SIXIÈME ENTRETIEN
Récapitulation de la doctrine du philoeophe. Briêve réfutation de son système. Tableau de la doctrine de Jésus-Christ. Réponse aux objections des impies.
Le comte. D'où sortez-vous donc, monsieur le chevalier, il y a un siècle au'on ne vous a vu ; je vous cherche depuis huit jours , j'ai demandé de vos nouvelles à tout le monde.
Le chev. J'ai pris du temps pour faire mes réflexions ; il fallait être tranquille , et je me suis dérobé à mes amis pour aller passer quelques jours à la campagne.
Le comte. Etait-il besoin de tant délibérer? Toutes ces spéculations seraient même de mauvais augure. On ne fait jamais rien , monsieur, quand on réfléchit trop. Consultez la nature. Tous nos messieurs en sont logés là. Nos élèves, qui ont moins d'esprit que vous, se déterminent du premier abord ; et vous, monsieur, qui avez si bien saisi l'ensemble de notre système...
Le chev. Moi, j*y vais plus lentement.
Le comte. Vous qui aviez déjà vu la nature se préparer de toute éternité par un flux et reflux continuel à produire 1 univers ; vous qui aviez paru si pénétré de vénération à 1 aspect du développement du monde physique et du monde moral , vous hésitez encore? Quel plus beau spectacle, par ezemple, que cette multitude de molécules errantes dans l'immensité des espaces qui s'agitent en tout sens , sans que personne leur dise rien I D*abord le chaos , et après une étemilé, voilà que...
Le chev. Car il (allait bien enCn que celte élcrnilé Gnlt.
Le comte. Oui, monsieur, après une éternité, voilà ({ue les molécules prennent enfin un parti raisonnable et s'arrangent si bien ensemble qu'elles produisent le firmamc^nt avec les astres , créent le monde avec tous les êtres vivants qui l'embellissent. Chaque individu se trouve alors heureusement pourvu d'une certaine dose d'esprit et de raison , suivant les modiOcations des particules qui composent son ame, avec une gradation presque insensible, depuis l'anie de Thultre jusque à l'esprit du philosophe.
Le chev. Et cela avec tant d'ordre et de précision que ni vous ni moi nous n'aunocs jamais pu faire mieux.
Le comte. Ce n'était pas tout. Il tous restait encore un autre chaos, et bien plus difficile à débrouiller ; c'était le chaos du monde moral. Les âmes des hommes et des animaux, formées par le tourbillon de la matière , se ressentaient de l'inquiétude naturelle dos molécules dont elles étaient pétries. Nées avec des volontés , des vices et des intérêts opposés, elles s'entrechoquaient et s'agitaient à leur tour par l'impulsion des mêmes lois , pour trouver une place commode. Cette contrariété d'intérêts et de volontés met d'abord la discorde entre elles. Les honuiica
CATÉCOISTE.
font la gaene aux animaax , ceux-ci ont le dessous.
Le chev. Et cela était naturel. Us n'avaient que des pattes , ils viraient isolés, ils ne pouvaient ni faire des expériences , ni conférer entre eux : il fallait bien céder.
Le comte. Mais » hélas I ces avantages qui semblent nous donner la supériorité font tous nos malheurs. L'homme , au lieu de suivre Tinstinct, se crée des dieux, se donne des maîtres, s'asservit à des lois, àdes superstitions, àdes usages, et perd sa liberté avec l'espoir du bonheur; tandis que la nature dédommage les animaux , en les conservant dans l'indépendance que nous avons perdue. Heureusement la saine i)hilosophie est venue au secours de l'humanité pour briser vos entraves. Ole vous apprend aujourd'hui que vos dieux sont des fantômes et vos maîtres des despotes. Ainsi l'homme rentre par nos soins dans ses droits primitifs , sans avoir besoin ni de rois, ni de prêtres ; et l'âge d'or revient sur la terre. Avouez-le , mou cher chevalier, fot-il jamais de système de morale plus doux , plus réfléchi , mieux raisonné , mieux Mais vous ne répondez rien.
Le ctiev. Non, monsieur.
Le comte. Mais vous avez l'air embarrassé.
Le chev. Un peu.
Le comte. Mais qu'est-ce donc ?
Le chev. C'est que vous n'aimez pas les objections, et que j'en aurais beaucoup à vous faire.
Le comte. Quoi I monsieur le chevalier , toujours raisonner I Tant de gens d'esprit qui ont tout examiné se seraient-ils trompés?
Le chev. Mais tous ceux qui ont cru en Dieu étaient-ils des imbécilles ?
Le comte. Quelle différence ?
Le chev. Oh ! monsieur le comte , vous en d^rez tout ce qu'il vous plaira , mais dans une affaire de cette importance , je n'aime point à croire sur parole ; ma détermination en est prise , et je veux absolument en avoir le cœur net. Il s'agit ici de tout ce que je suis et de tout ce que je serai ; la chose vaut bien la peine d'être examinée : je vous demande donc la permission de m'expliquer.
Le comte. Vous expliquer I Vous m'étonnoz , monsieur. Eh t n'avons-nous pas tout dit ? Ah ! que j'avais bien raison de soupçonner I....
Le chev. Oaif monsieur, de m'expliquer, et de vous faire encore mes objections. Je vous prierai même (ne vous en offensez pas), je vous prierai d'oublier la supériorité que vous avez sur moi : car je ne sais , le ton me gêne; on n'aime pas naturellement à disputer avec ses maîtres.
Le comte. Vous, monsieur le chevalier, vous, vous expliquer I vous, disputer avec moi! vous qui aviez paru d'abord si modeste!
Le chev. IV le faut bien , quand on prend '«a place de disciple ; mais il est juste que chacun ait son tour.
Le comte. Vous voulez donc prendre aussi le ton de mattre.
Le chev. Non , certes, je vous assure ; j'ai trop d'amour propre pour me donner ce ri« dicule.
Le comte. En vérité je ne vous reconnais plus. Mais c'est renverser l'ordre.
Le chev. Pourquoi donc ? Vous prêchez la liberté et je la réclame. Vous prendrez tout ceci , si vous voulez , pour une permission tacite.
Le comte. A la bonne heure, mais sans conséquence. J'ai déjà prisdes engagements avec nos messieurs; il faut vaincre absolument vos répugnances.
Le ehev. Je commencerai donc, monsieur , par vous dire tout franchement que votre doctrine ne peut se concilier dans mon esprit avec les lumières de ma raison.
Le comte. Ah I monsieur , vous avez donc revu votre capucin.
Le cheV' Laissons-là , monsieur, notre ca-
Imcin , et venons au fait. Vous me dites que a matière existe de toute éternité ; mais de qui Tavez-vous donc appris? car certainement vous n'existez pas , messieurs , du moins comme êtres pensants de toute éternité.
Le comte. De l'expérience. Car observez que ce que nous appelons destruction dans la nature n'est jamais qu'un changement de modification. Or , si la matière ne peut totalement s'anéantir , elle n'a donc jamais pu commencer (1).
Le chev. Mais pourquoi ne dites-vous pas aussi que le monde a toujours existé, et qu'il existera toujours ? car vous n'avez point appris non plus qu'il ait commencé. Que savez-vous si l'existence de ce monde ne lient pas aussi essentiellement aux lois du mouvement que les lois du mouvement tiennent elles-mêmes à l'existence de la matière ? La matière est indestructible dans Tordre physique, je l'avoue; et voila ce que vous montre l'expérience : mais vous apprend-elle qu*il ne peut y avoir un premier être qui ait créé la matière, qui lui ait donné des lois , et que cet être , s il a donné l'existence à tout , ne puisse aussi tout anéantir?
Le comte. Mais , de bonne foi , mon cher Chevalier, peut-on faire quelque chose de rien?
Le chev. Bon : ce serait là tout au plus l'argument d'un manœuvre; mais vous,
messieurs en vérité » je ne comprends
plus rien à votre dialectique. De rien on ne peut faire quelque chose ; oui , en ce sens
aue le rien ne peut servir à la composition 'un être. Mais est-il impossible que ce qui n'existait pas commence d'exislei par la volonté d*un être tout-puissant?
Le comte. Oui , certes , et cela est évident , car si ce qui n'existait pas pouvait commencer, on apercevrait perpétuellement sortir Ju néant de nouvelles choses (2).
(I) Vrfli sensdii Syst de la nat., ch. 2.
{^) Philosophie du bon sens, toiu. 1, p. ^d.
Le cnev. Point du tout , parce que l'Etre tout - puissant est aussi un ôtre parfailcpient libre dans les opérations de sa toutepuissance.
Le comte. Mais concevcz-YOUs bien comment Dieu peut tirer un être du néani?
Le ehev. C'est-à-dire , monsieur , que vous comparei la vertu du Tout-Puissant à l'adresse d*un artiste qui ne peut opérer que sur un corps préeustant. Vous ne concerei pas comment Dieu a créé le monde. Mais Oâeriez-Yous bien afOrmer qu'il ne peut rien faire sans vous aVoir fait comprendre comment il peut opérer ? Combien de choses pos^ sibles , même dans Tordre physique, et dont vous ne concevez pas cependant la possibilité! L*Etre suprême serait-il inflni si tous pouviez comprendre toute retendue de sa puissance? Concevez-vous mieux comment vntro vAlonlé aeit sur votre corps ? comment
votre volonté agit sur votre corps olre corps agit sur votre volonté? Concevez-vous comment la matière peut sentir , raisonner , vouloir , etc. Cependant vous attribuez le sentiment , la raison , la volonté à la matière ; vos prosélytes n'en ont encore d^autre garant que votre assertion ; et pourtant ils le croient. Il ne suffit donc pas que vous ne puissiez concevoir une chose, pour affirmer qu'elle est impossible , il faut montrer qu'elle répugne aux premiers principes et à ressence même des choses. Or c'est là certainement ce que vous ne ferez point ici. Mais si Téternité de la matière qui sert de base à votre système ^ manque par le fondement , que deviendra toute votre philosophie?
Le comte. Allez , monsieur , nous y pourvoirons d'ailleurs.
Le ckev. Quand même la matière serait éternelle , qui lui aurait donné le mouvement?
Le comte. Je vous l'ai dit » monsieur , le mouvement est essentiel à la matière.
Le chev. Et moi , au contraire , je vois évidemment que le mouvement répugne même à réternitè de la matière ; car cette éternité serait composée d'instants successifs , qui , ajoutant toujours à la somme des instants passés , prolongerait aussi à chaque instant cette éternité ; ce qui répugne évidemment à sa nature, puisque réternitè étant infinie ne peut recevoir d'accroissement.
Le comte. Quelle subtilité.
Le ckev. Subtilité tant qu'il vous plaira , mais qui a toujours fort embarrassé vos grands hommes. Vous croyez encore que les corpuscules de la matière se mouvant d'euxmêmes sans dessein , sans volonté, sans intelligence , ont formé fortuitement l'univers. De qui l'avez-vous donc appris?
Le comte. C'est encore de l'expérience, qui nous montre que la nature suit toujours d'elle-même certaines lois, d'où résulte la conservation du monde physique.
Le chev. Mais l'expérience vous apprend aussi, monsieur, que l'ordre suppose toujours une intelligence qui préside à cet ordre. Vous voyez un beau tableau, une belle statue , un bel édifice ; et vous louez l'adresse
LE PHILOSOPHE 771
de l'artiste sans le connaître. Un arabe tronve une pendule dans les déserts de LyMe, et quoique il ne connaisse point rborlogerle, il ne sera pas assez dépourvu de bon sens
Ïour croire que la pendule est l'ouvrage du asard.
Le comte. Mais si le monde est l'ouvrage d'un être intelligent , pourquoi tani d'irrégu* larités , tant de vicissitudes dans la nature ? Pourquoi cette alternative de biens et de maux , de desti^ction et de régénération ? Pourquoi , dans tous les êtres vivants , ce germe de vie et de mort qui les produit et qui letf fait périr? Pourquoi ce combat éternel entre les éléments qui nous environnent?
Pourquoi
Le ckev. Regardez, monsieur, cet insecte ifui rampe à vos pieds. Insensé qu'il est , il insulte à la majesté du chêne que vous admirez , parce que ne levant jamais les yeux en haut, il ne considère que les sinuosités des racines qui le portent : et voua , monsieur , qui écrasez cet insecte avec indignalion ; vous qui êtes frappé des merveilles de l'univers , vous refusez de rendre hommage au Créateur , à cause des prétendues défectuosités dont vous ne connaissez pas la fin ? Vous aimez mieux nier cette sagesse créatrice qui vous étonne dans le seul mécanisme de ce reptile que de supposer au Créateur des desseins qu'il ne vous est pas donne d'approfondir? Ce serait ici le lieu de montrer que les prétendues défectuosités de la nature entrent dans l'ordre général du monde physique ; que les maux physiques entrent dans l'ordre moral, et que tout, dans le dessein de Dieu, doit aboutir, en dernière analyse, à la formation de l'Eglise, qui est le règne éternel de Jésus-Christ (IJ. Mais je me borne à cette réponse : Puisque c'est vous, monsieur, qui faites l'objection, c'est aussi à vous à prouver qu'une intelligence infinie ne peut avoir eu, en créant le monde , des vues supérieures à votre intelligence; et j'en demande la preuve.
Le comte. Je vous la donnerai un jour , si cela n'a déjà été fait.
Le chev. Pas encore, à ce que je croîs. Poursuivons en attendant. Vous supposez encore, non seulement que les corpuscules se sont arrangés d'eux-mêmes , pour former les organes des êtres vivants et pour en déterminer les proportions, mais encore qu^ils composent cette ame qui pense , qui veut , qui raisonne. Vous voulez que celte ame ne soit plus rien lorsque le corps se décompose ; et moi .je sens au contraire que l'ame et le corps sont absolument distincts puisque leurs propriétés sont incompatibles. Je vois
3oe la matière est essentiellement étendue , i visible; qu'elle a certaines cooOguralions déterminées ; et Je sens que mon ame <!t mes sensations , la joie , la douleur , le désir , l'espérance, la crainte, etc., ne sont rien de
(I ) Les maux, qui semblent être un désordre dans la nature, servent, dans les desseins de la Providence , h la sanclificUion des hommes et à la gloini de Dieu qui est In dernière fin du monde pliYsigue-
CÀTÉCU1STB
tout cela* ie sens que le mouvement ne peut donner a un agrégat de corpuscules des sensations , des pensées , qu*aucun de ces corpuscvdes en particulier ne peut avoir ; et
Sue le corps et Tame étant deux substances ifférentes , la dissolution de Tun n*entraîne pas nécessairement Tanéantissement de l'autre.
Le comte. Où irait donc habiter cette ame, quand le corps serait dissout?
Le chto. La où habitent la Térilé et la justice. Be plus y je cherche la vertu dans vos âmes terrestres ; et je n'y vois que des au* tomates organisés, dégrades par les passions, conduits par Tinstinct» entraînés par la fatalité» allant enGn s'anéantir dans le tombeau.
Le comte. Cela vous étonne, monsieur? il faut bien enfln que tout finisse.
