choses si sérieuses et si sublimes qu'en vérité je n'y tiendrais plus, si nous n égayions un peu la matière. Mais que faire dans ces missions ?

Le comte. Que faire? Bien des choses.

Eclairer les humains , dissiper les supersti-

tions ,. inspirer le zèle, féconder les tatenls , donner un nouveau crédit à nos livres , inspecter l'administration de nos préposé8,juffer du progrès des instituteurs, les destituer rtU ne font pas leur devoir, prendre note de ceux

2ui se distinguent , etc. On vous donnera làessus , dans son temps, tous les renseignements nécessaires. Muni de nos recommandations , vous aurez la satisfaction d'être accueilli partout comme l'un de ces hommes extraordinaires nés pour la gloire de rhumanité ; car souvenez-vous bien , monsieur , que c'est noitsqtU déterminons l'opinion d'im siècle à Vautre; que c'est parnous qu'elle est fixée ; en quoi nous pouvons être Us arbitres de la gloire (1). Vous visiterez donc les bibliothèques , TOUS apprécierez les ouvrages; et quand vous aurez parlé , il ne sera plus permis d'être d un avis contraire.

Le chev* C'est là bien vraiment ce qu'on appelle le triomphe de la philosophie.

Le comte. ¥Ai\ n'est-ce pas en eiïeiàcelui qui éclaire l'univers, non à celui qui le défigure , que les hommes doivent leurs respects? Tous Les hommes soninos pupilles (2); et tous les recevrez tous également avec bonté, vous annonçant partout conune le protecteur de la vérité et de la justice, mais avec cette dignité qu'inspire lasupérioritédu génie. L'artisan et le financier, le roturier comme le noble, ne seront distingués auprès de vous que selon leur degré de mérite. Placés à cêté des souverains vous vous souviendrez toujours que vous êtes les ambassadeurs de la vérité qui . est au-dessus d'eux , et que les sages de la Grèce , avec moins de lumière que vous , allaient autrefois , camme vous, instruire les maîtres du monde.

Le chev. Je pense toutefois qu'il ne faudrait user de ses droits qu'avec modération : l'indiscrétion gfite souvent tout. L'un de vos messieurs, dit-on (mais je n'en crois rien) , pour y avoir été trop lestement dans une des. cours de TEurope, tit rire un jour tous les courtisans.

Le comte. Comment donc ?

Le chev. Avant d'abord paru en perruque , pour se conformer à l'éliqueUc , et jugeant par l'accueil du souverain des complaisances qu'on avait pour sa personne, il crut devoir pour cette fois se dispenser du costume , el déposa humblement sa perruque à ses pieds , pour donner à sa majesté le plaisir de contempler son occiput. Or je vous préviens , monsieur, que je n'aurais jamais la force de faire valoir ainsi tous les^ droits de la philosophie.

Le comte. Oh I monsieur, je vous Tai dit , ces plaisanteries commencent à me déplaire.

Le chev. .Pourquoi cela , monsieur ? les grands hommes auraient trop d'orgueil, s'ils n'avaient quelque défaut. Quand même l'histoire serait vraie, le philosophe aurait-il moins de génie? 11 faut avouer ces petits

(i) Dict. encycl. au mot GMre, p. 717, 718, 720.

(2) I Nous considérons le genre btmmiii comme noire pupille > Dict. encycl. au mol EwyeUtffédie^ p. G48.

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