SIS
sous le joug de la religion , vous en inférez qo'il n*y a point de Diea supérieure à la nature ; et moi , j'en infère précisément tout le contraire.
Le comte. Mais Vauteur de la nature ne doitil pas être aussi Fauteur de votre religion ?
Le chev. Oui , certes.
Le comte. Comment donc se contredirait-il lui-même en réprouvant les inclinations qu*il nous aurait inspirées?
Le chev. Distinguons; monsieur, les inclinations qui viennent de Dieu et qui sont de Tessence du cœur humain , de celles qui naissent de notre corruption.
Le comte» Je ne suis pas encore assez au Eait , monsieur, pour bien faire cette distinction.
Le ehev. J'en suis fâché ; cela est pourtant fait aisé.
Le comte. Pas trop : eh I comment cela ?
Le chev. Par un principe très-simple.
Le comte. Je ne le vois pas encore.
Le chev. N*est-il pas vrai, monsieur, que les inclinations qui sont de l'essence de notre nature et qui nous sont inspirées par l'auteur de notre être, doivent être invincibles , et qu'elles ne doivent jamais nous induire par elles-mêmes en erreur ?
Le comte. C'est là justement aussi ce que je prétends.
Le chev. Nous voilà donc d'acco.rd sur le
Srincipe.Or c'est à ces premières inclinations u cœur humain, qui annoncent les hautes destinées de l'homme , que la religion de Jésus -Christ nous rappelle; c'est à elles qu'elle parle ; inclinations innées dans l'homme, ou'^lle développe, qu'elle éclaire, qu'elle satisfait.
. Le comte. Voilà d'abord une assez belle chimère : mais écoutons la preuve.
Le chev. Ce sera vous-même, monsieur, si vous voulez bien , qui me la fournirez.
Le comte. Moi , monsieur, je vous en défie.
Le chev. Oui, vous-même; car c'est vousmême, c'est votre propre conscience que j'interroge dans ce moment. Supnosez-vous paraissant pour la première fois dans le monde.
Le comte. En bien! soit : que faut-il faire?
Le chev. Vous voilà d'abord faible et dépendant de tous les êtres qui vous environnent, ne pouvant leur commander, et cependant ayant besoin de leur concours pour conserver votre existence. Sondez à présent votre ame « et dites-moi quels sont vos premiers VŒUX? Ne serait-ce pas que la main 3ui vous a formé daignât aussi prendre soin e vous?
le comte. D'accord : je sens à peu près cela.
le cA^. Or la religion de Jésus-Christ vous apprend que leDieu qui vous a créé, estaussi votre père ; et votre propre cœur doit vous dire le reste.
Le comte. Mais ce Dieu habite au plus haut des cieux; et moi, je rampe sur la terre. Comment me faire entendre à lui pour lui exposer mes besoins et pour implorer son tecours ?
Le chev. Ce Dieu est partout; 0 pénètre votre cœur de sa présence : c'est le cœur qui lui parle , c'est le cœur qu'il exauce. Telle est la doctrine de notre Evangile. Or en re-cevant ses bienfaits , ne serait-il pas d'une ame généreuse de lui rendre hommage?
Le comte. Que lui offrira le malheureux qui n'a que des larmes à répandre ?
Le chev. Comme c*est le cœur que Dieu exauce, c'est aussi le cœur qui doit l'adorer La religion de Jésus-Christ ne vous demande point d'aiutre offrande que celle d'un cœut sensible, rendant un hommage public à TEtre souverain qui l'a créé : voila le culte qui l'honore, et que tous les hommes peuvent lui rendre.
Le comte. A merveille ! mais vous me Irans portez, monsieur, dans un autre monde, pour implorer l'assistance d'un être que je no vois pas. J'aimerais bien mieux être à mon aise aans celui-ci, et trouver plus d'humanité parmi les individus qui m'environnent et qui traversent tous mes désirs ; car je sens que mon bien-être dépend un peu de leur bonne volonté.
Le chev. Quelle satisfaction pour vous, monsieur, si vous pouviez les intéresser tous à votre bonheur?
Le comte. Satisfaction chimérique 1 chacun estpour soi dans le monde, cela est démontré.
Le chev. Point du tout. Ma religion veut que chacun soit aussi pour son prochain : elle fait aux autres un commanaement de vous aimer comme eux-mêmes , d'exercer envers vous la miséricorde que Dieu exerce envers eux , et vous met ainsi sous la protection de tous : elle fait plus encore, elle leur fait pratiquer ce ou'elle commande.
Le comte. Tout cela, après tout, n'est qu'un bien factice: l'essentiel serait d'être heureux ; et quand on peut se passer du secours des autres , on se console aisément de leur estimé.
Le chev. Ce désir de la félicité est invincible : l'auteur de la nature Ta gravé au dedans de vous ; et l'auteur de la nature ne pouvant induire en erreur, il faut que ce vœu puisse se réaliser. Mais comment être heureux ?
Le comte. Belle demande! jouir des plaisir» et vivre sans contrainte , c'est le vœu de la. nature : voilà le vrai bonheur de l'homme^.
Le chev. Mais n*êprouve»-vou8 pas vous* même aueles plaisirs sont incapables de vous rendre neureux?
Le comte. Pas toujours heureux , à ht vérité.
Le chev. Cependant vous désirez de l'être toujours. La jouissance des plaisirs n'est donc pas cette félicité que vous désiriez et qui convient à votre nature. N'éprouvezvous pas encore , à la suite de ces plaisirs^^ une honte et des remords secrets qui annoii« cent la dégradation de votre être ?
Le comte. Oui , quelquefois certaines in-
nature.
f.F. PHlLOSOrOE
Ia chfv. Et qa*il a*c8t pas copendant en voire poQToir ae changer. Le désir d'une pareille félicité est donc une illusion qui yous trompe et qui tous avilit ; il ne peut donc venir de Tauteur de la nature môme ; la véritable religion, fondée sur la vérité et la justice, ne saurait donc y applaudir. Mais elle vous promet un bien infiniment plus précieux ci plus durable que tous les biens de la terre^ un bien seul capable de satisfaire vos désirs.
Le comte. Cela est impossible , car Tambition de l'homme n'a point de bornes.
Le chev. Seriez-vous satisfait d'un empire?
Le comte. Quelle extravagance I
Le chev. La religion de Jésus-Christ vous le promet, et vous ordonne même de l'es-
v^rer»
Le comte. Allons, monsieur le chevalier, continuez à pérorer : nous serons donc ious autant de rois sur la terre. Cela va à mer-
/eille.
Le chev. Tous les hommes ne sont pas destinés à régner dans le monde; et tous les royaumes delà terre ne seraient pas capables de remplir l'étendue de leurs désirs : car les princes eux-mêmes désirent encore. Us sont encore assiégés par les soucis et les peines ; ils sentent aonc que le vrai bonheur leur manque. Eh 1 qae serait-ce , après tout , que des royaumes périssables, pour une ame qui doit vivre éternellement T Hais Dieu vous destine à régner éternellement avec lui dans dans un autre monde.
Le comte. Et cependant il me laisse malheureux dans celui-ci.
Le chêv. Que demanderiez-vos donc?
Le comte. De n'avoir rien à souffrir.
Le chev. Mais ce désir est-il raisonnable? Ne savez vous pas que les peines de la vie sont inséparables de notre condition ? Mais Jésos-Christ qui réprouve ce désir, va même au delà de vos vœux, en faisant servir des peines momentanées à mériter les récompenses à venir : et l'espoir de ees récompenses est déjà dans ce monde un soulagement à vos maux,
Le comte. Récompenses imajginaires <|ue votre législateur met à un si haut prix, qu'il faudrait changer de nature pour y atteindre.
Le chev. Point du tout : il faudrait seulement rectifier le cœur humain, et Dieu qui l'a formé, vous promet son secours. Par lui tout vous devient possible ; et déjà il vous donne la preuve de sa toute-puissance et de sa fidélité à ses promesses, dans la personne de ceux qu'il élève à la pratique des plus hautes vertus.
Le comte Et si ma fraffilité succombe?
Le chev. Sa miséricorae vient au-devant de vous : elle vous oCTre le pardon ; le repentir l'obtient, et c'est encore sa religion qui vous l'enseigne.
/.e comte. Mais nous créer pour nous détruire 1 quelle (atalilél Etait-ce la peine de nous bire exister ?
Le chev. Vous redoutez donc encore la mort?
Le comte. Sans doute , monsieur ; la des-
truction est le plus grand fléau de llinmanité.
Le chev. Vous voudriez donc être immortel ?
Le comte. Oui, s'il était possible.
Le chev. Il faut pourtant que cela soit^ puisque le désir de Timmortalité est aussi naturel que l'amour de notre propre existence. Il est même si invincible, c|ue ce n'est jamais par l'amour du néant, mais seulemet par la crainte d'un avenir malheureux, qu'on désire d'être anéanti à la mort ; car aucun de vous, qui ne souhaitât de survivre au tombeau, s'il espérait une vie heureuHC. Que dis-je ? en désirant même la dissolution de son être, on voudrait encore être immortel, et se dédommager de son anéantisscmemt après le trépas par une ombre d'existence dans la mémoire des hommes. Or le désir de Tiramortalité étant invincible, ne peut venir que de l'auteur de la nature ; et certainement l'auteur de la nature n*a pas mis en vous ce désir en vain.
Le comte. Cependant je meurs.
Le chev. Non, monsieur, je l'ai déjà dit, vous ne mourrez pas dans cette partie de vous-même qui désire l'immortalité. La religion vous enseigne qu'un être capable de connaître et d*aimer son auteur, doit vivre éternellement comme lui, et repousse loin de vous le plus affreux de tous les maux, qui est le désespoir. Que conclure à présent de tout cela?
Le comte. C'est (^ue les superstitions repaissent toujours Timagination de brillantes chimères.
Le chev. Mais cet prétendues chimères qui ont une si parfaite analogie avec la nature du cœur humain, ne prouvent-elles pas déjà que vous avez eu tort d'accuser la religion de dégrader, de contrarier la nature? Ne prouventelles pas encore, suivant vos principes , et Îar cette parfaite analogie de ia religion de ésus-Chnstavec les vœux de la belle nature, oue la nature et la reli([ion de Jésus-Christ aérivent du même principe? Que demandezvous de plus ? Je vais vous donner encore un garant que vous ne devez point récuser.
Le comte. Quel garant?
Le chev. C'est Dieu lui-mêine.
Le comte. Oui, s'il existait.