Le chev. Mais de quelle générosité peut être susceptible une ame qui ne voit que Tinstinct dans eUe et le néant après la mort? Vous prétendez encore me rendre libre ; et pour rompre mes chaînes , vous me laissez sous l'empire des passions : mais dominé par les passions, je me trouve asservi à tout ce qui peut les flatter ou les aigrir. Vous m'auranchissez des lois, pour me livrer à rinjustice, à la barbarie, aux caprices de tous les individus qui m'environnent. A quel titre exigeriez-vous donc, monsieur, que j'abandonnasse la religion de mes pères pour suivre la vôtre.
Le comte. Je l'exige comme l'interprète de la nature.
Le dievalier. Où sont donc vos lettres de Grcance?
Le comte. Ces lettres , monsieur , je les trouve au dedans de moi , et dans ce sentiment intime qui m'annonce que les plaisirs sont le véritable bien de l'homme.
Le chev. Mais examinez bien, monsieur, et vous trouverez que ce penchant est réprouvé par un sentiment intérieur, auquel on peut bien résister, mais qu'on ne peut ni étouffer ni contredire, et qui nous domine malffré nous-mêmes. Ce dernier sentiment est donc cette loi de justice et de vérité, que le Créateur a mise au dedans de vous , pour vous servir de flambeau. Le premier cherche le souverain bonheur dans les plaisirs ; mais ces plaisirs ne font que passer , et déposent au fond du cœur une amertume qui l'accable , et des remords qui le déchirent. Ce sentiment est donc une illusion, et vous devez y résister. L'autre promet la paix dans le triomphe des passions ; et tous ceux qui l'y cherchent , l'y trouvent en effet. C'est donc là cette loi que vous devez suivre. Sondez encore le fond de votre ame ,. vous voudriez être indépendant pour être heureux ; mais yotre insufBsance et votre faiblesse TOUS font sentir que, tenant d'un autre principe tous les moments de votre yie , vous ne Êouyez vous soustraire à sa dépendance. Iles vous disent que, nécessairement dépendant de tous les êtres qui vous environnent et qui concourent i yotre conservation et à yotre bonheur, il yous faut un appui plus
Câtêch. Philosp. I.
puissant que vous pour vous soutenir ; un bien qui n'est pas dans vous-même, pour yous rendre heureux ; que TindépendancA absolue serait un anéantissement total, et que vous n'êtes libre que sur le choix du maître. La seule liberté qui convient donc a notre nature est l'assujettissement a une loi , qui, en nous soumettant à un maitre unique* bon , juste , libéral , tout-puissant, nous affranchit des maîtres capricieux et barbares auxquels les passions nous asservissent.
Le comte. Allez , monsieur , on se débarrasse bien vite de tous ces maîtres fâcheux.
Le chef). Mais quand on s'est mis sous l'empire d'un maître, il faut bien en subir lo joug. Inutilement vondriez-vous me persua-^ der encore que la raison cl la vérité ne sont que des modlGcations de la matière : je sens qu'il y a au-dessus de moi une vérité ^ une raison universelle qui éclaire tous les hommes, et qui est nécessairement la même pour tous, dans tous les temps et dans tous lesr lieux; raison immuable, au milieu des révolutions des temps, et malgré la diversité des peuples , des opinions et des préjugés ; rai^ son éternelle qui devait nécessairement exister avant tout, comme la règle essentielle de tous les êtres possibles , et le type de tous les êtres raisonnables ; raison qui n'est autre chose que la vérité même , dont elle a tous les caractères ; en sorte qu'il serait impossible qu'il existât jamais une créature raisonnable, sans être éclairée, sans élra dominée , subjuguée malgré elle , par cette raison primitive, universelle, souveraine, qui a établi sa demeure dans le cœur de 1 homme , du monarque comme du sujet , de l'ignorant comme du sage, pour leur commander, pour les juger, pour les consoler ou pour les punir ; raison qui m'apprend que rien n'est nécessaire dans la nature, puisque la non^existence des êtres qui composent l'uniyers n'implique point contradiction ; raison <}ui me dit que la première cause de tout ce qui existe dans le monde, doit être dans la yolonté, dans la sagesse, dans la toute-puissance d'un premier Être iuGniment parfait, puisque ce n'est que par lui que tous les autres êtres deviennent possibles.
Le comte. Et yous croyez , monsieur , que nous irons vous suivre dans ces raisonnements métaphysiques ? Teuez , regardez plutôt vous-même de yos propres yeux , et voyez s'il est possible d'attribuer la création et la formation de la matière à un être spiri^ tuel , c^eit-Jhdire à un être qui n*a aucune analogie, aucun point de contact avec elle ; à un être qui, étant privé d* étendue et de par-» ties, ne peut être eusceptible d^aucun mouve^ ment (1).
Le cnev. Très - possible , monsieur. La matière et l'esprit, le fini et l'infini, n'ont à la vérité, sous ce rapport, aucune analogie entre eux. Mais il y a certainement une analogie nécessaire entre l'Etre par essence, qui renferme éminemment tontes les perfin:* tions, et les créatures qui participent à la Da«
(i) Système de la nature, tome I, cb. 2.
( Vingt-cinq,)
LE Plin^OSOPHC
lare de TElrc ; entre l*Etre nécessaire par lui-même et les êtres contingents qui ne peuvent exister que par la yolontéd'nn premier Etre ;. entre des êtres raisonnables et, celui qui est la yérité et la raison par essence.
Le comte. Mais pensez-y bien , monsieur , et Yoycz encore une fois sMl est possible qu'un être dépourvu d'organes puisse peu-ser» qu'il puisse vouloir, qu'il puisse agir (1).
Le chev. 11 m'est encore plus facile de concevoir qu'un être dépourvu d'organes puisse vouloiretagk*, que de concevoir que la matière puisse vouloir et penser. Vous ne comprend pas comment cela peut se faire : mais un aveu^ glo ne doit pas nier les couleurs » quoique il : ne les comprenne pas. Un sauvage rira de vous voir mesurer une tour à une lieue de * distance, parce qu'il n'en concevra pas la possibilité. Or n'y aurait-il pas du moins autant d'intervalle entre l'intelligence divine et yotre intelligence qu'il y en a entre votre intelligence et celle des autres hommes? Ainsi, de ce que vous ne pouvez mouvoir un corps
Sue par le contact a'un autre corps , vous ne evez point conclure que Dieu ne peut le mouvoir autrement.
Le eomU. Ce Dieu aprit tout, l'iï existait, eerait un tyran; et vous nte le proposez pour modèle I
Le ehev. Ahl monsieur, quel blasphème^
Le comte. Oui , monsieur , dussiez-vous crier à Timpiété , oui , ce furent ces dieux que la religion peignit comme des tyrans pervers , qui corrompirent les mosurs. L nomme fut mé* chant, insociable, inutile, turbulent, fanatique, quand il voulut imiter ces tffrans dtot'mses , ou se conformer aux leçons de leurs tV ttrprites (2).
Le chev. Quoil monsieur, tous semblez défier le ciel même de vous écraser de sa foudre?
Le comte. Ce Dieu permet tous les crimes , il me livre i la douleur et i la mort , et je le prendrai pour modèle (3) ?
Le chev. Dieu est notre modèle ; oui , sans doute : mais avec la différence qu'il doit y avoir nécessairement entre les perfections de l'Etre suprême et les yertus des êtres créés.
Le comte. Voilà encore une subtilité théologique.
Le chev. Je vais m'expliquer ; et je pose d'abard pour maxime ^ que l'amour de l'or^ dre doit être la règle de nos actions et le principe de nos vertus, comme il est le principe et la règle des opérations divines. Niez-vous cette vérité?
Le comte. Je l'accorderai , si l'on veut.
Le chev» Je dis, en second lieu, que l'amour de l'ordre doit produire des opérations différentes, relativement à la nature de l'Eire éternel et dès êtres créés.
Le comte. Je nie cela.
Le chev. £t moi, je le prouve par une simple
(I) Svsièflie de la nai., tome 1» ch. 5. \t) Ibid., ch. i6.
(5) Veyei le Svst. do la natore. , tonie S, ch. 3. Le vrai sens du Sysl. de la uat. ch. Î5.
comparaison. L'amour de Tordre ne doiMl pas être la loi du prince comme du sujet?
Le comte. J'en conviens. *
Le chev. Or l'ordre exige que lé prince commande et que le sujet obéisse ; cepen^ dant le commandement et Tobéissance qui paraissent si opposés , dérivent de la même source. Par la même raison , l'obéissance serait une absurdité dans Dieu , quoique elle soit une vertu dans la créature. Le repentir d'une faute, qui est une vertu dans l'homme, est encore incompatible avec la sainteté de Dieu qui est impeccable. L'homme délibère avant que d'aeir; et cet examen est prudence. Dieu ne délibère jamais, parce que la vérité est toujours sans nuages i ses yeux.
Le comte. On pourrait absolument convenir encore de cela.
Le chev. Or cela posé , venons à l'application. Dieu est infiniment bon , mais il l'est de la manière qui convient à l'Etre souverainement parfait, c'est-à-dire qu'il est souverainement bon par sa propre nature.
Source de tout bien et de toute bonté, il nous donne tout ce que nous sommes, sans jamais rien recevoir de nous ; il nous commande encore de faire du bien à nos semblables, il nous en inspire la volonté, il nous en fournit les moyens , il nous en présente les motifs , et promet de récompenser lui-même ce que nous aurons fait pour eux. Voilà ce qui caractérise la bonté suprême. Mais cette bonté suprême, infinie dans sa source , est parfaitement libre dans la distribution de ses dons. 11 n'en est pas de même de l'homme , à qui Dieu a imposé des devoirs. S'il est donc vrai que la bonté divine doit être notre modèle, ce n'est que jusque au terme <}ui sépare , pour ainsi dire , les droits de la Divinité, des obligations de sa créature. Ainsi Dieu est libre dans ses dons; mais l'homme n'est pas libre dans l'exercice de sa charité, parce que Dieu, qui lui en prescrit la mesure, lui ordonne, non seulement d'aimer tous les autres hommes, mais encore de concourir à leur bonheur, selon son pouvoir. De là il suit une Dieu ne blesse point sa bonté en nous aonnant la mort , et que nous nous rendrions coupables , en laissant
Kérir ceux que nous pourrions sauver. Par I même raison , Quoique Dieu soit infiniment saint, il ne blesse point sa sainteté en permettant les crimes ; au Heu que nous nous en rendrions complices, si nous les permettions, pouvant les empêcher.
Le comte. Mais Dieu est juste , et vous dites cependant qu'il ne doit rien à ses créatures (1).
Le chev. Il ne leur doit rien en ce sens , que ses créatures ayant tout reçu de lui, il ne se doit qu'à lui-même et à sa propre justice , de récompenser des vertus qui viennent de lui.
Le comte. S*t7 est libre, il pourra donc faire le mal (2).
(1) Vrai sens do Sysi. de la nal., ch. 5.
(t) IbiJ., ctiap. i5.
CATÉCHISTE
Leeluv* Point do lout, parce que la liberté de faire le mal est ane imperfection.
Le eomte* S'il est immaable» il ne pourra donc être libre (1).
Le chev. Dieu est libre , comme il convient à un Etre infiniment parfait. L'homme dé=libèrOy ensuite il agit : Dieu au contraire , ne connaissant ni cassé ni avenir , mais existant dans un présent éternel et indivisible, parce qu'il est éternel et immuable , il n'a jamais été indéterminé ; mais il a toujours voulu librement ce qu'il a opéré dans le temps.
Le comte. Un Dieu qui se venge , et qui nous défend la vengeance (SJ ?
Le chev» Dieu se venge, par amour de la justice; la vengeance n'ous est défendue par cette même justice qui arme le bras de Dieu contre les coupables.
Le comte. Et vous croyez , monsieur, que i^adopterai ce paradoxe ?
Le chev. Ne vous fâchez pas, monsieur , je vais l'expliquer. Dieu étant seul offensé par la malice du cœur humain, lui seul pouvant connaître le degré de cette malice, lui seul pouvant infliger une peine proportionnée , il s'est réservé à lui seul le soin de venger sa propre cause , et n'a commis aux honmies que le ministère de sa miséricorde (3). Les hommes seraient souvent injustes, en toulant exercer la justice ; ils se vengeraient eux-mêmes , en prétendant venger la Divinité ; et la vengeance , en les divisant , briserait les liens de la société. Dieu se venge , non en éprouvant les émotions de la vengeance, mais par le seul amour de la justice ; non à cause d'aucun mal qu'il ait souffert , mais pour faire rentrer dans l'ordre de sa justice ceux qui se tirent de l'ordre de sa miséricorde.
Le comte. Cependant les princes ont le droit du glaive.
Le chev. Oui , sans doute , mais les peines qu'ils infligent ne sont pas une punition proprement dite ; car ce n'est point précisément pour faire souffrir les criminels, qu'ils les condamnent aux supplices : c'est pour effrayer le crime; et ils n'auraient certainement aucun pouvoir sur la vie des hommes , s'il n'en résultait aucun avantage pour l'ordre public.
Le comte. Nous méprisons la vanité de ceux qui recherchent la gloire des hommes.; votre religion même leur en fait un crime': et le chrétien ne rougit pas d'attribuer a Dieu celte ridicule ostentation (k).
Le chev. Rectifiez vos idées, monsieur, et la difficulté s'évanouira. Les hommes sont injustes en recherchant leur propre cloire , parce qu'ayant tout reçu de Dieu, ils doivent aussi lui rapporter tout ce qu'ils sont : par la raison contraire. Dieu étant souverainement parfait, et n'y ayant point d'autre fin
H) Vni sflM dtt ^vnàiiie de la nat., ch. 25.
(Sjlbld.
(3) Je ne crois pas avoir besoin d'avertir qu'on ne parle pas ici des personnes qui soni revêtues de Tau* loriié publique.
(ij Ibid.
digne de lui que lui-même , il ne peut aussi se proposer pour dernière fin de ses œuvres, ^ue sa propre gloire. Toute gloire lui appartient donc, comme étant la source de tout bien; et il exige nos hommages non comme un bien qui augmente sa félicité, mais comme un tribut de justice , sans lequel non» ne pourrions être jugés digues de ses récompenses. C'est donc la même loi de justice , qui humilie l'homme devant Dieu , et qui veut que Dieu soit glorifié devant les hommes.
Le comte. Si Dieu veut être connu , chéri , remercié, yuHl te montre à toute la terre d'une façon moinê équivoque (1), et alors tout le monde croira en lui.
Le chev. Dieu se manifeste asseï pour étro connu de ceux qui cheichent sincèrement à le connaître (2) ; mais il veut que notre culte soit libre ; et la pleine manifestation de son essence , qjn est réservée à une autre vie , anéantirait dans celle<i, le mérite de la foi avec notre liberté.
Le comte. Vous dites encore qu*il est infiniment bon, et vous voulez pourtant que je le redoute (31.
Le chev. Oui, monsieur, parce qu'il est aussi infiniment juste.
Le comte. Mais puisque il est infiniment sage je ne dois plus m' inquiéter sur mon sort (k).
Le chev. Fausse conséquence. Dieu veut , monsieur, que nous employions les moyens que sa providence nous fournit de pourvoir à nos besoins; mais il veut aussi que nous nous reposions sur elle de tous les événements de la vie.
l^ comte. Il sait tout ; et U faut pourtant que je Vaver tisse de mes besoins pour en être secouru (S). r
jLe chev. Ce n'est point pour l'averiir de nos besoins que nous lui adressons nos prières ; c'est pour obtenir son secours par l'ardeur de notre foi et l'aveu de notre insuffisance.