Le chev. Mats je vous ai prouvé, monsieur, son existence; je vous ai prouvé la mission de son Fils unique, et sa manifestation dans le monde, non pas avec la majesté de sa
f;loire, pour ne pas nous épouvanter par 'écla do sa divinité, mais avec les sfgnes de sa toute-puissance pour éclairer notre raison; et vous me dispenserez sans doute de vous répéter ici ce que j'ai déjà dit. Il est donc prouvé qu'il n'y a point de religion qui soit mieux proportionnée, que cefle de Jésus- Christ, a notre nature, à sa faiblesse, à son insuflisance, à ses besoins, à ses désirs.L*auteur de la nature est donc aussi l'auteur de cette religion sainte. C'est donc lui qui, séparant dans la nature même, ce qui vient de lui d'avec la porversilé des passions qui la corrompent, qui l'aveuglent, qui la dégradent.
CATÉCHISTE
mi
développe les heureux germes de grandeur quMI a mis au dedans de nous. C'est donc lui
3ui, portant le flambeau dans le labyrinthe u cœur humain, éclaire la raison, console rhomrae, non par l'illusion d*un faux bien
3 ni le laisse toujours d^ns une véritable in* Igonce, mais par la vue des récompenses à ▼cnir, seules dignes de sa vertu, seules capables de le rendre heureux. C*cst donc lui qui, en donnant à nos désirs, auparavant resserrés dans la sphère de notre mortalité, une étendue, une élévation conformes à nos hautes destinées, nous redonne notre première dignité sans nous inspirer de la présomption, et nous humilie aux pieds de l'Etemel, saus nous dégrader. C*est donc lui qui ranimant, qui exciUnt les premiers sentiments d'humanité qu'il nous a inspirés pour nos semblables, réunit tous les hommes comme les enfants d'une même famille, resserre les membres de la société civile par les liens de la charité. C'est donc lui qui, en opposant un frein à nos passions, nous donne la paix de Tame, et nous assure cette liberté précieuse des enfants de Dieu; liberté généreuse, liberté docile cl soumise qui, en nous abais* saut sous la main de Dieu et dos Puissances qu'il a établies, nous fait remonter en même temps jusque dans le sein de la Divinité,
iusqu'à cet ordre souverain qui gouverne es peuples, pour j puiser les motifs sublimes de notre obéissance. Cette religion est donc la religion de la nature ; je dis de la nature rappelée à sa première ori|[ine, éclairée sur sa véritable destination, dirigée vers sa dernière fln, ennoblie par l'élévation de ses motib. Cette religion est donc la seule digne de la majesté de Dieu et do la grandeur de l'homme. Elle est donc la religion du cœur humain, une religion divine» et la seule religion véritable.
L$ comte. Vous allez vous por^CQ 9 hélas I mon pauvre chevalier , dans Tempirée; et ce n'est pas là certainement ce que je vous demandais. Il s'agissait de me prouver vos mystères : et vous vous morfondez à disserter sur les preuves de votre religion. Revenons donc, s il vous plaît, à ces mystères : il faut remplir votre tâche.
Le chev. Hais ma tâche est déjà remplie.
Xf comte. Comment, monsieur 7 vous n'en avez pas encore dit le premier mot.
Le chev. Ne vous ai-je pas fait observer, dès le commencement, que l'esprit humain ni; pouvait tout comprendre?
Le comte. Oui, je m'en souvieus.
Le chev. Et que par conséquent, s1I ^ avait des vérités prouvées par une autorité infailliblcy elles ne pouvaient ))lus être contestées, quoique l'esprit humain ne pût les concevoir ?
Le comte. D'accord encore avec vous.
Le chev. Vous ayant donc une fois prouvé la vérité de ma religion, il ne vous est plus permis d'en contester les mystères puisque ils sont appuyés sur l'autorité iuraillîMc d^une révélation divine.
Le comte. Quel circuit, mon$i<«ur !
Le chev. Circuit assez court; mais tût-il plus long encore, il n'en serait pas moins concluant s'il mène droit à la certitude.
Le comte. Ne serait il pas plus simple que je visse tout de mes propres yeux ?
Le chev. Mais lorsque Dieu nous conduit à la vérité, ce n'est pas à nous, monsieur, à lui prescrire la voie par laquelle il doit nous y mener; et quand nous avons un moyen sûr d'y parvenir, il ne nous est point permis de le négliger, parce que nous voudrions aller par une autre route. Nous devons donc ren« dre hommage à la vérité dès <jue nous la connaissons, quoiqu'en se manifestant à nous, elle ne satisfasse pas notre curiosité. U ne serait pas même raisonnable de demander qu'on nous démontrât, par les principes de la raison, des vérités qui sont au-dessus de la raison même. Nous avons dit que chaque genre de vérité avait aussi son genre de preuves.
Le comte. Qu'avions-nous besoin, aprèstout, de tant de mystères ? L*obscurité rebute les sages, et la crainte de s'égarer nous rend toujours indéc*js.
Le chev. Oui vraiment ; et il faut l'avouer, monsieur, vos sages sont ici assez conséquents ; Comme ils ne veulent point recon« naître l'œuvre de Dieu dans les merveilles de la nature, parce qu'ils n'en pénètrent pas les mystères, il faut bien aussi qu'ils nient les mystères de la religion, malgré la lumière qui les environne, parce qu'il ne leur a pas été donné de les concevoir. Mais est-on digne du nom de sage, quand on se conduit par de pareils principes? Nous marchons, monsieur, par une route bien opposée. Convaincus de l'existence de Dieu par les merveilles qui éclatent dans Vordre de la nature et dans l'ordre de la religion, nous adorons son inflnie sagesse dans l ordre de la nature; et nous en respectons les profondeurs dans l'ordre de la religion. Cependant» sans vouloir sonder les décrets de TEternel, je découvre au premier coup-d*œil, dans rimmen* site de l'essence divine , la nécessité de ces obscurités mystérieuses qui vous rebutent; car Dieu étant inGni, il doit être incompréhensible partout où il se manifeste à une intelligence créée. J'en aperçois encore la convenance dans l'orgueil même de l'esprit humain qui s'irrite contre elles.
Le comte. Etait-ce donc pour nous fermer l'entrée de votre religion ?
Le chev. Au contraire c'était pour vous y introduire.
Le comte Quel singulier moyen I
Le chev. Ecoutez un moment avant de pro« noncer. .
Le comte. Ecoutons donc.
Le chev. Je vois d'abord ceux qui ont secoué le joug de la foi s'égarer par différentes routes, et devenir tous les jours plus absurdes, à proportion qu'ils s'éloignent d'elle. Je vois les nouveaux philosophes qui se disent les pères de la lumière, s'obstiner à nier les vérités les plus évidentes, parce qu'ils veulent tout comprendre ; je les vois qui enf«iiitent les systèmes les plus monstrucnt en
LE PHILOSOPHE
matière de religion ci do morale, parce qu*ils veulent marcher tout seuls. Il fallait donc pour nous conduire à la religion prendre une route toute contraire : il fallait réprimer la présomption de Tcsprit humain, donner un frein à sa curiosité, lui marquer les bornes de sa raison, en lui donnant un guide. Or tel est Tourrage de la foi : elle fait plier Tesprit humain sous un joug respectable qui, sans lui laisser des incertitudes, puisque ifest appuyé sur la révélation divine, prévient ses écarts , l'assujettit à des mystères incompréhensibles, pour réprimer sa présomption, et le fixe invariablement sur les principes mêmes de la loi naturelle, que les préjugés et les passions obscurcissent souvent aux yeux de la raison. Ainsi la raison s'étant égarée par la présomption, Jésus-Christ, pour la ramener à la vérité, Téclaire et Fhumilie en la mettant sous la garde de la foi. Ainsi le cœur et Tcsprit de 1 homme, oui avaient été créés pour Dieu, s'étant révoltés contre lui, la religion exige de Fun et de l'autre un hommage particulier d'adoration; l'hommage du cœur par Tobéissance à la loi de Dieu ; Fbommage de l'esprit par la soumission à sa parole. C'est donc par cette sage économie, qu'en soumettant tout l'homme à son auteur, elle concilie, dans ses mystères augustes, la gloire de Dieu et les besoins de l'homme avec les lumières de la saine raison.
Le comte. Et moi, je soutiens que vos mystères dégradent rhomme:je dis qu'ils obscurcissent sa raison : je dis qu'ils déflgurent sa religion.
Le chev, En quoi , monsieur, je vous prie? J'en demande ici la preuve, et je vous défle de la donner : je vais plus loin encore; et je donne la preuve contraire ; car nulle part la religion ne parait si augusitj, ni sa morale si sublime; jamais Thomme ne parait si grand, ni Dieu si fort au-dessus de 1 homme, que dans ces mystères sacrés qui humilient la raison humame. Non, monsieur, jamais nous n'aurions bien connu ni la sainteté de Dieu, ni sa majesté suprême, ni son inflnie 'miséricorde, si nous n avions appris de nos sacrés mystères, que le péché qui l'offense, n'a pu être expié que par un Homme-Dieu comme lui ; que nos offrandes ne peuvent mériter ses récompenses que par la médiation de cet Homme-Dieu; que celte médiation était nécessaire pour concilier la miséricorde avec la justice divine. 11 fallait pour bien connaître la dignité de notre ame et ses hautes destinées, apprendre de nos saints mystères, que rachetés par le sang d'un Dieu, régénérés par sa grâce , devenus ses enfants par adoption, notre ame était une portion de son corps mystique , et (|ue la gloire de son règne devait un jour rejaillir sur ses membres. Il fallait, pour imprimer au culte divin ce caractère éminent de grandeur et de sainteté, particulier à notre religion, que le sacrifice de Jésus^Christ , Dieu et homme tout ensemble , que ce sacrifice annoncé dès le commencement du monde, accompli dans le temps , se perpétuât parmi nous avec sa re-
ligion , pour être toujours au milieu de nous le point central de nos hommages , et le lien sacré qui unissait la terre avec le ciel. Il fallait enfin pour former en nous Thomme îQOuveau , que toute notre morale eût nos grands mystères pour base. Quels motifs en effet , monsieur, plus capables de nous exciter, de nous soutenir» de nous encourager, de nous consoler , que de penser aue revêtus de l'auguste qualité d'enfants ae Dieu , nous devons porter sa ressemblance, que sa vertu est devenue notre propre force, ^ue ht récompense promise à nos œuvres doit être aussi le prix de ses mérites , que son sang est le sceau de son amour, que sa mort a été la source de sa gloire , et que sa résurrection est le gage de la nôtre ?
Le comte. Ah I quel enthousiasme , mon» sieur I quel enthousiasme I voilà comme vous êtes, vous autres, messieurs, toujours transformés en demi-dieux. Vous nous promenez dansles espaces imaginaires; reposez*Tousda moins un moment sur la terre. Tenez, monsieur,asseyez-vous ici,soyez de 8ang-fh>id, et raisonnons. Comment voulez-vous que j'adore un roi de gloire dont vos prophètes avaient annoncé la puissance et la majesté en termes si magnifiques? un roi qui devait humilier les princes, subjuguer les nations, dominer sur tout l'univers pour y faire régner avec lui la justice et la paix ? Et que je 1 adore sur cette même croix où je le vois couvert d'opprobre, expirer dans les douleurs ?
Le chev. Mais faites attention , monsieur, que ce même roi était aussi représenté dans les prophètes comme un homme humilié, cou* vert d'mfamie, expirant au milieu des supplices.
Le comte. Contradiction de plus. {Jn roi humilié et un roi glorieux, quel délire ! quel contraste I et vous croyez encore, monsieur, me persuader par toutes ces rêveries ? et vous n'êtes point encore vous-même désabusé f
Le chev. Au contraire, ces prétendues contradictions me confirment dans ma foi, puisque elles se concilient , dans ma religion , avec les grands desseins de la Sagesse éternelle , qu^ucune intelligence créée n*anrait pu ni concevoir ni concilier.
Le comte. Autre énigme.
Le chev. Je vais l'expliquer. Quel était le but de cette religion auguste? C'était de nous désabuser d'une fausse grandeur qui éblouissait nos regards, qui fixait nos désirs sur la terre , qui devenait le principe de tous nos égarements. Or Jésus-Christ, pour nous montrer dans sa personne le néant de la gloire du monde , parait sur la terre dépouillé de toute la grandeur humaine, mais avec toute la puissance d*un Dieu : humilié , persécuté , couvert d*opprobrès , il commande à la nature. 11 vit dans la pauvreté, et il multiplie les pains dans le désert : en se livrant à set ennemis il les terrasse d'une seule parole : en expirant sur la croix il obscurcit les cieux, il ébranle la terre et s'annonce comme le mat* trc de l'univers.
Le comte. Quel roi, monsieur, qui anéantit
GâTECIUSTE.
pour ainsi dire toutes les grandeurs de la terre dans sa personne.
Le ehev. Un roi tel aue devait être THommc- Dieo. Les hommes régnent au dehors par la force ; il devait régner dans le cœur par l'a- ^.. r**A<,* 14 aussi qu4l ATprcA nn i^nmire
que son i nitéméme
uc oooŒiu*^*^ — P™fiû^^
me ; l'empreinte de sa grandeur en relevant
au-dessus de tout ce qui n'est pas Dieu ; Tem-
Preinte de sa puissance en lui donnant la j- X^i-4^-. A fr^nlae lue ^ttaqUCS pO"*"
i de sa sages
vu ictâai*«a.» «^ -- 7 -'empreinte __
de sa honte par la miséricorde que Dieu accorde au pécheur pénitent ; l'empreinte de sa justice par les vengeances qu'il exerce sur le coupable endurci. Règne éternel oui se forme d ahord sur la terre par la sanctification des élus , et qui doit se perpétuer dans le ciel avec leur triomphe. , - ^ ^.
Le comte. Oui, monsieur, règne fantasti-
3ue, et que vous avei toujours la précaution e dérober à nos regards.
Lé chev. Mais avouez d'abord , monsieur, que l'idée de ce règne est infiniment au-dessus de toute la gloire du monde ; et qu'il n'y avait point de règne qui fût plus glorieux pour la Divinité, ni plus digne de nos vœux. C'éUit donc le seul règne qui convenait à Jésus-Christ et comme Fils de Dieu, et comme rédempteur du monde, et comme instituteur d'une religion divine , et comme roi céleste, Jésus-Christ attirant tous ups regards vers lui, et ne nous laissant plus rien voir de grand sur la terre que Dieu seul.
Voilà donc le règne qui explique ce contraste apparent d'humiliation et de grandeur, d'anéantissement et de majesté qui vous révolte ; ce règne que les prophètes avaient annoncé et qu'aucune intelligence créée n aurait pu prévoir ni imaginer : règne tout spirituel à la vérité , mais dont la gloire perce toujours à travers les nuages qui 1 environnent. Les trompettes du ciel se font dadord entendre pour annoncer l'arrivée de ce roi de gloire. Ce sont les prophètes qui se succèdent dans une suite de siècles , revêtus de sa toute-puissance et portant, pour ainsi dire, les livrées de la Divinité. Ses précurseurs sont les grands monarques qui le devancent. Daniel, en présenUnt aux siècles à venir le tableau des grands empires qui doivent précéder Jésus-Christ les termine au rèirne étemel du Fih de Vhomme, à qui seul aroartiennenl la gloire, la puissance et 1 empire : à qui tout doit aboutir, à qui toutes les nations ont été données pour héritage; et dont le règne n'aura point de fin (Dan. 1). Le Maître du monde arrive enfin lui-même : il commande i la nature : il pxe la destinée de son peuple, donne à sa loi une stabilité qm triomphe de toutes les révolutions, se ressuscite lui-même après avoir expiré dans les tourmenU. Jusque alors la croix avait imprimé son opprobre à ceux qui avaient expiré rar elle : feus-Christ en mourant sur elle raisooie à sa gloire ; cette croix devient com-
me le trêne où il reçoit les adorations des rois et des peuples : et tout cela, monsieur, sans avoir besoin de la puissance des hom-> mes ; tout cela même malgré tous les efforts des hommes : et ce nouveau rèrae , annoncé depuis tant de siècles, désigné très-clairement cinq cents ans auparavant par Daniel, lorsque expliquant le songe de Nabuchodonosor, il lui dit que la grande statue composée de plusieurs métaux est l'emblème des différents royaumes qui doivent se succéder ; et que cette pierre détachée d'une montagne sans la main d'aucun homme, qui a brisé la statue, repré^ sente un royaume à venir qui s'établira sur les ruines des autres et qui n'aura point de fin {Dan. ch. 2).
Tel est, monsieur, encore une fois, ce règne majestueux qui prend sa naissance sur la terre et qui doit avoir son entière perfection dans le ciel. Tel est ce roi de gloire qui était l'attente des nations. Telle est la religion auguste qu'il est venu enseigner aux hommes : et cette religion. si majestueuse, si sainte, si consolante ; cette religion qui vous a éclairé au moment ^ue vos yeux se sont ouverts à la lumière , qui vous a fait connattre votre auteur, qui vous a fait connattre k vous-même ; cette religion qui satisfait tous vos désirs légitimes, qui va infiniment au delà de vos vœux ; cette religion qui doit être par là même, véritablement la religion de l'nomme, la religion du cœur, la religion du monde entier ; cette religion divine , vous l'outragez , vous la calomniez ; vous voulez , messieurs , me l'enlever pour y substituer... Mais quoi ? une religion que vous ne sauriez définir, que vous avez honte d'avouer. Cruels 1 soyez malheureux puisque vous voulez l'être , mais laissez-moi ma religion qui me soutient , qui me console et qui doit faire mon bonheur.
Le comte. Je le vois bien , monsieur, votre ^ imagination s'enOamme ; il serait inutile de disputer davantage avec vous : je me retire donc, et je vous abandonne.
Le chev. Un moment , monsieur, votre départ est bien précipité ; ne vaudrait-il pas encore mieux faire une bonne réponse ?
Le comte. Vous ne seriez pas capable de l'entendre, et je vais me reposer. Du reste vous auriez bien dû, monsieur, vous dispenser de me consulter, si vous ne vouliez pas profiter de mes avis : adieu.
HUITIÈME ENTRETIEN. — IXe VEalise.de f esprit et de la bonne foi philosophique.
Le chev. Quelle agréable surprise ! est^e donc bien vous-même, mon cher comte, que je vois ?
Le comte. Oui , c'est moi-même : vous en êtes surpris, et je le suis encore plus que vous. Je ne sais comment, après tant d'efforts inutiles, je m'obstine à vous poursuivre. Votre résistance me désespère ; et cependant mon amitié se platt à vous excuser. Vous reviendrez un jour de vos anciens préjugés ; j'en suis bien sur. Non, mon cher ch<>valier|
LE PHILOSOPHE
U ne serait pas possible qu'avec de si belles dtspositioos, vous fussiez éteraellement confoodu avec celte classe d*hommes ignorants, stupideSy que la superstition aveugle, et contre lesaueis la nature ne cesse de réclamer. Le chev. Très-^xossible.
Le comte. Nos messieurs qui demandent souvent de vos nouvelles, se félicitaient déjà du plaisir de vous posséder. Ils se sont aperçus de mes inquiétudes ; et leurs questions jnt encore augmenté mon embarras. Nous en avons causé : on vous a plaint. Enfin, monsieur, voici mon dernier mot : vous voulez absolument que je sois chrétien ; eh bien ! je vais siffner tout à Tbeure ma profession de foi, mais à une condition ; dites-moi auparavant de quelle religion vous voulez ^ue je sois? Romain ? luthérien? calviniste ? socmien ? anabaptiste ? trembleur ? etc., car tous ceux-là croient à votre Evangile , tous le citent à l'appui de leur doctrine, et s'excommunient pourtant entre eux. Comment distinguer bien sûrement celui qui conserve le .véritable dépôt de votre religion ? Répondez, monsieur, car je demande ici une réponse bien précise.
Le chev. Vous ne tarderez pas, monsieur, à être chrétien, sll ne tient qu*a cela que vous croyiez à TEvangile.
Le comte. Je serai donc obligé , pour me décider, de lire tous vos livres saints, obligé de savoir les langues originales , obligé ae confronter les textes sacrés. Encore ne seraije pas bien sfir de mon fait, car enfin je pourrai toujours me tromper sur l'interprétation de ces textes que chacun explique à sa manière.
Le chev. Non, monsieur, rien de tout cela.
Le comte. Quand pourrai-je donc réciter mon Credo ? Quand le peuple , incapable de vos discussions théologiques, sera-t-il bien assuré de sa religion , de cette religion qui doit être pour tout le monde, et surtout pour les pauvres?
Le chev. Hais que répondriez-vous vousmême, monsieur, f^i je vous disais : nous devons être tous gouvernés par les lois ; donc tous les citoyens , l'artisan comme Thomme de lettres doivent être jurisconsultes pour en bien connaître l'esprit ?
Le comte. Quelle différence 1 11 y a toujours dan^ le gouvernement des hommes éclairés qui expliquent les lois; il ]r a un législateur qui en détermine le sens ; il y a un tribunal toujours subsistant qui connaît de tontes les contestations et qui les termine par un jugement définitif.
Le chev. Vous jugez donc ce tribunal absolument nécessaire ?
Le comte. Oui, à peu près, pour maintenir Tordre dans la société et prévenir la confusion de l'anarchie, à moins que...
Le chev. Ce tribunal doit donc avoir une autorité réelle à laquelle tous les sujets soient obligés d'obéir?
Le comte. On pourrait absolument convenir aussi de cela, du moins c'est encore Popinion de quelques-uns d^entre nous. La trop grande liberté leur fait peur : tout serait perdu, si on les en croit, sans une autorité à
laquelle tous les individus soient assujettis; ils prétendent qu'il n'y aurait plus alors d'au-» tre droit au commandement que la loi du plut fort.