La comte. SHl est partout pourquoi des temples? 5't7 est maître de tout , pourquoi des offrandes et des sacrifices (6) ?
Le chev. Vous pensez aonc , monsieur , que c'est insulter a la majesté divine, de lui rendre des adorations publiques, d'exprimer nos sentiments par des actes extérieurs , de faire servir les sens à élever l'ame vere Dieu , de nous encourager mutuellement à lui rendre hommage par un culte plus solennel , et de croire qu'il veut bien recevoir par bonté ce qu'il nous a donné par miséricorde
Le comte. Hais comment donc? J'adora-* rai un Dieu juste , et je croirai qu'il punira des créatures qu'il a remplies de faiblesses (7) ?
(1) Vrai sens du Syst. de la nat., cb. %$.
(2) c Celui qui voudra faire la volonté de celui qui m'a envoyé, connatira si ma docirine vient de Dieu, ou si je parle de moi-même. » Joam. 7, v. i7.
(3) Vrai sens du Syst. de la oat., eh. 95.
(4) Ibid.
(5) Ibid.
(6) ibid,
(7) Ibid.
LE PHILOSOPHE
Le chetf. T penscz-yous bien, monsieur?
Vondriet-Yons que le scélérat qui plonge le poignard dans le lein de vos enfants , restât impuni? On bien attribueriez-vous à l'homme seul, le droit eiclusif de punir les crimes ? L'homme est faible, il est vrai ; mais il peut éviter le mal qu'il commet. Le crime est donc toujours l'ouyrage de Thomme, et jamais Fœuvre de Dieu.
Xe comU. La grâce faisant tout dans ses créatures , elles n auront aucun droit aux r^-
compenses (1)
Le chev. Pourquoi non , dès qu'elles coopèrent libreoi^ent avec la grâce?
Le comte. Si ce Dieu est tout-puissant , je ne pourrai donc plus ni V offenser, ni lui résister (2)?
jLe chev. Vous le pourrez parce qu'il vous laisse libre; et il vous laisse libre , aGn que Vjous ayez le mérite de l'obéissance.
' Le comte. S*il était raisonnable , il ne se mettrait point en colère contre des aveugles , à qui il a laissé la faculté de raisonner (S).
Le chev. Vous ienorez donc, monsieur, que la colère de Dieu ne ressemble pas à celle des hommes; qu'elle n'est dans lui que l'amour de la justice, punissant le crime, sans troubler son repos, et sans altérer sa félicité. Si l'homme se rend coupable, ce n'est point en ce qu'il raisonne, c'est au contraire en ce qu'il néglige de faire usage de sa raison pour le connaître, ou qu'il en abuse pour l'outrager.
Le comte. Vous m'exhortez au repentir pour me soustraire à ses vengeances. Mais ce Dieu étant tmmuafr/e, pourrais-je faire changer ses décrets (4)?
Le chev. Autre erreur. Les décrets de Dieu ne «changent point; et c'est en vertu de ces mêmes décrets , toujours immuables , qu'il punit ou qu'il récompense, selon que l'homme est dans l'état de péché ou dans l'état de justice.
Le comte. Vous dites que Dieu est inconcevable, et cependant vous voulez que je m'en forme une idée (5) ?
Le chev. Oui , monsieur , Dieu est inconcevable en ce sens , que nous ne pouvons com* prendre l'étendue de ses perfections ; non en le sens , que nous ne puissions le connaître; rien que vous connaissiez plus certainement que votre ame, et rien cependant dont vous conceviez moins la nature.
Le comtf. Dieu étant tout-^missant , je ne puis donc échapper à ma destinée (6)?
Le chev. Votre destinée, monsieur, est en- Ire vos mains. Dieu ne nous prédestine à la vie ou i la mort, qu'en conséquence du bon ou mauvais usage au'il prévoit que nous ferons de notre liberté et de sa ^race, (]ui nous prévient , qui nous aide à faire le bien , qui
(1) Ynii sens d« Sysiéme de U nat., ch. 25.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
(i) Ibid.
(5) IMd.
nous donne le pouvoir de Topérer et d*évitcr le mal.
Le comte. Ce Dieu infiniment bon m'a créé pour être heureux , et il permet que je sois assiégé d'une infinité de maux. Quelle contradiction !
Le chev. C'est que vos peines doivent exercer votre vertu , et vous donner le moyen de mériter les récompenses qu'il vous a promises.
Le comte. L'homme désire que la vertu soit récompensée et le vice puni : Dieu permet au contraire que la vertu soit opprimée et le vice récompensé.
Le cnev. 11 le permet aujourd'hui parce que le temps de la justice n'est pas encore arrivé; et il le permet par un dessein particulier de cette même providence qui veut nous rappeler à une autre vie où la justice divine doit rendre à chacun selon ses œuvres.
Le comte. £t vous voulez, monsieur, que ce Dieu infiniment grand , infiniment heureux , s'occupe de moi, de mes besoins, de mes actions, de ma destinée? Vous voulez qu'il s'occupe d'un reptile, d'un atome? Que penseriezvous d'un monarque qui s'occuperait d'un insecte ?
Le chev. Je plaindrais le monarque et j'adore l'Eternel t
Le comte. Quelle absurdité 1 Ce qui est une petitesse dans l'homme, serait-il une perfection dans la divinité ?
Le chev. Les insectes, monsieur, ne sont pas sous l'empire du monarque; Hs vivent, ils se gouvernent sans lui; et ses soins à cet égard ne feraient que le distraire de ses devoirs. Mais tons les êtres sont nécessairement sous l'empire de Dieu, comme créateur, comme conservateur; il voit tout, parce que rien ne peut être caché à ses yeux ; il pourvoit à tout, parce que rien ne peut exister que pour lui, en vertu du souverain domaine qu'il a sur toutes les créatures. 11 punit les hommes et il les récompense, parce que tout doit être soumis à sa justice ; mais il le fait , sans être jamais distrait , ni par l'immensité de ses vues, ni par les soins de sa providence, de ce repos éternel qu'il trouve au dedans de lui-même.
Or cet être souverainement parfait» que la raison me découvre, la religion me le montre dans l'éternité, appelant les choses qui ne sont pas comme ceUes qui sont. U parle , et l'univers sort du chaos , les astres prennent leur place dans le ciel, les eaux se creusent des abtmes, la terre s'élève au-dessus des eaux, le firmament se déploie comme un riche vêtement autour d'elle, la nature se pare de Oeurs et de fruits , le soleil aux ordres du Tout-Puissant s'élance du haut des deux pour fournir sa carrière : tout commence avec le temps, et le temps commence avec le monde.
Tel est , monsieur, le maître que ma religion adore. Lumière éternelle , qui éclaire tous les esprits; il est aussi la puissance souveraine qui a créé tous les êtres , qui les
(1) Trai sens du Système Je la nat., ch. S5t
CATÉCHISTE
eonsenre» qui marque à chacun sa place, sen fonctions et son terme, et qui les fait con-* courir à Tharmonie de Tunivers ; animant tout par sa yolonlé , remplissant tout par son immensité , gouvernant tout par sa sa-*
gesse.
Lb camie. Vous croyez donc, monsieur, que ce Dieu vous a fait entendre ses yolontés du haut des cieux ?
Le chev. Oui , monsieur, parce que je crois à des hommes qui nous ayant parlé en son nom , nous ont prouvé leur mission par les signes de sa toute-puissance ; et la voix de ces hommes célestes s'accorde avec la loi qu'il a gravée dans le fond de mon coeur : je suis le Seigneur ton Dieu, m'a-t-il dit , et ta n'adoreras que moi seul:ie t*ai créé pour connaître et pour aimer. Tu ne peux donc vivre ni être heureux que dans moi qui suis la vérité et la bonté par essence. Unique principe de ton être , je dois être aussi ton premier modèle , ta dernière 6n , et ton bien suprême. La justice seule honore ma sainteté, c'est elle seule que ie couronne; et tout ce qui blesse mes divines perfections , attire mes vengeances. C'est par le cœur que tu seras saint, c'est dans le cœur que je dois ré* gner , c'est du cœur que je demande Fhommage. Sois juste , non pour plaire aux hommes, souvent injustes et toujours incapables de récompenser dignement la vertu ; mais sois justes pour me plaire à moi seul, qui suis la source de tout bien et de toute justice. Regarde les hommes, non comme les maîtres de ta destinée, mais comme les cohéritiers d*un même royaume ; . respecte-les comme mes enfants; aime-les comme tes frères, comme je t'ai aimé , comme tu dois t'aimer toi-même. Aime l'homme et ses vertus qui sont l'ouvrage de mes mains; jamais les vices de l'homme qui sont son propre ouvrage. J'ai établi les princes au-dessus de toi , par cette même providence qui , ayant donné des lois au monde , veille aussi à l'ordre public ; tu respecteras dans eux l'image de ma divinité, dont ils sont les ministres ; tu leur obéiras ,
Î>arce qu'ils commandent en mon nom. En eur confiant mon pouvoir, je les ai rendus responsables du salut des peuples ; mais c'est à moi seul à les ju^er. Ton bonheur sera toujours entre tes mains, parce qu'aidé du secours de ma grâce , il sera toujours en ton pouvoir &t%re juste. Je l'ai placé entre la vie et la mort , et ton choix décidera de ta destinée. En vain alléguerais-tu ton impuissance pour justifier tes désordres : ta propre conscience t'apprend que tu es libre, et je la justifierai un jour en jugeant les justices.- En vain chercherais-tu ta félicité hors de moi; tu ne trouverais hors de moi, que vanité qu'afftlction d'esprit , parce oue tout ce qui n'est
Eoint moi-même est indigne de toi. Que les ommes te persécutent , que les douleurs et la mort t'environnent ; lève les yeux au ciel oà i'habite, regarde la place que je t'ai marquée , et considère combien la terre est peu digne des habitants des cieux. Sois fidèle à tna loi, je le serai à mes promesses : et lorsque environné des ombres de la mcrt , tu
sentiras tonr corps se dissoudre et l'univers entier s'écrouler sous tes pieds , la foi, en té montrant les dépouilles de ta mortalité dans la nuit du tombeau, t'annoncera que le temps du combat va finir, t'ouvrira les portes do l'éternité , et t'invitera à prendre ton essov vers les cieux. Après avoir ainsi parlé, Dieu s'enveloppe dans la profondeur dé ses au- ' gustcs mystères, comme dans le sanctuaire de sa sainteté, et nous laisse entrefiés bras de se religion pour être l'interprète de ses volontés et le dépositaire de sa doctrine. i
Le comte. Tel est , je le sais , l'enthousiasme de vos prêtres qui se disent toujours les organes de la Divinité : et le peuple les croit, parce qu'il n'y regarde jamais de près.
Le chev. Noji, monsieur, cette voix ne peut venir que da.ciel; et vous devez sentir vousmême comme moi la différence qu'il y a entra la sagesse de Dieu el le L'engagé des hommes. Nous avons encore devant ies yeux les carac* tères augustes avec lesquels se sont montrés ces hommes extraordinaires qui ont annoncé à la terre les volontés du ciel.
Le comte. Ecoutez la nature, monsieur, elle parle bien plus haut. Comment vivre heu-* reuxdans la privation des plaisirs ?Puis-je regarder comme de grands hommes, ces êtres timides uniquement occupés à étouffer dans eux l'énergie des passions courageuses qui inspirent les héros? Quel bonheur dans celle apathie çui anéantirait tout l'homme*, si elle pouvait jamais se réaliser?
Le chev. La religion, monsieur, ne promet point la félicité dans ce monde, parce qu'il n'y a point en effet de véritable félicité sur la terre ; mais elle nous la montre dans une vie à venir. En attendant, elle promet et elle donne en effet , dans celle-ci , la paix de Tame , qui est le centuple de ce qu on a quitté pour Dieu»
Le eomie. Quel est donc ce centuple promis? Je le nie.
Le chev* Eh bien I convainquez- vous par vos propres yeux , regardez dans leurs retraites ces hommes vertueux qui ont oublié le monde pour ne s'occuper aue de son auteur. Là, au milieu d'un entier dtoûment , loin de tout ce que la terre a de grand, habite le sage que le ciel a formé pour lui, La sérénité reluit sur ^ son front , la candeur éclaire ses regards, la ^ charité respire sur ses lèvres. Tout son exté- ^ rieur porte l'empreinte de la vérité et de l'innocence, tout m annonce la paix dont il jouit; et pénétré moi-même de vénération à la vue de cet homme céleste , qui n'a rien de grand que sa propre vertu, je m'écrie dans un transport d'admiration ; Ah 1 le Fils de Dieu» qui a commencé d'accomplir ses promesses sur la terre, achèvera donc de les accomplir dans hi ciel.
Lecomte.MeAs votre religion n'est-elle donc que pour Tanachorète ?
Le chev.Msi religion est pour tous les hom« mes : aussi verrez-vous par tout et dans tontes les conditions, l'homme religieux» supérieur aux passions qui le dégradent, aux opinions qui 1 égarent, aux caprices de la fortune qui
7SS LB POILOSOPHE
rassenrissent , tOQJoors vrai » (oujonn egtiftable , toujours bienfaisant ; partout bon
Îdoee, bon sujet, bon eitoyen, bon père^ bon poux; mnd dans la prospérité, plus grand encore dans IMnbrtune. Mais je vous montre dans la solitude lliomme seul avec lui-même et avec sa religion , pour tous faire sentir qtt*il est dans la privation de ces biens sensibles , les seuls que vous connaissez , un bien plus réel une ma religion me fait connaître, le seul digne de Fhomme, le seul qui soit proportionné a la nature du cœur humam. Les stoïciens voulaient élever Thomme à une perfection chimérique, en le rendant insi>»nsible à la douleur et aux plaisirs. La religion lui laisse toute la sensibilité, et Télé vc encore plus haut , en lui donnant l'empire sur ses passions mêmes , et en le rendant , sous la main de Dieu, plus fort que le monde entier ligué contre sa vertu. Leê natiam sont autour de lui dam h trouble et la confusion ; les royaumes penchent vers leur ruine : le Tris^ Haut a sanctifié son tabernacle {Ps. 45); et le juste qui Thabite ne sera point ébranlé. Le comte. Regardez plutôt , monsieur , re-^
gardez ce philosophe qui sait jouir du vrai onheur dans le sein de la volupté. Ah I que ees jours sont bien plus brillants I que sa fér licite est bien plus réelle I
Le cAeo.Vous croyez, monsieur, votre sage hrureux au milieu des plaisirs ?
JjS eomte. Oui, sans doute.
£/ chev. Eh bien I considérons cet heureux mortel dans le palais où il repose. Tout annonce d'abord autour de lui la félicité et la grandeur
le comte. Qu^en pensez-vous?