Le chev* Fort bien : et c'est aussi par cette raison que nous prouvons que l'autorité souveraine est d'institution divine. Car par une suite de cette même sagesse qui veut l'ordre dans les sociétés comme dans le monde physique , Dieu doit avoir réellement établi dans le gouvernement civil une autorité ^ans laquelle les sociétés elles-mêmes ne pourraient subsister, et lui avoir communiqué une portion de sa puissance pour en remplir les fonctions.
Le comte. A la bonne heure 1 niais la religion?
Le chev. Par la mémo raison, Dieu, en destinant ses apêtrcs à former son Eglise » doit leur avoir donné, à eux et à leurs successeurs , le droit d'enseigner et de gouverner l'Eglise avec toute la puissance nécessaire à leur mission. Voila donc le tribunal qui préside à Tordre de la religion , comme le magistrat politique préside à Tordre civil. Voilà le tribunal qui doit terminer en dernier ressort les contestations qui s'^èvent sur l'interprétation des livres saints et sur la tradition, il prononce, et le fidèle doit obéir.
Le comte. Et ce tribunal» monsieur» où le trouvez-vous?
Le chev* il est devant vos yeux. Jésus- Christ en fondant son Eglise lui a donné des apêtres et un chef; il leur a ordonné d'enseigner toutes les nations ; il a remis entre leurs mains le pouvoir des clefs avec le dépôt de la foi. il leur a dit : Tout ce que vous Herexsur la terre sera lié dans le ciel ; et tout ce que vous délierez sur la terre sera aussi délié dans le ciel. En leur communiquant le pouvoir qu'il avait reçu lui-même de transmettre à ses successeurs la mission que son père lui avait donnée, il a promis d'être aveceux jus-
3u'à la fin des siècles , et a fait un commanement exprès aux fidèles de les écouter comme lui -même. Conformément à cette sage disposition , l'Eglise, toujours réunie à son thef, répandue dans toutes les parties du inonde , à portée de tous les fidèles pour leur distribuer les secours spirituels, enseigne aussi en tous lieux par la voix de ses ministres. Telle est l'autorité qui doit vous diriger dans votre croyance.
Le comte, il faudra donc, monsieur , que je révère vos prêtres comme les organes de la divinité; je serai donc obligé, sous peine d'anathême, de croire tout ce qu'il leur plaira de me dire.
Le chev. Vous prenez ici le change, monsieur. Chaque pasteur en particulier peut errer : aussi chaque pasteur est-il responsable de sa doctrine au corps des premiers pasteurs et à leur chef, qui le jugent et leramènent à la vérité lorsque il s'égare.ou qui le retranchent du sein de TEgUso lorsque il s'obstine dans Terreur; mais tant au'il demeure uni à cette Eglise , par la profession d'une même foi, rt par la subordination à un même gouvernemrnt , la doctrine de chacun d'eux
CATFCmSTE.
est la doctrine de TEglise entière» parlant au nom et par l'autorité de Jésus-Christ. C'est ainsi que la sève qui circule dans le Ironé de Varbre , se distribuant à tous les rameaux, leur communique aussi k tous une même vie et produit les mêmes fruits.
Le comte. Et vous, monsieur le chevalier, T008 applaudissez à ce despotisme ? Quoi I
S lus de liberté de penser , plus de . liberté e parler ? Vos prêtres viendront exercer leur empire jusque sur les puissances de mon ame , qui sont inaccessibles au pouvoir des hommes? et je me laisserai ainsi désjtrader, snbjutruer, enchaîner?
Le chev. Rassurez-vous, monsieur; vous ne serez pas plus asservi en obéissant aux premiers pasteurs en matière de religion, que vous ne Têtes dans Tordre civil en obéissant au souverain. Car enfîn il faut bien , dans tous les genres de gouvernement, une aulorité qui dirige l'administration publique ; cette autorité que vous appelez despotisme , fait elle-même votre sûreté. Elle contient tous les membres delà société dans la subordination; et par là elle les fait tous concourir au bien public, les maintient dans Tunité, et prévient les désordres de l'anarchie. Comment donc cette même autorité qui est le garant le plus sûr de votre repos et de votre bonheur dans Tordre civil , serait-elle un despotisme dans Tordre de la religion ?
ù comte. Oui, monsieur; garant de mon repos, si elle était entre les mains des sages, ou si on daignait au moins prendre leurs avis: mais à peine parviennent-ils jusqueaux anlioiiambres.
Le ehev. Il est vrai que vous n'avez pas été heureux jusque ici auprès de nos princes, et que vos instituteurs ont aussi ciueiquefois échoué dans les cours étrangères (1). Cependant les affaires de l'Etat n en vont pas plus mal.
Le comte. Mais revenons , monsieur : vous prétendez que les ministres de votre religion sont les interprètes de la divinité: je vous Taccorde, et vous n'avez encore rien gagné ; car enfin les sectes séparées de vous ont les mêmes prétentions. Les disputes recommenceront donc toujours.
Le chev. Ce premier point une fois établi
Jet il ne saurait être contesté ) , toutes les isputes se terminent d'un seul mot. Les pontifes ne peuvent avoir d*autorilé qu'en vertu de la mission qu'ils ont reçue de Jésus- Christ. Or celte mission s'est toujours pcrpéfuée au milieu de nous par la succession
(1) Je citerai ici les belles paroles du diic de Parme , actadlement r^nsnl , paroles qui mériteraient d^ètre gravées sur Ces palais des rois. Ce religieux prinee parlant un jour devant louie sa cour de la magnifique chapelle qu'il avait fait b&lir dans l'église des bénéilictiiMsde S. Paul , auprès du palais ducal : c'est là«disaitp>ii« un monument de ma reconnaissance envers la sainte Vierge, par la protection de lamieile l'ai eu le bonbeur de couiterver ma fol , malgré tous les efforts de certains instituteu» pour me Lt faire perdre. Oo a pour témoin de ces bàiui sentiments, une personne respectable qui se trouvait alors pie- T*»te.
apostolique qui remonte sans interruption jusqu'à Jésus-Christ , et qui a toujours eu le siège de Pierre pour centre de l'unité. Voilà nos titres , disons-nous aux sectes séparées de l'ancienne Eglise : montrez-nous à présent les vêtres. Non seulement vous ne tenez point à cette succession, mais vous avtt fait schisme avec cette grande Eglise qui existait avant vous, qui possédait avant vous le dépôt de la foi et la puissance de l'apostolat. Ayant donc rompu l'unité , vous n'appartenez plus au corps mystique de Jésus-Christ; vous n'avez donc plus de droit à l'enseignement, plus de droit sur l'obéissance des peuples, plus de part au royaume de Jésus- Christ? Ce raisonnement est simple, lumineux , à portée de tous.
JLe comte. Je le vois bien, monsieur, vous voulez nous donner de nouvelles entraves.
Le chev. Je veux vous conduire, monsieur,
par des principes qui sont aussi anciens que
l'Eglise ; principes qui servent de base à sa
constitution , qui l'ont toujours dirigée dans
son gouvernement , qui ont toujours réglé la
foi des peuples. Oui, monsieur, depuis qu'an
sujet des observances légales, les ap6tres
prononcèrent ces paroles sacrées : // a semblé bon '^ • --
disputes
a servi de flambeau aux fidèles et de digue à l'hérésie et au schisme. Ceux qui ont refusé de se soumettre aux décisions des premiers pasteurs ont toujours été regardés comme des enfants rebelles.
Le comte. Voyez, monsieur, auelle inhumanité de damner sans miséricorde tous ceux qui ne pensent pas comme vous; et vous n'avez pas honte do cette barbarie? Ah I qu'on est bien plus iudulgent quand on est plus éclairé! Chacun au contraire, a chez nous pleine liberté de penser et de tout dire. Certaines opinions vous déplaisent? à la bonne heure, vous en choisissez d'autres. N'approuvez-vous plus celles-ci? vous en prendrez de nouvelles , ou bien vous reviendrez aux premières. Croyez en Dieu ou à la nature; espérez une vie a venir , ou bornez vous à la vie présente; observez les lois de convention , ou bien réclamez contre la servitude; adorez les despotes , ou bien mêliezvous en liberté; personne n'y trouvera à redire , et nous vous chérirons toujours comme nos frères. Avouez, monsieur, qu'on ne saurait être de meilleure composition» Pourauoi, en effet, ne pas vivre eu paix , quand chacun fait de son mieux ?
Le chev. Quoi! monsieur, le chrétien reconnattrall un Etre suprême et il ne serait point touché de sa gloire? Il adorerait Jé^us» Christ et il le verrait de sang-froid blasphémé dans sa personne sacrée , dans ses mystères, dans ses pontifes? Il aimerait les nommes comme ses frères , et il ne s'alarmerait point de les voir périr? et il n'élèverait point la voix? et il ne serait pas saisi d'une juste indignation contre ceux qui leur donnent la mort ? et il n'emploierait point tout ce qu'il a de talent y de crédit, de puissance, pour les
LE PHILOSOPHE
saayer , poar arracher le masque à Thypocrisie qui les séduit, pour en déyoiler les noirceurs et les artifices , pour briser , s*il était possible , la coupe empoisonnée qu'elle rerse sur le genre humain ? Et vous » messieurs , TOUS donneriez à cette cruelle indifférence le nom de bienfaisance et d^humanité? Ah I si la chanté du chrétien pouvait compatir avec cette bienfaisance philosophique , cet assemblage monstrueux formerait lui seul Parfument le plus invincible contre notre religion ; et vous-mêmes qui voudriez nous amener aujourd'hui à cette paisible indifférence , vous nous le reprocheriez un jour , en opposant notre croyance à ce fantôme d'humanité.
Le comte. Nous ? point dn tout. Combien parmi vous qui croient à Jésus-Christ sans trop s'inquiéter de ce que nous croyons 1 Us restent tranquilles ; plusieurs même recherchent notre société et s'honorent encore de notre estime.
Lechev. Mais pensez-vous bien que ces hommes soient véritablement chrétiens ?
Non y messieurs , j'en suis bien sûr » vous ne le pensez pas ; ces hommes ont déjà abjuré, au fond de leur ame, le Dieu dont ils portent le nom. Car dites-moi , je vous prie, cie quel œil reearderiez-vous un sujet qui entretiendrait d'étroites liaisons avec les ennemis du prince ? qui les verrait tranquillement conspirer contre la vie des citoyens et la gloire de l'Etat, et répandre le poison à pleines mains sur la nation ?
Le comte. Allez , monsieur , allez donc mettre le poignard entre les mains de vos frères, pour immoler vos concitoyens au Dieu des chrétiens.
Le chev. Non, monsieur, ce n'est point en versant le sang de ses ennemis, c'est en versant son propre sang , que le chrétien apprend à combattre pour la vérité et la justice : c'est en instruisant, en édifiant, que l'Eglise éclaire et convertit. Lors même qu'elle appelle les princes à son secours , son inten • tion n'est jamais de forcer leurs sujets à creire, mais de les empêcher de nuire. Ce-
Jendant vous donnez, messieurs, à ce zèle, celte charité, à celle tendre sollicitude , le nom d'inhumanité, de barbarie; et à force de crier au fanatisme, vous subjuguez les faibles , vous intimidez les lâches , vous leur fermez la bouche. Des hommes qui se disaient chrétiens , effrayés de vos clameurs , n'osent plus aujourd'hui confesser le Dieu qu'ils adorent. Ils s'applaudissent de leur
1>nidence , et vous êtes devenu forts par eur propre faiblesse. Vous aviez d'abord demandé permission d'être impies , et vous ne permettez plus aux autres d'êlre chrétiens. Voilà où est enjin venue aboutir celte tolérance que vous aviez invoquée.
Le comte. Mais vous, monsieur, avez-vous donc oublié les instructions que donnait le pape aux missionnaires de la Chine?
Le chev. Quelles instructions?
Le comte. ^ Bayle les a heureusement découvertes , je ne sais comment , pour les transmettre à la posicrilc.
Le chev. Qui probablement, sans fiayle, n'en aurait jamais rien su.
Le comte. Noue avone reçu commandement, disent ces missionnaires en arrivant à la Chine , de chaseen à coups de bâton , dans les églises chrétiennes , tous les Chinois tdo- Idtres.
Le chev. Sans doute, monsieur , l'empexeur de la Chine avait déjà promis mainforte.
Le comte. 11 n'est pas question de cela . Ecou* tez le reste. // nous est ordonné ^ ajoutent ces missionnaires, d'emprisonner les Chinois, deles réduire à raumône , d'en pendre quelques-uns pour r exemple, de leur enlever leurs enfants, de les abandonner à la merci du soldat^ eux , leurs femmes , leurs biens. Si vous en doutez , voilà r Evangile ; le commandement est clair: Contrains4es d'entrer (1).
Le chev. Je savais bien, monsieur, que Von pendait les missionnaires à la Chine pour avoir prêché PEvangile ; mais je n'avais jamais ouY dire qu'ils y fissent pendre les paucres Chinois qui ne croyaient pas en Jésus- Christ. Depuis plus d'un siècle .{ue Bayle a donné la première alerte , on n'en a plus entendu parler , et il y a à parier que la nouvelle est fausse.
Le comte. Nierez-vous aussi les autodarféf
ù chev. Non, monsieur. Je m'inscrirai seulement en faux contre une multitude de traits odieux que vous y ajoutez (2), sur la
(i) Coromenl. philosopli., p, 82.
(!2) Je ne parlerai ici mie de rlnqaisitiondii Portugal, qu'on regarde comme fa plus terrible ei la plus od«nH se. On du de ce tribunal, quil est une suite du despotisme quêtes papes ont voulu exercer sur tous les royaumes chréiiens ; qu*il est redoutable aux rois mêmes qui sont forcés de le souffrir ; que la moindre dénonciation suffit pour faire emprisonner Taccusé ; qu*on lui laisse ignorer les griefs d'accusaiion et ses accusateurs, au*on ne lui peraiet point d'avoir des avocats pour défendre sa cause ; que les délateurs demeurent impunis quand ils Tout calomnié ; que les biens dn coupable sont confisqués au profil des juges , et que les ecclésiasiiques qui composent ce tribunal , violent les lois canoniques en condamnant les criminels à mort. Or tout cela est faux.
i* Le U*ibunal de Tlnqulsition fut établi en Portual à la solliciutiou du roi Jean 111 , par la bulle de ^aul III, qui commence par ces mois : Cum ad nihii magis nostra aspiret inieniio , du i3 mai 1536. Par celte bulle, le pape accorde au roi le pouvoir de nommer tous les juges qui doivent composer ce iribonaL Les évèques de Coimbre , de Samégo et de Geota qui fureni les premiers inquisiteurs , avaient été ellectivement présentés par le roi. Le prince n*a pas plus ï redouter ce tribunal que les autres tribunaux de ses Etats, puisque U fonaion de ce tribunal se borne à déclarer le coupable atteint et convaincu du crime, et que la uuniiion corporelle n'est décernée qae \^r le juge séculier dont le pouvoir est toujours subordonné au souverain, qui peut le restreindre ou le révoquer.
2* Avant de commencer les procédures, on s^assnre de la qualité du crime et du dénonciateur, à moins que le crime ne soit notoire. Le tribunal nomme oa commissaire qui interroge Taccusateur avee la plos grande attention ; et* pour pea quHt chancelle on qu*il doute, sa dénonciation est comme non aveeae: on ne fait saisir le coupable qu*aprèi qœ ie erime est sufllsammeut prouvé.
CATECHISTE.
foi de certains écrivains décrédités , afin d'avoir nn prétexte de calomnier ma religion. Mais, sans entrer dans le détail, je me réduis à ces principes consacrés par la religion même* Quoique la foi soit libre , il n'est ja« mais permis de pervertir celle de ses frères-, ni de troubler Tordre du ministère ecclésiastique. L'Église invoque le secours du prince pour réprimer de pareils attentats ; et c'est alors une obligation pour le prince de la pro« téger, comme ministre de la Divinité dont il porte Timage ; comme père de son peuple dont il doit procurer le bonheur ; comme en* faut de l'Eglise dont il doit faire resoecler l'autorilé ; comme conservateur de 1 ordre public dont il doit maintenir l'harmonie; comme administrateur de la justice dont il doit conserver les droits. Cependant lors même que l'Eglise implore le secours du
}>rince pour se garantir des maux qu'on lui ait , et pour mettre ses enfants à couvert des pièges qu'on leur tend ; lors même qu'elle
Îémit sur la perte de ceu& qu'elle voit périr ses yeux , elle ne désire que la conversion, et jamais la mort de ses ennemis. Mais c'est aux princes seuls qu'il appartient de pourvoir aux moyens temporels, pour protéger ses sujets contre les scandales causés dans l'Eglise, ou les troubles excités dans l'Etat. La religion n'applaudirait donc jamais à un zèle meurtrier qui violerait la justice , soit dans la rigueur des peines, soit dans la forme du jugement.
Îa comU. Âpprouveriez-vous aussi , monsieur, les cruautés exercées sur tknt de malheureux dans le nouveau monde? reconnaîton à ce trait la religion d'un Dieu qui est mort pour le salut de tous ?
Le chev, A Dieu ne plaise.
Le comte. Cependant qui les a conseillés? Ce sont encore vos missionnaires.
Le chev. Nos missionnaires? Ah I monsieur, lisez les histoires et non pas vos romans ; vous y verrez , à la vérité , des soldats effrénés , des hommes tirés de la lie du peuple , que l'indigence , l'avidité du butin et la brutalité des passions ont réunis sous les drapeaux des généraux , se répandre par tout le pays le rer et le feu à la main , se livrer à touê les crimes ; vous y verrez des chefs ,
3* A peine esl-ii eo prison qu^ou lui déclare les chefs d'accusakion. 11 a la liberté de choisir un avocat et un procureur pour sa défense.
Àt" S'il esl déclaré innocent, il a action contre son dénonciateur pour lui faire subir la peine du talion.
5** Jamais quand la nature du délit mérite cond- •cation des biens, ces biens ne sont confisqués qu*au profit du roi, après toutefois en avoir laissé La jouissance aux héritiers légitimes pendant dix ans.
<r Jamais non plus le tribunal ne prononce sur ta peine corporelle, comme on vient Je le dire; mais il déclare seulement le coupable atteint et convainca ; c^est ensuite aux îuges ordinaires à pronon* cer sur la peine, conformément aux ordonnances.
7* Enfin, pour conserver la juridiction des Ordi naires, les évèques diocésains des accusés peuvent et doivent se joindre eux-mêmes, ou par leurs grands vicaires, aux membres de l'inquisition, pour connaître conjointement du délit, en tout état de cause, quand même ils aoraient d'abord refusé.
domines par une cruelle avarice , exercer les plus horribles brigandages et laire un bar* bare trafic des peuples vaincus : mais vous
Î verres en même temps des hommes apostoiques présenter la croix de Jésus-Christ aux vainqueurs forcenés , pour adoucir leur férocité; leur reprocher hautement leur barbarie; s'exposer généreusement aux ressentiments des chefs ; adoucir le sort des malheureux par tous les moyens d'une chanté compatissante ; passer les mers, pour porter leurs gémissements aux pieds du trône et pour faire cesser leurs maux (1). Allez dire, après cela, à vos maîtres que, quand on respecte assez peu le public , pour affirmer des calomnies aussi atroces avec toute l'effronterie de l'ignorance ou de l'imposture , afin de rejeter sur la religion la plus sainte tout l'odieux des scélérats qui ne l'ont jamais connue, on ne mérite plus que l'indignation et le mépris du genre humain.
Le comte. Que direz - vous donc de ce
Cape (2) qui autorisa tant de carnage par un ref solennel?
Le chev. Je nie le fait , et je m'inscris en faux contre lo calomniateur impudent (3) qui a osé l'aiBrmer ; cet écrivain téméraire, qui a cru donner du relief à la médiocrité de ses talents par une teinte d'impiété, espérait-il inspirer assez de confiance pour être cru sur sa parole ? il s'est trompé ; on a vérifié le fait, et on lui a montré, pièces en main, qu'Alexandre Vl accorda seulement au roi de Castille, sur la demande que ce prince lui avait faite , la permission de con-
Suérir une partie du nouveau monde , à conitiond'y envoyer des hommes doctespour y pré'
' (1) Un jonmaliste qui n a pu disconvenir du zélé avec lequel Barthelemi de las Casas s*opposa aux atrocités des Castillans, a osé accuser les missionnaires d'avoir abusé du nom de la religion pour les inviter au carnage. On lui a démontré le contraire , et on Ta défié deciier en sa faveur un seul historien digne de foi. Voyez la lettre du père Richard, dominicain , à M. Pnlissot.
&lais voici un témoignage bien plus précis, et d*nn historien qu*on n'accusera cert.iinement ni d*ignorance, ni de prévention c Peu de temps apré^ que les Espagnols eurent établi des colonies ( en Amérique) dans leur nouvelle conquête , il s'éleva , dit H. Robertson, parmi eux des disputes sur la manière dont ont devait traiter les Indiens. Un des partis intéressés à rendre perpétuelle la servitude de ce peuple, le présentait comme une race stnpide ^i olMtinée, UK^apable d'acquérir des idées religieuses et d'être formée aux occupations de la vie sociale. L*auire
{tarti, plein d'un zèle pieux pour la conversion des ndiens, affirmait que, malgré leur ignorance et leur simplicité, ils étaient doux, affectionnés , dociles, et que par des instructions et des règlements convenables, il serait aisé d'en faire de bons chrétiens et des citoyens utiles. Cette controverse fut soutenue • comme .e *ai déjà dit, avec toute la chaleur qu'on doit naturellement attendre, lorsque les vues d'intérêt d'un côté, et le zèle religieux de l'autre, animent les disputants. La plupart des laïques embrassèreiU la première opinion ; tous les ecclésiastiques furent les défenseurs de l'autre, i Bist. de l'Amérique par Rû« berlsoo, , tém. % c. 3, p. 123-224.