£^ ehev. Mais c'est Thomme que je cherche, non la magnificence qui l'environne ; pénétrons jusqu'à lui, et considérons-le seul avec lui-même. Je vois le plus vil et le plus malheureux des mortels , accablé sous le poids de sa propre grandeur, et couronné d'un nuage de gloire ; l'ennui et la satiété qui le désolent, les soucis, les chagrins, les remords qui le déchirent ont imprimé sur son firont la syndérèse de son ame. Tyrannisé par ses passiqns , partagé entre l'amour du repos et celui de la fortune, entre le désir des richesses et eelui des plaisirs, tourmenté par Tambitiott , et forcé par son ambition même à ramper en esclave ; tout est en contradiction au oedans de lui-même : toujours inconstant dans ses désirs , jamais satisfait de ce qu'il possède, sacrifiant tout au bonheur qu'il cherche $ prêt à préconiser le vice , à opprimer l'innocence , i trahir son prince et sa patrie , à renverser le trône et les autels , à ensevelir tout le genre humain sous les débris des empires ; s'il peut se frayer, à travers les flots de sauff , une route à cette jouissance qu'il appelle félicité : tel est, je le répète, tel est 1 heureux mortel que vous honorez aujourd'hui dp nom de sage.
Le comte. Vous nous calomniez, monsieur.
Le chev. Tant mieux, monsieur, si je vous calomnie : ma cause est gagnée.
Le comte. Comment donc? vous ajoutez, monsieur, la raillerie à l'insulte ?
né
Le cMv. Point du tout. N'est-ce pas là en effet ce que doivent être nécessairement des hommes qui n'espérant , ne craignant rien après cette vie ; bornant tous leurs désirs à être heureux dans ceQe-ci , et mettant toute leur félicité dans les plaisirs , sont disposés par système à employer tous les moyens de s'affranchir de toutes les lois, pour arriver à leur prétendu bonheur? Des hommes qui se croyant nécessités à être ce qu'ils sont, ne tenteront pas même d'être meilleurs? Si vous désavouez dans la pratique ces maximes que vous enseig^nez dans vos livres , si vous en rougissez, si vous en frémissez d'horreur; j'ai donc pour mol le cri de votre propre conscience contre vous-même ; et si, malgré le cri de cette conscience, vous persistez dans vos maximes ; si vous les propagez par vos instituteurs et par vos livres; si vous voils irritez contre ceux qui vous contredisent et qui vous démasquent; allez, je vous livre à tous vos remords, et je n'ai plus rien à vous dire.
Du reste , monsieur, c'est à la secte en gé^ néral que je m'adresse ; et je fais une exception en faveur d'un petit nombre qui vous ressemblent. Entraîné par le tourbillon des sociétés, par l'attrait des plaisirs et plus souvent encore, permettez-moi ce trait de franchise, plus sou vent encore par les prétentions de l'csDrit, vous marchez sans le savoir, partout ou l'on vous mène , pourvu qu'on ait l'adresse d'intéresser votre vanité. La nou-r velle morale vous plat t, parce qu'elle s'accorde avec vos inclinations ; vous voulez les justifier, pour calmer vos remords. Mais avouezle , monsieur, les philosophes vous amusent beaucoup plus qu'ils ne vous persuadent: leurs éloges vous flatlent; et leurs éloges devraient vous faire rougir, puisque ils ne vous estiment pas assez pour vous croire au-dessus de l'aoulation. Vous aspirez à l'immortalité : hélas I si vous y parveniez jainaîs par vos talents , ce ne serait qu'avec la fl^tris-r sure d'avoir été loué par des honiines dont la bouche à toujours été prostituée aq qienr songe.
Le comte. Prostituée au mensonge? Ah I monsieur...
Le chev. Point d'exclamation, monsieur, la
Ï preuve en est sous vos yeux. Relisez leurs ivres, et apprenez ce qu'ils sont par ce au*ils enseignent. Combien de fois, en considérant sur les échafauds ces malheureuses victimes cfue le glaive de la Justice immole tous les jours à la sûreté publique , vous êtes-vous dit à vous-même en frémissant d'horreur : Pourquoi faut-il donc que la Justice ellemême soit forcée de détruire mes semblables, afin d'assurer le repos de mes concitoyens ? mais pensez, monsieur, pensez que ces hora^ mes ne sont malheureux, que parce qulls ont été philosophes dans la pratique Que tous les nommes soient au contraire véritablement chrétiens , il n'y aura plus ni mal* heureux, ni crimes. Et cependant le philosophe, ennemi de Jésus-Christ, prétend être le défenseur de l'humanité ; il ose accuser ma religion d*être l'ennemie du genre l{\t
CÂTËCHISTfi
main. Ne serait-il pas d'une grande ame de repousser ces vils adulateurs» pour rendre un hommage solennel à la vérité qu ils outragent ? de lever les yeux vers celui qui TOUS a créé , et d'aspirer i des récompenses dignes de l'excellence de votre nature?
Le comte. Nous sommes plus modestes,
monsieur. . ^ .
Le chev. Hais la modestie n'est pomt incompatible avec réiévation des sentiments ; elle sert au contraire copotme d'ombre au tableau.
Le comte. Nous w voulons être que ce que nous sommes en effet. Non» monsieur» ce n'est point dégrader l'homme, que de réduire tes fonctions à un pur mécanisme: ce n'est point le ravilir, que de le comparer à une végétation abjecte. Le phUosophe , exempt de préjugés, n'entend point le langage inventé par Vignorance de ce qui constitue la vraie dignité de Vhomme. Un arbre est un objet qui danê son espèce joint Vutile à Vagréql^le : il mérite notre affection quand if jfroduiides fruits doux et une ombre favorable. Oui, Je le dis avec courage, Vhomme de bien, quand il a du talent et des vertus, est, pour les êtres de son esgèce, un arbre qui leur fournit des fruits et de VomArage (1).
Le chev. Que voulez-vous d^re, monsieur, Vhomme de bien, quand il a des talents et des vertus? Est-ce qu'il j aurait chez vous des hommes de bien sans vertus ? Vous comparez l'homme de bien à un arbre qui mérite x^oire affection quand il nous est utile. Quoi 1 monsieur, l'homme de bien ne serait-il donc rien de plus qu'un être organisé qui porte des fruits ou qui donne de l'ombrage? Mais cet homme , que ses infirmités et son indigence rendent inutile à la société , conserve encore l'innocence des mœurs; il est vrai, modéré , chaste, modeste ; il aime la justice et les hommes ; il fait des vœux pour leur bonheur ; et parce qu'il n'a qu'un cœur vertueux , il ne sera plus qu'un vil insecte à
vos yeux?
Le comte. Mais vous , monsieur, qui voudriez élever l'homme jusque au plus haut des cieux , souvenez-vous que votre maître recommande rhumilité.
Le chev. Je ne l'ai pas oublié , monsieur, mais sachez aussi que l'humilité, qui est une vertu, ne consiste ni à s'avilir, ni à se dissimuler à soi-même la dignité de son ori-
Îine et la grandeur de ses destinées ; mais faire i son ^uteur le sacrifice le plus précieux à seç yeux et le plus héroïque pour l'homme, par l'hommace de tout ce qu'on est,
Sar l'aveu de ses infidélités et de son insufsance. Cette vertu nous apprend donc , en nous montrant les privilèges de notre vocation, que tout ce que nous avons reçu, est un
i (I) Sysl. de la nal., tome I, ch. 12.
^ f La fatalité» djl-on, dégrade rhomme, elle en fait une pure madiine. Mais c*est un langage inventé par n^norancc de ce qui consiliue la vraie dîgniié de rhomme. Toute machine est précieuse, quand elle rempli! bien les fondions auxquelles elle est destinée. I Vrai ien$ du Syst. de la iia(., ch. 12.
dépôt dont nous devons rendre compte ; elle nous montre la distance infinie qu'il y a cn-treDieuet nous, entre nos destinées et nos faiblesses , entre la disnité d'enfants de Dieu et la fragilité des entants des hommes; elle nous anéantit devant la Majesté suprême , et nous invite à faire miséricorde à nos frères, à la vue des miséricordes que Dieu exerce envers nous. C'est ainsi que notre religion élève l'homme en rhumiliant; tandis que vous, messieurs, qui attribuez à l'homme la
gloire de tout ce qu'il est, cl qui fixez ses ésirs sur la terre, vous le dégradez, en lui laissant tout son orraeil.
Le comte. Vous êtes bien savant aujoyr? d'hui, monsieur?
Le chev. Moi I point du tout : ce n*cst 1^ encorç que l'évangile des pauvres.
Le comte. Vous avez raison, monsieur , Tévangile des pauvres et des ignorants, les seuls capables en effet d'adorer une religion qui nous fait entendre que la stupidité, le renoncement à la raison^ l'engourdissement de Vesprit » Vabjection de mon ame, sont de sûrs moyens d'obtenir Véternelle félicité (1).
Le chev. Vous ne connaissez donc pas ma religion , monsieur, ou bien, permêltcz^mQi, de vous le dire» vous faites semblant de ne pas la connaître. Non » ce u'cst point stupidité de croire ce que Je ne puis comprendre, quand je suis assure que c'est Dieu qui a" parlé. Ce n'est point me ravilir» de le prendre lui-même pour modèle et de lui obéir. Pensez-vous donc qu'il n*y ait que les idolâtres, les Turcs» les Juifs» et vous» messieurs, qui soyez des êtres raisonnables? Car enfin tous les autres peuples croient à l'Evangile^ Les Origène, les Ëusèbe de Césnréc, les Basile, les Grégoire, les Chrysostôme , les Àu- Sstin » les Jérôme, les Ambroise, etc.» oui salent l'admiration des paYens mêmes» n étaient-ils donc que des ignorants oi^ des stupides (3)? Depuis que la religion de Jésus*? Christ existe, quelle autre religion a produit de plus grands hommes? Croyez-moi , messieurs , hissez, pour l'honneur de la philosophie, laissez jouir ces hommes célebrcSi de la réputation que tant de siècles leur ont assurée : vous venez trop tard ; ils ont la prescription pour eux. Attendez au moins d'avoir la même ancienneté,ponr prendre leur place.Si vous en aviez le loisir, je vous propo*' serais de lire leurs ouvrages, et vous jugeriez du moins sur le vu des pièces. En attendant vous ne risquez plus rien, depuis que le bon sens est aveugle (3), de leur laisser le privilège d^hommes raisonn(Ales ; vous prendrez^ si vous voulez, la qualité de gens d'esprit.
'{) Syst. de la nat., tome i» ch. 16.
[2) Ceux qui entreprendront de le contester, ( que Dieu est autre chose que la nature) ou de me répondre, sont des hommes pervers, des fanatiques» des méchants, on des fous. Leur religion n*est que démence , folie , enihousiasme, fanasiisme , supcrsiition, imagination déréglée, ignorance, enrance, stupidité, imposture, i Syst. de la naf., p. 4 , en plusieurs autres endroits de Touvrage.
(5) Lliomme de bçn ien$ eHavfugle, Livre dftr£&i prit» dise. 4, ch. 12.
iS
LE PlIlLOSOPIie
L$ eomie. Ouf, monsfcar, les sages seront toujours des gens d'esprit, et les superstif ioui toujours des gens aveugles qui se tourmentent inuiîîemcnt pour être heureux , qui prétendent faire main-basse indistinctement { vur toutei Us pcLSsions les ]flus utiles à nous-mêmes et aux êtres avec qui nous vivons; qui veulent que Vkomme se rende insensible, qu'il devienne Vennemi de lui-même, qu'il se séf>are de ses semblables, qu'il renonce à tout plaisir, (fuHl se refuse le bonheur^ en un mot qu'il se dénature (1).
Le chev. Mais, encore une fois, ce n*est pas là ma religion.
he comte. Que vous enseigne de plus votre Evangile?
Le ckev. Mon Evangile m*enseigne que les {><'ission8, très-sages dans leur principe, ont été dépravées par une funeste pente au mal ; qu'on doit les modérer, en les renfermant dans Tusage pour leauel elles nous ont été originairement données, sans y placer Jamais notre bonheur. Il m'apprend qu elles dcvien* nent criminelles , quand elles prévalent sur la loi de Dieu. Il me dit que la commisération, l'humanité, Tamour du prochain , sont des devoirs indispensables ; mais qu*on doit les ennoblir par la sublimité du molif , et les contenir toujours dans les bornes de la mo^ dération et du devoir.
Le comte. Quoil vous niez, monsieur, que votre religion rende Thomme insensible?
Le chev. Comment, monsieur, la religion lie Jésus-Christ rend Thomme insensible?
Eht cette religion est, pour ainsi dire, tout cœur, toutame, tout sentiment : aimer Dieu, aimer ses parents, ainier ses amis, aimer ses concitoyens, aimer ses ennemis , aimer les malheureux , aimer tous les hommes ; voilà ma loi. Si vous ne vous en rapporter pas à moi , lisez nos livres, et si vous ne vous en rapportez pas encore à nos livres, allons en- (semble partout où il y a des malheureux t entrons dans ces maisons de douleur où les {nCrmités et l'indigence semblent accabler l'humanité; dans ce séiouroù la miséricorde conserve les jours de 1 orphelin, et prolonge ceux de la vieillesse : descendons dans ces cachots, au fond de ces sépulcres, où des hommes vivants , dévorés par les remords , ou noircis par la calomnie, attendent en tremblant l'arrêt qui doit décider de leur sort, ces hommes que vou^ déclarez tous innocents et que vous abandonnez cependant à leur malheureuse destinée. Pénétrons dans ces réduits obscurs, où des familles désolées, enchaînées par la honte, s'abreuvent de leurs larmes , et demandent dans le silence le pain de cha<}ue jour à celui qui nourrit les oiseaux du ciel. Regarde^ partout, auprès de ces malheureux, des âmes sensibles qui viennent les consoler, les secourir, panser leurs plaies , essuyer leurs pleurs, adoucir leurs liens, interrogeons ces âmes sensibles, ces âmes ))ienfaisantes : qui ètes-vous donc? Je n'en«- (f!Qds qu*ull seul cri : nous sonuncs tous
Sysi. de la nal., lome I, çh. 16.
chrétiens. Mais pourquoi des services si pf . nibles , pourquoi tant d'empressement , tant de zèle, tant de sollicitude pour des malheu-i reux, inutiles à la société, le rebut du monde, et peut-être encore noircis de crimes? Ahl nous venons servir notre commun mallro dans la personne de ses enfants. Où sont donc, je vous prie, ces prétendus apôtres de l'humamanité oui insultent à la charité des chrétiens? Où sont-ils, etqu'est-H;e qui pourrait exciter leur commisération , eux qui regardent comme des êtres abjects , tous les êtres qui leur sont inutiles ? Quelles paroles de consolation adresseralent-ib à ces Infortunés ? Insectes rampants sur la terre, leur diraient-ils, triste rebut de la nature, pourquoi vous piquer d'une fausse constance et fati-
f:uer le ciel par des gémissements superflus? 1 n'est point de Dieu dans le ciel ; non, point de Dieu témoin de vos maux ni de votre innocence. Accablés de misère, ignorés des hommes, à charge à la société et à vous-mêmes, sans espoir d'une autre vie, sans ressource dans celle^i, Tunivers entier vous abandonne à votre destinée, et le néant seul doit terminer tous vos malheurs. O cielt quel langage ! et c*est le langage de votre bienfaisance I
Le comte. Ehl quel plus ffrand senice pouvon&-nous rendre à des malheureux sans ressource, que de les exhorter à terminer leurs malheurs en se délivrant de la vie?