Alexandre VL L'auteur des Incas dans sa préface, p. 15.
L£ PHILOSOPHE
cher l'Evangile, ainsi qu'il V avait promis (1).
Le eomte. Il sera donc permis aux princes chréliens de soumettre an peuple libre pour ramener à la religion de Jésas-Christ ?
Le chev. Ce n'est pas iôi le lieu d'examiner cotte question. Un écrivain distingué a posé, avant moi , des principes qui Bervent k la d^
cider (2). . .
Le comte. Vous croyez donc aussi que les papes peuvent disposer des empires?
Le chev. Non , sans doute ; et ce n'est pas encore de quoi il s'agit. Hais ie vous le demande , monsieur, permettre a un prince de faire la conquête d'un peuple , pour l'instruire et pour le rendre heureux, est-ce Tiuviter à le massacrer ou à l'asservir.
Le comte. Qu'avons-nous besoin, après tout , de recourir aux histoires étrangères ? Regardons au milieu de nous , cl nous y verrons des exemples qui font frémir : le clergé mettre le poignard entre les mains des assassins , pour les exciter an massacre de la Saint- Barthélémy ; un prêtre faire l'apologie de ce massacre ; les papes faire à Rome des processions publiques , en actions de grâces de cette malheureuse journée.
Le chev. Vous avez dit tout cela, messieurs, je le sais bien; vous l'avez dil, vous l'avez écrit , vous l'avez publié ; et bien des ffons l'ont répété d'après vous : mais j'en appelle encore à l'histoire. Elle vous dira que le massacre de la Saint-Barthélémy fut l'ouvrage seul de Catherine de Médicis qui, ayant représenté i Charles IX tous les désordres des protestants, les entreprises qu'ils avaient formées, et les correspondances qu'ils entretenaient encore au dehors , le détermina i cette barbare exécution , par la crainte d'un soulèvement prochain. Vous vous convaincrez non seulement que le clergé n'eut aucune part i cette détestable résolution, mais encore que les malheureux proscrits trouvèrent auprès des évéques et daust les cloîtres , des asiles contre la cruauté des soldats. Lisez le prétendu apologiste de la Saint-Barthélémy , que vous accusez si injustement d'applaudir à ce massacre , et vous verrez qu'il en frémit d'horreur'; qu'il se borne seulement à prouver que la religion n'y eut aucune part ; que ce fut une affaire de proscription ; qu'elle ne regarda jamais que Paris: et qu*il y périt beaucoup moins de
(1) Intuper ei mandamus vobis^ dit ce pape dans sa bulle de Pannéc 1495 , adressée au roi Ferdinand ? ei à ta reine Isabelle son épouse, m virtuU sanctœ obedientiœ (tieut poilicenùni et non dubitamus pro ve$lra maaima dileetione et regia magnanittdtttU fos eue fa» eîuro*) ad terra* fimtat et innUas^ viroi probos^ et Beum (înunies^ doelos, peritos et expertes ad instritendum încota* et habimtoresprœfatos^in fide cathoHea et bonis moribus imbuendum, deetinare debeatis, oinnem debitam iiligetUiam in prœtniwt adhibenies.
m On peut consuller sur cet article le discours de M. Morean. sur rii^loirede France. Tout ce qu'on peut dire, c'est que c'aurait été un acte de bienfaisance, de soumettre ce* peuples féroces, pour mettre flu à toutes les barbarie» qu'ils exerçaient entre eux, cl à regard de leurs enueuiis. Voyex Vhistoire de r Amérique |iar Robertson.
monde qu'on n'a cru (1) : car voilà son texte. Mais parce qu'il justiOe sa religion d'un crime qu'elle a toujours détesté , parce au'il diminue les torts de sa nation, déjà ll'op coupable, en dépouillant Thistolre des fausses anecdotes par lesquelles les protestants avaient voulu les aggraver, vous, messieurs, hui avez le livre en main, vous , les bienfaiteurs de l'humanité , vous , les réformateurs des lois , vous , les restaurateurs des mœurs , vous le dénoncez à la nation entière , comme l'apologiste du massacre qu'il abhorre ; et vous le persuadez : mais à qui? A tous ceux auprès de qui le zèle pour la religion catholique sera toujours une raison pour être coupable. El tandis que cet Illustre écrivain, enseveli dans l'obscurité de sa province , consumé par les années et par ses travaux , se console de son indi-
f[ence, de ses inOrmités, et j'ose le dire, de 'injustice des hommes , par l'héroTsmc de sa foi ; vous le couvrez de tout l'odieut que mérite votre secte. VériOez enGn quel fat l'objet des prières publiques ordonnées par le pape , et vous apprendrez que Charles IX, voulant justifler l'atrocité du massacre, avait fait répandre par ses ambassadeurs , dans les diuérentes cours de l'Europe et principalement à la cour de Konie , que les protestants de son royaume ayant trathé une conspiration contre sa personne , contre la religion et l'Etat, il n'avait pu échapper au danger que par un acte de sévérité contre les coupables. Grégoire XIII ordonna en conséquence des actions dé grâces solennelles « pour en remercier Dieu et lui demander la conservation du prince, de la monarchie et de la reliffion catholique dans le royaume {^). Etait-ce donc là un crime? Evaluez d'après cela, monsieur, toutes les déclamations de vos sages , et jugez vous-même du degré de conGance qu'ils méritent.
Le comte. Calmez-vous, monsieur : quelle merveille que les plus beaux génies fassent
Suelquefois des méprises ! toujours occupés e grands objets, ils doivent nécessairement
(1) c Eloignés de dent s\ècles , dé eei affreux événement (le Massacre delà Saint-Rartbéleaiî ) « nos âmes sont assez rassises pour le contempler «en stms horreur , mais sans partialiié ; et il n^est k créiiiifre, ni que le nuage des passions vienne obscurcir la In • miêre, ni que leur chaleur s'exbale contre rititeitiiou. On peut répandre des clartés sur les motifs et les effets de cet événement tragique, sans être l'approb»teur tacite des uns , ou le contemplateur insensible des autres ; et quand on enlèeerait à la journée dêh SMnt^BttHhélemy tet traie qnarti des Iwrriblee excès qui Cont accompagnée , elle serait encore mses affreuse pour être détestée de ceux en auk tout senftuwM d'*Mmafdtê fiVsl pag eniièremaa étant. Cest dans cette confiance que j^oscrai avancer : f * que la religion n^y a eu aucune part; 2* que ce fut tme âll^ire de proscription, etc. » Dissenaiioii sur la jonrifée de la Saint Barthélémy, p. «.Cette dissertation se. trouve à la fin de l*at)otogie de Louis XlY , sur la révo«aiâon de TEdit de Nantes.
(2) indicto iubiUeo, Ckristiam orHs populos p/remcavit ad CaUiœ religionem et regem suvrmw nundà^ commendaada$> Bonumis Pontif., toffl. I, p. 536.
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CATÉCHISTE
négliger les petits détails ; et les plus édairés ne peuvent jamais tout voir.
Le ehev. Mais des méprises si fréquentes, si grossières, si graves, quand on a la preuve évidente du contraire I des méprises de la part des grands hommes qui savent tout ! qu^en pensez^vous, monsieur? n'y aurait^il pas là quelque chose de plus ?
Le comte. Il j a d'ailleurs, messieurs, convenez-en, il y a toujours un peu de votre faute. Un homme religieux est le plus souvent un homme fanatique. On invoque sa religion pour la faire servir à son ambition et à sa haine. On alarme les consciences, on divise les peuples, on suscite des guerres civiles, et on prétend autoriser les plus noirs attentats par le nom sacré de la religion.
Le chev. C'est-à-dire , monsieur , qu]on a quelquefois abusé du nom de la religion pour en violer les préceptes les plus sacrés?
Le comte. Oui, ccrtafnemcnt.
Le chev. Mais on abuse aussi des lois ; fautif donc supprimer les lois? On abuse de l'autorité; fauMl abolir tous les gourverne* ments? On abuse de la fortune; faut-il enlever les propriétés? On abuse de la liberté; faut-il réduire tous les hommes en servitude? L'abus ne doit donc plus être alors imputé qu'à la malice de celui qui abuse. Quand même, pour réformer les abus, vous nous enlèveriez tout le reste; il faudrait toujours nous laisser la religion, puisque sans elle il n'y aurait plus de ressource contre les abus et la violence. Je dis plus encore : vous accusez ma religion des crimes de ceux qui ont porté le nom de chrétiens : et moi, je vous dénonce, messieurs, à tout l'univers, comme complices de tous les crimes ; et je soutiens
Îuela barbarie des Castillans, que la cruauté e la Saint-Barthélémy, que toutes les atrocités possibles ne seront jamais que le résultat de votre philosophie-pratique.
Le comte. Ohl l'horrible calomnie I Le chev. Oui , monsieur , je le soutiens et je le prouve. Quelle convention, dites-moi, ic vous prie, avaient faite les Mexicains avec les Castillans? Aucune : donc il n'y avait encore entre eux , selon vous , ni juste ni injuste; donc il n'existait encore, selon vous , 3u*une seule loi, celle de l'intérêt personnel ; onc les Castillans ne commettaient, selon vous , aucune injustice en ravissant aux Mexicains leurs biens, leurs femmes , leurs enfants, en les massacrant eux-mêmes lorsque ils leur devenaient à charge. Quel était I objet de Charles IX en ordonnant le massacre de la Saint-Barthélémy ? C'était d'immoler à la tranquillité publique ceux dont il redoutait la puissance : s'il eût réussi , vous auriez donc mis ce massacre au nombre de ses plus beaux exploits, puisque, selon vous, c'est l'utilité publique qui doit décider de la véritable probité. Pourquoi encore ce scélérkt plonge-t-il le poignard dans le sein de son bienfaiteur? c^st pour s'enrichir de ses dépouilles. Pourquoi ose-t-il attenter aux jours d'un père ou d'une épouse? Parce qu'ils gênent son inclination. Pourquoi trahit-il
Catéch. Philos. 1.
son prince et sa patrie? Pour avancer sa fortune et toujours pour arriver à ce prétendu bonheur, qui est, selon vous, et qui doit toujours être la dernière fin du philosophe. Le succès décidera donc seul de la bonté de ses actions; il pourra mal calculer, mais l'intentioa sera toujours juste. Enfin , monsieur , citez-moi un seul crime dont je ne trouve l'apologie dans votre morale , ou une seule vertu qui ne soit consignée dans notre Evangile.