Le chev.OnU monsieur; et tandis que vous présentez le poignard au malheureux pour l'assassiner de ses propres mains, tandis que vous le voyez avec complaisance baigné dans son sang, exhaler son ame dans les convulsions du désespoir et de la rage, moi, je vois d*autres sages qui , sans avoir jamais été philosophes, sont partout, dans les villes comme dans les simples bourgades , occupés
Ear état à solliciter aes secours pour les souiger. Mais qui sont donc encore ces âmes bienfaisantes ? Toujours des hommes formés à l'école de Jésus-Christ. Ce sent des chrétiens, ce sont des prêtres. Qui a ouvert tant d'asiles aux malheureux? Qui les a enrichis? Qui a institué ces sociétés saintes qui s'y consacrent au soulagement de leurs frères? Faut-il vous le dire encore, monsieur? Ce sont de ces hommes religieux, qui, imitant la Divinité dans la miséricorde qu'ils exercent, ont le bonheur de partager avec elle le mépris et la haine que 1 impie a voués à la religion. Enlevez à la société tous ces hommes prétendus inutiles ; détiliisez la religion qui les a formés, et venez les remplacer, vous, messieurs, qui prêchez la bieniajsauce et l'humanité; vous, qui reprochez à la religion de Jésus-Christ de rendre l'homme insensible, venez les remplacer, si vous ayez la force de pratiquer la charité des chrétiens.
Le comte. Quelle charité, monsieur, qui, bornant ses soins à la plus vile portion da
Eenre humain, voudrait rendre le reste joialeureux, en le rendant insensible aux plaisirs ?
Le chev. Vous vous trompez , moRsif nfi H
.V.V.JCw'
CATÉGllISTB
vous yoQft tromperez toujours quand tous n*éti]dierei l^Erangile de Jésus-Christ que dans Tos livres. Notre religion permet les plaisirs honnêtes ; mais elle les modère, elle les dirige à une fin digne de l'homme : elle interdit les plaisirs illicites ; mais sans nous faire un crime d*nne sensibilité involontaire pour ces plaisirs , elle défend toot con-^ sentement, et nous ordonne la fuite des occasions pour assurer notre vertu.
Lb comte. C'est-à-dire, monsieur, que pour assurer votre vertu parla fuite des occasions, elle vous répare de vos semblables (1), et vous relègue dans les déserts. Qu'est-ce donc qu'une religion qui voudrait dissoudre toutes les sociétés 7
Le ckev. Un habitant du Monomotapa ne croirait*ilpas,messieurs,àvous entendre, que les chrétiens vivent dispersés dans les forêts avec les ours ? Quelle serait donc sa surprise, si en y regardant de plus près, il voyait les chrétiens composer les nations les mieux civilisées 1 si , lisant nos histoires, il voyait les peu* pies les plus barbares, s'humaniser, se civiliser à la voix de la religion ? s'il remarquait le germe de cette heureuse révolution , dans l'esprit de cette religion sainte, qui nous ordonne de nous aimer, de nous secourir, de nous supporter mutuellement, qui unit l'époux à réponse , le père aux enfants , le sujet au prince, les serviteurs à leurs maîtres, par les devoirs de la subordination et par les liens de la charité? s'il voyait les ministres de cette religion auguste exhorter sans cesse les peuples a la paix, à la concorde, au par-don des injures? se servir de la confiance qu'inspire leur caractère, pour concilier les ennemis' et réunir les familles? mais quelle serait son indignation, s*il entendait ces mêmes philosophes qui nous accusent de rendre l'homme insensible, de le séparer de ses^ semblables, prêcher l'indépendance, et briser les liens qui soumettent les sujets au prince, l'enfant à son père, l'épouse à son époux, tous les citoyens aux lois sociales, et vouloir nous faire regretter la condition des sauvages ?
l^ comte. Et ces hommes qui vont s'enfermer dans les solitudes , ne sont-ils pas des chrétiens ? N'est-ce pas Jésus-Christ qui les
ira conduits ? N'est-ce pas votre religion qui es y retient.
Le chev. Dieu appelle quelquefois les hommes à la solitude ; mais pour ne point déranger l'ordre de la société, il n'y appelle qu'un petit nombre de chrétiens d'une sainteté éminente, destinés à confondre par la sublimité de leurs vertus , les âmes lâches et les impies.
Le comte. Comment donc ces pieux fana^ tiques rempliront -ils les devoirs de la société?
Le chev. En plusieurs manières , et selon leur pouvoir ; car la religion qui les conduit dans la retraite, ne refroidit point leur charité; et la charité a toujours plus d'un moyen
(I) Sysièmode la nai » tome 1, cb. 16.
pour s'exercer. Ceux-ci lèvent les mains au ciel pour le salut de leurs frères : et quand on reconnaît une Providence , on ne peut , monsieur » regarder les prières des justes comme des secours inutiles. Ils sont encore dans leur solitude, le miracle toujours subsistant de la religion de Jésus-Christ par la pratique des conseils évangéliques ; ils y exercent les œuvres de miséricorde envers les malheureux qui viennent chercher au-
{>rès d'eux des consolations et des secours , es assistant de leurs biens, partageant avec eux les fruits de leurs travaux , répandant
fmrtout la rosée du ciel , accourant du 6nd de leurs retraites au secours des peuples dans les calamités publiques ; et allant chercher la mort dans l'exercice d'une charité héroïque : tandis que le philosophe qui prêche la bienfaisance, abandonne ses concicitoyens à tous les fléaux de l'humanité, pour se soustraire lui-même au danger qu*ii redoute.
Le comte. Que dites-vous là, monsieur?
Le chev. Je vous cite des faits.
Le comte. Cela est impossible , oui, absolument impossible. Car tous vos théologiens sont devenus absurdes et méchants par système : diaprés les idées odieuses qu'ils donnent de la Divinité, on ne peut plus leur faire entendre qu'ils doivent être humains, équitables, pacifiques, indulgents, tolérants. Ils prétendent et ils prouvent que ces vertus humaines ne sont point de saison dans la cause de la re» tigion, et qu'elles seraient des trahisons, des crimes, aux yeux du monarque céleste ; à qui tout doit être sacrifié (1). Cette reliai on dit aux chrétiens de hoir les créatures... ae briser en faveur de Dieu les liens les plus sacrés, de persécuter, de massacrer ceux qui ne croient pas comme eux... de ne rien faire pour les au-^ très : Elle fait un crime à un époux de sa ten-f dresse : elle fait regarder le lien conjugal comme une souillure (2).
Le chev. De quelle religion me parlez-vous donc là, monsieur? car celle-ci n'eçt pas certainement la mienne. Vous souviendrezvous encore des commandements de Dieu?
Aurez-vous du moins retenu ces deux mota de notre Evangile; aime Dieu sur toutes eho" ses et ton prochain comme toi-même? Or ces deux mots renferment toute ma loi ; et depuis pins de dix-sept siècles que Jésus- Christ les a prononcés, les théologiens n') ont encore rien changé.
Le comte. Vous niez ce que je dis ? voyei nos livres.
Le chev. Tant pis pour vous, messieurs, s( vos livres le disent.
Le comte. Quelle raison aurionsr<-nous d'ei| imposer ?
Le chev. Sans vous direma pensée, je «ais, monsieur, vous faire une proposition. Mout trez-moi dans nos livres saints, ou parmi cette multitude de commentaires, de concis les, de canons, de décrets, de statuts qu'Qi| trouve partout, un seul article de cette reU^
(I) Syst. dé la nat., lome 9, ch. 3« (30 Ibid., cb. 9,
LE PBOLOSOPllE
glon extrâordinalret et je mU à voai ; mais SI ?ous a*eD troa?es aacan...
îs eomis, Qoe rooles-Toas donc dire? Que nos écrivains sont des ignorants on des imposteors?
Le ehêv. Je ne dirai pas cela ; mais , toute Térification faite, tous en direz tout ce qn*il TOUS plaira.
Le eanUe. A anoi alx>u tiraient après tout, tant de rechercaes ?
Le ehev. A prouver du moins» <|ue vos sages parlent tous les jours de ce qu^iis n'entendent pas.
Le eonUe. Tenez , monsieur, avouons-le de bonne foi, nous consumons mal à propos Tun et Fautre notre temps en des disputes inutiles, au lieu de nous borner à jouir. Croves-moi, laissons les contestations à vos docteurs ; à quoi aboutissent enfin toutes ces discussions? Ce n'est point par les spéculations, c*est par les sentiments que les hommes se décident fl).
Le ckn. A la nonne heure, monsieur, si telle est la marche de vos sages : mais on croit chez nous que les spéculations déterminent les volontés ; et qu*nn chrétien bien ténétré de ce qu'il doit à Dieu et à ses semlables, persuadé des peines et des récompenses dime autre vie, agira tout autrement que s*il ne croyait rien du tout. Vous-mêmes, messieurs, vous pensez à peu prés comme BOUS, sans vous en apercevoir; car vous nous préchef sans cesseVhumanitéet la bienfaisance : vous laites des livres pour disserter sur la poIitii|ue, et régler les gouvernements. Pourquoi donc tant de spéculations , si 1m spéculations n'influent en rien sur la pratique ? Yoilà déjà bien des livres inutiles.
JLe eonUe. Les peuples en sont-ils meilleurs pour être chrèUens (2) ?
Le ckee. Oui, messieurs, puisque k religion a mis en eux toutes les vertus qui vous manquent
J> eonUe. Quelle fureur d*outrager sans cesse les grands hommes de notre siècle I N*allez-vous pas relever encore des petites faiblesses ? Eh ! n'y a-4-il pas aussi d<à vices parmi vous?
Lie ckev. Mais avec celte dîflèrence , que le philosophe devient méchant par système, et le chrétien contre ses principes.
Le cowUe. Et moi, je soutiens au contraire, qu'il n*est aucun scélérat qui ne soit intéressé i se faire chrétien, car votre religion oflire le pardon i tous ; et les hommes lesjUtu pervers, rassurés dans riniquiié et la débaMcAe, eownpteni jusou*au dernier moment sur le secours d'une religion qui leur promet des moffens infaillibles de se réconcilier atee le Dieu f tt'tïs ont irrité (3)
Le chev. Quoi 1 messieurs, vous qui nous accusiez tantét dlnhumanilé, parce que noCre religion ne pouvait se concilier avec Terreur et le rice; vous nous accusez à présent de relâchement, parce qu'elle pardonne
fl) Vrai sens da Svst. de h nsture.
(t) Sysiène de la nt., tone l.ch. 13.
(Sjifaid.
an coupable qui se convertit ? Voudriez- vous donc, vous qui êtes les apétres de Thumanité, qn*on lui fermât la porte de la miséri* corde ? Le désespoir serait-il plus propre à le convertir? Seriez-vous vous-mêmes assez sûrs de votre vertu, pour croire n'avoir ja« mais besoin dlndulaence? Mais si notre r^ ligion nous défend ae désespérer de la misé, ricorde dirine, elle nous apprend aussi que le délai de la conversion La rend toujours plus difficile; que Vabus des grâces endurcit le cœur, et aggrave TiniquRé par le crime d'ingratitude ; que Dieu , qui accorde le pardon au repentir , ne promet jamais le temps de la pénitence. Ainsi, sans désespérer rhomme coupable, elle le presse de sortir incessanunent de la voie qu'il a prise. Mais vous,
à le rendre meilleur qu'une religion qui ne lui pardonne que quand il cesse d'èUre méchant?
Le eomie. O ciel I quelle conversion I nous en avons tous les jours mille exemples. Après s'être livré â tous les désordres, on change de goût, et on se croit quitte en s*kumiliani devant Dieu, en lui faisant des présents, en mettant les prêtres dans ses intérêts (I).
Lb ehev. De grâce, messieurs, pour l'honneur de la phflosopbie, ne vous exposez pas du moins si facilement à être pris en délit. Puisque vous ne venez pas â nos sermons, prenez la peine de les lire ; ils enseigueni précisément tout le contraire.
Le comte. N'est-il pas vrai encore que voua me damnez si je ne renonce d aia raison, comme à un guide infUlSe, donné par un
trompeur, et qui m^ enjoint de ne rien exumîner, de rester dans lignorofice, de craindre la vérité {i)l
Le chev. Oh I je vous le répète, monsieur, vous prenez le change, et vos messieurs devraient bien se corriger une fols pour toutes, rai lu les apologistes de la religion, ils ne sont ennemis, je vous assure, ni du bon sens, ni de la vérité ; mais ils suivent, dans la recherche de la vérité, une autre route que vous. Vous croyez une votre raison seule suffit pour vous conauire partout ; et vos variations, vos contradictions, vos méprises devraient bien vous avoir déjà guéris de cette confiance. La raison des chrétiens leur abrège le chemin pour les conduire surement au but : elle leur montre au-dessus d*eux un Dieu qui a parié aux hommes, et sa religion leur apprend le reste.
Le comte. Oui, monsieur, une voix du ciel, mais Que nous n'avons jamais entendue.
Le chev. Vous l'entendrez, messieurs, quand vous vous appliquerez à la connaître. Dieu s'est manifesté par des oracles, par des prodiges, par une suite d'événements qui ont commencé avec le monde, qui se soûl perpétués jusqu'à nous, et qui doivent se succéder jusqu à la fin des siècles.
(I) Sv<l. de la nau. ch. ÏS.
(ij lind., tome S, ck. «.
CATÉCHISTE
U €ùmi$. Une suite d*événeinents qui date de si hauti Je serais bien curieux surtout de •avoir comment die justifiera l'absurdité de Tos mystères.
Le CMV. J'aurais trop de choses à dire sur cet article, et je dois tous avoir déjà fatigué.
1 Le comte. N'importe.
i* Le chev. Renvoyons cela i un autre jour. h Le comte. Eh bien t à demain , pourvu que vous teniei votre parole.
Le cAw.Et vous aussi, monsieur, à condition que vous ferez de sérieuses réflexions sur ce que nous venons de dire.
SEPTIÈME ENTRETIEN. Preuves sommaires de la religion chrétienne.
Le comte. Je viens vous chercher, monsieur, dans votre jardin, et peut-être interrompre mal à propos vos douces rêveries.
Le chev. Votre présence ne sera jamais de trop, monsieur ; et je vous revois avec d'autan| plus de plaisir, que je craignais de vous Hvoir offense.
Le comte. Je me retirai hier, je l'avoue, assez mécontent ; vous m'aviez paru tout à f:oup si changé, et je ne pouvais . en deviner la raison. Tantôt il me semblait que vous ne m'aviez fait des questions que pour avoir le plaisir de vous égayer, tantôt j'aimais à croire que vous ne m'aviez contredit que pour vous instruire. Enfin... que sais-jet... toutes ces pensées m'ont agité cette nuit, et je viens m'expliquer avec vous.
Le chev. Je suis fâché, monsieur, des in-
2uiétudes que je vous ai causées ; mais nous lions convenus, ce me semble, que chacun de nous aurait la liberté de penser : et vous, piessipiirs, voadriez-vous m'interdire l'usage da la raison, pour étepdre l'empire delà philosophie?
Le comle. N'y revenons plus, je vous prie : vous êtes encore trop prévenu. C'est toujours le même enthousiasme. Cependant je vous ai vu absorbé tout à l'heure dans une profonde contemplation. N'auriez-vous pas tait quelque retour sur vous-même î
Le chev. J'étais occupé, dans ce moment, à contempler la nature. J'admirais, dans pne espèce de ravissement, toutes les beau-tés que le Créateur a prodiguées sur la terre. Voyez, monsieur, que de richesses dans ce verger I Quelles brillantes couleurs dans ce parterre 1 quelle diversité dans leurs nuances 1 Que de majesté dans le ciel , lorsque le soleil réclaire de ses feuxl Quel magnifique voile enveloppe la nature, lorsque cet aslre, en se retirant de notre hémisphère, laisse briller les étoiles sur une voûte d'azur I
Le comte. Nous avons monsieur, examiné tout cela : et s'il y avait une Divinité, certaipement ce serait la nature qu'il faudrait
adorer. , .
Le chev. Non, monsieur, nous n adorerons Jamais cette Divinité. La nature elle-même qui publie la puissance et la sagesse de son auteur, réprouve ces ridicules hommages, ^e TOfis dit ^ue les merveilles qui rembel?-
lissent, que Tordre et l'harmonie oui régnent dans l'univers, ne peuvent être le résultai d'une cause aveugle ; et que, tirée elle-même du néant, elle est sous une main toute-puis* santé qui commande à tout et à qui tout obéit.
Le comte. Le monde tiré du néant. Quelle absurdité I Celte idée seule ne révolte-t-elle pas votre raison?
Le chev. Point du tout : le tableau de cette opération divine, que je ne puis concevoir, se renouvelle ici tous les jours à mes yeux ; et lorsque l'astre radieux, qui roule sur nos têtes, s élance sur notre horizon pour faire sortir le monde du sein des ténèbres, il me semble voir le monde sortir une seconde fois du néant; il me semble l'y voir rentrer, lorsque cet astre, portant son flambeau dans un autre hémisphère, laisse tomber les sombres voiles qui font disparaître le monde i mes yeux. Quand je vois les plus belles productions de la terre naître d une masse informe il me semble entendre la voix du Tout-Puissant qui crée un nouveau monde; et, quand, après avoir formé tant de beautés du limon de la terre, il les réduit dans un instant en poussière : la nature elle-même me crie : adore le maître qui m'a créé, et aux yeux de qui rien n'est grand que lui-même.
Le comte. Et la nature me dit à moi : reconnais ici ce que tu seras un jour. Entraîné par la même fatalité, tu tends à la même fin; arrivé à ce terme, ton être se dissoudra pour se confondre, comme les autres êtres, avec les éléments dont il avait été formé.
Le chev. Oui, monsieur, cette partie de moi-même tirée de la terre sera rendue i la terre; mais cet être intelli^^ent qui vit au dedans de moi, et qui est moi-même, cet être qui n'est po^nt matière puisque il a des propriétés tout opposées A la matière , ne se dissoudra point avec mon corps. Non, non, cagable oe connaître, d'aimer, d'adorer mon réateur, je ne serai point confondu dans la poussière avec les créatures insensibles qui m'environnent. 0 philosophes insensés! vous qui voudriez vous élever jusque au ciel , ne seriez-vous donc sur la terre que pour y être entraînés par l'intérêt, dégrades par les pas» sions, pour souffrir et mourir ? Serait-ce donc là tout ce que vous êtes? Le vice et la vertu ne seraient-ils donc plus rien un jour? Ce Dieu bon et juste qui vous a créé verrait-il donc du même oeil l'innocent et le scélérat, frappés du même coup , finir également par le néant? Âhl que l'homme sans Dieu est vil et méprisable 1 mais qu'il est grand, lorsque, levant les yeux vers le ciel, il y lit ses hautes destinées tracées dans les décrets immuables de l'Eternel 1 Placé dans le monde f^our en être comme le souverain pontife, il ui offre des sacrifices de louanges au nom de toutes les créatures. 11 sait qu'il ne peut jouir d'une récompense disne de lui et de sou auteur, qu'après avoir été dépouillé de tout ce qu'il V a en lui de mortel et de terrestre, et se prépare à rentrer dans un nouvel ordre de choses, en épurant son amc par l'exercice
des plus hautes vertust
ns
LE PIlILOSOniE
Le comte. Voilà déjà, monsieur, un assez long sermon; mais cen'eslpas dequoi il s'agit aujourd'hui. Vous m'avez promis de prouver vos mystères, et jo viens vous sommer de votre parole.
L chev. Je le veux bien.
Le comte. Allons, monsieur» vous me prouverez donc des mystères que vous adorez sans les comprendre, et que vous voulez me faire croire sans les expliquer?
Le chev. Oui, monsieur.
Le comte. Mais prenez garde, monsieur, je vous déclare d'abord que je ne crois point à Votre Evangile.
Le chev. Je le sais bien.
Le comte. Et que je veux une preuve géométrique.
Le chev. Mais tt*étes-vous pas convaincu de votre existence?
Le comte. Oui.
Le chev. Pourriez-vous cependant en donner la preuve géométrique ?Pronverîez-vous encore géométriquement qu'il ne faut pas faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qu'on nous fit?
Le comte. Attendez, monsieur...
Le chev. Mais, en attendant, qu'en penseztous?
Le comte. Moi, je ne pense rien encore ; car tl y a tels préjuges qui passent pour vérités évidentes (1).
le chev. Ne pourrait-on pas dire an moins que celles-ci sont à peu près certaines, quoique elles ne soient pas encore géométriquement démontrées?
Le comte. Point de chicane, monsîeor; abré^ons, je vous passe cela, que s'ensuit-il?
Le chev. ïi s'ensuit que chaque genre de Térité a son genre de preuve particulier. Ainsi on prouve les vérités de fait par la déposition aes témoins ; les vérités métaphysiques par la connexîté ou la disparité des idées; les vérités de morale par le sentiment Intime de la conscience, etc. EnGn, s'il est des vérités spéculatives supérieures aux lumières de la raison, (et vous ne disconviendrez point qu'elles ne soient possibles ), on ne pourra connaître ces vérités que par la révélation.
Le comte. Que de distinctions , monsieuri eh bien, après : qu'est-ce que cela prouve?
Le chsv. Cela prouve que si ma religion est divine, c'est Dieu lui-même qui en a révélé les mystères ; et que ces mystères sont incontestables, quoique nous ne puissions les comprendre, puisque Dieu , qui les a révélés, ne saurait nous tromper.
Le comte. Vous voulez donc que je croie $ur parole (2) ?
Le chev. Oui, monsieur: mais après vous être convaincu que c'est Dieu lui^-méme oui H parié.
Le comte. Croire en aveugle ?
Le chev. Oui, encore, mais en aveugle raifonnable ; car vous-même, quoique pniloso-
(I) Yovez d-devani le troisième eiitreil(>n (3) Vrai seos du Sysl. delà nat. . cli. 15.
phe, voue ne resteriez pas certainement immobile, si vous étiez privé de la vue.
Le comte. Non assurément.
Le chev. Que feriez -vous donc? Vous tendriez sans doute la main à un guide après vous être assuré de sa fldéllté?
Le comte. Oui probablement. \
Le chev. Or voilà ce que Dieu exige de vous.
Le comte. Ah I je le vois, vous allez encore me donner vos théologiens pour instituteurs ; et moi je n'en veux point. .
Lf chev. Mais un moment.
Le comte. Non, non, monsieur, encore une fois, point de théologiens.
Le chev. Mais calmcz-vous.
Le comte. Non, ce sont des ànei, des 90t$, des cuistres, des ivrognes, des • • • . .
Le chev. Et cela prouvé par...
Le comte. Par l'auteur de la Pucetle. Ils embrouillent tout, et nous voulons y voir clair.
Le chev. Vous verrez la vérité, monsieur,
f pourvu que vous ne fermiez point les yeux à a lumière; car ce n'est point par des raisonnements abstraits, mais par des preuves sensibles, que je prétends vous y conduire. Je ne ferai que vous les exposer ici très-succinctement; vous poucrez recourir aux apologistes de la religion (1), s'il vous prend envie de les approfondir.
Le comte. Je suis guéri, monsieur, de cette curiosité, il v a longtemps.
Le chev. Mais enun, puisque vous deman^ dez des preuves, faut-il bien du moins que vous ayez la patience de les entendre.
Le comte. Passe pour cette fois : mais n'allez pas, je vous prie...
Le chev. Ne craignez rien, monsieur, je n'exigerai de xous que des aveux raisonnables.
Le comte. Voyons donc.
Le çhev. Je vous invite d'abord à jeter les yeux sur la surface de la terre, et à me dire quel est le plus ancien de tous les peuples.
Le comte. Moi, je n'en sais rien.
Le chev. Et mot, je vais vous l'apprendre. C'est ce peuple répandu parmi toutes les nations, et qui se ait descendant d'Abraham, d'isaac et de Jacob.
Le comte. Bon ! vous allez me rendre juif pour me faire chrétien.
Le chev. Non ; mais il est à propos de vous faire connaître ce peuple, pour vous bien fiiire connaître ma religion.
Le comte. C'est déjà s'y prendre de bien loin.
Le chev. A la bonne heure; cependant vous allez voir que ma religion, qui date de si haut, descend en droite ligne jusqu'à nous ; après avoir pourtantacquis la perfection que Jésus-Christ devait donner à la loi mosaïque. Or plus une religion est ancienne, plus aussi elle doit paraître respectable.
Le comte. Eh bieni monsieur, vous adop«
(I) Ces preuves sont entre antres amplement dé' vetoppées dans nos Démomirations ê9unfHiqmi.
Ifî
€ikT£CHISTE.
tel les Juirs pour vos anciens; et nous, nons jM>niines pour les Chinois.
Le chev. Mais sur quels témoignages?
Le comte. Oh I nous avons déjà des aper^ çns, et nous éclaircirons les faits. £nûn> monsieur, chacun a dévotion à ses saints.
Le chev. Je le yeux bien. Cependant , eonime il faut partir d*une yérité connue pour bien raisonner; et que le peuple juir a toujours été resardé jusque ici comme le plus ancien peuple du monde; son antiquité étant d'ailleurs constatée par les monuments les plus incontestables; son histoire étant la plus ancienne de toutes, et remontant jusqu'à la naissance du monde; permettez du moins que nous fixions un moment nos regards sur lui
Le comte. S'il n'est question que d*y regarder, je le veux bien.
Le ekev. Observons donc que ce peuple, le seul qui conserve les titres ae son origine, a été gouverné par les lois les plus sages de l'antiquité; (et ce qui est ici beaucoup plus essentiel) que sa religion a été la seule que les superstitions du paganisme n'aient jamais infectée ; que ses cérémonies, ses préceptes, ses cantiques, tout tendait à honorer leCréateur, et à faire régner la justice parmi les hommes.
Le comte. Fort bien, monsieur; je croirais presijue que vous êtes un individu dece peuple circoncis.
Le chev Observez encore, que ce peuple a reçu d'une ancienne tradition la promesse d'un Rédempteur qui avait d'abord été faite à tout le genre humain dès l'origine du monde;
!|ui a été réitérée ensuite a Abraham, à saac , à Jacob ; et qae ses prophètes ' ont sans cesse rappelée à leurs descendants.
Le comte. Bon , monsieur, des prophètes I nous en rions aujourd'hui, comme vous riez des sibylles.
Le chev» Vous confondez donc , monsieur, des oracles qui parlaient au nom des divinités impures , qui entretenaient les superstitions de ridolatrie , qui s'enrichissaient des libéralités des rois et des peuples en flattant leur ambition (1), qui les trompaient par des équivoques quand ils ne pouvaient prévoir l'avenir ; avec ces hommes extraordinaires qui , défenseurs intrépides de la vérité et de la justice, ne redoutaient ni la fureur du peuple, ni la barbarie des rois ; avec ces vrais adorateurs d'un seul Dieu , zélateurs de sa gloire , ennemis de toutes les superstitions, qui vivant presque tous dans la pauvreté, et honorant la dignité de leur ministère par la pureté de leurs mœurs, n'attendaient dans ce monde, pour prix de leur zèle, que la persécution et la mort. Mais si vous les confondez, monsieur ; moi, je les distingue : et parce qu'ils ont des caractères tout opposés, ie dis : si les sibylles et les prêtres d'Apollon étaient
(i) On sait que Démoslliène av»tt coutome de dire qoe Toracle de Delphes pàilippUait, pour faire entendre que Philippe l'avaii mis dans ses inléréts à force deprésenu.
de faux prophètes, les prophètes de Juda étaient donc les envoyés au vrai Dieu.
Le comte. Quels enthousiastes I
Le chev. Enthousiastes tant qu'il vous plaira, mats dont vos sages n'imiteront jamais ni la générosité ni le courage. Remarquez aussi avec quel soin la Providence a veillé à la conservation de leurs prophéties. Les oracles sortis de l'antre des sibylles ou du temple d'Apollon , sont livrés indistinctement entre les mains du peuple et perdent leur authenticité. Ceux-là au contraire , déposés dans les annales sacrées, scellés de l'autorité publique, conCés à la garde des ministres de la religion et divulgués en même temps parmi le peuple, ont une nation entière pour témoin de leur authenticité ; témoin d'autant moins suspect, qu'en nous transmettant ses oracles sacres il y conserve avec la même fidélité les traits les plus flétrissants pour la nation.
Le comte, ^ C'était une sottise, et ils l'auraient certainement évitée si comme nous ils avaient consulté leurs intérêts et la nature. -
Le chev. C'est qu'ils leur préféraient la vérité. Ecoutez jusqu'au bout : ces prophètes .lèvent continuellement les yeux vers le Mes^ 8ie promis; ils le désignent tous par quelque trait particulier. Le temps de sa venue , les circonstances de sa vie et de sa mort , la gloire de son règne, tout est déjà prédit, lorsque le moment arrive enfin où le peuple juif croit toucher à l'époque marquée pour Taccomplissement des prophéties, et publie dans tout l'univers que le Messie promis va pa*r raltre (1).
Le comte. Quelle merveille iju'un préjugé flatteur, qui avait commencé à germer dans le cerveau des premiers patriarches, se soit perpétué dans leur postérité I Chaque nation n'a-t-elle pa? eu sa manie ? On a vu des peuples qui prétendaient être les descendante des dieux.
Le chev. Mais un peuple si respectable par son antiquité, le seul peuple qui adore TEtrc suprême, qui conserve l'histoire authentique de sa nation, qui enseigne une morale pure, une religion exempte de superstition ; un peuple qui produit des hommes si extraordinaires ; ce peuple souvent asservi, jamais dominant, le moins propre en apparence à concevoir de si hautes espérances , et qui conserve pourtant lui seul de si grandes promesses ; qui nous en transmet le dépôt avec une fidélité inviolable, qui leur imprime un caractère d'authenticité particulier ; ce peuple ne vous inspire-t-il pas déjà un respect religieux 7
Le comte. A moi ? Point du tout, je vous assure. Les superstitions n'ont jamais été que le partage du vulgaire.
Le chev. Superstitions pourtant bien dignes de la sagesse de Dieu.
Le comte. De Dieu, monsieur 7 Je vous l'ai déjà dit, je ne crois qu'à la nature.
Le chev. Avouez du moins que s'il v a un Dieu, Il n'était aucun peuple qui fut plus di*
(1) Joseph, de Bell. Jud., c. 31. Tactt. Hîsl. 15. Sud. de Vlia Yesp. Ylrg. Eglog. i.