Le conUe. Vertus minutieuses qui sont toujours le partage des âmes vulgaires , vertus dont on ne veut plus aujourd'hui : oui, monsieur, on rit même parmi vous de vos dévots*
Le chev. Eh I qui donc?... Mais si le libertin» si l'impie méprisent ces grandes âmes en tournant en dérision un nom que la religion honorera toujours ; s'ils outragent ces âmes généreuses exercées dans la pratique de toutes les vertus, assez fortes pour enchaîner leurs passions, assez magnanimes pour fouler aux pieds tout ce qui s'oppose à leurs devoirs ; s'ils insultent à la piété de ces hommes justes et bienfaisants qui ennoblissent leurs actions par la pureté de leurs motifs et qui se trouvent au-dessus de la terre entière par la sublimité de leur foi, sachez, monsieur , qu'ils n'en seront que plus dignes de notre vénération.
Le comte. Nous, monsieur, nous respectons aussi les vrais sages.
Le chev. Mais quel sage supérieur à ce» hommes religieux que vous voudriez couvrir d'opprobre parce qu'ils osent adorer publiquement le Dieu que vous outragez ? 11 est des chrétiens moins parfaits , je l'avoue , mais parce qu'ils sont encore faibles, ne leur sera-t-il plus permis de venir implorer le Dieu des miséricordes dans son temple ? Faudra-t-il que pour vous plaire ils ajoutent à leurs infidélités le crime de l'apostasie? Et lorsque ils auront encore le courage de confesser Jésus-Christ par des actes extérieurs de religion , sera-t-ii permis de tourner en dérision le culte qu'ils rendront à la Majesté divine? Je sais encore qu'il est des chrétiens nui veulent jeter du ridicule sur la piété des ndèles : mais ce ne seront jamais les chrétiens qui étant les plus irrépréhensibles, et par conséquent les plus embrasés de la cha* rite , doivent être aussi les plus afnit[és du scandale de leurs frères ; non, monsieur, ces hommes vertueux , en plaignant les faibles , honoreront toujours dans eux le don de la foi ; ils respecteront toujours les pratiques saintes par lesquelles ils sollicitent la misé* ricorde divine : mais ce seront des chrétiens ' apostats dans le fond de l'ame qui rougissent du nom qu'ils portent, et qui, se pardonnant tout à eux-mêmes , :ie pardonnent jamais rien à ceux qui ne sont pas encore parvenus comme eux aux derniers excès du libertinage ou au comble de l'irréligion ; ce seront des hommes dont le cœur pervers veut toujours supposer les vrais chrétiens hypocri'^ tes pour ne pas avouer qu'ils sont plus vertueux.
Le comte. Hais s'il en est véritablement
{Yingt'Bcpt.)
LE PHILOSOPHE
ffui cachent la noirceur de leur ame sous le masque de la religion...
Le chev. Croyei-moi, monsieur, dans an siècle où la piété est tournée en dérision , la Tanité peut bien faire des impies, mais rarement elles fait des hypocrites ; et s'il en est encore parmi nous, ce n*est plus à nous, c'est à vous qu'ils appartiennent.
Le comte. A nous?
Le cAfi7. Oui, messieurs, et à TOUS seuls; car notre religion défend le mensonge , et met la Tertu dans le fond du cœur : la vdtre ne la fait consister que dans les actions capables de nous attirer l'affection des hommes (1) : c'est à ces actions que yous réduisez tous vos devoirs. Or le masque delà vertu suffit pour cela. L'hypocrisie sera donc toujours un vice dans le chréticu, et toujours la vertu du philosophe.
Le comte. Ne disputons plus, monsieur, je suis las de toutes ces discussions. Vous ne respectez plus ni les droits de l'amitié , Hî même, j ose le dire , les devoirs de bienséance.
Le ehev. Vous croyez donc, monsieur, que c'est manquer aux bienséances, de vous faire envisager les suites horribles d'un système meurtrier, pour réveiller dans le fond de votre ame, ees sentiments honnêtes qui doivent vous indigner contre une secte dont vous avez embrassé le parti par enthousiasme, et dont vous détestez intérieurement les maximes par conviction ?
Le comte. Finissons encore une fois, monsieur . les contestations ne font aue nous aigrir : Et voilà ce qu'on gagne à disputer : il n'y aurait peut être qu à nous entendre. J'avouerai si vous voulez, que nous avons été trop loin : mais avouez aussi que vous êtes, messieurs, d'une sévérité excessive; un peu plus d'indulgence raccommoderait tout. Vous nous regardez comme des réprouvés , parce que nous ne croyons pas à JésusbhrisL Que sait-en? s'il y a un Dieu, pourquoi mettre des bornes à sa miséricorde ? Je vois déjà bien des gens que vous ne soupçonneriez pas , qui sont d'assez bonne composition sur cet article : hélas 1 s'ils étaient écoutés , la paix serait déjà faite.
Le chev. Je le vois bien , monsieur. Vous voudriez traiter les affaires de la rdigion à peu près comme on traite les intérêts politiques, lorsque les deux parties cèdent de leurs prétentions respectives pour se concilier. Mais apprenez que les droits de la vérité sont inaliénables et indivisibles; qu'elle ne pourrait se relâcher sur on seul point sans tout perdre , parce que dès lors elle deviendrait incohérente ; qu'elle serait eu contradiction avec elle-même, et qu'une religion qui a Dieu pour auteur doit toujours avoir la vérité pour rèçlc. Cette complaisance serait donc un crime dans le en rétien , une trahison dans le pasteur; et s'il était possible que ma religion fit la paix avec vous, jamais TOUS ne feriez la paix avec elle.
Le comte. Pourquoi non ? Il n'y aurait qu*à
(1) Voyez cl-devADl, au UDisiôme entreiicn.
convenir entre nous. Vous pensez d*une fa^ çon, je pense de Tautre. Chacun suivra sa conscience. Croyez-vous au reste, que nous n'ayions pas encore plus d'esprit que tous vos docteurs.
Le chev. Plus d'esprit! quel argument 1 En vérité , messieurs , vous n'y pensez pas. Je n'aurais besoin, pour vous répondre, que do vous montrer le livre que j'avais tout-àl'heure entre les mains.
Le comte. Quel est donc ce livre?
Le chev. Le voici.
Le comte. Voyons : Couiee célèbres. O la plaisante réponse 1 Voudriez-voos donc , monsieur, faire de moi un jurisconsulte ?
Le chev. Je n'aurais garde; mais observez
2ue les scélérats dont u est ici fait mention , talent presque tous geus d'esprit, chacun dans leur genre.
Le comte. A la bonne heure.
^ Le chev. Or certainement vous ne les auriez pas choisis pour vos directeurs de conscience?
Le comte. Qu'en savez-vous? Peut-être m'auraient-ils donné de bons avis.
Le chev.Soii. Mais les auriez-vous chargés ' de dresser le code de votre morale ?
Le comte. Il est probable que non.
Le chefK Avouez donc aue l'esprit ne suffit pas tout seul pour nous diriger en cette matière. Ainsi quand même je vous accorderais, messieurs , toutes vos prétentions au mérite de l'esprit , il ne s'en suivrait pas que votre autorité dût prévaloir sur ma raison. Ne ^lon pas tous les jours du même homme, qu'il a de l'esprit s'il raconte bien , et qu'il est au sot s'il raisonne mal?
Le comte. C'est qu'il est différents genres d'esprit.
Le ehev. Vous y voilà , et nous y reviendrons tout à l'heure.
Le comte. C'est qu'un homme qui raconte bien , peut être un mauvais raisonneur, et que chacun doit se renfermer dans sa sphère.
Le chev. Or c'est là précisément, messieurs, ce que vous oubliez. Vous composez des contes, des compliments, des comédies, des romans ; vous faites des spéculations économiques , des discours académiques , des calculs algébriques ; et vous croirez être à ce titre de nouveaux sages de la Gr^?On prend l'avisd'un jurisconsulte pourconnattre l'esprit des lois; on a recours à un architecte ou au moins à un maçon pour tracer le plan d'un édifice : et vous prétendez être les oocteurs de ma reli^on, sans l'avoir jamais ap* prise? Ah 1 messieurs, souvenez-vous du vieux
Sroverbe : Ne sutor ultra crepidam. J'étais ernièrement chez un malade, lorsque on vint annoncer un homme élégant qui, ayant salué assez lestement la compagnie, s'approcha du malade pour s'infonner de l'état de sa santé Ehl que faites-vous donc à cela? ajouta-t-il Le médecin qui était-là répondit pour loi Bon I répliqua le nouveau venu » sans lui donner le temps d'achever; Hyppocrate tue, U nature seule guérit. Croyez-moi , reposezvous etk sur elle. Le philosophe prouva si
8it
GATÉCniSTE.
dire par an geste et une pirouette : des femmes qui étaient présentes furent ravies de Vimpromptu:lQ malade fut d'avis de la nou- Telle recette comme étant la plus commode ; le médecin prit congé, bientôt le malade mourut; et Ton se dit ensuite tout bas à Toreillc, que rhomme à bons mots était un fat ; les panégyristes des sots; et le malade un imbé-
cille.
Le comte. Et on avait raison.
Le chev. Mais vous autres» messieurs, éles- ▼ous plu§ raisonnables de prononcer presque aussi lestement sur une religion que vous n'avez jamais bien connue ? ^ ^
Le comte. Je vous entends, monsieur : nous ne serons plus que des ayeugtes , que des Ignorants, aes hommes stopides.
Le chev. Oui, monsieur, des ignorants en matière de Religion; et je vais vous en dire la raison, mais ne vous en offensez pas.
Le comte. Allons, monsieur, il faut vous entendre , puisque vous voulez bien avoir la complaisance de nous instruire.
Le cAetJ.C'estque, pour réussir, i! faut avoir, comme on dit, le cœur au métier. Celte maxime qui est vraie pour toutes les sciences en général. Test principalement pour celle de la Religion qui est proprement la science du cœur humain. Qu'on me donne une amo droite qui cherche sincèrement la vérité, elle reconnaîtra la Clle du ciel au moment que ma Religion se présentera à ses yeux ; le cœur lui dira que cetle-Religion est faite pour lui et qù*il est fait pour elle. Supposez au contraire un bel esprit, déterminé a s'affranchir de toute contrainte , il ne conviendra jamais d'une loi qui le gène. Au lieu de s'appliquer à connaître la vérité, il cherchera des raisons pour s'y soustraire; il élèvera des nuages autour d'elle , afin de calmer ses remords , en se dérobant à la lumière. Un bel esprit avec un cœur faux veut absolument avoir raison , avant de savoir s'il a
tort.
Mais à propos d'esprit , ne seriez-vous pas, messieurs , un peu trop avantageux? car de bonne foi, croiriez-vous bien que nul ne pût avoir de l'esprit que vous et vos amis ? Il est vrai qu'on s'en était assez rapporté à vous ; mais le public s'est enfin aperçu que vous le preniez pour dupe : il y regarde aujourd'hui de plus près, et je crains bien...