LB PHILOSOPHE
gne de ses complaisances ex de ses promesses, comme ii n'élail point de philosophe plus digne que les prophètes d*étre l'organe de ses Tolontes. Convenet qu'il n'y avait point de moyen plus sage pour conserver rmtégrité de ses oracles et pour en manifester l'autEcn*
ticUé.
Le comte. Moi ? je n'avoue rien. Après tout, c*est révénement seul qui décide.
Le ehev. Et si je vous prouve que tous ces oracles se sont réellement accomplis, ne croirex-vous rien encore?
Le comte. Je verrai.
Le diev. Or précisément en ce même temps où les Juifs croient toucher au terme marqué par ses prophètes ; en ce même temps où ils
£ublient aux quatre coins de l'univers que le lessie promis va paraître ; il parait un nomme qui se dit le Messie envoyé de Dieu et parfaitement ressemblant au portrait que les pro- Sbètes en avaient déjà tracé. U se montre ans la Judée sur la fin des soixante-dix se* maines marquées par Daniel {Dan. 9, 2k), et lorsque le sceptre est sorti de la maison de Juda (Gen. U, 10). I! parait dans le second temple qui devait être sanctifié par sa présence (Mal. 3, 1), et détruit après lui ; il naît i Bethléem ( JIftcA. 5, 3), il est annoncé par un précurseur {Mal. 3, 1) , il guérit les malades et but du bien i tous {J$ai. 35, ^, 5, 6 ; el 6 9 1 el seq. ) » comme il avait été prédit. Nous voyons encore dans les prophètes son entrée à Jérusalem (Zach. 9 , 9 ) , la trahison de l'un de ses disciples {P$. M, 10), les trente deniers qui sont le prix de la trahison {Zach. 11 ), le genre de son supplice [Pi. 68,22; 21 ; h. 53), la réprobation des Juifs qui l'ont mis à mort, la vocation des Gentils lôs. 1, 9).
Le comte. Voyons ces prophéties 7
Le chev. Tenez, monsieur, lisez dans ce livre (1).
Le comte. Cela est bien long ; je verrai. Mais auparavant, dites-moi, je vous prie, ces prophéties n'auraient-elles pas été fabriquées après coup ?
Le chev. Mais faites attention, monsieur, qu'elles existaient avant JésufrChrist et qu'elles se conservent encore dans ce même livre vénéré par les Juifs. Interrogez ce peuple sur leur authenticité, ils ne sont pas suspects, et vous pouvez bien certainement vous en rapporter à leur témoignage.
Le comte. Ne me parlez plus de ce peuple.
Le chev. Voilà donc des prédictions bien authentiques , parfaitement accomplies dans toutes leurs circonstances par la venue de Jésus-Christ ; prédictions dont l'accomplissement tenait lui-même à une infinité de causes libres que personne ne pouvait prévoir. Voilà réconomie de cette suite d'événements qui avaient précédé J6ius-Christ et ^ui annonçaient déjà les desseins d'une Providence particulière pour préparer les voies à ce grand événement. Que repondrez-vous?
Le comte. Je réponds que les Juifs eux-mêmes n'ont pas vu dans leurs prophètes les
(i) On troove ces prophéties réunies dnasis itériié ée k Rdi§wm ckrH. pr<WMe à un dëete.
traits de ressemblance avec Jésus-Christ qne vous croyez y apercevoir; et c'est à eux que je m'en rapporte.
Le chev. Mais l'aveuglement même des Juifs, leur réprobation, Tétat d'humiliation où nous les voyons aujourd'hui , sont une nouvelle preuve de la venue du Messie » puisque toot cela avait été prédit et parleurs prophètes et par Jésu^-Christ même (i ) ; mais il n*est aucune prophétie concernant le Messie à veoii dont nous ne puissions montrer Taceomplissement dans la personne de Jésus-Christ; mais les anciens rabbins avaient expliqué eux-mêmes le texte sacré comme nous (2) ; mais ces mêmes prophéties ne peuvent plus s'accomplir dans fa personne d'un autre Messie , puisque l'époque marquée par son avènement et reconnue par les Juifs mêmes qui vivaient dans ce temps là est déjà passée.
Le comte. Quelle raison auraient-ils donc de rejeter un Messie qu'ils attendaient dep^ si longtemps?
Le chev. La même que vous avez, tous autres messieurs, de rejeter ses promesses qui vous soumettraient à des lois trop sévères. Les Juifs étaient flattés par l'espoir d'un royaume terrestre, et Jésus-Christ annonçait que son royaume n'était pas de ce monde; il prescrivait la mortification des sens, l'abnégation de soi-même, et prédisait à ses apAtres qu'ils seraient persécutés, méprisés et naïs à cause de lui. Les Juifs se sont donc déterminés chacun suivant les dispositions de leur cœur. Ceux qui aimaient la vérité et la justice ont cru en Jésus-Christ ; les autres ont refusé de croire. Celui qui voudra faire la «olonté (de l'Esprit saint), disait Jésus-€hrist, cofinaUra $i ma doctrine vient de Dieu, ou ri je parle de moi-même (3).
Le comte. Enfin , monsieur, vous voyez de la finesse dans tout ; et tout bien examiné , les événements les plus extraordinaires ne sont jamais que le résultat foriuit des circonstances.
Le chev. Mais un résultat fortuit qui rencontre si juste, cela est-il bien facile à croire?
Le comte. Non pas pour le peuple; mais un homme d'esprit qui observe la nature la considère bien d'un autre œil.
Le chev. Et vous-même, monsieur, lorsque vous voyez un portrait parfaitement ressemblant, oseriez-vous bien affirmer que ce por^ trait n'est que le résultat des couleurs fortuitement jetées sur la toile?
Le comte. Non, certes.
Le chev. Pourquoi donc affirmez-vous ?...
Le comte. Attendez, monsieur, j'affirmerais seulement que cela n'est pas vraisemblable.
Le chev. Ohl vous diriez certainement quelque chose de plus , et vous ririez d*uQ philosophe qui n'en dirait pas davantage. Vous sentez donc intérieurement qu'un portrait ressemblant ne peut avoir été tracé que
(1) Mauh. 8, V. 12. Ibid. c.2l, e. 22.
(2) Yoyei ta vérité de La ReUgtoa prouvée à an déhu^ loin. 2 , auK net. depuis la pige iiS, josqn'ft Ispage4i6.
(3) Jean. 7, v. 17.
SOI CATfeCIIIStÈ.
d*après rorigiiial ; et cependant vous-mémey monsieur, lorsque vous ayez devant les yeux le tableau de Jésns-Cbrist dessiné si longtemps auparavant par les prophètes, non seulement vous révoquez en doute cette cause intelligente qui a tout prévu et tout arrangé, mais vous osez même affirmer que cette cause intelligente n'a jamais existé, et que toutes les circonstances oiit été fortuitement amenées pour accomplir ce qui avait été prédit? Mais puisque vous vous obstinez contre le cri de votre conscience , écoutez la suite de rbistoire.
Ce même bomme qui réunit déjà dans sa
{personne tous les caractères marqués dans es prophètes prêche la morale la plus sublime (l).
Le comte. Je nie cela.
Le ehev. Lisez l'Evangile.
Le comte. Kt vous, monsieur, Touvragc du génie, le trésor de toutes les sciences, notre Encyclopédie.
Le eAeo. Cependant ce trésor volumineux ne nous a rien appris encore sur la morale qui ne soit renrermé dans ces deux mots de no'rc Evangile : Aime Dieu mr toutee ehosee et le procfiain comme toi-^méme. Vous avez donc beaucoup travaillé cour ne rien faire ,
Îuisque tout avait été déjà dit avant vous. ésus-Christ prononce deux mots , et toutes les vertus dérivent de cette source sacrée. La conscience est convaincue , l'homme est éclairé. C'est ainsi que la sagesse éternelle renferme les plus belles productions dans des germes imperceptibles qui , en se dévelop-
Sant , étalent à nos yeux'^ toutes les beautés e la nature.
Le comte. Est-ce donc par de vaincs spéculations que vous croyez agrandir vos idécsf Quittez plutôt, ê hommes pusillanimes,génics rétrécis dans la sphère de vos superstitions , quittez toutes ces vertus minutieuses , mon« tcz plus haut, suivez nos sages dans les deux, regardez comment ils éclairent le monde par les siences et les arts. Jésus-Christ a-t-il jamais rien fait de pareil ?
Le chev. Non , monsieur, je ne volerai pas si haut avant que je me sois instruit ici-bas dans cette science qui m'apprend à connaître mon auteur, à me connaître moi-même , ma fin, mes devoirs et tout ce qui est proprement la science de l'homme , puisque elle doit le conduire à sa véritable destination. Jésus- Ghrist^ ne parle point d'autre chose , parce qu'il n'est venu sur la terre que pour nous rendre vertueux; parce qu'en remplissant sa mission il faisait le bonheiTr de l'homme , le bonheur des sociétés , le bonheur des em«
Sires; parce qu'il n'a pas voulu nous distraire e ce grand objet pour lequel seul nous avions été crtés , et auprès de qui tout le reste n'était rien; parce qu'enfin ne faisant nousmêmes qne passer sur la terre nous ne devions pomt y fixer nos désirs.
Le comte. Quelle éloquence dans nos sages!
(I) On en a lail l'analyse dans le prêcddeni enlrelieii
quel langagie trivial dans la bouche de votre maître 1
Le chev. Le langage de Jésus-Christ ressemble, monsieur, à la vérité qu'il enseigne; il est simple et noble comme elle ; il est tel qu'il convient à celui qui, étant la sagesse éternelle par essence , tire naturellement et sans effort de son propre fonds celle douce lumière qui doit éclairer tons les esprits. Ici le sublime est dans les choses, et sous quelque forme qu'on l'es présente , elles donnent les plus grandes idées du premier Etre , de l'homme, de sa religion, de ses devoirs; elles inspirent les plus belles vertus ; elles produisent les actions les plus héroïques .
elle les animent des plus nobles motifs; là le sublime est dans l'expression ; et lors-
3ue je décompose vos éloquents Encyclopéistes, je n'y ti'ouve plus rien en fait de morale et de treligion, si je n'y retrouve mon évangile. Mais n'insistons pas davantage sur cette comparaison, et revenons à Jésus-Christ.
Le comte. Quoi! vous n'avez pas encore tout dit?
Le chev. Il s'en faut bien, et j*observe...
Le comte. Laissez -là vos observations et venons aux faits.
Le chev. Ué bien I voici des faits. Ce nouveau sage qui enseigne la morale la plus su* blime en est lui-même le modèle le plus accompli. Il est pauvre sans ostentation , mo^ deste, sincère...
Le comte. Nos philosophes le sont bien aussi, et je puis l'attester.
Le chev. Il fait du bien à tous.
Le comte. Et nous, nous prêchons la bienfaisance.
Le chev. Il combat partout l'erreur et le vice.
Le comte. Et nous sommes les ennemis de tonte superstition.
Le chev. 11 pardonne ses injures personnelles.
Le comte. Cela est à la vérité un peu fort
Le chev. Il est calomnié sans se plaindre, persécuté par les siens , et il ne cesse de les aimer. 11 pleure sur les malheurs de Jérusalem qui va le faire mourir ; il se laisse attacher sur sa croix et n'ouvre la bouche que pour demander le pardon de ses bourreaux.
Le comte. Ohl cela tirerait à conséquence; et nous l'avons déjà dit, il faut de la modération en tout (1).
Le chev. Mais si vous voyiez un fils percé d'un glaive, se traîner aux pieds de son père pour demander le pardon de ses assassins ^ n'en seriez-vous pas attendri ?
Le comte. Je le veux bien.
Le chev. N'admireriez-vous pas encore l'excès de sa bienfaisance? Ne donneriez-vous pas des éloges au bienfaiteur?
Le comte. Il faudrait savoir auparavant en quelle circonstance, et s'il a uersonnellement quelque intérêt à la chose (2).
Le chev. Quoi qu'il en soit • cet excès de bienfaisance nous l'appelons charité. Jésus*
(1) Yoyez d-devanl au troisième entretien^
(2) Voyez cinlevani ta UOiiième eaireiien
L£ PHILOSOPHE
Christ nous en a fait un devoir après nous en avoir donné Texemple, et ses disei(des ont marché sar ses traces. Enfin ce nouveau législateur, qui est la vive image de sa loi, parait aussi le mattre souverain de la natnre. Il commande, et à sa voix les sourds entendent, les muets parlent, les aveugles voient, les malades sont guéris , les morts ressuscitent : il meurt lui-même de la manière qu'il Tavait prédit, il se ressuscite au jour qu'il l'avait marqué, et met ainsi le dernier sceau à sa mission divine.
Le comte. Que de fables, monsieur!
Le ckev. Et cependant des fables attestées par des témoins oculaires.
Le comte. Oui, ils ont cru voir : mais ils ne sont pas les seuls visionnaires. Que ne fait point une imagination exaltée? Un homme zélé pour sa religion donne pour l'ordinaire dans l'enthousiasme et ne voit souvent que des fantômes (1).
Le chev. Parlez-vous bien sérieusement , monsieur?
Le comte. Oui, monsieur, très-sérieusement, et d'après les judicieuses observations de nos plus sages naturalistes (2).
Le ehev. Quoi I les disciples ont cru voir et entendre?
Le comte. Oui, monsieur.
Le chev. Tous ont cru voir, tous ont cru entendre précisément la même chose , et ce n'était pourtant qu'un songe.
Le comte. Pourquoi non?
(1) Essai sur les miracles , par M. Hume, p. 185.
(ï) < Jo crois bien que Jé^us -Christ est mon; mais je ne crois point qu*il soit ressuscité... Du konme joint souvent h créduUié la plus siupîde aui talents les plus distingués... En nialiére de religion, tmis les témoignages sont suspects. L*bomroe le ^lus éclairé voit très mal, lorsque il est saisi d'entbousiasme , ou ivre de fanatisme, ou séduit par son ima{(inalion... Du liomme sage qui terrait un miracle, serait en droit de douter 8*il a bien vu. • Le ChrisiiamMwiê di9QUé, ch. 6.
c Quand on supposerait qu*il pourrait se faire de nos jours des miracles tout semblables & ceux dimt i*Evangile fait mcntitm , il y a tout lieu de présumer qirils no trouveraient guère de créance... S'il s^agissait de quclaue effet qui parût tenir du merveilleux , les philosophes ne s*eii tiendraient pas & ce miUls •voient. » Religion euentidle à f homme, A àmsteraam,
c Une seule démonstration me frappe plus que cinquante faits* Grâce & rcxirème conGance que j*ai en ma raison, ma foi n*est point k la merci du premier saltimbanque. Pontife de Mahomet, redresse les buileiix, fais p:uier les muets , rends la vue aux aveufies... ma foi n*en sera point ébranlée... je suis plus hûr de mou jugement que de mes yeux.» Pen$, pÂit/., n. 50.
f II en était dans cette occasion ( d'un prétendu mirade ) des miracles , comme il en est toujours des esprits. Je jurerais que tous ceux qui ont vu des esprits les cr.iiguaicntd*avaiice,et oiie tous ceux qui voyaient là des miracles étaient bien résolus d*en Vuir. » Pem. p/u7os., n. 55.
c Un miracle est une violation des lois delà nature; et comme une expérience constante et inaltérable a établi ces lois, la preuve contre un miracle est aussi entière qu^aucun argument que Texpérience (conlraire) puisse fournir. » Es$m iur Cenieiidemeni hmmm^ ftr M« Hume, p. 130. A Liondres, 1750.
Le chev. El le rêve aora duré pendant plus de trois ans 7
Le comte. Oui, monsieur, ou du moins cela n'est pas Impossible.
Le chev. Partout ailleurs ils voyaient, ils entendaient comme les autres, et ici ils n'au* ront été que des somnambules ?
Le comte. Hélas I monsieur , peut-on bien voir quand on est prévenu?
Le chev. Mais ils traitent d'abord eux-mômes de fantastique la vision des saintes femmes à qui Jésus-Christ est apparu après sa résurrection, et ils auront été trop prévenus ? ils doutent eux-mêmes de la réalité de ce qu'ils voient, lorsque il se montre à eux ; ils s'en assurent eux-mêmes en regardant les cicatrices de ses plaies ; ils mangent , ils conversent avec lui pendant quarante jours ; et tout cela n'aura donc été qu'illusion?
Le comte. Oui, monsieur, rien de plus évident ; car certainement un miracle est impossible, puisque Dieu étant immuable, il ne saurait changer les lois qu'il a établies dans Tordre physique (1).
Le chiv. Fort bien, il sera donc évident que Dieu ne peut suspendre les lois qu'il a données à la nature; et d'après cette prétendue évidence vous croirez être en droit de nier les faits extraordinaires , quoique appuyés sut les témoignages les plus autnentiques, et vous vous imaginerez être encore les sages du monde? En vérité, monsiectr, vous nous prenez donc pour des imbéciles ?
Mais il y a encore plus ici que l'assertion des témoins oculaires.
Jésus-Christ promet d'envoyer son Esprit à ses apôtres, et ils le reçoivent bientôt après. Cela aussi n'aura-t-il été que l'effet d'un délire? et personne ne s'en sera aperçu, personne ne s'en sera douté? Et ce délire aara sugfféréà des hommes ignorants et grossiers, des leçons de morale infiniment plus sublimes que toute la morale des philosophes? Le délire aura peint à leur imagination le spectacle des vertus supérieures à toute la sagesse humaine? 11 leur aura inspiré à euxmêmes cette grandeur d'ame qui a étonné l'univers? Qu'en pensez-vous, monsieur ?
Le comte. Ne lait-on pas quelquefois de beaux songes?
Le chev. Mais à auoi distiogui^rez-vous donc les songes de la realité ? Que diriez-vous vous-même, monsieur, si j'osais affirmer que nos conférences entamées depuis deux mois n'on été qu'un beau rêve ?
^ Le comté. Ce que je dirais?... Eh bien ! monsieur , puisque vous me pressez , je soutiens que vos témoins n'étaient que aes imposteurs (â). Il leur avait pris fantaisie de fonder une religion , et malheureasement ils ont
(1) Voyez l'Essai sur TEotendement bumain, par M. Hume. A Londres, 1750, p. 194 1 96; le Christianismc dévoilés cU. 6. Voyez encore la note précédente.
(2) c SI Tesprit de religion se joint à Pamonr do merveilleaz , il n*y a plus moyen de raisonner ; et dans ces circonstances, tous les témoignages du mon • de ne sont plus d'encan poids, a H«ae, £iMi mi VaUendemeiu kumtàn, p. 1^
CATtcuiscn:.
r^^K Aassi n*y a-Ml que les enthousiastes qui réussissent dans pareilles entreprises»
Le eh^. Mais une religion si sage , si grande, si auguste ; une religion qui a répandu tant de lumières sur la morale qui a produit tant de Tertus, cette religion l'ouvrage deTimpos* ture I mais des imposteurs, qui , dispersés aux quatre coins du monde» donnent la plus grande preuve possible de leur sincérité , en scellant leur témoignage de leur propre sang ! des imposteurs dont aucun n'a dévoilé le secret dans les plus cruels tourments I des imposteurs enfin, apôtres d'une religion qui dévoue les imposteurs à d'éternels supplices I Ces imposteurs ne ressemblent-ils pas un peu trop à des gens de bien? Souverainement malheureux dans ce monde, et devant être éternellement malheureux dans l'autre, quel intérêt avaient-ils donc à tromper? car enfin il faut un grand intérêt i l'homme pour le rendre capable de grands efforts.
Le comte. Que veulez-vous? ces hommes étaient ainsi faits.
Le ehev. Mais si vous étiez assis sur les tribunaux, suspectcriez-vous la bonne foi de pareils témoins?
Le comte. Je dirai encore, si vous voulez (car nous ne manquons jamais de bonnes raisons) je dirai que les prétendus miracles n'étaient que l'effet naturel des causes physique.
Le chev. Vous direz que..«
Le comte. Oui, monsieur, oui peut connat» tre les mystères de la nature? qui sait si Jésus-Christ n'aurait pas trouvé quelque moyen naturel pour opérer les effets qui vous étonnent? car pour juger sûrement au'un tel acte est un miracle , il fatulrait connaître toutes les lois de la nature {i).
Le chev. Qui lésait? vous-mêmes, messieurs, qui ne chercherez jamais certainement des moyens pareils à ceux de Jésus- Christ pour guérir les malades, ni pour ressusciter les morts ; vous-mêmes qui prononcez tous les jours d'après les connaissances que vous avez de la nature, quoique vous n'en connaissiez pas toutes les lois, que telle chose est impossible, et qui osez cependant affirmer que Jésus-Christ pouvait avoir un secret naturel pour guérir les malades, et pour redresser les boiteux; un secret pour faire parler les muets et pour rendre la vue aux aveugles; iin secret pour calmer les tempêtes et marcher sur les flots ; un secret
Ï)our ressusciter les morts , et se ressusciter ui-méme ; secret universel , secret prompt et facile, secret qu'il aurait communiquée ses apôtres, et qui serait malheureusement perdu, ou du moins, qu'on ne retrouverait plus que par intervalle. Vous enfin , qui ne révoquez jamais en doute les premiers principes de la phvsique que lor<»que il s'agit de nier les miracles de la religion.
Le comte. Ah Imonsieur, respectons la nature et ne nous mêlons pas de l'approfondir. Qui sait encore si les choses n étaient pas
(1) Rouweaa. Leures de la Montagne; la Religion essentielle.^ rbomine. Amsterdam, i7Gl.
CATaic. POILOSOF. I.
tellement combinées dans son système , qu'elles devaient produire dans certains mo» menu ce que vous appelez miracles ? Jésus* Christ s'est trouvé la précisément à ce liiomcnt : il a parlé et sa voix a semblé opérer ces prétendues merveilles*
Le chev. Convenez au moins, monsieur, qu'on pourrait soupçonner la nature d'avoir été un peu d'intelligence avec cet homme à prodiges, puisqueelle s'était si bien arrangée, qu'à point nommé et lorsque cet homme lui commandait, elle semblait intervertir ses lois pour lui obéir. Ne dirait-on pas en effet qu'elle était continuellement à son service? Or vous, messieurs, qui croyez à la nature, ne devriez-vous pas avoir quelque vénération pour un sage qui paraissait si bien vivre avec elle? Peut-être parviendrez^vous un jour à croire en lui.
Le comte. Et vous , monsieur , puisque il n'est pas possible de vous faire entendre raison, prouvez-moi que les livres où ces miracles sont consignés ont été véritablement écrits par les apôtres ou par leurs disciples ; car il faut ici avoir l'œil à tout. Qui m'assurera que les livres qui portent leurs noms ne sont pas supposés ?
Le chev. Mais pourquoi donc, monsieur, ne formez-vous pas le même doute sur les livres de Cicéron et de Virsile ?
. Le comte. Quelle différence I c'est que la chose est inoins essentielle , et qu'on n'y regarde pas de si près.
Le chev. C'est-à-dire, monsieur, que vous vous déterminerez naturellement par les principes d'une droite raison sans craindre de vous tromper, quand vous n'aurez aucun intérêt à contredire les faits ; et que ces mêmes principes ne seront plus que des problèmes lorsque vous aurez intérelà les nier ; mais ce sera alors votre cœur, non votre conscience qui décidera, car les principes ne varient point. Sur quel fondement en effet vous reposez-vous pour affirmer avec tant de confiance, que les livres de Cicéron , de Virgile, de Sénèque, etc., sont réellement de ceux dont ils portent le nom ?
Le comte. Nous consultons les anciens^ Leur témoignage est unanime, il est certain, il est constant.
Le chev. Mais quel témoignage plus una nime, plus authentique , plus certain qjie le témoignage des disciples mêmes des apêtres et de leurs successeurs immédiats , qui nous font connaître les auteurs de ces livres, et qui nous disent le temps et les lieux où ils ont été écrits? que le témoignage des églises fondées par les apôtres ou par leurs successeurs immédiats, et qui sont les premières dépositaires de ces livres ? de ces églises qui attestent Tauthenticité de ces livres , et qui sont encore elles-mêmes un évansile vivant, en nous transmettant de vive voix la doctrine qu'ils enseignent ? i
Le comte. Mais ces livres ne pourraient-ils pas avoir été corrompus ? car il y a aussi de pieuses fraudes*
Le chev. Vous ignorez donc, monsîe.m^, que ces mêmes églises , ces mêmes discipîesi ré*
{Vingt -Six.)
LE PHILOSOPIIE
pandtts aux quatre coins da mondci dépositaires des liTTes saints, les vénéraient comme un dépÂt sacré ; qu'ils y lisaient ce qu'ils avaient appris de la boache de leurs maîtres ; qu'ils les expliquaient tous les jours dans leurs assemblées ; qu'ils aimaient mieux soufrrir la mort que de les livrer entre les mains des impies. Or eût-il été possible de tromper ces églises» ou de les faire concourir unanimement» non pas seulement à la falsification de quelques endroits du texte sacré, (et avec tant de concert qu'il n'en restât plus la moindre trace) , mais à la création d'un nouvel évangile et à l'anéantissement du premier,
I puisque il aurait fallu clianger en effet tout le bnd de l'bistoîre 7
Le comie. Quand même j'en tomberais d'accord poar les temps apostoliques, qui me repondrait des siècles postérieurs parmi tant de révolutions qui ont changé la face de la terre parmi tant de sectes qui ont divisé l'Eglise?
Le ehev. Qui vous en repondrait? L'Eglise eUeHQuéme; car parmi tant de révolutions, cette Eglise a toujours existé, elle s'est tonjours propa|[ée , eUe a toujours eu ses pasteurs ; parmi tant de sectes , elle s'est toujours montrée dans tous les endroits du monde avec ses livres sacrés : et plus la tradition s'est éloignée de sa source, plus l'altération est devenue impraticable. Car ces Hvres, lus et expliqués dans toutes les églises particulières et toujours d'accord avec l'enseignement public , ces lives ont été dès les premiers siècles , commentés et traduits en différentes langues : ces traductions , ces commentaires sont devenus autant de nouveaux témoins qui auraient réclamé unanimement contre les moindres falsifications. A ce témoignage irréfragable se joint l'aveu des hérétiques eux-mêmes, qui dans tons les temps ont cité ces livres pour justifier leurs erreurs» et qni n'auraient pas manqué de relever les falsifications. Enfin après une infinité de copies, de traductions, de commentaires , répandus dans tout le monde , le texte aacré, à l'exception de quelques légères variantes, se trouve parfaitement le même dans toutes les copies qui restent aujourd'hui, et parmi les catholiques, et parmi les sectes séparées de nous. Imaginez, monsieur» s'il est possible , une preuve plus complète de son authenticité (l).
Le comte. Moi, je n'imagine rien et je veux voir.
Le ehev. Hais pour un philosophe, n'estce pas assez d'avoir des preuves évidentes de la certitude des faits , afin de se déterminer à croire? dooteriez-vous de l'existence des républiques d'Athènes et AeRome? Doutenez-vous des conquêtes d'Alexandre, de l'empire des Babyloniens, parce que vous ne pouvez les voir? et seriez-vous raisonnable de demander à voir ce qui n'existe plus?
(1) On peat consultarU. Tabbé Dovoisin, sur Tautbeniidtô des livres du Noavesu Tesument. A Paris, cbei BerUNi, rne S.-Victor.
Le eomtei Oh I ces faits sont incontestables.
Le chev> Moins encore aue les faits que vous contestez puisque il n en est aucun qui réunisse en sa faveur des témoi^ages si constants. Je dis plus : notre histoire sainte tient à une suite aautres événements extraordinaires qui sont tout à la fois par euxmêmes une preuve de la vérité de nos livres et de la divinité de notre religion.
Le comte. Oui, des événements aussi fabuleux et que je ne croirai pas davantage.
Le ekev. Mais en seront-ils moins certains?
Le comte. Voyons pourtant.
Le chev, Jésus-€hrist apparaissant A ses apôtres après sa résurrection, leur promet son esprit : et cet Esprit saint descend effectivement sur eux en forme de langues de feu, au milieu d'un vent impétueux qui ébranle les fondements du Cénacle où ils sont assemblés.
Le comte. Je nie ce bit : citez vos témoins. Encore les apôtres ? je' les récuse.
Le chev. Oui, monsieur, ces témoins sont ces mêmes apôtres dont je vous ai déjA prouvé la sincérité, et qu'il ne vous est plus permis de suspecter. Ces témoins sont encore un nombre infini de Juifs rassemblés A Jérusalem de tous les pays du monde, A l'occasion de )a fête de la Pentecôte^ ces Juifs cités alors en témoignage, ces Juifs dont huit mille se convertissent et dont aucun n'ose désavouer le miracle. Ces témoins sont le don des langues, celui dès miracles, celui de force et de sagesse, queTEsprit saint a communiqués A des hommes auparavant timides* ignorants et grossiers, et qui prêchent alors hautement Jesus-Christ crucifié, qui confondent les sages, qui bravent les tyrans, qui étonnent Jérusalem. Ces témoins sont l'établissement et la propagation de cette Eglise naissante qui , destitua de tous moyens humains , semblait devoir périr au milieu des orages ; mais oui , comme un germe fécondé par le souffle de Dieu, se développe tout A coup, étend ses rameaux jusque aux extrémités de la terre, et jette de si profondes racines, que ni la violence des persécutions, ni les artifices de l'hérésie, ni toutes les passions du cœur humain ne peuvent jamais rien contre elle. C'est cette église qui , subsistant toujours invariablement au milieu des révolutions des temps, produit partout un peuple de saints. Ainsi la religion de Jésus-Christ que nous voyons régner aujourd'hui parmi les nations les plus éclairées, annonce la mission de l'Esprit saint dont elle est le firuit ; la mission de l'Esprit saint est une preuve de celle de Jésus-Christ ; la mission de Jésus- Christ est liée avec celle des prophètes , avec l'histoire de MoYse , avec les promesses d'nn rédempteur faites an premier homme et réitérées A Abraham : en sorte que tous ces éyénements forment une chaîne non interrompue qui remonte jusque A l'origine du monde. Ainsi la religion de Jésus^Shrist commençant avec les sièâes se perpétue avec eux, plus ou moins développée, suivant les desseins de la Providence , toujours d'accord avec eUe*