Le comte. Vous n'avez donc pas lu nos 11-
vrcs?
Le chev. Mais je lis aussi MM. les folliculaires : Fréron, Linguet, Fontenai, etc. et il me semble qu'ils n'ont pas tort.
Le cornue. Lisez plutôt, monsieur, lisez notre Encyclopédie*
Le chev* Je m'en ranporte là-dessus au jugement de l'un des rédacteurs (1).
(1) • L'imperfecilon de rEncyclopédie, dit M. Diderot, a pris sa source dans un grand nombre de causes diverses. On n^eut pas le temps d^étre scrupuleux sur le choix des travailleurs. Parmi quelques hommes excellents, Il y en eut de faibles, de médiocns, et de tout à fait mauvais. De là cette bigarrure dans Touvrage, où Ton trouve une ébauche d écolier ï cété d'un morceau de main de maître ; une souisc,
Le comte. C'est un bavard, il a trahi nos intérêts.
Le chev. II fallciit lui imposer silence.
Le comte. Ne savez-voos pas , monsieur , qu'an philosophe a le droit cle tout dire?
Le chev. Tant pis pour vous , vous vous ferez certainement de mauvaises affaires.
Le comte. Lisez encore nos autres ouvrages. Point de çenre où nous n'avons ex« celle ; point de philosophe un peu distingué qui ne se pique de faire au moins un discours.
Le chev. Oui, mais des discours dont vous
{>romettez le débit aux libraires , moyennant a redevance ordinaire au bureau philosophique , pour les frais de la célébrité , sans être pourtant garant de rien ; des livres au! ne doivent leur réputation qu'à l'implctô dont ils portent l'empreinte, et souvent à l'opprobre dont ils ont été Oélris ; des livres où le ridicule du néologisme et les prétentions de l'esprit décèlent la stérilité du génie. Les grands maîtres ont étudié la nature ; et vous, messieurs, vous voulez la surpasser : semblables à ces peintres qui forcent les attitudes, parce qu'ils n'ont pas le talent de saisir le vrai, vous êtes recherchés, obscurs, ampoulés, lorsque vous croyez être sublimes ; et si par hasard 11 vous arrive de vou-
voisine d'une chose sublime; une pnge écrîfc avec force, ptirefé, chaleur, jugement, raison, él<^anco, an verso d'une page pauvre, mesquine, pinte, misera-* ble.
c Les uns travaillant sans honoraires , par pur attachement pour les éditeurs, et par goût pour l'ouvrage, perdirent bientôt leur première ferveur ; d'autres, mal récompensés, nous en donnèrent, commo on dit , pour noire argent. II y en eut qui remirent tonte leur besogne à des espèces de tariares qui s'en chargèrent pour la moitié du prix qu'ils en avaient reçu.
Les articles communs 2k dilférentcs matières ne furent point faits, précisément parce qu'ils (Rêvaient l'être par plusieurs. Il y eut une race détestable de travailleurs qui , ne sacliaiit rien , et se piquant do savoir toui, cnerclièrent à se distinguer par une universnlilc désespéranle, se jetèrent sur tout, broutllèrenl tout, gâtèrent tout, mettant leur énorme fancillo dans la moisson des autres. L'Encyclopédie fut un gonffre où ces espèces de chlObnniers jetèrent pélemèle une infinité de choses mal vues, mal digérées, bonnes, mauvaises, détestables, vraies, fausses. Incertaines, et toujours iiicohdrcules et disparates.
c L'art de faire des renvois suppose un jugement bien précis ; Ton néglij;ca de remplir les renvois qui npiiartenaienl à la partie mémo dont on était chargé. On trouve souvent une réfutation k l'endroit où I on allait chercher une preuve.... II n'y eut aucune correspondance rigoureuse entre les discours et la figure. I
H. Diderot descend ensuite dans le détail des articles, qu'il trouve presque tous ou mauvais ou médiocres, et termine ce déuiil en ces termes : c J'oubliais de vous dire qu'il y a en tout genre au moins quatre volumes in-folio du '** dont il y a très-peu de choses à conserver. Il n'en peut rester que la oomenclatiire I.
Ce cent les termes de M. Diderot , écrivant aux libraires chargés de l'édition do rKncyclopédie, et que ceux-ci ont insérés d.nns le Mémoire présenté à M. le chancelier en 1768. On trouvera ce que je viens d'en rapporter dans les pièces justificatives d*un Mémoire de M. Luneau de U(»is-Jermain.
ta
LE PHILOSOPHE
loir imiler le stjrle simple , toos tombez dans le trÎYÎaL Je cherche chez toos ce oatorel , ce pathétique, cette profondear de raisonne» ment, cet ordre « cet enchaînement de preo- Tes, cette noble simplicité , cette élération de sentiment , cette énergie 9 cette lumière 9 qui instruisent, qui touchent, qui entraînent, qui terrassent , çt je ne vois presque partout que des lueurs d'esprit, et un pompeux étalage de mots, des prélcnlions ridicules, de froides apostrophes. Je cherche parmi vos poètes ce noble enthousiasme, fécondé par fimagination, mais toujours guidé parla vérité, toujours ramené i Funité, toujours conforme à la nature ; et je n*y trouve tout au plus que le bel esprit, et jamais le génie.
ù comte. Voyez quelle injustice 1 quelle obstination ! lisez encore nos brochures.
Le chev. Mais, encore une fois, je voudrais bien aussi que vous fussiez curieux de lire ces mêmes folliculaires que vous aviez d'abord affecté de mépriser, et dont vous von- 4lriez envahir aujourd'hui le domaine : vous les liriez en particulier, personne n*en sourait rien ; et vous jugeriez au moins sur le vu des pièces. Voulez-vous encore des pièces •de comparaison ? Prenez Bossnet, Bourdaloue, llassillon, d'Aguesseau, etc. Un seul liomme (1), à cent lieues de vous , yc/tiB fait 4i«mbler sur votre tribunal encyclopédique , et met plus de génie et d'éloquence dans ses îeiiiUes que tous vos messieurs dans leurs livres.
Le emnte. Nous ne lisons, monsieur, que le journal (2) de Ift nation (3J, et c'est le seul avoué de nous.
Le ckev. Fort bien.
Le comie. Ce juge vous paratt-41 suspect? Je vous en citerai cent autres dans le nord de l'Europe. Vos prédicateurs mêmes, oui, DMmsievr, vos prédicateurs nous prennent aujourd'hui pour leurs saints pères.
Le chev. On 1 ceux-lA on les reconnaît à votre cachet : ib ne parlent plus de charité, ni presque plus de Jésus-Christ.
Le comte. Ils font encore mieux, ils parlent de l'humanité ; ils parient de la bienfaisanee; ils parlent des devoirs de l'amitié, et ils vont parler incessamment des consolations de la vieiUesse.
Le chev. Et cependant ils ne converiissent personne.
Le comte. Aussi n'est-ce pas notre intenlion, mais n'est-il pas vrai , monsieur, qu'ils brillent au moins par leurs talents?
Le diev. C*est-à-dire qu'ils veulent avoir de Tesprit ; et qu'au lieu de faire des sermons, ils arrangent des mots ; qu'au lieu de prèchen ils décument, substituant un langage préeieux à l'onction évangélique, le style brillant aux beautés naturelles, prenant l'enflure d'un génie étroit et forcé pour la su-
(I) IL Unguet.
(%\ Le Mercure.
(3) Ces messieurs assurent qu*ils oc Usent point •es autres journaux. Cependant ils ne manquent jamais lie se récrier sor les endroits qui les blessent dans ces journaux ; il faut cniire qu'ib ne le savent qoc par oui- dire.
blimltéde l'éloqtience, trop fidèles imitateur) de leurs modèles, pour être jamais ?éritable* ment éloquents.
Le comte. Chacun a son çoAt, raonsiear; et le jugement d'un académicien, qui ne dé-^ daigne pas même quelquefois de faire d«i sermons, vaut bien celui de vos docteurs. Da reste, si vous n'êtes pas content encore de nos sermons, venei dans nos sociétés, écoiitel nos conversations, soyez vous-même témoin de leurs agréments : l'esprit y brille partout; partout on parle d'espnt , on y raisonne avec esprit; l'esprit y est analysé, pesé, apprécié. U fait lui seul toute Texistence de plusieurs de nos prosélytes nui, s'ils n'avaient encore de l'esprit, ne feraient pins, hélas ! que végéter.
Le chev. Oui, monsieur; mais c'est tonjonn du bel esprit : or, à la fin, le bel esprit btifQe quand il est seul. Il 'gêne encore quand il veut dominer ; il nuit quand il est bnx ; U devient incommode quand il est soupçonneux; enfin on le redoute quand il est caustique. Ce n'est donc pas le bel esprit qui fait l'aip'ément des sociétés : c'est le bon es* prit, joint à ces qualités douces, modestes, aimables, qui inspirent l'estime et la confiance, qui reposent l'ame, et qu'on ne tronve que dans la relig[ion de Jésus-Christ DonnezHDoi une société de vrais chrétiens, qoi s'entr'aiment, qui s'estiment; d'-hommesnKV destes, bienfaisants, sincères , qui ne soup-
ifonnent point le mal, qui croient volontiers e bien, qui excusent réciproquement leurs faiblesses, qui partagent leurs plaisirs et leurs peines, à qui ont peut librement onvrir son cœur, Caire une confidence; la conrer* sation sera douce, gaie, aimable; l'esprilj sera comme il doit être, sans aBedation, toujours raisonnable, quelquefois amusant, jamais incommode : carne croyez pas, monsieur, que la vraie piété soit stupide, encore moins triste et fâcheuse. La religion qui senk donne la paix de l'ame, ne la trouble jamais.
Le comte. Eh I où trouver de pareilles sociétés?
Le chev. Partout, monsieur, où la religion de Jésus-Christ sera pratiquée ; et je ne dis rien, que je n'aie vu moi-même: si elles sont trop rares , c'est que les vrais chrétiens le sont aussi. Substituez au contraire aux fertus du christianisme, la morgue, la vanilé, et tous les vices d'une secte philosophique : les individus regarderont la société comme un trafic dont chacun retirera le plus gran<l
Srofit possible ; où on fera semblant d avoir e la probité, sans se piquer réellement d'être homme de bien : vous y verrez la contrainte, la méfiance, la maligmté, la haine, la jalon* sie, la duplicité, le jeu de tontes les passions, lu hauteur de la fatuité, avecles bassesses de la flatterie, le petitesses de la vanité, les a^ tifices de la dissimulation, avec les inquiétudes et les dépits de Tamour-propre, percer à travers un voile d'honnêteté : vous y verrez des joAles d'esprit, où les contendanti s'entrechoquent par des épigrammes.sedon* nent successivement du ridicule et oes élo-